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Full text of "Les derniers Bretons"

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J 



7^ / ? 




^7^ 



COLLCOTION 'mOHEL LÉVY 



ŒUVRES COMPLÈTES 



D'EMILE SOUVESTRE 



(EUVRBS GOMPUTES 

EMILE SÔ'UVESTRE 

Publiées dans la eolleetion Michel Léfj 



us AMIS 00 roTU. • • • 

AO BORO 00 LAC 

Ao sooT 00 Monos 

Ao Gom 00 nso • 

CAOSBSIIS BISTORIOOES ET LlTrjÉRAIHES. 

GBMMnOOIS 01 LA HIB 

US GLAUltOBS • • • . . 

GORriSSIONS 0*00 OOTME& 

CORTBS ET HOOVELU» 

0AII8 LA PRAISII ..•••• 

LIS Onilins BUTORS 

LIS OnmiBS PATSAMS 

MOX MISiABS 



L'ioBLU 01 ranos 

n FASILLI 

n ooAmAiiTAiox . . • , 



LA eODTTB O*BA0 

nSTOIOI 0*AOT1BPOIS 

L*lioinn R l'amut * • • • 

LOm 00 FATS 

LA LOn 01 HIBL 

LA HAISOR R0D6I. . • • 

U HAT 01 GOCAOIB 

U BiMOMAL 01 FAMILU 

U «BROIAIIT 01 SAIOT-AOCB 

U MOOOl TIL QO*IL SBBA 

U PASTIUR 0*aOHHB8. 

LIS PÉCBis 01 JIDIII8SI 

tniOAlIT LA HOiSSOR 

00 PULOSOPHI 8008 LIS TOITS 

PIKMB BT JBAR 

BiCITS BT 800TBRIB9 

LBS BÉPBOOTÉS BT LBS ÉLOS 

Bien R PAOTBB 

U BOI 00 HOBOB .... « . 

SCiRBS OB LA CHOOAORBBIB , 

SCÈHBS OB LA TIB IHTIHX 

SCÉRBS R BiCtTS DBS ALPKS 

US SOIBÉBS OB MECOOll • . • 

SOOS LA TOOIOBLLB. . . • , 

8008 US FILETS 

SOOS US OMBRAGES 

SOCTEBIRS 0*UN BAS-RRETOll 

SOOVBICIRS 0*00 TIBILLARD — LA OERTtiÈRE ÉTAPE . 

SDR LA PEL008B • • . • . 

THÉÂTRE OE LA lEOlfESSE 

TROIS FEMMES 

LA YALISI HOIRS 



TOU 



CuGiT. — Ifflpr. Maorigb Loigro!*» et G*«, rae da Bac-d'AsnièreSy if. 



LES 



DERNIERS BRETONS 

PAR 

EMILE SGUVESTRE 

TOME PREMIER , ; ; 

» ■ ■. » ' 

NOUVELLE ÉDITION ENTlÈREMEIfT REVUE ET CORRIGÉE 




PARIS 

MICHEL LÉYY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 

RUE VIVIINNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1866 
Tons drdU réscrréi 



. A MON AMI 

CAMILLE MELLINET 

IMPRIMEUR A NANTES 



INTRODUCTION 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE 1836. 



n s'est trouvé des Parisiens qui, urr beau jour, 
ayant du loisir , ont eu l'idée de flaire un voyage en 
Bretagne , par désœuvrement , comme s'il se fût agi 
d'une promenade aux eaux de Barégejs. Us avaient 
entendu dire qu'il y avait de ce c6té une nature sau* 
vage et bizarre , une race têtue qui faisait encore le 
signe de. la croix et pliait le genou devant Dieul 
Cétait à voir , au dix-neuvième siècle; aussi outils 
fait leurs malles et sont-ils partis. 

Hais à peine arrivés au milieu de nos landes, un 
indicible étonnement les a saisis. Ils ont cherché autour 
d'eux le peuple moyen âge qu'ils avaient rêvé> peuple 
à gants de buffle , à pourpoint de serge mi -parti, tou-* 
Jours la rapière au point et le mort-dieu à la bouche , 
dramatiques sacripants que leur avait fait connaître la 
porte Saint-Martin, dans ses leçons d'histoire en huit 
tableaux \ ei, au lieu de cela i ils n'ont aperçu qu'une 
population à longue chevelure, à bragou brass S silen^ 
cieuse et grave comme les calvaires de granit parmi 

(I) Bngom broêit çrmiiêê 9mhlhi> 



INTRODUCTION. 

lesquels elle vit. Us ont voulu parler, et, au lieu de la 
prose de Froissard , ils ont entendu une langue dure, 
aux inflexions âpres et sifflantes. Alors toutes leurs 
belles espérances se sont évanouies ; les réalités ont 
éteint leur enthousiasme. Le moyen âge, sans rouge, 
leur a fait mal au cœur. Ils se sont crus tombés au 
milieu d'un peuple sauvage de l'Orénoque; ils ont 
crié vers leur cher Paris, comme des enfants après la 
maison paternelle ; et , tout épouvantés encore \ ils se 
sont jetés dans la diligence qui devait les ramener à 
ce centre classique de toute civilisation. 

Et une fois de retour, Dieu sait quels récits ! Les uns 
n'avaient rien vu, rien trouvé qui valût la peine qu'on 
en parlât. La Bretagne , à leur avis , était une vieille 
duchesse qui s'était figuré qu'elle était vénérable et 
qui n'était que vieille. Ils avaient cherché ce caractère 
original qu'on leur avait tant vanté , et n'avaient rien 
aperçu qui ne se trouvât ailleurs. D'autres, au con- 
traire, la représentaient comme un pays plus curieux 
à étudier que la Nouvelle-Hollande. Le journal de terre 
s'y achetait six liards , la -greffe n'y était pas encore 
connue , et les hommes mangeaient à rau<Qce , comme 
les pourceaux civilisés de Poissy. 

Jugez quel émoi au récit de ces Colomb I Les bour- 
geois du Marais en frémissaient d'horreur ; les têtes les 
plus chaudes parlaient i^ avertir le gouvernement ^ et, 
un beau jour, la Chambre des députés recevait une 
pétition dans laquelle on signalait la barbarie delà 
Bretagne, où Von parlait m patois intelligible (pour 
ceux qui ne le comprenaient pas), et par laquelle on 



INTRODUCTION. ▼ 

suppliait le gouvernement de répandre dans cette 
malheureuse contrée la langue de Voltaire et de 
Rousseau, cette langue si éloquente et si gracieuse 
dans la bouche d'un paysan champenois ou d'un gamin 
de Paris. 

Puis, au milieu de toutes ces relalionj contradic- 
toires , fruits d'une observation de huit jours faite en 
chaise de poste , dans un pays inconnu dont on ne 
comprenait pas le langage, et que l'on avait parcouru 
sans guide , chacun choisissait ce qui lui convenait le 
mieux : la Bretagne^Jevenait à la mode , et l'on faisait, 
à ses dépens, des romans, des voyages, des statis- 
tiques, des études archéologiques , des articles litté- 
raires ou géographiques, qui nous jetaient, nous autres 
provinciaux, dans une véritable stupéfaction. Ainsi i 
. M. Hippolyte Bonnelier nous apprenait que dans l'ile 
de Sein l'usage existait de lapider les jeunes filles qui 
avaient des amants; que les tailleurs du Finistère 
étaient les continuateurs dès druides, et parlaient une 
langue particulière qui était du grec altéré ; que la fête 
du gui se célébrait encore en Bretagne i^ et que le 

(i) H. Hippolyte Bonnelier dit qae U fête da gai se célébrait encore m 
~co«aienc«ment de la rérolutiooj et qa'oa y jetait le cri de Gut'-iui-iid» 
qall tradait par vei^d U Gttt. J*ignore dana qoelle langue Gmi-ao-H^ 
•ignifio voilà le Gtit, maii à eoap sûr ce n'est ni ea celtique ni en grec. 
Da reste , cette prétendae fête du Gui et le cri que l'on Jette à soa 
occasion existent eooore. Voici ceqi^e j'ai dit à ce si^et dans mes commeA* 
taires sur Cambrj : 

« Le cri Jeté à l'occasion de cette fôte, qui se célèbre rers tes derniers 
joart de déceabre, esc Egui-na-nét noai dans lequel on a youIu voir au 
Gui l'an neuf. On a dit > ce sujet qae les Bretons araieni^oaserTé cet 
■sage depuis les druides, et que le cri de au Gui Van neuf est celai qa'Ut 
peossaiciit lora de k moisson da gai » aa rcBoaTeUeinent 4e l'année. Util 



VI INTRODUCTION. 

kersanton coupait le verre comme le diamant * ; ainsi, 
M^Re-Brun, cet illustre géographe, nous assurait que 
Ym récoltait du vin dans le département des Côtesnlu- 
Nord, *«ù le raisin ne mûrit pas en espalier ^; ainsi 
les frères Baudouin donnaient la population de notre 
province en se trompant de cent mille âmes, parlaient 
de la culture du maïs ' comme fort répandue en basse 
Bretagne, et faisaient un port.de mer de Carhaix, bâti 
dans les montagnes à dix lieues du rivage ! Je ne dirai 
rien des singuliers détails publies pat M. Abel Hugo » 

II y a dan cette eipiicMioii ne incroyable dietraetion : car, qae l'oa aie oa 
Que Ton accorde rideatité du bas breton et dn celtique, aa moins faudra- 
t-U admettre que les Celtes ne parlaient pas français. Coanient alors aaraienU 
Us pB tnnsnettre aai habitants ^ai leur faocédèreat dans rAmoriqne as 
cri français ? 

a II est plus probable, comme le^it dom le Pelletier, que Egui-nthnif 
in lieu d'être da fniD(aSs mal orthographié , eitda breton mal prononcé, at- 
que ce mot est nna oorraptioa de Bnghin an eif, la blé germe. Cela est 
d'autant plus probable que Ton appelle la fSte da dernier samedi de 1 année 
VEghinai, et que le mdoie nom est donné ani étreiMMi qne l'oa demanda à 
«ette occasioa. 

a En criant le hli germ» » les Celtes voulaient sans doate rappeler an 6iit 
important qui se liait à la fête da soleil, laquelle se célébraitalors ; ils jetè- 
rent ce cri comme pins tard les chréHens celui de JVblff . Dom le Pelletier 
pense, lui, qu'en prononçant ce mot, les Bretons penrent faire allnsion i ces 
paroles prophétiques, chantées dans tes jaars de l'A vent, et qui se sont accom- 
plies h la NaUrité de Jéins-Christ : AperitLlwr hrra etgermitkeê £0/90- 
iorem. Hais cette opinion me semble pen fondée* 

« Ce qui paraît érident, c'est qnl la fête draidiqne ie VBghimai aaao- 
eédé celle de Noël, dans laquelle les Bretoas oaft laissé qaeiqaes tmees de 
.aar ancien culte, en conserrant raadea aii Sgùi-nthmi» » 

(1) Vojes les rietUet Femmet de l'iie dt Sein, S toi. in-lS. Tontet 
ces erreurs sont empruntées à Cambry. 

(3) Yoyes Dietionnaire géogra^higue da Matta-Broa* 

(S) Las aatenn'de VaUas statistiqae éotLl U s'agit aarcat aonfondi la MT- 
«sain aa la Ué noir avas la maïs. 



INTRODUCTION. m 

sur ta vflte de Horlate % où il a surtout admiré f édifice 
de V école de navigation, bien qœ Técole de navigation 
de cette ville se tienne dans une chambre garnie. Je 
m'arrêterai encore moins snr le voyage en Europe do 
P.*C. Biiand, qui assure que l'entrée de la rade de 
Brest n'e^ si difficile que par des rochers appelés 
goulets *. A quoi bon relever tant d^erreurs t prises 
dans Cambry en les exagérant ; tant de noms propres 
estropiés; tant d'e}q[)lications historiques si curieuse- 
m^t bouffonnes? Tous les auteurs que je viens de 
citer se sont contentés de copier le voyage dans le 
Finistère, en 179& , sans se donner même la peine de 
changer l'expression ; aussi a-Hl été singulièrement 
curieux pour moi de parcourir toutes ces compilations 
ilAdigestes, en retrouvant les mêmes phrases à chaque 
pas commede vieilles connaissances. Mais c'est surtout 
en Usant YErmite en Bretagne^ de M. de Jouy , que 
j'ai éprouvé ce plaisir. Là, tout est loyalement copié 
sans déguisements^ sans revisions. Le sph^ituel aca* 
démicien a pensé sans doute qu'il sufBsalt , pour s'ap- 
proprier le tout, d'ajouter quelques erreurs de son cru, 
qu'il a apposées sur la prose de Cambry , comme 
Fempreinte de son cachet parisien. 

.Voilà sur quels documents la Bretagne a été jugée 
jusqu'à présent ; c'est sur eux qu'elle a été étudiée et 
décrite. On peut dès lors juger de l'exactitude et de la 
bonne foi qui ont présidé à tant d'œuvres dans 
lesquelles notre pays a été crucifié depuis quinze ans. 

(1) France pittirreiqvh, 

(t) Ob «ppclto geuhê U p«.^ étroite qai sert d'entrée à la rade de Him^ 



THI INTRODUCTION. 

Comprenez maintenant s'il reste quelque chose à dire 
sur un tel sujet , et s*il est permis de publier un livre 
qui port© le titre de celui-(j. *. 

Et pourtant, je dois l'avouer, le désir de rectiQer 
tant d'erreurs n'a point été la cause de ce livre. Certes, 
pour excuser un travail nouveau et attentif sur une 
contrée presque toujours étudiée en passant, et qui 
demande pour être comprise Tbabitude des localités, 
la connaissance du langage, une sorte de naturafisa- 
tion dans son atmosphère spéciale , il eût suffi de cet 
honorable «mour du .vrai qui pouëse à déclarer la 
guerre à tout ce qui est faux ; mais lorsque la fantaisie 
me prit d'examiner et de décrire la Bretagne , je ne 
connaissais aucun des ouvrages auxquels elle a servi 
de prétexte (je n'ose dire de sujet) -, plusieurs d'entre 
eux n'avaient même point encore paru. Ce ne fut donc 
pas Tenvie de rectiOer leurs inexactitudes qui me fit 
prendre la plume ; ma détermination eut une tout 
autre cause: ce fut une impulsion, un amour, une 
sorte de superstition sentimentale qui me poussèrent 
à l'œuvre. 

Voici du reste l'histoire de mon livre. 

En 1826, je quittai ma province pour aller à Paris. 
J'arrivai dans (^etta capitale comme on y arrive à 
dîxrhuit ans , quand on a eu des prix de discours 



(I) n exbte pourtant des onvrages rn\a et eonseiencieoz sar la Bretagne. 
Outre Ici lirrei spéciaox, imprimés dans le pays même (ai ies Bretons, il faut 
citer les études de mœurs publiées par B1&I. Brtsenz, Dafilbol, de Camé, 
Menard, de la Villemarqué et les belles 'études historiques de H. Aurélien de 
Gounoo, 



INTRODUCTION. jx 

français au collège et une médaille d'or à l'académie 
de son départemeul. J'avais undilpôme de bachelier 
dans ma valise et une tragédie dans ma poche. Je 
venais pour me faire recevoir avocat et pour donner 
une pièce au Théâtre-Français. 

Lavie littéraire m'apparaissait alors comme ce qu'il 
y a de plus noble et de plus beau sous le soleil. Je la 
voyais chaude, palpitante, toute colorée d'enthou- 
siastne et de rêves dorés. J'avais fait une ode où je 
comparais le poète à un Dieu sur la terre» et j'étais à 
un âge où Ton croit encore aux comparaisons. Le 
désenchantement ne tarda pas à venir. Les premières 
démarches que je tentai pour faire lire ma pièce au 
théâtre furent sans succès. J'étaiis inconnu, gauche» 
susceptible, pleindemorgue,ainsique tous les jeune» 
gens qui, élevés loin du monde en province, n'ont 
jamais vu que leur professeur en chaire et leur mère 
tricottant des bas; tout me devenait obstacle et me 
blessait. J'avais recopié trois fois ma tragédie et je 
l'avais expédiée à trois théâtres, sans recevoir de ré- 
ponses. Enfin je résolus de hasarder une démarche 
décisive; j'écrivis à un compatriote que de grands 
succès à la scène devaient rendre tout-puissant au 
Théâtre-Français : c'était Alexandre Duval Je lui fis 
,une peinture vive et sincère de ma position, en lui 
demandant un entretien. Deux jours après, je reçus 
un billet de lui qui m'indiquait une heure pour l'aller 
voir. Je courus rue du Bac, pa5sage Sainte-Marie. Il 
m'attendait et raereçut bien, mais avec calme, en vrai 
Breton qui veut connaître et juger. Je lui laissai mon 



X INTilODaCTION. 

manuscrit. Qtfèlques jours après, je retournai le TOir : 
il vint à moi les deux mains tendues. 

— Asseyez-Tous là, diWl , et causons. 

Il avait lu et approuvé -, il me donna de bons conseils 
que je suivis, et des encouragements qui me, firent 
frissonner de tous mes membres , ivre que j'étais 
d'une folle joie. Grâces à lui, mon drame , lu aux 
Français, y fat reçu par acclamation (c'était le Siège 
de Missolonghi] ; un tour de faveur fat accordé, et 
les répétitions durent commencer dans quelques jours. 
Hais la censure vint subitement couper les ailes à mes 
espérances. Ma pièce fat arrêtée par elle comme hos- 
tile à la Sublime-Porte, aux saines doctrines du gou- 
vernement absolu , et je demeurai, nouveau Tantale 
avec ma joie sur les lèvres sans pouvoir la boire. 
Toutes mes démarches près des hommes à ciseaux 
forent sans succès. Je n'eus plus d'espcAr que dans 
un changement de ministère ou une révolution. 

Enfin le ministère Martignac vint apaiser mon indi- 
gnation patriotique. Mon drame échappa aux mains de 
la censure, mourant, déplumé, et les répétitions com^ 
mencèrent au Théâtre^Français. Mais ici s'ouvrit 
pour moi la vie d'auteur avec toutes ses tribulations 
et ses tortures. L'enthousiasme qui avait amené la 
récq^ion de ma tragédie avait eu le temps de se re- 
froidir ; Âlex&ndre Duval^ mon patron, s'était bromllé 
avec les sociétaires ; M. Arnault flBiisait remonter son 
Marim à Minlnme^ tout était en confasion au théâtre 
de la rue Richelieu: une banqueroute prochaine le 
menaçait. Je trouvai de toutes parts des ob$ta<<I«8, 



JNTRODtJCTION. xi 

des froideurs et de^retedift* Les répétitions de ma 
pièce fureat suspendues, sans que j'en pusse savoir 
la cause. Une lutte s'engagea entre moi et le comité, 
fantôme insaisissable qui se défendait par le silence 
et les consignes au portier; Rien ne fut négligé pour 
me rebuter, me fatigua, me faire perdre patience. Ce 
fut une temporisation déloyale, mais adroite, qui de- 
vait réussir à la longue avec un écolier assez privé 
d'expérience pour se mettre en colère et rompre en vi- 
sière à Tadministration. Un autreplus habile eût cessé 
ses démarches et eût fait assigner la Comédie^-Fran- 
caise par ministère d'huissier; jen'y pensai pas même 
un instant. Furieux d'être si tr^treusement joué, je 
retirai ma pièce, et je renonçai à mes espérances* 

' Mais j'avais senti dans cepremier essai cequiman- 
qusiit à ma nature pour réussir dans les lettres (à part 
ce qui manquait à mon talent). Je n'avais rien de ce 
caractère souple et délié» de cette constance palian- 
ment inébranlable , qui seules peuvent conduire au 
suecès. La vie littéraire de Paris me fut révélée telle 
qu'elle était; je vis qu'il y avait à soutenir un duel 
éternel pour lequel il fallait un caractère de fer ouaté 
de coton. Je compris que je n'étais point né pour une 
pareille existence, que j'y flotterais perpétuellement 
entre l'enthousiasme et le désespoir, et que mon âme 
s'accrocherait douloureusement à toutes les épines du 
chemin. Cette couTiction qui m1lluminatout-à-coup 
me jeta dans une tristesse inexprimable. Par une 
naïveté d'amour-propre très-ordmaire, je me fis de 
mon peu d'aptitude aux affaires un symptôme de 



xu INTRODUCTION. 

talent. Je me dis, avec un consolant orgueil, que tous 
les esprits haut placés devaient être ainsi» incapables 
de s'abaisser à de misérables intrigues, et me plongeant 
fièrement dans Tamer désespoir d'un génie méconnu, 
j'applaudis à mes molles inclinations, je déifiai mon 
dégoût nonchalant, et, encouragé par les tristes et 
grands exemples de tant de poètes, je me décidai amer 
rement à suicider en moi un grand homme. Je cessai 
donc tout efTort, tout essai, ne voulant plus me donner 
la peine de me baisser pour ramasser la gloire. 

Maintenant que plus d'expérience m'a ouvert les 
yeuk, ce qui m'apparait surtout dans cette situation, 
c'est son ridicule, et je n'y pense guère sans un sou* 
rire et quelque rougeur ; mais alors il n'en était pas 
ainsi ; mes soufTrances étaient réelles* Je voyais tous 
mes projets d'avenir crouler sans retour, je sentais 
que ma vie allait être faussée à jamais, et que, gla- 
diateur maladroit, jeté dans l'arène du monde, je ne 
saurais me servir ni du bouclier, ni de l'épée. Inca- 
pable de poursuivre le métier d'homme de lettres, je 
m'avouais encore plus impropre aux fonctions labo- 
rieuses d'une existence positive. Et pourtant, au milieu 
de ces doutes poignants, j'éprouvais parfois quelques 
velléités viriles qui semblaient accuser une nature 
susceptible d'action et de vigueur. Je sei\tais qu'il ne 
manquait qu'un manche à mon esprit pour qu'il devint 
un instrument utile, et que je pouvais bien être dé- 
placé plutôt qu'incapable. Cette situation était affreuse. 
Bien des fois je songeai à en sortir violemment et à 
(^i'ùler ma maison pour n'avoir pas la peine de la 



INTRODUCTION. xm 

mettre en ordre^ selon l'expression de Rousseau. Heu- 
reusement pour moi, le suicide n'avait pas encore été 
mis è là mode par des exemples fameux, et je ne ^vais 
pas que se tuer fût un moyen de trouver un éditeur. 
Je continuai donc à trainer plusieurs mois, au milieu 
du tumulte de Paris, mon découragement ennuyé. 
Quelques tentatives nouvelles, nonchalamment es- 
sayées pour faire jouer des pièces ou placer des ma- 
nuscrits, restèrent sans succès et achevèrent de 
m'abattre. Enfin je tombai malade. 

Alors mon âme fatiguée se reprit à de vieux sou- 
venirs. 3e commençai à regretter sérieusement ma 
verte Bretagne, et le mal du pays , dont le germe 
avait peut-être toujours été au fond de mes découra- 
gements, me saisit avec énergie. Mon séjour à Paris, 
lié au souvenir de tant de désappointements, me de- 
vint insupportable. Enfin un jour, plus triste qu'à 
Tordinaire, et pris d'une sorte de prise maladive, je 
courus rue du Bouloy, je trouvai une diligence qui 
partait pour ma province, et, sans plus réfléchir, je 
m'y jetai, laissant à Paris mes malles, mes livres, mes 
espérances, et faisant banqueroute à la gloire. 

J'arrivai au pays tout meurtri de mes défaites. Je 
fus plusieurs mois avant de pouvoir me remettre et 
revenir au calme d'autrefois. J'étais comme ces ma- 
rins inexpérimentés qui ont mis pied à terre avec le 
mal de mer, et qui, longtemps après, sentent encore 
le tantage du navire qu'ils ont quitté. Je sentais tou- 
jours autour de moi ce roulis du grand monde qui 
m*avait un instant étourdi 3 j'éprouvais un reste de 



xiY INTRODUCTION, 

nausées, de dégoût et de colère ^ j'avais comme une 
réminiscence du mal de Paris. Mais ces palpitations 
angoisseuses se calmèrent peu à peu, et je secouai les 
désolantes pensées sur lesquelles j'avais coucbé mo& 
esprit comme sur un lit de souffrance. 

Alors commença pour moi une de ces convales* 
cences morales qui ravivent et recolorent la vie. Le 
printemps venait de naître, et la Bretagne m'apparut 
dans toute sa virginale beauté. J'allai me plonger dans 
ses coulées ombreuses, m'asseoir à l'ombre de ses 
menhirs gigantesques^ et j'éprouvai quelque chose de 
ce que dut ressentijr le premier homme lorsqu'il se 
réveilla dans l'enchantement de son être et de la 
vue de l'univers qui venait d'éclore. Tout ce qu'il y 
avait de poétique et de neuf danà cette nature me 
frappa* J'admirai cette Bretagne que je n'avais jusque- 
là considérée qu'avec le regard inattentif de l'habitude. 
C'était une parente près delaquelle j'avais grandi sans 
remarquer ses traits, et qu'après une absence je re- 
trouvais avec surprise pleine d'un charme étrange et 
inaperçu. Peut-être aussi qu'au sortir de la société 
factice dans laquelle j'avais coulé quelques mois, sa 
poétique individualité me frappa davantage. Toujours 
est-il que je fus saisi pour elle d'une amitié soudaine, 
pareille à celle qui vous prendrait pour un frère avec 
lequel voue auriez longtemps vécu sans intimité, «t 
qu'une douleur imprévue, un épanchement subit vous 
révélerait tout-à-coup. Je me livrai avec bonheur à 
l'entraînement de cette passion naissante J'étai'i dans 
ces dispositions d'une âme encore toute vibrante 



INTRODUCTION, XT 

d'une exaltation tombée^ qui portent natureUement 
aux romanesques résolutions. Je fis de mon nouveau 
sentiment une sorte de religion. Toute l'effervescence 
de ma volonté^ portée jusqu'alors vers d'autres objets, 
se concentra dans cet attachement. C'était un but 
trouvé à mes eiïortâ, un point d'appui pour le levier 
de mon intelligence. Je m'y arrêtai ; je me mis à ai- 
mer la Bretagne comme j'aurais pu aimer une 
femme, et je résolus de la faire connaître dans ses 
secrets mérites, dans ses charmes les plus suaves et 
les plus ignorés. Mes études commencèrent^ et je les 
continuai sans interruption. Mais en même temps que 
j'avais trouvé une occupation pour mon esprit, j'avais 
aussi découvert Tassiette qui convenait à ma vie. 
Retiré dans un travail de poésie analytique, éloigné 
du bruit de l'arène, et n'en espérant plus les cou- 
ronnes, je me trouvai tout-à-coup le cœur léger et 
joyeux. J'avais rencontré un nid; je m'y couchai heu- 
reux en rabattant mes ailes voyageuses. 

Je continuai ainsi paisiblement mon travail, et 
bientôt je vis que là, où je n'avais cherché qu'un 
thème sentimental pour d'intimes rêveries^ se trou- 
vait un poème entier, empreint d'une antique gran- 
deur que personne n'avait soupçonnée. L'œuvre que 
j'avais commencée presque par caprice amoureux, je 
la continuai donc par curiosité, par saisissement, par 
admiration. Je devinai que j'étais tombé sur un filon 
d'or, et que j'avais d'immenses richesses à exploiter. 
le mis alors plus d'ordre dans mes recherches, plus 
de philosophie dans mes déductions. Entièrement re- 



\xi INTRODUCTION. 

mis du premier engouement qui m'avait porté à ce» 
études, je résolus de ne n^archer qu'avec une cons- 
ciencieuse réserve. Je soumis les perceptions soudaines 
que j'avais reçues à une analyse rigoureuse. Je con- 
tinuai ce travail pendant six années, je ne négligeai 
rien pour qu'il fût complet. J'allai me mêler aux po- 
pulations des campagnes; j'écoutai leurs histoires} 
j'étudiai leurs mœurs dans ks chemins creux et 

^ devant les feux de landes des foyers. Le livre que je 
donne aujourd'hui est le résultat de ces longues per- 
quisitions. Quelque jugement que l'on porte sur sa 
valeur, j'ai la conscience qu'il est vrai, entier, et que 
la Bretagne, bien ou mal peinte, y est du moins re- 
présentée en pied. S'il en est gui m'accusent d'avoir 

, revêtu mon esquisse d'un vernis poétique, je leur 
dirai que j'ai peint comme j'avais vu, et que je n'ai 
peint que ce que j'avais vu. 11 se peut que beaucoup 
de ceux qui croient connaître la Bretagne, parce qu'ils 
y vivent, parce qu'ils parcourent ses chemins, cou- 
chent dans ses auberges et achètent les toiles ou le 
blé de ses paysans, il se peut, dis-je, que beaucoup do 
ceux-là trouvent de l'exagération dans mon tableau et 
m'injurient du nom de poète. A quoi je ne puis rien ré- 
pondre, sinon que ces hommes et moi nous n'avojis pas 
les mômes yeux. Ils connaissent la Bretagne comme un 
mari vulgaire connaît la femme de cœur que le triste 
hasard lui a livrée, dans son corps, mais non dans son 
âme. Pour étudier un peuple et un pays, il faut aller 
chercher sous les formes extérieures ce qu'il a d'in- 
time. La poésie de noîre conlrcc échappe à la foule, 



INTRODUCTION. xvii 

parce qu'elle circule comme le sang dans des veines 
profondément cachées. Uhabitude de voir les usages 
sans le^ comprendre ôte d'ailleurs à ceux-ci tout leur 
intérêt, et les range au nombre des triviales ei insi- 
gnifiantes coutumes ; mais pour celui qui regarde au 
fond des choses, tout, au contraire, s'anime d'une si- 
gnification pittoresque et attachante. 

Quant à la forme donnée à mon travail , j'ai fait, 
tous mes efforts pour la rendre logique. J'ai divisé 
louvrage entier en trois parties. 

Dans la première, après avoir tâché de montrer la 
Bretagne sous son aspect topographique, j'y ai en- 
cadré le peuple qui Thabite avec ses mœurs, ses usar 
ges et ses croyances. J'ai donné les traditions reli- 
gieuses de ce peuple; je me suis eDbrcé de montrer 
d'où il était parti et où il était arrivé. 

Dans la seconde partie, suite nécessaire de la pré- 
cédente, j'ai fait connaître les poésies populaires des 
Bretons. Les poésies populaires d'une race sont toute 
sa religion, toute sa, civilisation, toute son âme; c'est 
pour elle ce qu'est la parole pour l'enfant, une révéla- 
tion naïve et complète. 

Enfin, dans la troisième partie, j'ai montré le peuple 
armoricain dans ses rapports avec la vie matérielle, 
et j'ai fait voir quelle influence sa morale avait sur son 
industrie 

Si je nem'abusd, l'ensemble de mon ouvrage présen- 
tera un tableau complet de la Bretagne psychologique. 

Ce ne sera ni une statistique, ni un mémoire savant 
sur ce pajs, encore moins un romaoou un voyage, 



xvni INTRODUCTION. 

mais un documeût d'histoire métaphysique; une 
étude faite sur la nature d'une population dans ce 
qu'elle a de plus primitif et de plus intime. Après mon 
livre il restera encore beaucoup à dire sur la Bretagne; 
il y aura encore matière pour les savants, les écono- 
mistes, les littérateurs ; mais j'ai tâché qu'il ne res- 
tât rien à faire aux historiens moralistes. 



LIS DERNIERS ERETONS. 



PREMIÈRE PARTIE. 

LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 



CHAPITRE I. 

LEPAT8 OELTON. 

S h ^Aspect de «es TUles..— Destruction de ses monuments. 

La Bretagne dont nous^allons parler ne comprend pas 
toute la province anciennement connue sous ce nom. 
Elle se bornera aux trois départements du FinisUre^ du 
Morbihan et des Côtes-du-Nord. C'est là seulement que 
la langue celtique et les vieux usages ont été conservés 
sans trop d'altération, et qu'une nature originale reste 
encore à étudier. 

Cette Bretagne dont nous nous occuperons compre* 
nait autrefois quatre évêchés : ceux de Saint-Pol-dc- 
Léon, de Comouaille, de Vannes et de Tréguier : c'étaient 
quatre pays différents, ayant leurs coutumes, leurs phy- 
sionomies et leurs populations particulières. 

Ces quatre aspects de la Bretagne proprement dite sont 
encore fort distincts et méritent d'être décrits chacun 
séparément. Ce sont comme des tableaux de diflërents 
maîtres, reproduisant les mêmes pensées sous des formes 
dissemblables. 

Nous emploierons donc notre première partie à faire 



2 LES DERNIERS BRETONS. 

connaître successivement le pays de Léon » la Cor- 
nouaille^ le pays de Tréguier, et le pays de Vannes. 

Du reste ^ nous Tavons déjà dit, bien que les descrip- 
tions de ces quatre contrées soient le résultat de longues 
observations, elles pourront étonner ceux qui n*ont 
eiaminé le pays que superficiellement. Pour l'étranger 
qui traversée nos départements et descend aux hôtels de nos 
villes, la Bretagne n'a rien qui la distingue beaucoup d'uiie 
autre province. Des chemins mal tracés, des mendiants qui 
chantent au bord des routes, des villes boueuses, des 
marchés populeux, et parfois, au milieu de la foule, un 
carcan auquel est soudé un homme qui fait honte ou 
pitié ; rien de tout cela n'est bien neuf ; c'est conune 
ailleurs, c'est comme partout i Dans son vaste mouvement 
de va et vient^ la civilisation a fait trop de fois circuler 
ses agents sur les lignes qui traversent notre province en 
tous sens , pour n'avoir pas usé , par un long frottement , 
Tempreinte originaire des hommes et des lieux. €e n'est 
qu'en s'écartant des routes fréquentées, en suivant, à 
pied, nos chemins creux, en traversant de pierre en 
pierre les cascades de nos ruisseaux sans pont ou les fon- 
drières de nos marécages , que l'on peut arriver aux can- 
tons isolés dans lesquels se retrouvent encore les tradi* 
lions locales et les croyance du pays. Là aussi , et la seu« 
ment, le peintre rencontre la sauvage majesté d'une 
nature vierge de toute trace moderne , entremêlée de 
ruines druidiques, religieuses et féodales, qui s'y 
trouvent comme les pages éparses d'une histoire ou- 
bliée. 

Le Léonais , qui comprend k peu d'exceptions près tout 
le territoire renfermé dans les arrondissements de Morlaix 
et de Brest , forme la plus riche partie du Finistère. lit* 
sont les campagnes k luxuriantes végétations ; les vallées 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 3 

mousseuses , festonnées do chèvrefeuilles , de ronces et 
de houblon sauvage ; mille nids de verdure d*où sort la 
fumée d'une chaumière ^ et tous ces oasis de fleurs ou 
d'ombrages au milieu desquelles poind l'aiguille brodée 
d'un clocher de granit ou la tôte penchée d'un calvaire. 

Nulle autre partie de la Bretagne ne présente une va- 
riété aussi continuelle. Les aspects du Léonais , moins 
austères <|ue ceux de la Cornouaille ^ moins arcadiens que 
ceux du pays de Tréguier et moins arides que les landes 
de Vannes , participent à la fois de ces trois natures ; ils 
en offi^nt comme un résumé poétique. 

Mais ce qui est surtout propre au Léonais , c'est l'é- 
blouissante fraîcheur de ses canq)agnes^ c'est l'espèce 
d'humide opulence de ses fouillées et de ses plages. Tout , 
dans cette contrée , exhale je ne sais quelle enchanteresse 
et paisible fertilité. 11 semble que , couverte d'églises , de 
croix , de chapelles ^ elle soit fécondée par la présence de 
tant d'objets sacrés. On voit , rien qu'à la regarder, que 
c'est une terre bénite et qu'aiment les habitants du Para- 
dis. Ses villes même conservent ce caractère de sainte et 
charmante aisance. C'est ^orlaix y assis au fond de sa 
vallée, avec sa couronne de jardins et les paisibles cabo- 
teurs à voiles roses qui dorment sur son canal ; c'est 
Saint-Pol-de-Léon , qui se dessine de loin sous des clo- 
chers aériens, comme une grande cité du moyen âge ; 
ville-monastère où vous ne trouvez que des prêtres qui 
passent , des enfants en prière au seuil des églises , et de 
pauvres klSareks aux longs cheveux, apprenant tout 
haut, sur le^ chemins, leurs leçons latines ; cestLesne- 
▼en , triste bourgade j semée de couvents demi-ruinés ; 
Landerneau , charmant village allemand , avec ses mai- 
sonnette sblanches, ses parterres à grilles vertes et ses fa- 
briques cachées dans les arbres; Roscoff, enfin, vaillant 



4 LES DERNIERS BRETONS. 

petit port qui s'atance vers FAngletârre comme pour la 
défier , relâche de corsaires et de flibustiers qui flourîi 
sous la protection de sainte Barbe ! le ne dis rien de 
Brest , colonie maritime^ qui n'a de breton que le nom. 
Brest n'est pas une ville de terre ferme^ c'est un gaillard 
d'ayant où vît un équipage ramassé de tous côiés^ oii s'a« 
gite4ans la brume une population en toile cirée et en 
chapeau de cuir bouilli ; mais, à part cette exception, il 
n'est point un seul hameau dans le Léonais qui ne re- 
flète plus ou moins le calme et pieux bien-être dont nous 
ayons parlé. C'est la le cachet du pays. Tout y semble 
sous l'immédiate protection du ciel et marqué aux ar« 
moiries de Dieu. On ne peut croire, lorsqu'on ne Ta point 
parcouru , à l'innombrable quantité de ses monuments 
religieux. Un seul fait en donnera une idée. Pendant 
la restauration, on songea à relever les croix de carre- 
fours qui avaient été abattues en 179S, et, après une re- 
^cherche exacte, on trouva qu'A ne faudrait pas moins de 
1,500,000 fr. pour rétablir toutes celles qui exist^ûenl 
a cette époque dans le Finistère I Le Léonais comptait au 
moins pour les deux tiers dans cette somme. 

On conçoit , d'après cela, combien cette contrée a d& 
souffrir, depuis trente ans, du vandalisme quia fait 
porter le marteau sur nos vieux monuments, La Bretagne 
était restée longtemps à l'abri de cet esprit de destruction 
qui souffle comme un ouragan sur l'ancienne France, 
Vieille druidresse baptisée par saint ?(A , elle avait gardé 
ses dolmens et ses menhirs , près de ses mille chapelles 
à Marie. Le temps et les révolutions avaient en vain passé 
rudement la main sur sa tête et déchiré son antique 
pourpre , la fière pauvresse se drapait encore dans ses 
haillons de croyances et de coutiûnes , et s'entourait de 
SOS ruines comme des débris d'une riche parure. Mai» 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 5 

son tour est enfin venn, et, die aussi, il faudra qu'elle 
passe a la refonte pour recevoir une emprunte nouvelle» 
En attendant, des mains barbares s'acharnent sur ses 
monuments et les dépècent ou les dégradent. Ainsi , sans 
parler du monastère àeSaint-Mathimy défiguré par ce 
phare dont la tête a crevé la voftte du sanctuaire, et qui 
se montre maintenant au-dessus de t'abbay^; , comme un 
noir cyclope ; sans parler de Landevenec , cette char- 
treuse des lettres bretonnes que l'on a démolle pour en 
avoir les pierres et en construire. une halle; de cette tour 
de Cathaix , si massivement majestueuse , et qui ^ ébré- 
diée par la foudre , a été achevée par les ingénieurs ; de 
l'admirable ruine de Trémazan, qu'on laise crouler 
sous les dégradations des paysans et les orages de mer { 
du sanctuaire druidique de la presqu'île de Kermorvan^ 
que l'on a fait sauter a la mine pour construire des éta- 
bles ; que dire de cette belle cathédrale de Saint-Polde^ 
Léon j naguère si sombre et ei majestueuse , avec ses ogi- 
ves de Kersanton vcrdâtre qui la faisaient ressembler a 
une construction de bronze, et qui , maintenant, passée 
au lait de chaux , blanche et inondée de lumière , papil- 
lote comme la salle d'une guinguette; que dire de l'é- 
glise du Folffoat, où l'on a peint à Vhuile les sculptures 
qui brodaient les autels, et abattu le balcon gracieux qui 
entourait le toit dans toute son étendue; que dire du 
. beau cloître lombard de Daoulas^ dont les colonnettes 
bridées ont été transformées en bornes pour les chemins, 
et dont les frontons servent k faire des margelles de puits 
ou d'abreuvoirs; que dire, enfin, du reliquaire de jPtey- 
ben^ maçonné, recrépi, et dans lequel siège aujour- 
d'hui l'école primaire du village?— > Quant aui chapelles, 
aux croix de cairrefours, aux niches des madones , à tous 
les monuments isolés , U ne faut plus y penser ; à peine 



6 LES DERNIERS BRETONS. 

s'il en reste quelques débris comme souTenirsI Depuis 
Tingt ans ils sont la proie des mendiants étrangers , des 
colporteurs, des maquignons, et il est presque aussi rare 
de ifoir un hoBune civilisé passer devant eui sans leur 
jeter une pierre, qu'un sauvage bas-breton sans leur tirer 
son chapeau. J'ai Su en ma possession deux têtes d'anges, 
en Kersanton, délicatement sculptées et ramassées dans 
une douve , près d'un calvaire ainsi mutilé. 

Et un td état de choses n'excite aucune sollicitude I Qu'on 
y songe pourtant ; dans un moment où l'on parait vouloir 
recueillir les traditions historiques, les monuments peu- 
vent devenir d'importants révélateurs des faits passés. 
- Ce sont des témoignages de gloire ou de malheur, des 
symboles de croyances perdues, et chaque débris qui 
frappe nos yeux rappelle quelque principe que le t^npsa 
changé ; chaque ruine est la tombe d'une idée sociale. 
Les vieux monuments forment une véritable bibliothèque 
en plein air dont les volumes de pierres ne s'effacent que 
lentement sous le soufOe des siècles. Us s'effacent cepen« 
dant, car le temps a beau imprimer fortement son pas sur 
le sol, la civilisation en recouvre bientôt l'empreinte : 
l'humanité s'avance dans le monde comme une caravane 
dans le désert, et le vent du soir efface les traces laissées 
par les voyageurs du matin. 

Du moins ne hâtons pas cette destruction. Profitons de 
ce qui nous reste du passé pour l'étudier. La Bretagne 
offre à cet égard d'immenses ressources. Ses symboles de 
Tentâtes soutiennent encore les croix du Christ; ses ao- 
queducs romains sont protégés par des vierges qui font 
des miracles. Souvent , dans l'espace que franchirait la 
balle d'un mousquet , l'œil du voyageur peut rencontrer 
les monuments des Celtes , des Ronuiins , du moyen âge 
et de la renaissance. C'est ua muséum complet d'hia» 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 7 

toire, un cabinet d'anliqnitës de cent lieues , étalé à la 
clarté du soleil par les mains du.temps. Voila ce que 
nous demandons de conserver, par respect pour Tliis- 
toire , par respect pour nos pères ; car nous ne trouvons 
pas plus de raison à un peuple qui démolit ses monu« 
ments antiques pour en retirer les pierres, qu'a un noble 
descendant des Montmorency, qui déchirerait des por- 
traits de famille pour en avoir la toile. 

Nous n'ajouterons pas que l'aspect de ces ruines donne 
à nos campagnes une originalité poétique ; nous ne di- 
rons pas combien elles s'harmonisent heureusement avec 
les mœurs d'une autre époque conservées dans le Léo- 
nais ; les hommes positifs crieraient à la rêverie et souri- 
raient superbement. Non , quelque touchants , quelque 
pittoresques que soient les vieux usages du paysan breton 
et les débris au milieu desquels il vit, nous n'avons point 
la prétention de défendre cet état de choses ni de nous 
faire l'apologiste du passé. ËAfant du progrès, nous som- 
mes résigné à toutes ses exigences. Nous savons que, 
pour 'la marche pénible qu'à entreprise l'humanité , elle 
a dà se dépouiller de ses vieux vêtements , dire adieu au 
toit et aux autels de ses ancêtres, sans rêver aux om- 
brages du seuil paternel , aux prières près du berceau , 
aux contes du soir accompagnés par le rouet de la vieille 
nourrice : l'humanité fait son étape et ne doit point se 
laisser amollir à la pensée du gîte qu'elle a quitté ; mais 
nous ne voyons pas de nécessité à ce qu'elle foule aux 
pieds cequ'elle a reçu d'héritage utile ; à ce qu'elle^abatte 
brutalement les bornes qui marquent le chemin parcouru 
par ses pères. Pour les nations, comme pour les hommes, 
il est bon de conserver les cadavres, aiir de les faire 
servir aux recherches ioMwtiv^ et aux besoins de Ta- 
venir» 

9 



8 LES DERNIERS BRETONS. 

$ IL — Piété da Léonard. — La mort. — Les funérailles,— 
Fête des morts. — Feux de Saint- Jean. 

En Flrance la religion catlioliqiie n*a giièfe oonsenrë de 
paissanceque dans les campagnes ; eaooTe le paysan est-^ 
moins rdigieux qœ dévot S'O continue h obéir aux en* 
gences dn culte, si ses lèvres murmurent toujours des 
prières, si l'iiabitude baisse son firent comme le souvenir 
d'un joug, il est fadie de se oonvalnore que rardeur de 
là loi s'est insensiblement attiédie, et que lésâmes ne se 
livrent plus avec autant de ^veté que jadis à Fadoration 
qui a creusé les degrés de pieire de Fautel, au rep^tir 
qui a usé le banc de bois du confessionnal. Mais au mi- 
lieu ,de ce naufrage de croyances, le Léonard est resté 
rMiglenx et profondément empreint de la tristesse et de 
la résignation qui révèlent la présence rédle du catholi* 
dsme. 

Pour lui, point d*actioB importante sans que la rdiglm 
Y' intervienne. La maison qu'il vient de faire construirei 
Faire nouvelle, le diamp auquel il danande samoissoni 
appellent également les cérémonies pieuses. Nous interne 
gions un jour Fnn d'eux sur ces processions qui se font 
autour des champs cultivés, à Fépoque des Rogations. 
— Il faut que cela soit, dit-il; le champ stérile devient 
fécond sous Fétole du prêtre. 

Au repas, la faim attend respectueusement et laisse d^a* 
bord passer la prière. Le couteau ne se porterait pas sur le 
pain de chaque jour sans y avoir tracé le signe de la ré- 
demption. Aux grande) fêtes, ni Féloignement ni les infir- 
mités ne dispensent d'assister aux offices de la paroisse* 
On voit alors les routes se couyrlr d'honmies, de femmes, 
d*enfants, dans leurs plus beaux costumes. Ils surgissent 
de toutes parts, des sentiers ombreux et perduSi des ïh 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 9 

Yages déserts, du milieu des landes élevées. Â chaque 
pas, dejrrière chaque buisson, vous rencontrei un groupe 
qui, le chapelet t la main, se dirige vers TéglLse. Pendant 
ee temps, les olodh^ se font entendre au loin, ces doches 
du Tillags h la voix si doucement vibrante ! Leurs sons 
arrivent emportés par le vent, k travers les collines, les 
rivières, les feuillées, parfob pleureurs et funèbres, par- 
fois édatamts et gais, car on dirait que ces voii de i'aîr 
passi^t ainsi caprieusement d'une expres^oa à une au^e, 
«elM qse le soleil brille, que le yent ^fle, que i'imagi- 
nation de l'écouteur s'^are mélancolique ou riante. 

L'église, du reste, est le seul pomt de réunion pour les 
Uoimds. Renfermés dans des fermes volées, vivant de la 
vie de fannUe, ils ne se rassemblent jamais qu'à la pa- 
roisse pour prier et au cimetière pour venir prendre leur 
rang parmi les cercueils. 

Mais bien que toute l'existenee du Léonard ait une 
teinte religieuse, c'est sortont à sa mort qu'apparaît 
sa piété. La science est tsses rarement appelée par lui au 
secours de la nature. Il y a peu d'années que l'on se sert de 
médecins dans les campagnes, encore la confiance &ï eux 
n'est-elie point générale. Qudques remèdes traditionnel, 
des prières, des messes dites k la paroisse, jdes vœux aux 
saints les plus connns, tels sont les spécifiques ordinaire- 
mmi employés. Chaque dimanche, h l'heure des office, 
on voit des femmes, les yeux rouges de larmes, s'avancer . 
vers l'autel de la Vierge, atec des derges qu'elles allu- 
ment et qu'elles y déposent : ce sont des sœurs, des 
épouses, qui viennent demanda la Tie d'un être châH 
qui se meurt, h la femme céleste qui, comme 3iles, sut 
ee que eoûfanit les larmes versé» sur un cercueiL On 
peut dire, en comptant ces cierges qui brûlent sur l'autel, 
4*uâe Igixâèfe pélei combien U y a dam la paroisso 



10 LES DERNIERS BRETONS. 

d*âmes prêtes à quitter la terre ; combien de maisons ou 
l'on écoute ayec terreur le râle d'un agonisant ; combien 
d'épouse? qui attendent, le nom désole' de veuve. Nous 
n'avons jamais YU, sans un mélange de terreur et de pitié, 
cette annonce muette d'agonie, placée là conmie pour 
nous rappeler à tous que la mort est proche. 

Dès que les souffrances du malade ont ptl9 an carac- 
tère mortel , la famille s'agenouille autour de son lit , 
tandis que le plus vieux répète ^ haute voix la prière des 
agonisants. Le prêtre vient ensuite et lui confère les 
derniers sacrements. Le mourant les reçoit généralement 
avec calme. Retiré au fond de lui-même et en présence 
de son Dieu , il meurt au bruit des prières , soutenu par 
la pensée que son entrée dans l'autre monde sera écla- 
tante, et qu'il trouvera à la porte du ciel l'auréole 
d'étoiles. Quant à la famille,' elle ne fait rien pour 
échapper h sa douleur. Le Léonard est dur à son fime 
comme à son corps. Il ne reculera pas plus devant la 
souffrance morale que devant la fatigue ou le danger. 
Tandis que l'homme des villes esquive ses regrets , fraude 
ses larmes au sort et fuit tout ce qui peut meurtrir son 
cœur , le paysan breton se place franchement devant son 
malheur ; il. le reçoit lui-même sans chercher à le faire 
congédier par ofûce de valet , il le regarde en face et 
longtemps. Fermez vos portes pour ne point entendre le 
tumulte <}u convoi , faites taire la voix des prêtres ; lui , 
il ne quittera point la chambre où dort le cadavre : il 
verra allumer les cierges , coudre le suaire y clouer la 
châsse, et quand les fossoyeurs viendront , Il se lèvera 
pour les suivîe ; il ira , les cheveux épars , k la suite du 
corps ; il entendra la terre tomber lentement sur le cer- 
cueil , et ne se retirera que lorsque tout sera terminé , 
lorsque le prêtre aura dit ; La paix soit avec vous ! Or, 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. Il 

nous ne connaissons rien sous le ciel de plus déchirant 
que cette courageuse tendresse d'un pauvre abandonné , 
conduisant jusqu'il la fosse le cadavre de ce?ui qu'il a 
aimé. Ce luxe de douleur a quelque chose qui saisit l'e 
cœur el le brise. C'est devant de tels enterrements que 
l'on se sent entraîné à découvrir sa tète et a fléchir lo 
genou ; car , qui oserait afficher l'incrédulité ou la rail- 
lerie devant cet homme qui n'a plus d'espoir que 
dans les idées de rémunération et d'immortalité I Et 
ne croyez pas que les honneurs rendus h ses morts par le 
Léonard finissent aussitôt que le tombeau est fermé î non, 
ides messes seront dites encore longtemps pour le repos 
de rame de celui qu'il pleure ; chaque dimanche il ' 
viendra prier sur sa tombe et marquer de ses deux 
genoux une place qu'il. a peut-être été trop pauvre pour 
marquer autrement. Qui manquerait \k ce devoir sacré 
serait montré au doigt comme un méchant et un 
impie. 

Au jour des Morts , le lendemain de la Toussaint , la 
population entière du Léonais se lève sombre et vôtue de 
deuil. C'est la véritable fête de famille, l'heure des com- 
mémorations , et ïa journée presque entière se passe en 
dévotions. Vers le milieu de la nuit, après un repas pris 
encommun, on se retire ; mais des mets sont laisses sur 
la table ; car une superstition touchante fait croire aux 
Bretons qu'à cette heure ceux qu'ils regrettent se lèvent 
des cimetières et viennent prendre , sous le toit qui les a 
vus naître, leur repas annuel. 

Du reste, chaque fête de l'année a ses usages. Celle de 
la Saint-Jean est surtout remarquable, noa-seulement 
dans le Léonais , mais dans toute la basse Bretagne. Dès 
la veille , on voit des troupes de petits garçons et de pe- 
tites filles en haillons , aller de porte en porte, une as- 



12 LES DERNIERS BRETONS. 

siète à la main , quêter de légères aumônes. Ce sont les 
pauyres qui , n'ayant pu économiser assez sur Tannée en- 
tière, pour acheter une fascine d*ajonc , euTôient ainsi 
leurs enfants mendier de quoi allumer un feu en Yhon" 
neur de monsieur saint Jean. Vers le soir on aperçoit 
sur quelque rocher, au haut de quelque montagne, un de 
œs feux qui brille tout-k-coup , puis un second apparaît, 
puis un troisième, puis cent feux, mille feux ! devant , 
derrière, à Thorixon, partout! La terre semble refléter le 
ciel et avoir autant d'étoiles. De loin on entend une ru- 
meur confuse , joyeuse, et je ne sais quelle étrange mn* 
sique, mélangée de sons métalliques et de vibrations 
d'harmonica qu'obtiennent des enfants en caressant da 
doigt un jonc dont les bouts sont fixés aux parois opposées 
d'une bassine de cuivre. Cependant les conques des pâtres 
se répondent de vallée en vallée ; les paysans chantent 
des noêls au pied des calvaires ; les jeunes filles , parées 
de leurs habits de fête, accourent pour danser autour des 
feux de saint Jean , car on leur a dit que si elles en visi- 
taient neuf avant minuit elles se marieraient dans l'année. 
Les fermiers conduisent leurs troupeaux pour les faire 
sauter par-dessus le brasier sacré, surs de les préserver 
ainsi de maladie ; les rondes se forment, et c'est alors un 
spectacle étrange pour le voyageur qui passe, que de voir 
ces longues chaînes d'ombres bondissantes tourner autour 
de ces mille feux, en jetant des cris et des appels lointains. 
Des sièges vides sont habituellement disposés autour de 
la flamme ; ifs sont destinés aux ombres des morts qui 
viennent s'y placer pour écouter les chants et contempler 
les danses. • 

Dans beaucoup de paroisses c'est le curé lui-m^e qui 
va, processionnellement avec la croix, allumer le feu de 
joie préparé au milieu du bourg. A Saint-Jean-dU'Doigty 



LÀ BE£TAGNfi fi T LES BRBTONS, 13 

le même office est remjdi par ua aage qui, aa moyen 
d'un mécanisme fort simple, deso^od, an ilambeaa à la 
maiS; du sommet de la tour élancée^ eyiflareme le b&cher, 
|Hiîs s'enTole et disparaît daxis les aiguilles tailladées du 
docker. 

Les Bretons «onservent avec grand coin unûson éa 
feu de la Saint-Jean. Ce tison, placé près do leur lit, en- 
tre un buis bénit le dimanche des Rameaux et un mor- 
ceau de gâteau des Rois, les préserre, disent-ils, du ton- 
nerre. Ils se disputent, en outre, arec beaucoup d'ardeur 
k couronne de fleurs qui domine le feu sacré. Ces fleurs 
flétries sont des talismans contre les maux du corps et 
les peines de Tâme ; quelques jeunes filles les portent 
suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, 
tout-puissant, comme on le sait, pour guérir les dou- 
leurs neryeuses. 

A Brest, la Saint-Jean a une physionomie particulière 
et pour ainsi maritime. Vers le soir, deux à trois mille 
personnes accourent sur les glacis. Enfants, ouvriers, 
matelots, tous portent à la main une torche de goudron 
enflimuné, à laquelle ils impriment un mouyement rapide 
de rotation. On aperçoit, au milieu des ténèbres, ces mil- 
liers de lumières agitées par des mains invisibles qui mar- 
chent en sautillant^ tournât en cerde, scintillentet dé- 
crivit dans Tair mille capricieuses arabesques de feu. 
Parfois, lancées par des bras vigoureux, cent torches s'é- 
lèv^t en m^e temps vers le del, comme des fusées 
flamboyantes, et retombent en secouant une ondée de 
brai| enflammé qui grésille sur les arbres ; on dirait une 
pluie d'étoiles. Une multitude de spectateurs attirée par 
l'originalité de ce spectacle, drcuie sous cette rosée de 
feu. Gela dure jusqu'à la fermeture des portes. Quand le 
roulement de rentrée se fait entendre, la foule reprend 



Il LES DERNIERS BRETONS. 

le chemin de la yiUe^ l^pont-levis remonte, et les senti- 
nelles commencent a se renvoyer les garde à vom de nuit, 
tandis que sur les routes de la terre des Lépreux (f^m- 
bezellec), du haut de la mer (Morlaix) et de lamamnde 
la Douleur (Kerinou), on voit les torches Cuir en courant 
et s'éteindre successiyement, comme les (eux follets des 
montagnes. 

$ III. Le choléra dans le pays de Léon. 

Nous l'avons déjà dit, le caractère religieux du Léonard 
se révèle dans toutes ses actions ; mais , pour l'étudier a 
fond, il faut l'avoir vu se développer dans quelque grande 
circonstance ; il faut avoir contemplé cette population 
pieuse se débattant sous quelque fléau et tombant comme 
une herbe fauchée. Ce triste spectacle , nous l'avons eu 
pendant deux mois dans toute son horreur , lorsque le 
choléra se déclara dans le Finistère, en 1853. 

Dans le calme de la vie ordinaire , rinfluence sociale 
use plus ou moins les aspérités de l'individualisme ; un 
arrangement uniforme cache , plus ou moins , Torigina- 
lité de chaque être : une circonstance extrême , mais 
vulgaire, ne peut elle-même défaire cette symétrie con- 
ventionnelle : on n'oserait être soi dans sa douleur , et , 
comme le gladiateur romain , on songe à tomber selon 
les coutumes du cirque. Mais il en est autrement lors- 
qu'une puissante commotion vient briser tout à coip 
l'ordre établi^ et que les passions humaines se dressent 
sans peur , insoucieuses du ridicule. Alors se montre la 
véritable croyance de chacun ; alors l'âme est vraie , par 
rincapacité de mentir , et les populations laissent échap- 
per de leur cœur, comme un seul homme , le cri sincère 
que leur arrach^a force de l'émotion et la grandeur des 
circonstances. 



LA BRETAGNE ET LES ÏÏRETONS. 15 

Ces observations^ n'ont jamais trouvé une application 
plus complète , ni plus manifeste , que dans Taffrèuse 
épidémie qui décima le Léonais. Celui qui a vu , au mi- 
lieu de Vimmense désastre dont il fut accablé , ce peuple 
étrange «ncore si fortement marqué au sceau du moyen 
âge , comprendra facilement les pestes du quatorzième 
siècle , qui , dans les fantastiques légendes des chroni- 
queurs , semblaient moins des récits historiques que de 
terribles conceptions de poètes , tracées a la manière de 
Dante. 

Lorsque le choléra tomba sur la capitale ^ on sait avec 
quelle fureur une partie du bas peuple de Paris accusa 
ceux qui gouvernaient d'être la cause de Tépidémie, en 
empoisonnant les denrées et les fontaines. C'était la, sans 
doute, un mensonge insensé , mais c'était aussi l'expres- 
sion d'un profond mépris pour le pouvoir et d'une mé- 
fiance innée chez cette turbulente population , habituée ^ 
diercher dans la politique la cause de ses maux. En Bre- 
tagne , où le gouvernement , sa forme et son nom sont 
presque inconnus , où les partis mêmes ne sont politiques 
que parce qu'ils sont religieux , il devait en être autre- 
ment. Qui eût dit a nos paysans que le ministère les em- 
poisonnait n'eût pas été compris. Peureux, deux pouvoirs 
seuls existent , dont l'un est la manifestation du bien , 
l'autre celle du mal : Dieu et le Démon I Aussi, ce ne fut 
point dans le' combinaisons criminelles d'un parti qu'ils 
cherchèrent la cause du mal qui les frappait. Dieu nous 
touche de son doigt I dirent-ils dans leur langage éner- 
gique ; Dieu nous a livrés au Démon ! Et aussitôt le 
bruit d'apparitions surnaturelles se répand dans les cam- 
pagnes , des femmes rouges ont été aperçues près do 
Brest soufflant la peste sur les vallées. Une mendiante , 
appelée devant la justice , soutient qitelle les a vues i 



16 LES DEBNIERS BRETONS. 

qu'elle leur a parlé l Des signes funestes annoncent par- 
tout que Dieu ya jeter son mauvais mr sur le pays* /Ua 
météore épouvante les campagnes ^ desl>ruits sinistres el 
menaçants retentissent sur les côtes ; et, pour igouter k 
tant de terreurs, les églises s'ouvrent à des heures iaao* 
coutumées ; des prières publiques sont répétées afin d'à* 
paiser la colère du ciel| et le peuple attend, sans prendre 
aucune autre précaution , la visite de l'hôte terrible qiû 
lui est annoncée. 

Il ne tarda pas k venir. On apprit bientôt que le cho^ 
léra avait éclaté sur sept ou huit points différents. Le 
Léonais fut principalement atteint. 

Dans les villes, quelques préservatifs avaient été om- 
ployés ; mais dans les campagnes aucun obstacle ne fut 
opposé aux ravages du mal. Je demandais au curé d*une 
des paroisses du Léonais quelles précautions il avait pri- 
ses : nous sortions de l'église, il étendit silenci^sement 
le bras, et me fit voir douze fosses creusées d'avance... 
Rien ne peut rendre l'impression que me causa cette 
réponse faite naturellement et sans ostentation. Dans sa 
muette énergie, elle contenait toutes les croyances du 
paysan breton, qui, insoucieux des secours humains, se 
regarde comme comme une feuille roulée au souffle de 
Dieu, et sans force pour résister à son impulsion toute- 
puissante. 

On conçoit facilement avec quelle rapidité dût s'éten- 
dre la maladie sur une population ainsi livrée sans dé- 
fense h ses coups. Chaque maison compta bientôt an 
mort. Les ressources de certaines communes ne suffirent 
pas pour faire don d'une châsse aux cadavres d'indigents. 
Les chariots ne pouvant les transporter assez vite jusqu'au 
cimetière de la paroisse souvent fort élo^é, des mères 
furent obligées de prendre dans leurs bras les cadanesde 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 17 

lenrs enfants, et de les porter ainsi, roîdes et bleus> jus- 
qa*h la terre sainte, sans suite de parents, sans cierges 
allâmes et comme s'il se fût a^ d'une promenade ordi- 
naire. Quand venait le soir, c^était un spectacle dont rien 
ne peut donner idée , que de voir, le long de nos routes 
creuses et ombragées, ces charrettes couvertes d'un drap 
blanc, que suivait une foule silencieuse de femmes, en« 
vdoppées dans leurs longs manteaux noirs à capuchon, 
et d'hommes, la tôte nue et demi-voilée sous leurs che-> 
veux épars. On n'entendait que le tintement monotone d^ 
fa cloche des chevaux, les gémissements sourds de l'épouse 
ou de la fille qui, suivant l'usage, accompagnait le cer^ 
cueîl jusqu'à la fosse , le son éloigné d'un glas d'église qui 
semblait appeler la mort ; et le sombre cortège, continuant 
sa route au milieu de ces lugubres rumeurs, allait se 
perdre sous les vertes feuillées comme une apparition fan- 
tastique 1 

Du reste, le paysan léonard, habitué aux dures épreu- 
ves, baissa la tête avec résignation sous le fléau. Une seule 
fois le murmure de la douleur et du mécontentement s'é«> 
lera dans nos campagnes : ce fut lorsque, par crainte de 
la contagion, on voulut inhumer les morts, qu'avait frap- 
pés le choléra, dans les cimetières des chapelles isolées. ,>c. 

Les parents, les amis se rassemblèrent autour du cei^ 
cnei! ; leurs mains s'opposèrent k ce qu'il f lït emporté de 
ce cimetière delà paroisse qui contenait déjli les osse* 
ments de ceux qu'avait aimés le défunt. Ce ne fut même 
pas sans danger que dans certains endroits les nouveaux 
ordres de l'administration furent exécutés \ et ces hommes, 
dédaigneux de disputer leur plapedans la vie, disputèrent 
avec ardeur leur place dans le champ de la mort. Il fiurt 
avofar ^uté leurs paroles dans cette étrange et longue 
discussion, pour connaître le fond de ces âmes. 



18 LES DERNIERS BRETONS. ^ 

' — Lesrestes de nos pères sont ici, répëtaient-ils; pour» 
quoi en séparer celui qui vient de mourir? Exilé, la-bas, 
au cimetière delà chapelle, il n'entendra ni les chants des 
offices, ni les prières qui rachètentles trépassés. C'est ici sa 
place ; nous pouvons voir sa tombe de nos fenêtres ; nous 
pouvons y envoyer nos plus petits enfants prier chaque 
soir ; cette terre est la propriété des morts ; nulle puissance 
ne peut la leur 6ter, ni la changer contre une autre. 

En vain leur parlait-on du danger de cette accumulation 
de cadavres dans le cimetière delà paroisse, toujours placé 
au centre du village, et entouré de maisons ; ils secouaient 
avec tristesse leurs larges têtes ruisselantes de cheveux : 

*- Les cadavres ne tuent pas ceux qui vivent, répon- 
daient-ils; la mort ne vient que par la volonté de Dieu. 

Enfin , il fallut, pour vaincre leur résistance, avoir re- 
cours a riptervention des prêtres eux-mêmes. Toute l'ao^ 
orité de ceux-cL suffit a peine pour les faire consentir k 
cette innovation. Je n'oublierai jamais avoir entendu a 
Taulé, le recteur, parler longtemps h ce sujet et leur af- 
firmer, ail nom du Dieu qu'il représentait, que les morts 
n'avaient plus les passions des vivants, et qti'iis ne souf- 
fraient en rien de cet éloignement de leurs ancêtres. Ces 
explications, qui auraient fait sourire en toute autre cir* 
constance, prenaient, dans l'air de conviction du prêtre 
et dans l'attention ardente de la foule, une physionomie 
si étrange de gravité, qu'elles ne laissaient place qu'a un 
ëtonnement profond. ^ 

Malgré tout, cependant, les ravages du choléra dans les 
campagnes du Léonais furent encore moins sensibles que 
dans les villes La charité chrétienne et la foi rendirent les 
coups du fléau moins rudes h la foule. Les orphelins fu* 
rcnt adoptés, comme .^ l'ordinaire, par les mères du voi- 
Buage; les veuves fiireoj^ secourues, Dans les villes, au 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 19 

^contraire, répidémie apparat avec tout son luic de bl- 
ideiir et d'épouvante: là, rien n'en adoucit riiorrible 
spectacle, ni les espérances religieuses, ni la résignation 
qui console ; elle tombait au milieu d'une demi-civilisa- 
tion déjà presque incrédule. On ût venir des médecins, 
des remèdes; on eut peur d'avoir mal, peur de 
mourir. Rappelé comme malgré soi a ses adorations 
d'enMce, on se mit à prier et a blasphémer, a 
maudire le ciel et à demander des prêtres. Ce fut une 
lutte terrible entre les pensées d'autrefois et les souffran- 
ces de maintenant. Puis, le peupFe, voyant l'épidémio 

. s'étendre, voulut profiler au moins du temps qui lui res- 
tait a vivre , et la débauche de la classe ouvrière devint 
plus hardie, plus, éhontée, plus complète. Des hommes 
ivres parcouraient les rues , dcmi-suffoqués par le vin, 

I dédant le mal et criant à Dieu : — Donne-nous donc le 
choléra à nous autres I Et, comme jalouse de sanctionner 
leur impiété, la maladie passait près d'eux et respectait 
leur tcte. Les médecins allaient découche en couche pro- 
diguer vainement leurs conseils: le mal croissait toujours. 
Deux amis se rencontraient le soir sur une promenade et 
le lendemain au cimetière , cloués dans leurs bières. La 
mort venait de partout. On eut dit une population entière 
sur la brèche , devant un ennemi invisible , attendant le 
coup, les bras croisés sur la poitrine. Oh ! comme alors 
lesheur^ étaient longues , les nuits agitées , les journées 
inquiètes ! que de fenêtres où brillait le soir la lampe du 
malade ! chaque matin , que de maisons fermées où jflottai t 
le drap noir semé de larmes blanches? Qui n'a point vu 
on tel tableau ne peut ni le deviner ni le comprendre. 



20 LES DERNIERS BRETONS* 

I IV. -«- Le Léonard. — Dira mariages dans le pays de Léon. -*• 
Pitié pour les orpheline et respect po«r les en&ntSà — 
Hospitalité. -^ Mendiants. 

Le Léonard est plus grand que les antres Bretons \ sa 
démarclie est lente, solennelle, empreinte de force et de 
majesté ^ il s'avanee en homme et en chrétien sous l'œU 
de Dieu. Sa joie est sérieuse ; elle n'éclate que par lueurs 
et comme malgré lui. Graye , concentré , il montre peu 
d^empressement dans ses communations avec le monde 
extérieur ; mais ne lejugez pas sur cette apparence ; sa vie 
est tout entière repliée au dedans , son enveloppe res- 
semble à celle des hautes montagnes , ûpre et glacée a la 
surface, bouillonnante au fond. Son langage, plus harma* 
niem que celui de Comouaille , est une espèce de psal- 
modie dont il altère les sons selon lé plus ou moins de 
douceur qu'il veut donnera sa parole. Il ne connaît ni 
les danses des montagnes ni les jabadàos du pays de 
Tréguier\ sa danse \ lui, conduite par le son mono- 
tone du biniou * et du haut-bois, est roîde, sévère. Elle 
a lieu le plus souvent sur les grèves, au bruit majestueux 
d'une mer retentissante; car il mêle, d'instinct, une 
pensée d'éternité, môme à ses joies terrestres. 

Les habits du Léonard sont larges, flottants, et de cou* 
leur noire ; une ceinture rouge ou bleue en égayé seule 
fa tristesse. Les bords de son large chapeau retombent sur 
ses traits basanés ; ses cheveux flottent sur ses épaules. Lo 
costume des femmes n'est pas moins lugubre. Il est com- 
posé de blanc et de noir, et son ampleur, sa forme pudi* 
que , rappellent l'habillement des religieuses de nos hô- 
pitaux. Les vêtements de veuvage moins sombres sont 
bleus comme le ciel, terme de leurs espérances; ces 

I Le biDioa esl one iort« de rèse oe ansetle' 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 2t 

chrétiens portent le deuil delà vie, n&n de la mortt 
Un disciple de Mùlthus serait effrayé de l'impré* 
Toyance avec laquelle la plupart de nos paysans contrac- 
tent leurs unions. Quelques-uns , qui sortent de la do- 
mesticité pour .30 marier , n'ont pas môm'f^ oà reposer 
leur tête la première nuit de leurs noces. Nous en avons 
vu a qui Ton prêtait un lit pour ce seul jour. Mais pour» 
quoi prendraient-ils souci de leur indigence? Ne ressen- 
t^t-ils pas , eux aussi /cette première chaleur de la vie 
qui donne force à tout hasarder / et n'ont-iis pas , de 
plus y confiance dans celui qui nourrit l'oiseau dans les 
forêts? Si la prévoyance de l'homme veillait toujours, à. 
quoi servirait la providence de Dieu ? D'ailleurs la charité 
de leurs frères est là , inépuisable dans ses œuvres. Les 
pauvres fiancés vont tous deux inviter a leur fête de noces 
les familles des environs. Toutes viennent et apportent 
aux mariés quelques produits de leurs champs , du lin , 
du miel , du blé , de l'argent même. Trois cents convives 
se réunissent ainsi quelquefois. Leurs présents forment le 
commencement du ménage des jeunes époux, qui retirent 
habituellement plusieurs centaines de francs de ces don^ 
volontaires ; sorte d'avance que la communauté chrétienne 
fait à on frère pauvre pour qu'il puisse se ranger à son 
humble place dans le monde. 

Mille autres usages aussi étrangers a nos mœurs ont été 
conservés dans le Léonais. Quand une femme devient 
mère-, du pain blane et du vin chaud sont envoyés de sa 
part à toutes les femmes enceintes du voisinage , comme 
annonce et souhait d'heureuse délivrance : c'est un repas 
de communion entre la jeune épouse devenue mère et 
cdles qui attendent ce doux nom. L'accouchée reçoit en- 
suite *Ia visite de toutes les jeunes mères du voisinage ; 
chacune sollicite, comme une grâce, la faveur d'allaiter la 



22 LES DERNIERS BRETONS. 

première le nouveau-né ; car , à leurs yeux , Tenfant qui 
vient de voir le jour est un ange qui arrive du ciel ; ses 
lèvres innocentes sanctiûent le sein qu*clles pressent 
pour la première fois et portent bonheur! Cette '^royance 
est si vive , que le nouveau-né passe de bras en bras , et 
ne retourne sur le sein de celle qui l'a^nis au monde 
qu*après avoir trouvé autant de mères qu'il y a la d'épou > 
ses. Si par malheur h. mort lui enlève sa mère véritable , 
ne craignez pas qu'il reste sans appui. Le recteur de lapa* 
roisse vfent près de son berceau , que les autres mères 
entourent silencieuseinent ; il prend l'enfant dans ses bras, 
et, choisissant parmi les femmes qui sont là devant lui celle 
qui parait la plus digne , ft lui donne l'orphelin comme 
un dépôt confié par Dieu même. Parfois cependant, lors- 
que les voisines de la morte sont trop pauvres pour 
qu'aucune puisse se charger seule du nouveau-né , il leur 
reste en commun. Une d'elles le loge , mais chacune a 
son heure pour le soigner , lui donner son lait. Nous 
avons vu de ces femmes qui se levaient la nuit poumUer, 
à des distances assez grandes, payer ainsi leur impôt de 
mère. 

A Saint-Ppl, les nourrices ne commencent jaitiais a soi- 
gner un enfant sans faire le signe de la croix , et ellos ar- 
rosent d'eau bénite les langes dont elles l'enveloppent. 

Du reste, l'espèce de sainteté et de respect dont les na- 
tions sauvages entourent l'enfance existent aussi dans le 
Léonais Nul ne passera près d'une femme tenaat un 
nourrisson sur ces genoux , sans lui dire avec une incli- 
nation de tête amicale : — Soyez bénie de Dieu I Si vous 
négligez cette salutation bienveillante, la mère vous 
suivra d'un regard inquiet , car vous avez jeté un mau- 
vais (Bit sur son enfant. Les haines les plus enveni- 
ma se taisent également à la vue d'un faible enfant. H 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 23 

snfGt qu'un homme porte son ûls dans ses bras pour ar^ 
rôter iepen-bas * de son plus implacable ennemi. 

On conçoit facilement, d'après tout ce que nous venons 
de dire , combien la charité et les vertus chrétiennes qui 
s'y rapportent doivent être communes dans le Léonais. 
Quiconque a été saisi par le froid ou par la faim, au 
milieu de cette population hospitalière, peut s'approcher 
sans crainte de la première habitation qui frappera ses 
yeux : il peut laisser son bâton de voyageur à la porte de 
la chaumière, et aller s'asseoir a la table de la famille 
léonarde. Les pauvres sont les liâtes de Dieu. Jamais une 
voix rude ne les repousse du seuil : aussi ne s'arretent- 
ils point timidement a la porte ; ils entrent ajec con- 
fiance en laissant tomber ces mots : — Que Dieu bénisse 
ceux qui sont ici I — Et vous-même I répond le maître 
de la maison en montrant une place au foyer. Le men- 
diant s'assied; on le décharge de son bissac, qu'il re- 
. prendra plus pesant de dons nouveaux, et il commence à 
payer l'hospitalité de son hôte en lui racontant ce qu'il a 
appris dans ses dernières courses. Il lui dira si le recteur 
de la terre du Christ (Lochrist) est malade ; si les blés de 
la peuplade du Saumon (Plôuezoc'h) sont plus avancés 
que ceux de la grande terre (Lanmeur) ; si la toîle s'est 
bien vendue au dernier marché de la terre d^Ernoc 
(LaBderneau). Parfois aussi il saura lui rappeler un re- 
mède utile; il lui parlera du pèlerinage de Saint-Jean- 
du-Doigt pour guérir les maux d'yeux ; il l'engagera à 
s'aller mettre sous la fontaine de Saint-Laurent pour se 
préserver des rhumatismes. Aux pennérès * , il indiquera 
la fontaine du bois de l'Église (Bodilis) dans laquelle on 

CI)BA(onktéte. 

(S) Jeunes GUesi marier. 



24 LES DERNIERS BRETONS. 

va jeter une épingle de son Justin *^ pour savoir si l'on 
se mariera dans Fannée; il racontera combien il y avait 
de jeunes filles assises sur le pont du Naufrage (Penzé) 
le jour delà Saint-Michel; combien déjeunes gens sont 
venus chercher des épouses à cette foire de femmes, e| 
combien de mariages s'en sont suivis. Il saura de plus 
chanter les dernières complaintes qui ont été faites à la 
ville du haut de la Mer (Morlaix) sur le naufrage des huit 
douaniers de Eerlaudy, ou sur Tassasinat du meunier du 
Pontou ; car le mendiant est le barde de la basse 6re- • 
tagne ; c'est le porte-nouvelle et le commis-voyageur de 
cette civilisation toute patriarcale. 

S y« — Les prêtres da pays de Léon, «— Sermons. — loan 
de Goiclan. 

Si l'influence des prêtres est grande dans le Léonais, il 
£ftut reconnaître qu'ils ont généralanent tout ce qu'il tant 
pour la conserver. Qui jugerait notre clergé breton par, 
eelui des villes, frais , coutisan, beau diseur , se Ux>]^pe> 
rait étrang^nent. Nos prêtres, sùtiis hier de la charme 
et laissant encore entrevoir , sous l'aube, le grossier sayon 
du bouvier, ont la voix rude, les mains dures. Vêtus de 
grossières soutanes déteintes par la pluie et par le soleil , 
chaussés de souliers ferrés et le bâton à la main , ils vont 
par les routes fangeuses , à travers les bruyères, inaccessi- 
bles, porter aux malades le viatique, aux morts les 
prières de la rédemption. Ignorants comme ces pêch^ors 
qui quittaient leurs filets pour devenir des pécheurs 
d'hommes , ils ont aussi , comme eux , la foi qui anime 
la parole et lui donne la puissance du tonn^re. Rien no 
peut faire comprendre I à qui n'a point entendu un ser- 
ti) Corset en ôtolTti 



LA- BRETAGNE ET LES BRETONS. 25 

mon breton , l'autorité de ces hommes une fois placés 
dans la chaire! La foule palpite, gémit sous leurs paro- 
les, ^mme la mer au souffle de Forage. Et ce ne sont 
pas ici de ce^ pleurs de commande qu'on essuie àveô uw 
i^ouchoir de batiste; ce n'est point cette admiration ^ 
cet attendrissement littéraires qui font joindre les mains 
pour applaudir plutôt que pour prier; non; c'est la 
componction et le repentir, dans leurs démonstrations 
les plus énergiques; ce sont des ruisseaux de larmes, 
des sanglots, des cris.; ce sont des hommes depeino, 
frappant, de leurs poings robustes, leurs robustes poi- 
trines; ce sont des femmes, le visage contre terre, et 
criant merci à cette voix terrible qui tombe d'en haut &k 
i^pétant deux mots qui font frissonner leurs chairs : -^ 
Damnation 1 éternité! — Souvent, on emporte, pen- 
dant le cours de ces sermons , plusieurs d'entre elles ^i- 
fièrestient évanouies, 

le comprends qu'une telle influence conservée par des 
prêtres cause quelque surprise, à l'époque où nous vivons. 
Ifeis cenx qui connaissent la Bretagne le conçoivent et s'en 
étonnât peu. Elle n'est pas seulement le résultat 4e 
croyances vivaces, elle est aussi le fruit du bien accompli 
4ftm \&& campagnes par les prêtres catholiques. Le prêtre 
'!»reton n'est pas seulement un ministre du del, c'est un 
aBd, un conseiller, un protecteur précieux pour les cbo- 
^ses de ee monde. Pas un malheur n'arrive dans la paroisse 
sans qu'il accoure pour consoler. Si le paysan de qos 
«onpagnes personnifiait l'espérance, il ne lai donnerait 
pas larobe flottante et bleue que lui supposaient les an?- 
dens, il rhabillerait d'une noire soutane de recteur. Sans 
^ ^onte la puissance exercée par ceux-ci pourrait l'être plus 
heureusement; les lumières leur manquent pour faire le 
iûea. Us crient \ l'humanité de s'agenouiller immobilo 



26 LES DERNIERS BRETONS. 

au pied d'une croix et de prier, alors qu'ils devraient lui 
répéter sans cesse le cri en avant! comme a une tribu 
en marche vers la terre promise ; mais du moins la cha- 
rité et le dévouement chrétien échauffent ieurzèle;du 
moins la sainte fraternité qu'ils prêchent reflète quel- 
ques lueurs de la grande association à laquelle les hommes 
sont appelés. Ils ne sont point dans la voie, mais ils sui- 
vent une route parallèle. Leur pouvoir, tout moral, et qui 
s'adresse à l'âme, a quelque chose d'intime, de consola- 
teur, de passionné. 

Avouons-le pourtant, les croyances religieuses entrete- 
nues et animées par le clergé poussent quelquefois nos 
Bretons à une exaltation funeste. Quoique ces faits de 
fanatisme soient rares, nous en rapporterons un, afin de 
montrer/sans partialité, le bon et le mauvais côté de chaque 
chose. Ce sera d'ailleurs une nouvelle peinture de carac- 
tères et de mœurs propre h faire connaître ce qu'il y a 
d'enthousiasme ardent au fond de ces âmes si froides en 
apparence. 

Je fus témoin du fait que je vais rapporter, en 1839, au 
petit bourg du Naufrage (Penzé) , dont c'était ce jour- 
la le pardon. 

La réunion était nombreuse, et j'allai avec plusieurs 
autres personnes sur la grève, où l'on dansait. Je ne sais 
si la vue d'une danse villageoise fait sur tous la même 
impression ; mais pour moi, autant un bal du grand 
monde me trouble, m'enfièvre, autant ces fêtes au grand 
air me rafraîchissent. Comme tout autre, j'ai éprouvé 
le charme voluptueux des danses de la ville, j'ai bu avec 
avidité cette atmosphère de parfums et d'haleines de 
femmes ; mais ce délire passager m'a toujours laissé un 
vide, un malaise du corps et de l'âme, une sorte d'en- 
nui profond et triste. Tandis que la danse du village, 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 27 

la danse en plein yent, avec la brise salée des grèves a res- 
pirer 'ïi pleine poitrine! ohl quelle différence! Là rien de 
Tair dévorant des salons ! Plus de robes de soie dont 
le frôlement brûle ; plus de voix qui s'insinuent à l'o- 
reille et coulent de la jusqu'au cœur ; plus de mains 
satinées que l'on n'effleure qu'en tremblant I Le ciel de 
Dieu sur votre tête, avec son beau et clair soleil ; le 
parler baut et rieur des paysannes, les vêtements de bure, 
les mains brunies dans vos mains ! Et quel moyen alors 
que rame s'accroupisse sur d'impiires pensées ! Tout est 
si vaste si serein autour de vous I tout est saint de l'inno- 
cente joie qui vous environne ! 
. Nous nous étions assis pour regarder la danse des Tau- 
lésiens. Je m'amusais à suivre de l'œil des enfants qui 
tenaient à la main de longues branches d'ajonc fleuri, aux 
épines desquelles ils avaient fixé, selon l'usage du pays, 
de petites marguerites des champs, et je pensais en moi- 
même à ce symbole charmant qui, selon l'expression d'un 
poète breton, représentait la fleur de Vamour entée sur 
les épines delà douleur^ lorsqu'il se fit tout a coup un 
mouvement dans la foule : le hautbois se tut, la danse 
s'arrêta, et j'entendis circuler un nom qui me frappa, celui 
de lôan du Bourg Malade (Guiklan). On l'avait déjà 
prononcé devant moi la veille et j'avais appris que ce 
malheureux, devenu fou à la suite d'une retraite à Saint- 
Pol-de-Léon, oîi les sermons, l'isolement et son exaltation 
naturelle l'avaient jeté dans un délire fanatique, allait 
partout prêchant la pénitence, et se jetant au travers 
des joies de la vie comme un messager de mort. Une 
dame du pays avait même ajouté que cet homme étrange 
vivait depuis plusieurs* années sans maison, sans amis, 
sans famille. Il enseignait la parole de Effeu dans les bour« 
giideSy couchait au pied des croix de pierre qui s'élèvent 

3* 



28 LES DERNIERS BRETONS. 

aoxcan^oiirs des routes, on sur le seuU des chapdles 
isolées ; ne receyantd'aimic^ que ce qu^il en fallait pour 
satisfaire sa faim, et icj^ant aviec dédain l'argent qn'iHi 
lui offrait. Jamais , depuissa folie , sa main ne s'était àbeûr 
dne pour demander ou serrer une autr» main^ Jaaoois 
une parole exprimant antre chose que de saints eonsâs 
on de prophétiques menaces n'était tombée de ses lènes. 
Par les nuits d'hiver les |dus sombres , les plus froides, 
lorsque le givre ou la ndge Favait surpris dans qod- 
que 'chemin désert et Tempêchait de dormir sur son 
lit de pierre, il restait debout, le chapelet à la main 
et chantant des cantiques en langue bretonne. Souvent le 
paysan attardé avait entendu de loin cette voix ringu- 
Uèie , et avait fait rebrousser chemin à sa monture avec 
effroi. On ajoutait dans le pays qu'une prescience mira* 
culeuse avait été accordée à lôan par les intelligences 
célestes , et qu'à l'heure où la mort frappait à la porte 
d'une maison, le fou la précédait toujours, criant: 
Pénitence ! pénitence ! Ces détails me revinrent a la mé- 
moire, et j'éprouvai un intérêt de curiosité diffidle à 
décrire quand eut ret^ti dans la foule le nom du fana* 
tique de Guiklan. Aussi m'^npressai-je de pénârar 
jusqu'à rendrpit où il se trouvait. 

Nous l'aperçûmes bientôt, debout,, sur les murs noircis 
d'une maison brûlée qudques années auparavant. C'était 
un homme grand, pâle et maigre. Ses cheveux couvraient 
ses épaules , et il roulait des yeux hagsu^ds sur la foule qal 
l'entourait Ses gestes étaient fréquents, saccadés. 11 se- 
couait souvent la tête a la manière des bêtes féroces, et 
alors sa crinière noire, qui voilait en partie son visage, 
lui donnait une physionomie terrible. Sa voix mordante 
avait cette vibration timbrée ordinaire à l'accent breton* 

Son discours , qui roulait sur les dangers de la dacse et 



LA BRETAGNE BT tES BRETONS. S9 

tnir fe nëeessité de fuir les plaisirs du inonde , ne fût d^ft- 
iKnrd qu'une râninisceûee assez plate de ee que fatals 
entendu Tin^ fois dans les ^fises des campagnes ; mais 
insensiblement l'exaltation descendit en lui et donna & ^ 
parole une énergie qui me sfd>jugua moi-même. C'étaient 
'^des images vires, des apostrophes remuantes, une ironie 
'tuguè , bmfale , .toujours portée la pointe au cœur et mar- 
^ quaôit comme un fer chaud. Il montra à la foule des 
dansmirs la marée qui commençait 'k monter , et allait 
^ae^ les traces que letotrs pieds ayaient imprimées sur 
k sable ; il compara cette mer , qui grondait autour de 
leur joie comme nne men»$, à Fétemité murmurant sans 
.cesse autour de leur vie un avertissement terrible ; puis , 
par une kansition brusque et triviale, adressant la parole 
à on jeuiie homme qui se trouvait devant lui : 

— Bonjour à toi , Pierre , dît-il , bonjour à toi ; danse 
et ris , mon fils ; te voîlk a la place où F on a trotivé , il y 
4 deux ans , le corps noyé de ton frère. 

B continua sur le même ton , appelant chacun par son 
nom , remuant au cœur de tous les souvenirs les plus 
poignants et les détaillant avec un soin féroce. Cela dura 
longtemps et sans que cette raillerie incisive s'adoucît. On 
âaît tour à tour ému et indigné en entendant ces sar- 
casmes aiguisés comme des poignards , et qui fouillaient 
dans la vie de chacun pour y chercher une cicatrice à 
rouvrir. Enfin lôan quitta les personnalités pour parler 
des punitions réservées au pêcheur , et , prêtant h Dieu la 
pensée d'une horrible ironie, il annonça a ceux qui , sur 
la t^rre, avaient aimé les enivrements de la danse et des 
fêtes y une danse étemelle formée au milieu des fSammes 
de renfer. Il dépeignit cette ronde de damnés anportés 
pendant des millions de siècles dans un cercle immuable 
de ioitffiraiiees toujours rwaiss^tes , au bruit des pleurs , 



30 LES DERNIERS BRETONS. 

des sanglots et des grincements de dents. De ma vie, je 
n^avais rien entendu d'aussi saisissant qae ce bizarre ser« 
mon môIé d'éclats de rire fou, d'imprécations et de 
prières : la foule haletait. 

lôan opposa ensuite à cette terrible description une 
peinture du bonheur des élus ; mais ses expressions étaient 
faibles, décolorées, Il ne trouva quelque entraînement 
qu'en parlant de la nécessité de se mortifier et d'offrir à . 
Dieu ses souffrances. Il fit alors l'histoire de sa vie avec 
une simplicité si majestueuse qu'on eût cru entendre une 
page des Écritures. Il conta comment il avait perdu sa for- 
tune, ses enfants, sa femme, et, a chaque perte racontée, 
il s'écriait : — Cela est bien j mon Dieu ! que ton saint 
nom soit béni ! Les fenmies fondaient en larmes. Il ajouta 
des conseils à ceux qui l'écoutaient, des exhortations h la 
pénitence ; enfin , s'exaltant de plus en plus , il raconta 
comment les pertes qu'il avait faites lui avaient paru trop 
peu de chose pour expier ses fautes. Jésus-Christ lui était 
apparu en songe et lui avait dit : — lôan , donne-moi 
ta main gauche , à moi qui ai donné ma vie pour te 
sauver! — Seigneur, elle est à vous, avait répondu 
lôan. — Et j'ai rempli ma promesse , s'écria-t-il en éle- 
vant au-dessus de sa tête son bras gauche, que jusqu'alors 
nous n'avions point aperçu... 

On vit un moignon entouré de linges sanglants ! 

Un murmure d'étonnement et d'effroi s'éleva partout. 

— Qui a peur ? qui a peur? reprit le fou , dont la vé- 
hémence semblait toujours croître : j'ai rendu h Dieu ce 
que Dieu m'avait donné. Damnation sur vous , si l'œuvre 
faite par l'ordre du Christ vous fait faillir le cœur I Voyez, 
voyez 1 c'est le Christ qui l'a voulu ; voila ce que j'ai fait 
pour l'amour du Christ f 

Et le malheureux arrachait , avec un transport épi' 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 31 

Icptique, les linges qui entouraient sa blessure, et secouant 
son moignon décottvert sur la foule , il fit jaillir un demi- 
cercle de sang^ur toutes les têtes. 

Un long cri d'horreur retentit ; une partie des specta- 
teurs s'enfuirent épouvantés. Quelques hommes se préci- 
pitèrent sur le mur où se tenait lôan , et le portèrent a la 
chaumière voisine presque évanoui. 



CHAPITRE n. 



SA COBSTOtrAHAB. 

^ I. — Aspect du pays. — Garhaix. — Quimper. — Penmarc*k. 

La Gornouaille présente deux aspects entièrement op- - 
posés. Rien de sauvage comme son côté septentrional, rien 
de suaye comme certains cantons du midi. 

Pour la juger sous la première de ces formes et se faire 
une juste idée de son aridité , il faut voir , au milieu de 
l'été , ses longues routes blanches et raboteuses , courant 
aux flancs de VArhis; ses troupeaux de moutons bruns 
semés sur les bruyères en fleurs , ses pitres immobiles aa 
sommet des rochers , jetant au vent leurs refrains , et son 
del gris qui tous envoie sa sèche et dévorante chaleur au 
fond de la poitrine. La route àeMorlaix k Pontivy, à 
travers les montagnes , est une des plus tristes et des plus 
fatigantes qu'il, soit possible de parcourir. C'est partout 
une mer d'ajoncs^ de genêts et de bruyères, d'où s'élève à 
peine , de temps en temps , un îlot de verdure que protè- 
gent quelques ombrages, et où se cache une chaumière. À 
droite, k gauche, devant, derrière, tout est solitude» 
abandon. Personne sur la route, personne aux champs, si 
ce n'est parfois un enfant aux longs cheveux, au teint hâve 
et aux yeux ard^ts, qui vous regarde passer, du haut 
d'un fossé» une baguette blanche à la main. Ce n'est 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 33 

qu'en approchant de Oarhaix que Ton rencontre quelques 
voyageurs. Vers nûdi surtout , tous voyez passer un a un 
des hommes a figures plombées , une ceinture de cuir en- 
tour du corps, une lampe de fer suspendue à Thabît , et le 
penbas a la main. Ce sont les mineurs de Poul&ouen qui 
se rendent chez eux. La nûne elle-même apparaît bientôt 
entourée de sa vaste ceinture de bâtiments fumeux, de ses 
immenses machines hydrauliques dont les grands bras 8*é« 
tendent sur la route avec une sorte d'intelligence, et de 
son gigantesque murmure plus triste encore que le silence 
du désert que Ton nent de traverser. Quelques pas plus 
avant, ce murmure s'étend, s'élève; c'est alors une con- 
fiision bizarre de bruits étouffés et stridents , rauques ou 
doucement monotones ; ce sont les grincements des 
poulies chargées , les rugissements du plomb fondu dans 
les chaudières , les hurlements des machines ébranlées} 
et d{uas les intervalles de tous ces éclats , le bruissement 
sourd et ea^meur des eaux et des voix souterraines 
sortant de l'ouverture de chaque puits comme la rumeur 
éloignée d'un monde de fée ou de quelque cité ense- 
velie. 

En continuant de suivre la grande route , vous arrivez 
a Garhaix , triste ville qui s'étend au bord d'une rivièro 
immobile , telle que les guerres de la Ligue l'ont laissée ; 
fangeuse, délabrée, noircie, toute lépreuse de misère et 
d'ignorance. Là vous trouvez la Cornouaille avec ses 
vieilles moeurs. Garhaix est encore une ville du moyen 
fige , aux rues sans pavés, entremôlées de champs labourés, 
de courtils verdoyants. La voie publique y fait partie do 
AaqUfd demeure; la moitié de la vie des habitants s'y 
passe. Les enfants mangent assis sur les seuils ; les femmes 
filent en chantant devant les portes ; les vieillards sont 
étendus aa soleil le long des façades. C'est dans la rue que 



34 LES DERNIERS BRETONS. 

le pauvre bat le blé de son petit champ , que la Cor- 
nouaiilaise étend son linge , au sortir du lavoir. Pendant 
les soirs d'été , tous les habitants du quartier se réunis- 
sent devant des boutiques a auvent ^ dont les devantures 
en saillies servent de siège aux jeunes filles. C'est Ih que 
s'établit la veillée, que Ton raconte les ballades^ que Ton 
chante les complaintes , ou que l'on danse les rondes 
montagnardes. C'est la aussi que parfois un colporteur ou 
un maquignon équivoque vient parler aux jeunes gens des 
dangers que court la religion et des malheurs de la fa* 
mille royale ; car le Kernéwoie a le caractère aventureux 
et sauvage ; il connaît les longs affûts dans les genêts , et 
sait comment on cache un cadavre dans une lande ou 
dans une «carrière abandonnée*. 

En tournant vers Cliàteaulin , le paysage devient plus 
riant. Port-Liunay , qui se trouve à peu de distance , 
respire un air de civilisation coquette et d'aisance 
bourgeoise qui fait plaisir a contempler. Quant à Quimper, 
il serait difficile de lui trouver un caractère décidé. 
C'est une arène où combattent avec acharnement l'esprit 
nouveau et l'esprit ancien. Quimpcr a quelque chose 
d'une douairière qui a adopté les chapeaux et les châles 
Ternaux, en conservant ses mules, ses jupon« brochés et 
ses bas de soie k côtes. Du reste , toutes ces parties de la 
Cornouaille sont , au total , moins sauvages , et l'aspect 
de la contrée s'adoucit jusqu'à la mer. Là reparaissent les 
sites inattendus , les vues changeantes , se déroulant et 
se transformant comme les décorations mobiles d'un 
théâtre. Montez le long des pics élevés , jetez-vous dans 
un de ces sentiers encaissés au flanc du coteau et que 
bordent, des deux côtés, lesgenôts qui balancent leurs cou* 
ronnes d'or à cinq pieds au-dessus de votre front ; mar« 
chez sans écarter le rideau de verdure qui se. trouve do- 



LÀ BRETAGNE ET LES BRETONS. 35 

Tant vous ', puis tout à coup , quand vous aurez cessé de 
monter , levez les yeux l La mer sera a vos pieds ; la mer 
murmurante, mélancolique, encadrée d*une bordure de 
montagnes lointaines , et semblable à Tun de ceâ im* 
menses lacs du nouveau monde qu'entoure la solitude ! 
Là vous pourrez passer des heures, des journées , des mois 
enli^rs, sans entendre d'autre bruit que la vague ou le cri 
de Toiseau marin , sans voir autre chose que le sofeil se 
levant et se couchant sur les flots , ou parfois une voile 
rasant la mer à Tfaorizon, comme un goéland égaré. Rien 
au monde ne peut rendre la majestueuse tristesse d'un pa- 
reil spectacle. C'est devant une de ces grandes baies soli- 
taires que l'on comprend les longues existences des pre- 
miers chrétiens dans le désert. Il semble, au bruit 
mélodieux et régulier de cette mer , que votre âme s'as- 
socie à la sérieuse nature qui vous environne , qu'elle s'y 
mêle au point d'en faire partie ; que ce cri plaintif^-de 
l'oiseau des grèves , ce murmure des vents et des flots 
deviennent quelque chose de vous-même, une sorte d'é- 
manation de votre être , une mystérieuse communication 
entre votre monde et je ne sais quel monde inconnu 1 
Devant cette admirable image de l'inlini, l'esprit s'élève et 
6'immobilise pour ainsi dire dans l'extase I 

Puis à côté de ces sites d'une calme et sublime sévérité, 
s- en trouvent d'autres d'un caractère terrible. La côte de 
Quimper est remarquable à cet^égard , et la Torche de la 
iéle du Cheval (Penmarc'h) présente un des plus effrayants 
tableaux que l'imagination puisse concevoir. Aux jours 
d'opage, les hurlements des flots qui se brisent contre le roc 
sont si affreux , qu'on les entend de l'intérieur des tei*res, 
pendant la nuit. Je me rappelle, un soir, les avoir 
looutés à deux lieues de distance , penché sur le cou de 
Qon cheval, et je n'oublierai jamais la solennelle et lu- 



S6 LES DEBNIERS BRETONS. 

gabre majesté de ce grand marmore qui m'arrivait II 
travers l'espace. Le jour était tombé , la lune montait à 
rhorizon , mate , blanche, et trouée de taches sombres; 
près de moi y la gironette rooillée d*une vieille chapelle 
criait sor son*axe de fer ; une Iresaie , tapie an creux d*un 
ovaire de carrefour , gloussait tristement , et , au milieu 
de tant de bruits et d'objets sinistres , la brise m'appor- 
tait par intervalles ce terrible bruissement de Peumar&h^ 
4Iu'on ne peut compara qu'au rugissement de plusieurs 
milliers de bétes féroces sortant k la fois de quelque forfil 
profonde. 

En approchant de la Torche même, le spectade 
diange ; il n'y a plus rien de laissé k la rêverie, plus rien 
de mystérieux. Ce sont les éclats de mille machines qiù 
se brisent , de mille édifices qui s'écroulent , de mille ba- 
taillons qui crient et combattent ! C'est a.s'aller jeter la 
tête la première dans le gouffre ! Il semble que tout votre 
corps soit devenu un organe du son. L'atmosphère a 
<iuelque chose d'électrique qui ébranle; le promontoire 
tremble sous vos pieds; longtemps après avoir quitté 
la Torclie, vous entendez ce fracas d'orages bourdonner 
k vos oreilles , et vous demeures , malgré vous , assourdi 
et stupéfié. 

Au reste, la pointe de Penmar&h est un de ces sites 
désolés auxquels ne manque aucun deuil, pas même celui 
des ruines. Là existait une grande ville détruite par Fon* 
tenelle le ligueur , et un peu plus bin se trouve , selon la 
tradition, l'emplac^nent de la cité d*Ys , engloutie par la 
mer. Les pilotes vous feront voir encore , au large , entre 
Guilvinec, et Penmarc*hj k quinze ou vingt pied«^sous 
l'eau, des pierres druidiques que l'on ajperçolt dans le( 
basses marées , et qui n'étaient autre chose que les autels 
de la cité engloutie. Il y a trente ans que ces pierres vé- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 37 

nérées étaient l'objet d'une cérémonie religieuse. Chaque 
année ^ les prêtres venaient dans un bateau offrir le saini 
^crificc au-dessus , tandis que la foule accoarue dans 
toutes les barques de la baie priait a Tei^tour, recueillie 
et à genoux. Spectacle étrange , qui rappelait si vivement 
la transition de l'ancien culte des Celtes au culte des 
chrétiens I Tableau encore plus étrange que. celui de ce 
peuple entier priant sur cette ville morte ^ comme sur la 
tombe d*un ancêtre I . . • 

S II. -— Superstitions. — Usages. — Philopen, le saunage breton. 

On conçoit facilement que la vue de ces côtes terribles 
dt une grande influence sur le caractère des habitants ; 
aussi les Kernéwotes des grèves sont-ils généralement 
plus tristes que les montagnards ; leurs habitudes et leurs 
superstitions -se rapprochent davantage de celles du Léo- 
nard. Sur la côte de la Cornouaille, on retrouve encore 
les sombres traditions du naufrage et du cimetière, moins 
fréquentes, moins profondément fixées dans les âmes, 
peut-être, qu'au pays de Léon, mais aussi dramatiques 
dans leurs combinaisons. 

C'est aux foyers des huttes de pêcheurs de la baie des 
Trépassés qu'il faut aller entendre ces récits bizarres. I^, 
vous apprendrez qu'au jour des Morts, la triste baie re- 
tentit de rumeurs plaintives. Les âmes^ des naufrages s'é- 
lèvent sur le sommet de chaque vague,' et on les voit cou- 
nr^lalame comme une écume blanchâtre et fugitive. 
Toutes celles dont les Corps habitèrent le doux pays et 
eurent les flots pour linceul , se rassemblent dans cet en- 
droit; c'est le rendez-vous annuel accordé par Dieu à 
leurs souffrances. là se rencontrent ceux qui se sont ai- 
més sur la terre et se sont perdus dans la mort. Chaque 



33 LES DERNIERS BRETONS. 

vague qui passe porte une âme cherchant partout Fâme 
d'un frère, d'un ami ou d'une bien-aimée; et quand 
toutes deux se trouvent face à face, plaintives, elles jet- 
tent ensemble un triste murmure, et passent, forcément 
emportées par le flot dont elles doivent suivre la marche. 
Quelquefois aussi un bruit confus et prestigieux frémit suc 
la baie, mélange inexpliquable de doux soupirs, de rau- 
qucs gémissements^ de cris plaintifs qui sifflent sur la 
houle. Ce sont des âmes qui conversent et racontent leurs 
histoires : Douces jeunes filles noyées a quelque passage , 
en revenant du pardon, et qui pleurent la danse on 
leurs amants ; durs matelots, engloutis bien loin dans la 
grande mer , et qui gémissent à la vue de leurs grèves où 
on ne les attend plus ; pauvres pêcheurs emportés par 
l'orage , qui viennent, comme pendant leur vie, côtoyer 
la plage en sifflant un air des montagnes. Si le voyageur 
qui passe alors sur la terre ferme entend de loin ces voix 
confuses , il doit se signer et répéter la prière des morts. 
Les parents dos trépassés font même dire des messes ; 
car , parmi ces âmes errantes , il en est beaucoup qui 
pleurent aux portes du Paradis; d'autres, plus nom- 
breuses , qui sont dévolues aux flammes expiatoires. 

Entre Châteaulin et Quimper, vous rencontrez parfois 
dans les chemins des hommes vêtus de toile blanche, a 
longs dieveux, a barbes noires , a lourds bâtons, et por. 
tant un bissac sur l'épaule. Leur aspect est sombre et 
funeste. On les trouve de nuit dans les routes les plus 
infréquentées. Ils ne chantent jamais en marchant , ils 
ne vous parlent point quand vous les rencontrez , ils ne 
portent même pas la main a leur grand chapeau, avec 
cette politesse rustique si générale en Bretagne. Les doua- 
niers de la côte vous diront que ce sont des fraudeurs de 
sel et de tabac : mais interrogez les Kernéivotes du pays, 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 39 

Us vous apprendront que ces voyageurs mystérieux sont 
des espèces de démons appelés dans la Cornouaille les 
conducteurs d'âmes. Aussitôt qu'un homme agonise , on 
les voit rôder autour de sa demeure comme des loups 
eerviers. Si Uange gardien du moribond , appelé par les 
prières , n'est pas plus prompt qu'eux et ne se trouve 
pas auprès du lit funèbre au moment où il expire , 
l'homme blanc saisit l'âme , la ramasse dans son bissac , 
et l'emporte avec lui dans les montagnes aux marais de 
Saint-Michel, dans lesquels il la jette, et où elle reste 
jusqu'à ce que des messes et des prières l'aient délivrée. 
Ces tristes marais sont ainsi peuplés d'âmes en peine , at- 
tendant leur délivrance, et la nuit, si vous passez à 
quelques distance de la vallée et que vous entendiez le 
bourdonnement du vent dans les roseaux , vous n'avez 
qu'à demander à votre guide la cause de ce bruit, vous 
le verrez se signer avec épouvante , et il vous répondra 
que ce sont les âmes qui disent leur prière du soir. 

Les tempêtes sont fréquentes sur les côtes , et les nau- 
frages nombreux. On connaît la vieille prière du matelot 
breton : Mon Dieu , protégez-moi , mon navire est si 
petit et votre mer si grande l C'est une opinion généra- 
lement répandue dans le pays , que l'ouragan ne s'apaise 
que lorsque les flots ont rejeté au rivage les cadavres des 
hérétiques qui ont péri dans un naufrage et tous les au- 
tres corps immondes. Ceci nous semble un reste de la 
religion des druides et du culte des éléments ; c'est un 
souvenir de cette association d'idées établie, par les pre- 
miers Celtes, entre la pureté des flots et celle de l'âme. 

Avant la révolution, les habitants de la côte allumaient^ 
pendant la nuit , des feux pour tromper les navires et les 
attirer sur les récifs. Parfois même, une lanterne était 
attachée à la tête d'un taureau , une corde liée à ses deux 



10 LES DERNIERS BRETONS. 

cornas étûit'passée autoar d'une de ses jambes de deffant, 
de s(»rte qu'à chaque pas de Fai^nial sa tête se baissait el 
se relevait : la laatome, eu suiyant ee mouvenrant, 
pouvait être prise de loin pour le fanal d'un hàtimoH 
agité par le tangage, et attirer ainsi sur les tocfiers des 
navires incertains de leur route. Ce cruel s^atagèane 
tourna souvent contre les marins du pays. Plus d'une fois 
la marée du matin appâta les cadavres des parents ou 
des amis de ceux-là mêmes qui avaient allume la ¥dUo k 
feu fatal. La civilisation a fait disparaître ces horribles 
coutumes , mais sans détruire, pannî les populations c6- 
tières , la pensée que les débris des naufrages sont leur 
propriété. « La mer , dit le paysan kemitoote dans son 
1 langage énergique, est comme une vadie qui met bas 
» pour nous ; ce qu'elle dépose sur son rivage nous ap* 
» partient. » Aussi n'est-ce qu'avee le sabre et le mous« 
quet qu'on peut empêcher le pillage. Maintenant eoH 
core c'est un spectacle curioix que celui d'un naufrage 
de ïLult dans ces baies. Au premier coup de canon de dé» 
tresse , au premier signal ^ h(»nmes , femmes , enfmts st 
précipitent vers la mer avec des lanternes et des fascines- 
allumées. On voit courir sur les grèves , descendre le long. 
des promontoires, ces mille clartés qu*accompagent des 
cris d'appel bizarres et terribles. Bientôt les fusils des^ 
douaniers brillent , les voix des pêcheurs et des pilotes 
s'élèvent Aiu-dessus de l'orage , se renvoyant des dda ou. 
des signaux , et , au milieu de cette confusion lugubre^ 
passe le navire , rapide comme une flèche , avec sa haute 
mâture que plie le vent , ses larges voiles déchiréea par 
la tempête , ses cris de désespoir; tandis que sur le cap , 
à la lueur des feux ^ mUle visages ardents le regardent , 
et qu'un prêtre accouru pour arrêter le pillage répète i 
haute TQix la prière des agonisants I ... 



LÀ BBETACINS ET LES BRETONS. 41 

£tr qu'on ne pense pas que eea scènes scient pen fFé* 
pentes. Les naufrages sur ces côtes sont assez mol-- 
tipliés pour qne certains pécheurs en fassent une sorte 
de reveùn annuel. Tout le monde se rai^lle encore- 
PhUopen^ le sauvage d'Andierne , qui y trodra longtemps 
Uja moyen d'existence , et que l'on voyait rôder sur les 
récifs y les jours de gros tâjôps, comme un loup-cervier 
autour d'un champ de bataille. Déposé , tout enfant , par 
réquipage d'un navire étranger , sons le porche de l'église 
de Tréguernec , il avait grandi sur la grève y n'entendani 
d'autre voix que le mugissemani des fiots , ou, parfois , 
la teutale insulte d'un pâtre qui lui jetait une pierre en 
passant. Ses lèvres n'avaient appris d'autre langage que 
quelques cris aigus imités des oiseaux marins ; son corps 
noir et nu n'était abrité que par un manteau de totle^ 
goudronnée qui retombait de set épaules. Quelques 
pieirces recouvertes d'un toit de gazon le défendaient 
cooitre les vents du nord-ouest y et c'est là qu'il dormait 
sur un lit d'algues dessédiées. Près de lui gisaient toutes 
ses richesses; une cruche de terre, un fragment de 
etumâière et un croc de fer pour arracher les épaves.k la 
vague. Aux beaux jours de calme,, quand la baie , in»Be- 
bits et bkue ,, brillaii comme un saphir dans son cadre 
docé de genêts flairis, on l'apercevait , ddi>Out sur les 
roches avancées y tdstement dsppstfé sur son crée k nao» 
ira^ , et s<»k manteau gouânomé flottant à la brise. On. 
l'eut fffis alors pour quelque dieu fantastique de la mer. 
Sa pose était fiëre y. menaçante, et son (râl suivait au loin 
le aaottvemént des ilôts avec ce balancement de tête que 
l'on remarcpie eibez l'ours des mers glaciales. 

Les pêcheurs chercherait souv^li a l'approcha ; mais^ 
Phalof en fuyait ^ craintif et ferouche. Deux ou trois fois 
pourtant il se pr&enta aux luttes ^ et nul ne put lui résis* 



42 LES DERNIERS BRETONS. 

ter. Yùn-Bras^ lui-même, vint pour le combattre; 
mais Philopen ne fit que le serrer contre sa poitrine, et 
Yan-Bras , comme saisi entre les deux branches d'une 
tenaille de fer, laissa sa tête retomber en arrière ,' jeta un 
grand cri , ferma les yeux ; et , quand le sauvage rouvrit 
ses bras , le lutteur de Scaër tomba sur la terre roide et 
inanimé. Depuis ce jour nul n*osait approcher de sa ta- 
nière, Un matin cependant, on aperçut de loin , près de 
lui , sur la roche avancée qu'il fréquentait , une jeune 
fille que personne ne connaissait. Â ses vêtements on 
jugea que c'était une de ces mendiantes que Ton voit en 
Comouaîlle , un grand bâton blanc à la main , le bissac 
au dos et les pieds nus, parcourir les chemins en deman- 
dant l'aumône ; espèces de bohémiennes jetées dès l'en- 
fance à cette existence vagabonde , ignorant le lien de 
leur naissance , leur âge , leur nom de famille , couchant 
dans les granges ou aux creux des pierrières, et n'ayant 
à elles , sous le ciel , que l'air qu'elles respirent et la 
chanson qu'elles chantent au passant ! D'où venait-elle , 
comment avait-elle su apprivoiser le caractère sauvage 
de Philopen? c'est ce que personne ne put jamais dire. 
Seulement, depuis ce jour, la mendiante ne quitta plus le 
sauvage de la baie ; soit que ces misères se fussent at- 
tirées l'une vers l'autre, soit que l'instinct seul eût ac- 
couplé le mâle à la femelle conune panni les animaux. 

La révolution déborda sur la France sans que Philopen 
s'aperçut du grai^d mouvement sooiaiqifi s'opérait autour 
de lui. U seul pouvoir que connût l'enfant de 'la grève 
était celui de la tempête. La cloche de son village, à lui, 
c'était la voix de la grande mer; son champ, la baie hou- 
leuse qui lui apportait des débris ; ses uniques croyances, 
le frotfd et la faim ! Pendant que les villes plantaient leurs 
arbres de la liberté et clouaient leurs guillotines; que 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 43 

les paroisses les plus reculées se remuaient menaçantes, re- 
demandant leurs prêtres envoyés en Angleterre, et leurs 
cloches jetées aux fonderies de canons de la république, 
Philopen, étranger k tout, écoutait les Tents et attendait 
FfNTage sur son rocher. Chaque jour, des proscrits traver- 
sadent sa grèye déserte pour chercher un abri dans la 
montagne ou quelque barque qui les attendait dans une 
crique du rivage, sans que Philo pen pût comprendre d'où 
venait leur air inquiet et leur marche précipitée. Les sol- 
dats traversaient souvent la plaine, parcourant les villages 
et fouillant les chaumières; mais nul ne venait regarder 
dans sa cabane ouverte et vide. Une seule fois (c'était le 
matin) , un homme s'y était précipité pâle et haletant: 
peu après, des soldats avaient paru aux environs. L'in- 
connu écouta le bruit de leurs pas se perdre au loin, puis 
partit sans dire un mot. Cet homme était jeune et beau ; 
un enthousiasme céleste brillait dans ses grands yeux noirs, 
et Vergniaud avait dit de lui : Cest un fou sublime^ qui 
sera un homme de génie à trente ans! Mais Barbaroux 
n'eut jamais trente ans ! 

Philopen vécut jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Un 
matin les pêcheurs de la côte l'aperçurent qui courait égare 
le long des rochers, en poussant des cris plaintifs. Quel- 
ques jours s'écoulèrent, et on ne le revit plus. Enfin, une 
patrouille de douaniers qui passait près de sa cabanne y 
entra : tout y était silencieux; seulement dans le fond, sur 
la couche de varech, ils aperçurent la mendiante morte, 
•t près d'elle Philopen assis, tenant les deux mains du ca- 
davre dans les siennes : il était mort également... 

Nous avons déjà dit que le midi de la Cornouaille était 
loin d'être aussi sombre que la partie que nous venons de 
décrire; pour s'en assurer, il suffit détourner vers Quim- 
perlé. Là est l'Arcadie de la basse Bretagne; la terre aux 



44 LES DERNIERS BRETONS. 

douces campagnes^ aux fraîdies ombrées, anx noms sono» 
res et aux visages souriants. La Tille est peu de cliose ; un 
monastère lui donna naissance, et le calme du cloitresemble 
encore planer sur ce gracieux village. Mais il faut voir la 
campagne entrecoupée de bois, de prairies, et qu'arrosent 
deux ruisseaux, aux flots bleus, qui coulent aussi liamuH 
nieusâni^nt que leurs noms helléniais, FIsoU et tÉUt 
lÀ vous entendrez Mathurin le joueur de hautbois, pauvre 
aveugle qui vous fera pleurer en répétant les airs de^ 
montagnes; Mathurin, dernier écho des bardes de TAr- 
miorique, que vous rencontrez sur toutes les routes da 
p9rd<His et de fêtes, conduit par un enfant, comme l'Ho» 
mère de Gérard. là aussi vous pouvez étudia le caractère 
dn Kernéwote dans toute sa naïveté ; carc'estala dans% 
a la lutte, au cabaret qu'il faut le voir pour le connaître» 
Espèce de lazzarone bas-breton, chanteur, paresseux^ 
tiear, épandant tous ses sentiments au dehMS en larmes 
ou en cris joyeux, sans rien de cette majesté grave qu'a^ 
fecte rhomme du Léonais dans sa marche ferme et posée; 
mais ciKrieux, naïf, flâneur comme l'écolier que rimi ne 
presse et qui regarde partout. Uest pourtant sérieux dans 
sa haine et facile a pousser à la révolte l chez lui, la lutte 
eimtre les bourgeois et le drapeau aux bandes de sang 
est une lutte ancienne, acharnée. Il se rappelle enocNre 
avoir suivi la marche des Atetij dans son pays, k la lueur 
des fermes incendiées. Insouciant et timide en apparence,, 
il sent se réveiller facilement ses rancunes. Les souvenirs 
de 1793 et de 1815 sont ensevelis dans son cœur, comme 
ces balles perdues au milieu des chairs, dont Toail ne peut 
apercevoir la trace, mais qui éveillent fréquemment un 
ressentiment douloureux. MéÔez*voasdeson apathie sour- 
noise, et de l'hamilité soumise avec laquelle il vous tire 
son petit chapeau. La ceinture de sa braie gauloise sait^ aa 



LÀ BRETAGNE ETLES BRETONS. 15 
besoin, caèher un eouteanl Du reste^ sa vengeance est si- 
lencieuse, résignée. Elle sait attendre, tuer modestement, 
sans éclat et pour elle seule : vengeance qui fuit les applau- 
dissements du monde et se contente de ses joies cachées; 
mais tenace surtout, aussi solide que la poitrine de fer 
qui la renferme, et ne cédant ni à la prière ni au temps ! 
Les vêtements du Kernéwote sont de couleurs vives et 
bordés de ganses éclatantes. Souvent on écrit sur le de- 
vant de rhabit, en laines bariolées, la date de la coupe 
ou même ie nom du tailleur. Du côté des montagnes, le» 
ealottes sont courtes, serrées, et également propres à la 
danse et au combat. Vers Qùimper, au contraire, ce sont 
de larges braies tombantes qui rendent tous les mouve- 
ments embarrassés et ne permettent point de courir. La 
noblesse, dit un ancien auteur, imposa ce costume in- 
commode aux gens de servage, afin qu'ils ne pussmt 
mmrcher trop vite sur la route de la révolte. Les dia<* 
peaux du Kernéwote^ à bords peu larges et légèrement 
ndevésen ourlet tout autour, sont ornés de chenilles de 
mille couleurs qui volent au vent. La ceinture de cuir, 
bouclée en cuivre, ne se porte que dans les montagnes, 
et seulement sur les vêtements de travail, qui sont en 
toile piquée. Le costume des femmes est également com- 
posé d'étoffes éclatantes ; il est galant^ leste et gracieux. 
Dans certains cantons, il rappelle beaucoup celui dei 
paysannes du canUm de Berne. 

S III. — Meenn. — Le tailleur. — Demanda en nariaga. 

Les mœurs de la Gomouaille ne sont ni moins variées 
ni moins bizarres que ses aspects. Comme dans le reste 
delà Bretagne, la teinte religieuse s'y fait sentir, mais 



16 LES DERNIERS BRETONS. 

elle se nuance pourtant de la gaieté légère du Kernétcote. 
Je l'ai déjà dit, c'est dans les ' solennités joyeuses delà 
vie, bien plus que dans les tristes cérémonies, qu'il faut 
chercher le caractère de celui-ci : le deuil va mal a sa 
taille, et le chagrin h son visage. Il n'est lui que la où rit 
la fête, où coulent Veau de feu * et le vin bleuâtre. Poé- 
tique et spirituel dans le plaisir, il est gauche et trivial 
dans la douleur : il semble que le Léonard et lui se 
soient partagé la vie : a l'un les fêtes, k l'autre les tris- 
tesses. Aussi, lorsque vous visiterez le pays de Léon, de- 
mandez à voir une agonie ou un enterrement; mais si 
vous parcourez les montagnes à'Arhès, mêlez-vous a des 
fiançailles et a un repas de noce. 

En Gomôuaille, dès qu'un jeune honmie a tiré dans 
le chapeau * et obtenu un bon billet, il songe à se mettre 
en ménage. Sorti de cet étrange loterie ouverte au profit 
du canon, il essaye aussitôt d'asseoir sa vie, de la mettre 
à l'abri d'une cabane, entre une femme et des berceaux 
d'enfants. Quant au choix de cette femme, il le laisse 
rarement a l'amour, car c'est une situation qu'il cherche 
plutôt qu'un sentiment. Il va donc trouver le tailleur de 
l'endroit pour savoir de lui quelles sont les jeunes filles à 
marier. 

Le tailleur est, en Bretagne, un homme a part, qui 
demande une description particulière. D'abord, il est, en 
général, contrefait (cet état n'étant guère adopté que par 
les gens qu'une complexion débile ou défectueuse em- 
pêche de se livrer aux travaux de la terre), boiteux par- 
fois, plus souvent bossu. Un tailleur qui a une bosse, les 
yeux louches et les cheveux rouges, peut être considéré 

[i)Guinardanif ie vin de feu fC''e8t\e nom ^owé par les BreCoot à 
feaa-de-Tîe. 
(3) C'est dans an cbapeia que se tirent Io« billets pour le recrutemect. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 47 

comme le type de son espèce. Il se marie raremcat, mats 
il est fringant près des jeunes filles, vantard et peureux. 
S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus 
fort de l'été ; le reste du temps, son existence nomade 
s'écoule^dans les fermes qu'il parcourt et où il trouve a 
employer ses ciseaux. Les hommes le méprisent a cause 
de ses occupations casanières, et ne parlent de lui qu'en 
ajoutant : sauf votre respect, comme lorsqu'il s'agit des 
animaux immondes ; il ne prend même pas son repas k 
la même table que les autres, il mange après, avec les 
feicmes dont il est le favori. C'est la qu'il faut le voir, 
ricaneur, taquin, gourmand, toujours prêt à seconder 
une mystification contre un jeune homme, ou un tour a 
jouer au mari. Menteur complaisant, il sait à Toccasion 
porter sur le mémoire du maître quelque beau Justin * 
qu'il aura piqué en secret pour la femme ou pour la 
pennerès, • Il connaît toutes les chansons nouvelles, il 
en fait souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les 
vieilles histoires, si ce n'est peut-être le mendiant, autre 
espèce de barde ambulant. Mais les récits de celui-ci sont 
tristes comme sa vie, ceux du tailleur sont toujours pjai^ 
sants. A lui appartiennent de droit les chroniques scan- 
daleuses du canton ;. il les dramatise, les arrange et le» 
colporte ensuite de foyer en foyer : c'est la Gazette de% 
Tribunaux de la Gornouaille. 

On conçoit facilement, d'après cela, combien le tail- 
leur kernéwote doit être propre à conduire une affaire 
amoùneuse ; aussi est-il l'entremetteur officiel de toutes 
les alliances et le dispensateur des maris. Dès qu'il a été 
chargé par un homme de porter te paro/e à une pe»- 
nerès de la paroisse, il se rend k la ferme qu'elle babitei 

(1) Corsage. 
(S)'FiIle i mariée. 



48 LES DERNIE&S FRETONS. 

et tâche de la Toir sans témoins. Si par hasard, sur le 
chemin^ il aperçoit une pie, il se hâte de rentrer, ear 
c'est un présage de trouhle pour le mariage qui se fersjl 
ce jour-là, et il attend alors au lendemain. La reiieontre 
parait toujours fortuite de sa part. Il commence r causer 
avec la jeune fille de la sécheresse, de la quantité de lait 
que fournissent ses Taches, du prochain pardon de Scaër 
et des amoureux qu'elle y fera; puis, par une transitioB 
adroite, il arrive à parler du prétendant» 11 vante son 
talent pour conduire les hœufs, rappelle la force qu'il a 
déployée à la dernière lutte des Bannières, lors de la pro- 
cession de Saint-Laurent. 11 mêle adroitement à ces éloges 
quelques allusions indirectes à l'argent que le jeune 
homme peut tenir en réserve, et aux bonnes chemises 
de toile écrue qu'il doit avoir dans son coffre de chêne. 11 
ajoute tout ce qui peut tenter une fille a marier : com* 
bien il a bon air le dnnanche avec son habit violet, com- 
combien il sait de belles complaintes de la côte et de 
joyeuses chansons des montagnes. La jeune fille écoute 
tout cela comme Eve écoutait les douces paroles du ser- 
peut. Elle roule avec embarras les rubans de son tablier 
ou bien écorche avec distraction la baguette de sureau qui 
lui sert à conduire ses vaches aux champs. Cependant 
le tentateur entoure son cœur de mille séductions, de 
mille charmantes images ; et*, enfin , quand il la voi^ 
émue et près de céder , il lui arrache le consentement 
désiré. 

'- Parlez à mon père et )x ma mère, dit la rustique 
Calatée en fuyant toute troublée. 

C'est l'aveu que le prétendant lui plaît. 

Les parents sont alors avertis de ce qui s'est passé. Si 
le jeune homme est agréé , le tailleur , portant k la nrain 
une baguette de genêt qui lui a fait donner le nom de 



l 
LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 49 

ba^alm * , et chaussé d'un bas rouge cffe d*un bas 
violet y le leur amène accompagné de son plus prodie 
parait. Cette dânarche s'appelle demande de la parole. 
Pendant que les chefs de famille font connaissance t les 
deux amants se retirent ensemble à Fautre bout de la 
maison et commencent k voix basse un intime entretien. 
Cette heure est la plus belle dans la vie d'une Cornouail- 
laise, car c'est la seule où la fierté dédaigneuse de Thomme 
pour l'autre sexe fait place à une égalité caressante. 
ÂlorS; dans les plus vulgaires âmes^ s'éveillent quelques 
mouvements d'affection. Il y a dans cette approche de 
deux existences qui vont s'unir et se mêler à jamais, je 
ne sais quel frémissement involontaire de tendresse et de 
dévouement dont nul ne peut se défendre. Heure sainte 
el raviôssante où la jeune paysanne connaît aussi les 
douces joies d'un rêve fait à deux 1 conversation char-» 
mante où vient se refléter tout ce que deux cœurs ont pu 
conserver de chaleurs et d'espéranees au milieu d'une 
abrutissante atmosphère I lueur fugitive d'Intelligence et 
d'amour qui ne se renouvellera plus, mais dont on les 
laisse du moins jouir sans contrainte , car nul n'oserait 
troubler ce,, religieux tête-a-tête qui doit conduire deux 
êtres à s'adopter réciproquement et à se placer, côte k 
côte, sous le joug de la vie ! Il faut que les fiancés mettent 
eux-mêmes un terme k leur entretien. Alors ils s'ap- 
prochent, en se tenaat la main, vers la table où sont 
réunis les parents; on apporte du pain blanc, du vin, de 
reau-de-vie ; le jeune garçon et la jeune fille mangent 
avec le même couteau et boivent dans le même v^re ; on 
arrête les bases de l'union projetée, puis l'on désigne un 
jour pour réunir les deux familles. 

(l)B«gii«tt«d0ie&et. 



50 LES DERNIERS BRETONS. 

Cette nouvelle entrevue, qui a encore lieu chez la jeune 
fille, s'appelle veNaden c'est-h-dire la vue.. Ce jour, les 
parents de la pennerès prennent leurs plus beaux habits 
de fêtes ; on cire les lits clos et les coffres de chêne noirci ; 
les armoires sont négligemment entr'ouvertes et laissent 
apercevoir le linge amassé, les couvertures de Ht étalées, 
les pièces de six livres disposées en piles attrayantes. On 
suspend au plancher les plus beaux quartiers de lard fumé, 
on laisse entrebaillés les bahuts gorgés de froment , les bas- 
sines de cuivré symétriquement suspendues aux rayons du 
' vaisselliér brillent à régal de l'or ; les chevaux, ornés de 
rubans comme au jour des grandes foires de la Martyre 
ou du Fou du bois (Folgoat) , nagent dans la litière, de- 
vant des râtdiersr remplis de trèfle et d'ajonc pilé; les 
eharues, les herses, les chariots sont artistement groupés 
dans les granges, et le cellier est rempli jusqu'au haut de 
barriques entassées. Malheureusement toute cette opulence 
est, le plus souvent, factice. Le linge et l'argent sont em- 
pruntés ; les chevaux, si bien repus ce jour la sont maigres 
d'un jeune habituel ; les barriques du cellier sont vides ! 
Mais tout cela ne peut-être remarqué par les visiteurs. La 
jeune fille paraissant plus riche, obtient de meilleures con- 
ditions ; on exige une dot plus forte pour le jeune homme, 
et le paysan kernéwote calcule ces chances, aussi bien que 
pourrait le faire le père de famille le mieux élevé 

Toutes ces précautions prises, le fiancé arrive enfin avec 
les siens. On se salue, on se complimente, on visite la 
ferme et les champs ; on discute les articles du contrat de 
mariage et l'on prend jour : les deux pères se frappent 
dans la main ; dès lors la promesse est réciproquement 
regardée comme inviolable. 

Cependant, dans certaines communes, k Ouèssant par 
exemple, on laisse encore au garçon, pendant quelque 



LÀ BRETâGI^E et les bretons. 51 

temps; le droit de se dédire. Il lui suffit pour cela d'en- 
trer chez sa fiancée au moment où les parents sont ras- 
semblés autour du feu, de prendre un tison et de le poser 
en travers de Tâtre : par cette action il déclare renoncer h 
s'asseoir au foyer de la famille a laquelle il avait d'abord 
voulu s'allier. 

HuU jours avant le mariage, les fiancés vont faire sépa- 
rément leurs invitations de noce ; la jeune fille accompa* 
gnée de son garçon d'honneur, le jeune homme, de sa 
fille d'honneur. L'inviteur, qui porte à la main une grande 
baguette blanche, s'arrête à la porte de chaque imaison, et 
commence un long discours en vers, dans lequel il engage 
tous les gens du logis à se rendre au repas ^ en indiquant 
f époque de la noce^ le lieu où elle se fera^ et V auber- 
giste qui fournira le dtner. Ce discours est fréquemment 
interrompu par des prières et des signes de croix. 
" Enfin vient le jour du mariage. Dès le matin , le tail- 
leur ou Bazvalan , dont les fonctions ont changé de na- 
ture , se présente , accompagné du futur et de ses parents. 
La famille de la jeune épouse se tient sur le seuil de la 
porte avec un autre rimeur chargé de répondre en son 
nom , et que l'on appelle le Brotaër. Ici commence un 
spectacle dont rien ne peut rendre la gravité a la fois gro- 
tesque et touchante. Le rimeur du mari s'avance le pre- 
mier ; il se découvre , ainsi que tous ceux qui l'accom- 
pagnent , et bientôt s'engage le dialogue suivant en vers 
bretons * : 

Lb Bazvalan. Aq nom da Père tout-puissaut, da Fils et 

(I) Çe dialognedo Ba%9alan et da Brota¥r rarie selon les rimeun. Noos 
•▼ions donné, dans la première édition des Demieri BreUmt, nne Tertion è 
laquelle nous arons snbsUiné celle que l'on ra lire comme plas graciense et pins 
complète. Cette dernière est empruntée à l'excellent recueil de M. de Larille- 
marqué (Bàrzas-Brvis), qno l'on ne saurait trop recommander k ceuz qpX 
4ésiMal eoBMiirt fétUtaeH la Brettins. 



5S LES DERNIERS BRETONS. 

de rEsprit'SaInt, bénèdklion dans cette maison et Joie pins qja» 
1% n*en ai. 

Lb Brotaba. Et qQ*as-ta donc, mon mignon, pour qne ton 
cœur ne soit pas joyeux ? 

Lb Bazyalan. JTavais nne petite colombe avec mon pigeon , 
dans mon colombier , et voilà qne Tépervier est acconra , comme 
un coop de vent, et il a effrayé ma petite colombe, et Ton ne 
sait ce qu'elle est devenoe. 

Lb Bbotaîîb. Je te trouve bien requinqué pour un homme 
si affligé ; tu as peigné tes blonds cheveni comme si tu te ren* 
dais à la danse. 

Lb Balvazan. Mon mignon, ne me raillez pas ; n*avez-vous 
pas TU une petite colombe blanche? Je n*aurai de bonheur aa 
monde que je ne Taie retrouvé. 

Lb Brotabr. Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pi- 
geon blanc non plus. 

Ls Bazyalan. Jeune homme, tu mens. Les gens du dehors 
l'ont vue voler du côté de ta cour et descendre dans ton verger. 

Lb Bbotaeb. Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pi* 
geon blanc non plus. 

Lb Baltazan. Mon pigeon sera retrouvé mort si sa com- 
pagne ne revient pas ; il mourra , mon pauvre pigeon : je m'en 
vais voir par le trou de la porte. 

Lb Brotabr. Arrête , mon mignon » ta ne regarderas pas ; 
je^vais moi-même voir. (Il entre dans la maison et revient un^ 
moment après.) Je sais allé dans mon courtil , mon ami , et je 
n'y ai point trouvé de colombe , mais quantité de fleurs , des 
iilas, des églantines et surtout une gentille petite rose qui fleurit 
au coin de la baie ; je vais vous la chercher, si vous le voulez, 
pour rendre joyeux votre esprit. 

n «ntrt «ne laconde fois, pais rerient en tenant nne petite fille par la main. 

Lb Balzataic . Charmante fleur vraiment, et propre à rendre 
un eaor joyeux ! Si mon pigeon était une goutte de rosée , il se 
laisserait tomber sur elle. (Après une pause,) Je vais monter aa 
grenier pour voir si la petite colombe n*y serait point entrée. 

Lb Broiaër. Restez , beau mignon ; un moment , J'y vali 
moi-même, (il revieni avec la maî$r4$9$ du logis.) Je €oSm 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS; 63 

monté aa greniet et Je n*y ai poiiil troofé de eoIomN y }e ii*f 
ai trouvé que cet épi abandonné après la moisson. Skts^le è 
ton çhapf;au, si tu yeux, pour te consoler» 

Le Bazvalan. Autant l'épi a de grains» autant de petits 
aura ma biancbe colombe sous ses ailes, dans son nid , elle an 
milieu, doucement. (Après une pat$se,) Je vais voir au champ. 

Le BaoTAËB. Arrêtez, mon ami , vous n'Irez pas; vous sa* 
liriez vos beaux souliers; f y vais moi-même pour vous. {Il re* 
vieni avec la grand*mère,) le ne trouve de colombe en ancane 
façon ; je n'ai trouvé qu'une pomme ; que celte pomme ridée 
depuis longtemps sous l'arbre , parmi les feailles. H ettez-la dans 
votre pochette et donnez-la à manger A votre pigeon^ et il ne 
pleurera plus. 

Le Baztalan. Merci, mon mignon ! pour être ridé, un bon 
froit ne perd pas son parfum ; mais Je n'ai que faire de votre 
pomme , de votre fleur ni de votre épi ; c'est ma petite colombe 
que Je veux , Je vais moi-même la chercher. 

Lb Brotaeju Seigneur Dieu ! que celui-ci est fin I Viens donc, 
mignon* viens a?ee moi» Ta petite colombe blanche n'est pas 
perdue; c'est moi-même qui l'ai gardée , dans ma chambre , en 
une cage d'ivoire dont les barreaux son! d'or et d'argent ; elle est 
là tonte gaie , toute gentille, toute belle, toute parée. 

Le BazTalan est introduit. —Il f'aBsied on moment h table, pois Ta prendre le 
ianeé. Aiuaitôt qae celni-ci parait, le père de famille lel remet une sangle de 
cheral qnlL paise à la ceintqre de sa fatue, et tondis qu'il boucla et délie 
la sangle, le Brotaêr chante : 

4'ai vu dans une prairie une Jeune cavale Joyeuse, 

Qui ne songeait qu'à bien , qui ne songeait qu'à s'ébattre dans 
le pré. 

Qu'à brouter l'herbe verte et qu'à s'abreuver au ruisseau ; 

Lorsqu'à passé par le chemin un Jeune cavalier si beau ; 

SI beau, si bien fait et si vif! Ses habits brillaient d*or et 
d'argent. 

£t la cavale, en le voyant, est restée immobile d'étonnement. 

Et elle s'est approchée douceinent, et elle a allongé le eon à 
la barrière ; 

Et le cavalier l'a caressée ; et il a approché sa tête delà sienne, 

Ci pois après il l'a baisée et elle en a été bien aise ; 



51 LES DERNIERS BRETONS. 

Et puis après il Ta bridée , et pais après il l'a sanglée; 

Et puis il 8*e5t élancé sur son dos et il Ta emmenée avec lai. 

Aprèii ce chaot, le BaiTiUii conduit la Jeune fille k ses parents, et ajoute : 

Maintenant allons, Jeune fille, courbes vos deux genoux» et 
baissez votre front sous les mains de voire père. -^ Vous plea« 
rez? — Oh ! regardez votre père et votre pauvre mère !... Eux 
ils pleurent aussi , mais combien leurs larmes sont plus ameres 
que les vôtres 1... Ils vont se séparer de la fille qu*ils ont berçéo 
et fait danser dan« leurs bras! Qui ne sentirait son cœur se bri- 
ser à la vue d'une pareille douleur? 

Et pourtant il faut que ces pleurs .tarissent I — Père tendre, 
la fille est là, regarde! à genoux, les bras tendus I... Pauvre 
mère^ avance tes mains!... Une prière et une bénédiction pour 
l'enfant qui va partir I 

Lb pèab et Là. KàaE. — Oui I oui ! oai ! 
La jeune fille se jette dans les bras de ses parenis, qui l'embrassent en pleurant. 

Le Bazyalàn. Assez, maintenant. Yoas avez obéi aux com- 
mandements de Dieu. Jeune fille, embrasse tes pircnts, et re- 
lève-toi forte, car tu appartiens désormais à un bomme ! 

Et avant d'achever, Je demanderai aux chefs de famille ici 
présents un congé pour les frères et les sœurs des mariés, afin 
qu'ils puissent danser aussi* à la noce. Je pris les parrains et tes 
marraines qui se sont engagés sur les fonds du baptême pour 
ces deux jeunes gens, d'approuver leur union et d^assister à 
leur mariage. J'invite enfin tous ceux qui sont ici présents. 
fJl ge découvre.) Quant à ceux qui sont inorts et qui nous 
étaient unis par le sang, je ne les inviterai pas, car leurs noms 
prononcés feraient souffrir trop de cœurs! mais que chacun s.* 
découvre comme moi, et demande pour eux le salut de l'Église 
«t le repos de leur àme. De profundis, etc. 

Tons les assistants murmurent à demi-roix cette hymne que le BasTuIaii 
répète tout haut ; puis la fiancée, porunt autour du bras autant de galons 
d'argent qu'elle doit rectTOir de «illo fraocs en dot, put pour l'église «VM 
iMMe la famille. 



LÀ BRETAGNE £T LES BRETONS. 5S 

5 IV. — Repas de noce». — Chant des marî^^^ «— Première 
nuit. — Usages. — Croyance. 

. Dès que les cérémonies dont nous venons de rendre 
compte sont terminées, les fiancés se rendent a la mairie, 
puis a réglise. Vient enfin le repas de noce auquel assis» 
tent, quelquefois, six ou huit cents convives. 

Les nouveaux époux gardent seuls pendant le repas 
une attitude sérieuse. Tous deux semblent jeter un long 
regard sur la vie qu'ils laissent en arrière, et contempler, 
ùice à face, les devoirs nouveaux qu'ils viennent de s'im- 
poser. Cette pensée mélancolique , qui perce dans tous 
leurs mouvements, s'exprime bientôt par des chants ; le 
Jeune homme répète, le premier, la complainte dumarié. 

CHANSON DU MARIÉ. 

: c. Dimanche maUn , je me suis levé , après avoir déjeuné , et 
l'allai dans mon jardin pour me promener. 
. a Mais un petit oiseau chantait sur un buisson fleuri... Hélas! 
il avait deux ailes , et moi , je n'étais plus agile comme au pre- 
mier ftge; hélas ! je ne pus le prendre... Mon pauvre cœur se mil 
é soupirer! 

« Et un vieillard me dit : bonjour » Jeune homme pourquoi 
soupirez-vous T Avez>vous maladie de cœur ou tourment d'es- 
prit? 

« — Ce n'est pas maladie de cœur ni tourment d*esprit qui 
me fait soupirer ; mais je regrette , hélas ! ma jeunesse qui m'a- 
tandonne. 

€ — La jeunesse est la plus belle fleur qui soit au monde , le 
temps la coupe comme la faux du moissonneur... Mais la tienne 
brille encore sur sa tige , la tienne n'est point prés de tomber, 

a — O vieillard ! rends-moi ma jeunesse et ics plaisirs , et Je 
U paierai à boire, 

6 



56 LES DERNIERS BRETONS. 

« — O jeune homme I jeune homme , si tu es un garçon d'ci* 
prit, rends-moi ma jeunesse , et je te payerai du vin. 

c Autrefois , quand j'étais jeune homme, nul soucis ne m 
tenait au cœur, et j'avais dans ma bourse de l'argent pour mes 
et mes amis. 

« — Autrefois quand j*étais jeune homme , on me trouvait le 
plus beau danseur du pays, je conduisais la danse sur la petite 
pointe du pied. 

« Maintenant, je sais marié, maintenant embarras el cha- 
grins !... Adieu ma jeunesse» la danse et tous mes plaisirs, a 

Ce chant mélancolique ramène la gravité sur tous les 
fronts. Un long silence se fait, pendant lequel chacpie 
homme repasse dans sa mémoire les insoucieux années 
<le sa vie de garçon, alors qu'il faisait aux jeunes filles de 
belles baguettes de pardon a Técorce artistement découpée ; 
que, joyeux, il pouvait dépenser au cabaret son dernier 
écu sans crainte de trouver au retour des pleurs d'enfants 
et des reproches de femme. Puis les souvenirs des prix à 
la Iiitte ; des jabadàos aux airs neuves, des promenades 
aux foires, et des petits pains blancs de Penzé ! Au lieu 
de tout cela, maintenant, le travaO de quinze heures, le 
pain noir, rhabit de toile, la misère enfin!... non celle 
qui tue, mais cette misère cauteleuse qui vous suce le sang 
le plus pur et joue avec votre existence comme avec une 
proie. A ses pensées, les têtes se courbent, les regards 
s'assombrissent, et il s'élève au fond des âmes us «fim- 
mun désespoir qui les abat. 

C'est alors que la mariée chante à so& tour sa com- 
plainte. 

CHANSON DE Lk MARIÉE. 

c Autrefois , dans ma jeoiiesse , J'avais un cœur si ardent !^. 
Adieu , mes compagnes , adieu pour jamais I 
« Ttxiis un G<Bur si ardent !••• lii pour er » od pour argoil» 



LA BRETAGNE ET LES BRETOxNS. 57 

Je n*aarais donné mon pauTre cœur I... Adieu, mes compagnes, 
êtflto pour Jamais ! 

c Hélas I je l'ai donné pour rien , hélas ! Je l'ai placé dans un 
Hen où U n'y a plus ni joies ni plaisirs... Adieu , mes compa- 
gnes , adfeu pour jamais ! 

« Peinea et fatigues m'attendent : trois berceaux au coin do 
fiu; fille et garçon dans chacun d'eux I... Adieu, mes compa- 
gnes, adieu pour Jamais ! 

« Trois autres au milieu de la maison... Fille et garçon y sont 
ensemble!... Adieu mes compagnes, adieu pour lamais ! 

<r AUez, courez aux fêtes et aux pardons, jeunes filles ; mais, 
moi, je ne le puis plus... Adieu, mes compagnes, adieu pour ja« 
nais! 

« lULoi, vous voyez, il faut<iue Je reste ici; Je ne suis plus 
qu'une servante, jeunes filles, car jesuis mariée !... Adieu, mes 
compagnes, adieu pour jamais! » 

Rien ne saurait rendre Teffet que produit ce chant ri 
simple. Ici ce n'est plus seulement, comme pour la chan- 
son du marié, une triste préoccupation qui s'empare des 
esprits ; les cœurs des femmes touchés dans leurs points 
les plus sensibles, éclatent en larmes et en sanglots. Cette 
vie de servage et d'abnégation, peinte si poétiquement par 
la jeune épouse, c'est leur vie à elles I Libres comme l'oi- 
seau des bois tant qti'elles n'ont point passé à leur doigt l'ai^ 
neau d'argent, entourées de tendres séductions , de cajo- 
leuses paroles jusqu'au mariage, il faut qu'elles 
s'accoutument subitement au dédain, li l'obéissance 
muette. Le tendre tutoiement, employé encore la veille, 
cesse lui-même le lendemain des noces, pour faire place à 
une forme plus impérieuse, comme si le mariage était chose 
trop grave pour rien garder des caressantes habitudes de . 
Tamour ; les époux semblent laisser le^ir, au pied du lil 
Duptial, tous les rêves suaves, toutes les chastes tendresses, 
pour retrouver k leur {)lace, le lendemain, les lourds de» 
voiri, l'indifférence et les ennuis. 



S8 LES DERNIERS BRETONS. 

Le repas fini, on danse jusqu'à la nuit. Alors la jeune 
épouse et son mari sont solennellement placés dans le Ht 
clos. Le Veni Creator est ehanté en chœur par les assis- 
tants ; tout le monde se retire, sauf les deux veilleurs, qui 
demeurent dans la chambre nuptiale. En certains cantons, 
ces veilleurs sont le garçon et la fille d'honneur. lIsdoiTent 
tenir une lumière entre leurs doigts, et ne se retirer que 
lorsque la flamme est descendue jusqu'à leurs mains. A 
Scaêr, les veilleurs sont chargés de donner au marié, 
pendant toute la nuit, des noisettes qu'il doit casser. Mais 
tous ces usages tombent en désuétude. 11 en est de même 
de celui qui faisait consacrer à la Vierge les trois premières 
nuits du mariage. En Cornouaille, ainsi qu'ailleurs, les 
croyances «e sont attiédies, et les mœurs, comme ces pièces 
de monnaie auxquelles la circulation a ôté leur empreinte 
originelle, ont perdu leur caractère primitif. 

La nature du Keméwote est vive, mélangée d'élans de 
joie et de rapides mélancolies. C'est en môme temps l'A- 
rabe conteur et Tllalien ami du chant. 11 se montre en 
outre, conmie ce dernier, avide de représentations exté- 
rieures et de symboles. 11 associe tout ce qui l'environne à 
sa joie ou à sa douleur. S'il meurt quelqu'un dans sa mai« 
son, les ruches d'abeilles sont enveloppées de banderoles 
noires en signe de deuil ; si au contraire un mariage a 
lieu, s'il naît un garçon, si la moisson est plus belle que 
de coutume, une étoffe rouge les entoure comme marque 
de réjouissance. L'absence de ces formalités ferait fuir les 
abeilles, car ce serait les exclure de la famille qu'elles onl 
adoptée et qu'elles enrichissent ; ce serait les traiter comme 
des amii^ auxquels on ne fait part ni de ses peines, ni do 
son bonheur. Par suite delà même idée, la veille de Noël, 
Iss bestiaux sont soumis au jeûne rigoureux qué^s'impo- 
sent leurs maîtres. Cette nuit^ qui précède l'anniversaire 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 39 

da Christ, est solennelle et respectée. Pendant sa durée, 
61 on en cvoïilQKernéwote, tous les animaux sont plongés 
dans un profond sommeil, sauf l'homme qui attend son 
Messie, et le crapaud, symbole immonde de Tesprit du 
ml. 

Les Grecs avaient attaché & chaque objet quelque divi- 
&lté protectrice ; Thabitant de la Cornouaîlle a aussi un 
saint qui veille sur. chaque action de sa vie. Les faits les plus 
Tulgaires sont placés sous un céleste patronage. Saint 
H^bot, par exemple, fait lever le beurre ; saint Ives fait 
fermenter la pâte. Un Deprofundis et deux liards donnés 
aux trépassés aident a retrouver les objets perdus. De 
plus, le pays est couvert de chapelles miraculeuses, où la 
plupart des infirmités trouvent une guérison certaiiie. Il y 
a peu d'années que la fontaine de Languengar, placée sous 
le patronage de saint Honoré (dont les reliques y avaient 
été trempées) , avait la propriété de donner du lait aux 
jeunes mères qui buvaient de ses eaux. Un incrédule osa en 
portera ses lèvres par dérision, aussitôt ses seins se gon- 
flèrent comme ceux d'une femme, et ce ne fut qu'à force de 
prières et de mortifications qu'il put mettre un terme k 
cette étrange punition. 

De douces et gracieuses superstitions se mêlent à ces 
oizarres croyances. Au festin des Rois, par exemple, lors* 
que le gâteau est rompu, la part des absents est mise de 
côté avec soin : si elle reste intacte, aucun danger ne me- 
qace celui auquel elle était destinée ; si, au contraire, elle 
ne. peut se conserver, malheur ! car quelque funeste nou» 
Tçlle de mort ou de maladie arrivera bientôt. Lorsqu'un 
premier-né est conduit à l'église pour être baptisé, la 
mère lui attache au cou un morceau de pain noir, signe 
de l'humble position qui l'attend dans le monde. — Les 
mauvais esprits verront que ce n'est pas un Leureux; dit 



60 LES DERNIERS BRETONS. 

la îemmekernéwote^ et îis ne lui jetteront pas un mau?aîs 
sorti 

J'entrai un jour dans une chapelle de la paroisse des 
Deux-Meurtres (Daoulas.) Une jeune femme était age- 
nouillée devant une statue de Marie et semblait prier 
avec ferveur. Tout à coup je la vis se lever, tenant à la 
à la main un de ces petit bonnets de soie semés de pail- 
lettes et bordés de dentelles d'argent, en usage dans nos 
campagnes pour les nouveau-nés ; elle alla le déposer sur 
la tête de l'enfant Jésus que la Vierge tenait entre ses bras, 
etsortit en pleurant 

— Qu'est-ce que cela? demandai-je au paysan qui 
m'accompagnait. 

— C'est une mère qui a perdu son fils, me dit-il, et qui 
vient de donner, en cadeau, son bonnet de baptême a l'en» 
faut Jésus pour faire à son pauvre défunt un camarade 
dans le ciel. 

C'est aussi une opinion généralement répaàdue que deux 
corbeaux président k chaque maison. Tous deux sont liés 
kFeiistence des chefs delà famille, et si la mort menace 
Tunde ces chefs, vous voyez l'oiseau sinistre perché sur le 
toit et jetant son appel lugubre. Il y restera jusqu'au mo- 
ment où le cadavre placé dans sa bierre aura dépassé la 
porte ; alors on le verra s'envoler pour ûe plus revenir, 
car c'était le génie attaché à la destinée de celui qui vient 
de trépasser. 

Tous les ans, des luttes se célèbrent en Cornouaille & 
répoque de certains pardons. On annonce alors dans les 
communes des environs que tel jour et dans tel endroit 
des luttes auront lieu. Que ceux qui entendent^ écoutent 
cette annonce^ dit le crieur chargé défaire coonaitre le 
programme de la fête, et qu'ils la redisent aux sourds. 
Tous les lutteurs sont appelés. V arbre portera ses fruits 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 61 

comme le pommier ses pommes^. Faites passer dans 
vos manches l'eau des bonnes fontaines * . 

Au joîir convenu, on voit donc arriver la foule dans le* 
villagequî a été désigné. Lessons du bigniou^ le bruit des 
danses, le chant des buveurs, annoncent de loin la fête. 
Une aire neuve ou le cimetière sert habituellement d'arône 
pour le combat. La foule se presse dans l'endroit convenu 
avec de grands cris. On reconnaît les lutteurs à leur cos- 
tume particulier. Ils sont simplement vêtus d'un pantalon 
€t d'une chemise de grosse toile qui leur serrent le corps 
de manière a ne laisser aucune prise. Leurs longs cheveux 
sont liés sur le sommet de la tête par une torsade de 
paille. Ils s*avancent entourés de leurs partisans et de leurs 
familles; ils se mesurent d'avance, fièrement, d'un regard 
sauvage, et leurs noms volent dans la foule attentive. 
Bientôt un roulement de tambour se fait entendre : c'est 
le signal. Les vieillards se réunissent pour choisir les ju- 
ges du camp. Ces fonctions sont confiées à des lutteurs 
célèbres, imbus des bonnes traditions, mais que l'âge ou 
les infirmités éloignent de l'arône. Une fois les juges choi- 
sis, l'arbre pyramidal, chargé des gages du combat, est 
porté comme un drapeau jusqu'au lieu de la lutte. La foule 
y afflue, et quatre huissiers nommes par les juges sont 
chargés de la maintenir. Trois d'entre eus sont armés de 
fouets; le quatrième d'une poêle a frire, qu'il porte ma- 
jestueusement, au grand amusement de l'assemblée. Au 
signa! donné par les juges du camp, un grand cri de liss I 
liss! (place! place I ) se fait entendre. Aussitôt les trois 
fouets se déploient, et font reculer les spectâleurs, afin 

(f ) AHttioii à l'urbre aaqael font attacliéj lei prit. 

(t) Les bu BrttoQs penMnt qoe lei eaax de oartaines footaînes ont la pw. 
priété de donner plos de figuenr anx membres. Ils font ooaler ces caox dans 
Itvs manchet tt le long de leur poitrine ponr te rendre iafinciblea à la imtte . 



62 LES DERNIERS BRETONS. 

qu'un espace suffisant suit laissé aux combattants. L'homme 
a la poêle à frire régularise les contours du cercle qui se 
forme,' en menaçant de son noir instrument les genoux 
mal aligné. Enfin, lorsque Tarêneest libre et que chacun 
a trouvé sa place, un lutteur entre en lice; il prend un 
des prix, qu*il enlève à bout de bras si c'est un mouton 
ou un veau, qu'il charge sur ses épaules si c'est une gé- 
nisse ; puis il se met a faire le tour du cercle en cherchant 
un antagoniste. S'il achève trois fois ce tour sans que son 
défi muet ait été accepté, le prit lui appartient ; mais s'il 
se trouve un adversaire qui lui crie : Chom sahué (reste 
debout I ) , il s'arrête, car le défi a clé relevé et le combat 
va commencer. 

Le nouveau lutteur entre alors dans l'arène ; il touche 
à l'épaule son adversaire , lui frappe trois fois dans la 
main, et fait trois signes de croix ; puis se tournant vers 
lui: 

— PT^iploies-tu ni sortilège ni magie? lui demande- 
t-il. 

— Je n'emploie ni sortilège, ni magie. 

— Es-tu sans haine contre moi ? 

— Je suis sans haine contre toi. 

— Allons alors! 

— Allons I 

— Je suis de SaintCadou. 
*- Moi, je suis de Fouêsnant. 

Après avoir prononcé cesmots, ils se déchaussent, se 
frottent les mains de poussière, pour les avoir moins glis- 
santes ; ils s'approchent l'un de l'autre,' se saisissent lente- 
ment, en formant de leurs bras une écharpe qui passe 
de l'épaule droite a l'aiselle opposée de leur adversaire; 
puis se plient sur leurs reinS; poussent un légei^ eri, et 
la lutte commence. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. C3 

Tfous ne donnerons pas ici une description de ces corn* 
batsjongs et parfois dangereux, dans lesquels l'adresse est 
opposée à l'adresse, U forceà la force, la ruse a la ruse. Tout 
ce que nous^ pouvons dire, c'est que parmi les bons coups 
qu'enseigne l'art de la lutte, il en est surtout trois qui 
îouiçsent d'une grande célébrité et sont réputés les meil- 
leurs. Ce sont les toU-scargét les cliqmt-roon^elles peeg- 
fimrn^ Le tolUscargé est un coup par lequel, après avoir 
enlevé son adversaire sur une seule jambe, le lutteur lui 
balaye l'autre jambe d'un coup de pied ; le cliquet-roon 
ou tourniquet complet, est le coup dans lequel le lutteur, 
restant immobile, fait tourner .autour de lui son advcr* 
saîre, et le jette a terre par la rapidité de ce mouvement 
rotatoire; le peeg-gourn est le croc enjambe perfec- 
tionné. 

D'après les règles de la lutte bretonne, il ne suffit pas 
de renverser son adversaire pour avoir vaincu, il fant que 
celuirci tombe sur le dos. CettC/manière de tomber est ce 
que l'on appelle, en langage de palestre, ar lam. Lors- 
que le lutteinr tombe autrement , le coup qu'il a reçu 
n'est qu'un costin, et ne compte pas. 

Les bas Bretons ont méié leurs croyances supersti- 
tieuses aux luttes, comme a toutes les circonstances de 
leur vie. Ils ont foi en certaines berbes magiques, qu'il 
faut cueillir le premier samedi du mois , à minuit , dans 
des carrefours hantés. C'est ce qu'ils appellent le louzou. 
Ils pensent que ceux qui sont munis de ce talisman doi-^ 
▼ent être invincibles dans la lutte ; mais c'est, disent-ils, 
nu risque de la damnation de leur âme, car le louzou 
est toujours nn présent du démon. 
• L'hospitalité des montagnards est renommée. Lorsque 
fotts entrez chez eux, ils ne manquent jamais de vous 
ofirïr du cidre dans le pichet commun ; refuser de boire. 



64 LES DERNIERS BRETONS. 

serait leur faire une insulte qu'ils ne tous pardonneraient 
pas. Quant h, leur ifoorance, elle est profonde) et s'étend 
même jusqu'à la culture des terres, qu'ils sont Itin d'en* 
tendre aussi bien que les autres habitants de la basseBre* 
tagne. Ils ne semaient guère, U 7 a encore une dizaine 
d'années, que de l'orge et du sarrazin. Depuis peu , les 
pommes de terre sont culUvées chez eux, mais basset 
petite quantité, et le blé noir est resté la base de teut 
nourriture. Aussi, lorsque cette récolte, très-dianeeuse 
de sa nature, vient à leur manquer, la disette est horrible. 
Ils quittent alors leur pays et se répandent dans les lécoa» 
des plaines du Léonais, terres bénies que ne fira^po 
jamais la colère de Dieu. 11 y eut, en 1816, une émî* 
gration de ce genre de la moitié des. populations de 
l'Ârhès. On les voyait descendre par centaines le long 
des montagnes, puis. déborder dans nos campagnes et 
nos villes ; hommes, femmes, enfants, tous pâles de fainii 
et chantant d'une voix lugubre les complaintes de la Cor* 
nouaille. Cette irruption d*hommes k besaces et k chape* 
lets fut quelque, chose d'impossible h peindre ; c'était è 
. faire dresser les cheveux de terreur et à mouiller les 
-yeux de pitié. A voir ces bandes déguenillées et dian- 
tantes couvrir toutes les routes, le bâton de voyage à la 
main, priant et demandant l'aumône, on eût dit quelqufl 
tribu dispersée par la conquête, et cherchant, en un coia 
du monde, une place au -soleil. Larésignaticm de ces mat 
heureux était sublime. Pas une plainte ne fut proférée, 
pas un vol ne fut commis. Souvent une douzaine d'hom* 
mes mourant de faim et le pensas à lalnain, passaient 
devant une maison isolée , quo gardait une vieille ou mi . 
enfant, s'avançsdent timidement sur le seuil, deman- 
dant un morceau de pain pour t amour de Dieu. S'ib 
essuyaient un refus , ils continuaient leur route 1 

5- 



LÀ BRETAGNE ET LES 13RET0NS. 65 

monnares, sans menaces ! Et pourtant; les refus étaient 
fréquents, surtout dans les Tilles. Â cette épogue les par- 
tis politiques étaient encore en présence, toutpréocca* 
pé» de leur lutte de la Teille ; on se battait en duel poor 
des oeillets rouges ou des Tiolettes portés & la bouton* 
nière; on intriguait pour des iuTitations de bal, on. 
co^rtaît mystérieusement les chansons en faTeur de 
r^npereur, et tant de sérieax débats laissaient bien peu 
de place dans les cœurs pour une Tulgaire pitié. Puis 
ces bandes d'émîgrants étaient devenues horribles h 
Toir. Toutes les misères, toutes les infirmités, toutes les 
horreurs sociales semblaient avoir pris jour pour se 
montrer à la face du soleil ; on eût dit que la pauvreté, 
qui se cache habituellement avec tant de soin, avait su- 
bitement perdu sa honte et voulait s'étaler dans toute sa 
laideur. La compassion avait, en outre, cédé a la peur, ^ 
quand on avait vu les bandes de mendiants se grosdr ^ 
chaque jour. Elles traversaient incessament les^ villes, 
les bourgs, les hameaui, disputant aux chiens^ sans maî- 
tre les immondices jetées devant les portas. Parfois un * 
enfant ou une femme, plus faible qtie le reste de h 
troupe, venait tomber près de quelque seuil, et la bande 
passait, emportée par la faim, en continuant sa lamen- 
iàÂe complainte. Dans les campagnes encore ces mal- 
heureux trouvaient quelques secours. Quoique peu and 
du Kernéwote des montagnes, le Léonard des basses 
terres n'osait repousser Vhéte de Dieu; et il le recevait 
h son foyer ; mais dans les villes, les habitants avaient 
fermé leurs portes, et, tranquilles, ils regardaient de 
lettrs fenêtres ces bandes misérables marchant a la faim 
comme des soldats à l'ennemi. L'habitude de voir souf- 
frir avait formé un cal sur tous les cœurs. 
le me rappelle avoir vu, ii cette époque, une jeune 



m LES DERNIERS BRETONS. 

Comouaillaise, avec deux tout petits enfants, dont l'un 
avait la rougeole, assise sous le balcon d'une maison ou 
l'on donnsdt un bal. La foulé parée passait près d'elle 
sans la remarquer; mais un domestique l'aperçut enfin 
et vint lui dire de se retirer, parce qu'elle embarrassait 
le passage et que les cris de ses enfants gênaient les in- 
vites. La malheureuse essaya de se lever, mais inutile- 
ment : elle n'avait pas mangé depuis deux jours ! 

— Qu'a donc cette chouanne? demanda le proprié- 
taire qui venait de- paraître au balcon. 

— Elle est malade, monsieur. 

— Qu'elle aille à l'hôpital. . . 

— On a refusé de îa recevoir. 

— ^Âh !... qu'elle reste alors^ dit l'homme étabK, ayee 
nn ton d'humanité tout a fait touchant... Mais qu'elle 
fasse taire son enfant, il miaule comme un chat 
'^ré... 

Ufl«>^clat de rire s'éleva h ces mots parmi les domes- 
tiques ritbisemblés, et le monsieur du balcon ferma la 
fenêtre, fieftâ^voir égayé les laquais... Peu après, l'en- 
fant mourait aut^ ^ras de la mendiante. 

Mon père arriva sCt fit emporter cette malheureuse 
femme, qui serrait encof^ sur sa poitrine le cadavre 
rouge et gonflé de son fils. Comme elle franchissait 
notre porte, la" musique ud baf jouait, vis à-vis, la pre- 
mière contredanse : mon père se détourna vers moi : 

— Rappelle-toi bien ceci, me dit-il; cette femme... 
et ce bal 1... Cela, mon fils, s*appêlle la vie humain^ . 



CHAPITRE III. 

£S PATS DE TaÉGUZZa • • 

g I. — Aspocl du pays de Tréguier. — Grève de Saint ;Mi* 
chcl. — Saiut-Ëfïlam. — Pcrroz. — Brcliat. — Beauport^' 

Dix heures venaient de sonner à l'église éloignée de 
Plestin , et je parcourais la route ombreuse , me diri- 
geant vers la côte. L'air était pur et chaud : une légère 
rafale de mer, traversant les blés noirs en fleurs , venait 
secouer sur la route sa fraîche senteur de miel ; les oi* 
seaux chantaient au ciel, et les trompes d'écorce des 
pâtres jetaient à Thorizon leurs notes plaintivement 
prolongées. 

Je m'avançais joyeux, tout entier a cette scène agreste, 
respirant a pleinie poitrine et ouvrant tous mes pores 
au bien être dans lequel je plongeais ; fort, sain et léger, 
comme si une main mystérieuse eût soulevé ce jour-la, 
pour moi, le poids de la vje. 

Un paysan passait. 

— Vad è bèm hirio (il fait bon vivre aujourd'hui), 
me dit-il en souriant et portant la main à son chapeau, 
avec une négligence amicale. 

(I) Sont le titra de Pa^% de Tréguier noni e^mprenonf tiOA-iettleniesl 
r«&cieo évéché de ce nom, mais encore oelui de Saint-Brieuc et une petite 
partie de celai de Dol. Le pajs do Tréguier dont nooe noas occapoBf dant , 
cet article répond an département actuel dea Ciôft'dU'Nord, 



68 LES DERNIERS BRETONS. 

Cette expression poétique me frappa : c'était pour moi 
toute une révélation. Elle m'apprenait que j'avais quitté 
la Cornouaille et* que j'étais au pays de Tréguier. 

Et, en effet, tout m'avertissait que j'avais changé de 
contrée : l'air moins brumeux, la campagne plus douce à 
l'oeil ; mélancolique encore, mais non sauvage. Ce n'était 
plus le vent farouche qui sort des baies du Finistère et 
bondit h travers les montagnes Noires ; l'atmosphère était 
ici plus clémente. Les vertes vallées s'étendaient au loin, 
diaprées de violettes blanches et de primevères jaunes, 
appelées fleurs de lait par les enfants du pays ; partout 
couraient des haies d'aubépines et de troènes, toutes bro- 
dées parles églantiers et les chèvrefeuilles. On n'aperce- 
vait plus, des deux côtés du chemin, les tristes forêtâ 
d'ajoncs et de genêts ; mais sur les coteaux, des villages 
qui Wgeaient dans les feuillées ; des champs de pomme» 
de terre aux fleurs lilas, ondulant sous la brise, et, de 
loin en loin, quelques grandes bruyères pourprées, d'où 
s'élevaient les mugissements des taureaux et les ^oie« 
ments d'un chien de berger. 

A chaque instant, pour compléter par un contraste le 
charme de cette nature arcadienne, je voyais s'élever 
quelque ruine couronnée de lierre et de giroflée sauvage : 
temples païens, tours féodales, saints monastères, sym- 
boles de tous les siècles et de toutes les croyances! 
comme si le temps, en emportant pele-mele, dans un coin 
de sa tunique, les monuments dupasse, eût laissé tomber 
là ces débris et les eût perdus dans l'herbe des vallées. 

Depuis déjà huit jours je parcourais les Côtes-du^ 
Nordj et j'avais toujours marché au milieu des souvenirs 
d'un autre âge. Le pays s'était déroulé devant moi comme 
un immense mcdaillèr, conservant une emprehoitt' do 
chaque siècle. 



LÀ BRETAGNE ET LES BRETONS. 6» 

J'avais parcouni les voies romaines it demi effacées 
60US un macadamlsage communal ; je mctais reposé aa 
pied des Himhirs gaulois, surmontés de la croix chré- 
tienne ; j'avais vu le vieux château de Keriaouarn, avec 
ses meurtrières encore béantes, sa basse-fosso humide 
que traverse Timmense poutre garnie d'anneaux à la- 
quelle le seigneur rivait ses prisonniers ; j'avais écouté à 
la porte de fer du double souterrain le mugissement sourd 
du vent sous les voûtes, et mon guide m'avait dit que c'é- 
taient les âmes.de faux monnay eurs qui revenaient travailler 
k la tombée du jour ; j'avais dormi à Beavmanoir^ et les 
enfants m'y avaient raconté l'histoire de Fontenelle le Li- 
gueur, qui éventrait, disaient-ils, les jeunes filles pour 
chauffer ses pieds dans leur sapg. À Carrée^ on m'avait 
montré le puits mystérieux où un duc de Bretagne avait 
caché le berceau d'or de son fils. J'étais entré au château de 
la Hoche y et j'avais cherché la place ou le seigneur de Rhé 
trouva le bon connétable du Guesclin, dépeççmt m ver^ 
rat et faisant portions pour les voisins; la veille enfin, 
je m'étais longtemps arrêté devant cette étrange cons- 
truction d'un âge inconnu qui sélève sur la Terre des 
Pleurs (lan-leff), couronnée despn if immense. Or main- 
tenant j'allais revoir l'Océan, la grève de Saint-Michel 
et Beauport, cette chartreuse de Bretagne, où notre La- 
menais voulut ouvrir un refuge aux cœurs devenus ma- 
lades à l'air du monde et qui avaient besoin du silence et 
de la prière. . . 

Déjà la plaine de Saint-Michel s'étendait devant moi. Le 
soleil dardait alors d'aplomb sur cette^ grande solitude, 
tandis qu'une rafale piquante venait de la mer. Ce mé- 
lange de chaleur dévorante et de fraîcheur produisait je 
aesais quelle sensation agaçante impossible à décrire. Le 
eiel était sans nuées, et d'un bleu si limpide, qu'on eût 



20 . LES DERNIERS BRETONS. 

dit une tente de soie ; nul bruit ne se faisait ^tendre^ ci 
ce n'est le grouillement confus des grèves, au sein des* 
quelles bourdonne un monde d'insectes invisibles. Mon 
cheval, comme tous ceux de*sa race, s'était ranimé à l'air 
salin duTîvage : il tournait sa tête vers les flots, les nari- 
nes ouvertes, et humait la brise marine. Je lui abandonnai 
la bride, et il s'élança de toute sa vitesse a travers l'espace; 
ses pieds, en frappant le sable humide, ne produisait au- 
cun bruit, et soB galop était si doux, que je ne sentais 
aucim de ses mouvements. Avec une nuit sombre, la lune 
à ma droite, et le grondement delà mer a ma gaudie, 
j'aurais pu, sans avoir la tête trop allemande, me croije 
emporté, comme Léonore, sur quelque coursier fantastique 
à travers des espaces inconnus ; mais l'hallucination ét^t 
impossible en plein jour et sous un ciel aussi joyeux. Je 
dus me contenter de la réalité. 

Mon guide (un de ces pâles et poétiques jeunes gens .qui 
poursuivent leurs études dans les séminaires des Côtes- 
dn-Nord) me fit voir la grande roche bleue (roc'htIR- 
GLAz) , près de laquelle débarquèrent saint Efflam et ses 
compagnons, a cette époque miraculeuse ou. les auges de 
pierre servaient de vaisseaux aux solitaires d'Hybernie 
pour traverser les eaux, et venir prêcher le catholicisme 
aux idolâtres de i'Armorique. Le jeune séminariste me 
raconta comment saint Efflam, qui avait épousé une pria** 
cesse plus belle que le jour, la quitta pour répandre )» 
foi en Bretagne , et débarqua dans cet endroit , où il 
trouva soTi cousin Arthur prêt a attaquer un horrible 
dragon qui suait du feu, et dont les regards frappaient 
les homix<es aûnsi qu'une lance. « Le chevalier et le dra» 
gon combattirent tout un jour sans pouvoir se -f amere. 
Vers la nuit, Arthur vint s'asseoir vers le bord de la forêt^ 
car il était lassé et il avait bien soif; mais aucune càu no 



LA BRETÀ.GNE ET LES BRETONS, Yl 

bruîssait alentour, sinon la grande mer, qui grondait tout 
affolée contre le îf jte / Saint Efflam se mit alors en 
prières, et ayant frappé la terre de son bâton, il en jaillit 
aussitôt une source a laquelle Arthur but à longs traits. 
Le saint passa le reste de la nuit en oraison, et quand le 
jour fiit venu, comme le chevalier reprenait sa bonne 
ëp'ée. 

'. — « Chômez pourâujourd'hui, beau cousin, dit Efflam, 
e.t laissez dague au fourreau, car Fa parole de Dieu est plus 
forte que le fer émoulu/ 

' Cela dit, il s'avança vers le dragon; auquel il ordonna, 
îau nom du Christ vivant, de sortir de sa tanière et de se 
précipiter dans la mer, ce que fit le monstre avec de sourds 
fet terribles meuglements qui faisait trésaillir Arthur dans 
sa cotte dé fer. » En mémoire duquel miracle, ajouta mon 
guide, se voit encore aujourd'hui la fontaine que le saint 
fit sortir de terre, et la chapelle de Tùul-Efflâm, que 
^ous avez aperçue à l'entrée de la grève sur cette bolBne 
boisée. 

'■ J'avais contemplé le lemekloareck pendant ce récit ; 
' il était resté grave, pieux et sans embarras ; on voyait qu'il 
ne craignait pas plus le doute dans l'esprit de son audi. 
teur, qu'il ne pouvait l'éprouver lui-même. Ce qu'il me 
racontait là était sûr, disait-il, car il Pavait lu dans m 
Hure imprimé et composé par m prêtre * . 

Cependant la mer, qui montait toujours, faisait voir de 
plus près sa longue dentelle d'écume ; je commençais h 
craindre qu'elle ne nous entourât; J'avais entendu racon^ 
ter'; dans mon enfance, des histoires de voyageurs surpris 
par les flots de la grève de Saint-Michel, et sentant la 
mort leur monter, pouce à pouce, de la cheville jusqu'à 

(I) Lft fie det Stkinlt d e Bre tagne^ par dom Lobiomn. 



72 LES DERNIERS BRETONS. 

la gorge. Je témoign» mes craintes a mon compagtum. 

— Il n'y a pas de danger, me dit-il en étendant la main 
Ters le milieu de la grève : là croixnous voit! ^ 

Et en effet une croix de granit s'élevait là, et les flots 
commençaient à peine à l'effleurer à sa base. J'apirâ 
qu'aussi longtemps que cette croix apparaissait, la fuite 
était encore facile, et que l'espoir ne mourait qu'au mo- 
ment où son sommet s'était englouti sous les vagues : idée 
vraiment chréti^me que d'avoir fait ainsi du signe de la 
rédemption le symbole de la vie, comme pour avertir le 
voyageur, par une* image matérielle et immuable, qu'o& 
la croix a disparu. Dieu est absent, et que l'bomme reste 
livré a sa propre faiblesse. 

En traversant la grève, j'aperçus successivement les 
trois chapelles de Taul'Èfjlamjàe Saint- MicMeiie 
Lancarré* A l'extrémité de la plaine, je trouvai quelques 
maisons presque ensevelies et une chapelle demi-crouiée. 
C'est le bourg de Saint-Michel^ pauvre Herenlanumma^ 
ritime que mine lentement le flot, et sur lequel chaque 
année, la mer ét^d plus avant son liaceuil de sable. Les 
deux tiers de la commune ont déjà été. rongés par la va* 
gue. Pour maintenir ses divisions territoriales, l'admi- 
nistration vole, de temps en temps, aux communes voisines 
un lambeau de territoire dont elle fdt l'aumône à Sainte- 
Michel ; mais invariable dans sa poursuite, la mer conti* 
nue à manger, chaque année , sa part de champs et de 
maisons, de sorte que, dans cette singulière partie jouée 
entre l'Océan et un préfet, les enjeux semblent devoir 
rester toujours les mômes, jusqu'à la ruine de Ton des 
joueurs. 

Mais la lieue de grève ne m'avait point donné un as- 
pect d'Océan. Dans ce désert de sable je n'avais vu que de 
l'eau et non la mer. Celle-ci m'apparut à Perro% et 



LA BRETAGNE Et LES BRETONS. 73 

kBréhat Ce fat là que je pus juger du caractère partictt- 
Ba^ des côtes de 3Vé^ié?r. 

Je me rappelais eucoreies sombres baies des Trépassés 
et ^Audieme, les passes de tile de Sein et des Glénans ; 
je m'attendais a retrouver quelque chose . de semblable ; 
je fus complètement trompé. Au lieu^des longs récifs delà 
c&te de Cprnouaille, autour desquels hurle la vague, et 
qui élèvent dans la brume leurs squelettes jaunâtres, je 
trouvai un rivage fertile et habité. D'immenses rochers 
de granit rose, bizarrement taillés par les tempêtes, s'a- 
vançaient de loin «n loin comme des sj^inx égyptiens ac- 
caxHipis dans l'écume de la mer. Au fond de chaque havre 
dégraissaient des villages à maisonnettes rouges, avec 
leurs dochers pointus et ardoisés. Parfois, derrière un 
coteau, je voyais briller au soleil le drapeau tricolore 
d'une batterie garde-côte, le paratonnerre d'une pou- 
drière, ou l'aile d'un moulin à vent. Partout se révé- 
lait la présence de l'homme et de la société. C'était 
encore de la campagne, mais la solitude avait disparu» 
Les flots eux-mêmes, comme s'ils eussent éprouvé cette 
influeQce contagieuse de la civilisation, semblaient se 
briser plus mollement contre les grèves. A vue de t^re, 
s'élevaient gracieusement des îles tapissées d'herbes ma- 
rines en fleurs, au milieu desquelles je voyais courir 
les lapins noirs, et ou j'entendais le cri des perroquets 
de mer qui « viennent des extrémités du monde pour 
dépecer leurs nids dans ces asiles, a Sur quelques vé«^ 
dfs se dressaient des balises noirt^s et blanches, à moitié 
arradiées par les flots, et, au milieu d» ce panorama 
magique, les voiles latines des barques de pêcheurs 
glissaient sur l'onde berceuse, les sloops caboteurs dou- 
blaient les pointes éloignées, et une frégate balancée 
sur ses ancres^ à l'ombre d'une des Sles^ roulait îan- 



74 LES DERNIERS BRETONS. 

guissamment à la lame, tandis que les moiicltcs^les 
goélands et les mauves effareçs tourbUlonnai^nt autanr 
de sa mature et de ses épars aériens. 

Ce fut en quittant cette grève, ou murmuraient tant 
d'harmonies confuses, où scintillaient tant de teintes 
nuancées, que Beauport m'apparut. 

J*avais alors sous les yeux, dans un >3&ul paysage et 
comme en résumé, tout le-pays de Tréguier : un monas-r 
tère devant moi ; à droite, des manoirs aux girouettes 
Fouillées ; au gauche, quelques ruines féodales ; tout au- 
tour, une campagne tranquille ; et au loin, la mer I..^ Il 
y avait dans ce tableau un calme rustique et je ne sais ' 
quelle poésie facile. C'était un paysage tel qu'il en faut à 
une méditation de jeune abbé causant tout bas avec Dieu, 
au paisible gentilhomme livrant sa vie au courant des 
joies vulgaires, au pâtre lançant sa voix dans les bruyèr 
res. Et puis tout respirait autour de moi un bon air de 
féodalité, non celle du quinzième siècle, brutale encore, 
et la dague au poing, mais cette gentilhommerie bénigne 
et campagnarde du dix-huitième siècle, qui ne se faisait, 
guère sentir que par Taumône et par quelques innocen- 
tes vanités ; véritable aristocratie d'opéra-comique, avec 
ses fêtes de village, ses rosières dégourdies et ses paysans . 
rusés. C'est qu'en effet le pays de Tréguier a conservé 
cette physionomie nobiliaire effacée partout ailleurs. Il 
semble que la où le temps a laissé le plus de ruines da 
moyen âge, où les souvenirs guerriers sont le plus nom- 
breux, la féodalité ait passé plus vite, usé rapidement par 
son action violente sur les populations. C'est dans le Fi- 
nistère et dans le Morbihan qu'il faut chercher encore 
les rudes gentilshommes restés fidèles aux traditions de 
leurs familles, et qui, retirés dans leurs aires, jettent k 
la mer les fanfares de leurs cors de chasse et les kdles de 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 75 

leurs mousquets ; au pays de Tréguîer, la race de cette 
duiss noblesse avait disparu dès avant la révolution, pour 
faire place a Faristocratie de l'ctole où ^ celle des parle- 
ments, puissances polies et savantes qui, dans les derniers 
siècles, s'armèrent de Tintelligence, comme la noblesse 
primitive s'était armée de Tépée. 

J'avais traversé le réfectoire de Beaupôrt, transformé 
maintenant en avenue de peupliers ; je m'arrêtai au milieu 
de son église presque détruite, et qui n'avait plus pour 
toit que le ciel. Le pied posé sur Une pierre tombale où 
se lisaient encore les noms à' Alain d'Avaiiffour, comte 
de Penthièvre, de Trêguier et de Gitëllç, fondateur de 
rabbtfye en 1269, je contemplais avec ravissement le 
ccmp d'ceil qui s'offrait à moi . 

te jour commençait à tomber : à l'horizon, Bréhat, en- 
touré de ses mille rochers et de ses deux cents voiles, 
flottait entre la brume et l'Océan, s'emblable à une île de' 
nuages; les cloches des chapelles et des paroisses tintaient 
Y Angélus , les conques des bergers se répondaient du 
haut des collines, les merles sifflaient dans les sureaux, 
l'alouette descendait des deux avec son cri joyeux I... Et 
ces mille bruits du soir se confondaient dans une inex- 
primable harmonie ! Je nageais dans un air tout embaumé 
d'une douc-e odeur de lait et de fleurs ! Le soleil couchant 
jaillissait en rayons pourprés a travers les dentelures du 
cloître^, le vent soupirait dans les ruines, et^ au loin, sur 
la route, un vieux prêtre s'en allait péniblement son bré- 
viaire h la main. 

La nuit descendit bientôt ; mon guidé m'avertît qu'il 
était temps de partir, et nous nous dirigeâmes vers 
Paimpol. 

Alors les chants du jeune paysan s'élevèrent dans fa 
nuit, selon l'usage de Bretagne /pmeremp^ciierrap* 



76 LES PERNIERS BRETONS. 

proche des mauvais esprits ^ et le kloarek cbahta im 
des sânes trégorrois avec lesquels ma nourrice m'aTait 
autrefois endormi; 

i 

§ U. — Villes du pajs de Tréguîer. — Saint-Bneuc. — Châ* 
(eaulaudrÎD. — Inondation en 1773. — Pouvoir des prêtres. 
— Caractère du Trégorrois. — Histoire de Moustache. 

Les villes des Câtes-du-Nord ne sont pas moins pit- 
toresques que les campagnes. Outre Tréguier, si coquet- 
tement posé , les piecb dans la mer et la tête sous l'om- 
brage de sa colline , on peut citeT Paimpol , joyeux petit 
port tout parfumé d'une odeur marine, et qui laisse roir 
une flamme de navire au-dessus de chacune de ses chemi- 
nées; Lanniorij Lamballe^ Quintin^ aux rues dépa- 
vées , où chaque femme file sur le deuil en chantant ; 
Guingampy riante bourgade où se répètent les plus beaux 
sônes du pays; Belle-Isle^ jaune et terreux, accroupi 
comme un mendiant au bord du chemin ; Jugon, ce 
gracieux village de Suisse, jeté entre deux fentes de mon- 
tagne; enlinZ^man, avec son corset d'antiques murailles, 
si crevassé de maisonnettes riantes , si brodé de jardins 
fleuris, que l'on dirait une jeune fille essayant une vieille 
armure par dessus sa robe de bal. 

Deux villes seulement restent en dehors de cet aspect 
général : ce sont Saird-Brieuc et Châteaulaudrin. 

Saint-Brieuc est une vieille cité replâtrée qui a fait 
nouvelle peau. Dès l'entrée , onrespire la prcfectt?re; on 
se trouve nez à nez avec la civilisation , symbolisée par 
une prison et une caserne neuves. L'étrangeté , fe désor* 
dre , la hardiesse charmante des constructions gothiques 
oiït fait place h, une espèce de régularité contournée qui 
sent le traitement orthopédique. On voit qu'un architecte* 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 77 

Toyer a passé par la , coudoyant les vieilles rues tortueuses 
pour les redresser , crépissant et rebadigeonnant les an- 
ciens édifices. On a même bâti quelques ligues de hautes 
murailles qui sont percées de rectangles vitrés , et que 
Ton appelle des façades ; ce sont les beaux quartiers de 
la ville. Il y a , en outre , deux promenades bien taillées 
au ciseau , avec un^ statue de tuffeau a chaque bout , et 
qui s'appelle, je présume, cours Louis-Philippe ou cours 
X Orléans. Du reste , tous les habitants vous diront que 
depuis trente ans la ville s'est considérablement embellie. 
Pour peu que les progrès de notre civilisation ne s'arrê- 
tent pas, avant deux siècles, Saint-Brieuc sera régulier 
comme un Alexandrin et formera le plus pittoresque da- 
mier de moellons que Ton puisse concevoir. 

Quanta CMfeaM/ûHwfrm, c'est tout autre chose. 

Lorsque vous voyagerez par la diligence de Bretagne, 
à la seconde poste , après Saint-Brieuc , ouvrez la portière 
et regardez autour de vdus. 

Ce sera la nuit. Vous vous trouverez au milieu d'une 
sorte de longue place bordée de grandes maisons sombres ; 
toutes les fenêtres seront closes par de larges volets ; pas 
une lumière, pas un murmure de voix I En regardant tiux 
seuils , vous verrez que l'herbe les tapisse ; nul bruit de 
pas ne retentira dans les rues abandonnées. 

Mais au bout de la place , derrière vous , il y aura une 
grande église tout illuminée ; vous sentirez un air frais et 
humide vous frapper le visage , et au-dessus de votre tête 
vous entendrez un sourd cl^ipotementmelé au bruissement 
d'une chute d'eau. 

Cette ville morte , c*csl Châteaulaudrin ; ce murmure 
étrange est le bruit dç l'étang qui la dominent la menace 
sans cesse. Elle est la comme Naples sous son volcan^ 
avec la mort pour oreiller. 



78 LES DERNIERS BRETONS. 

Il Y a sohante ans (c'était le 13 août 1773, nombre 
doublement fatal ! ), la plus grande maison de cette place 
était magniûquement éclairée ; les rires et les sons des 
instruments sortaient par bouffées des fenêtres entr'ou- 
vertes ; il y avait bal. A la porte, une jeune fiîle,'en robe 
de mousseline et en mules de satin rose, ayait ses deux 
mains dans les mains d'un jeune homme dont le bras 
était passé à la bride d'un cheyal, et qui, revêtu de ses 
habits de voyage, se disposait à partir. Tous deux déplo- 
raient cette séparation de quelques heures , au moment 
d'une fête; mais Tordre de M. l'ingénieur en chef était 
précis ; il y avait une longue course à faire par les difO« 
ciles chemins de Saint-Cled ; aucun retard n'était possible. 

Quand il eut embrassé sa fiancée, le jeune homme 
monta à cheval et disparut au galop, conmies'il eût voulu 
étouffer sa colère dans le mouvement et la secousse. Il 
avait alors dix-sept ans, et ce soir même il devait danser 
un menuet avec la jeune fille en mules roses ! 

Lorsqu'il eut gravi le coteau qui domine la ville, Q 
arrêta son cheval et pencha l'oreille en arrière, espérant 
saisir quelques notes de la musique du bal ; mais il n'en- 
tenéit que le rugissement de l'étang, dont la chute d'eau 
s'était accrue par les débordements du Ruisseau-deS' 
Pleurs ( Le Leff. ) Il soupira et repartit. 

, L'orage commençait k mugir. Les éclaifs et la foudre 
sillonnaient les ténèbres. Bientôt la pluie tomba par tor- 
rents ; la terre trembla. Le voyageur était alors à trois 
lieues de Ghâteaulaudrln, et pourtant U crut entendre de 
ce côté comme un mugissement profond et indicible. 
Dan? ce moment, il comparaft sa situation à celle de ses 
amis qui étaient au bal, et il enviait leur bonheur. 

Or, ceux qui étaient au bal étaient tous morts, car 
rétang avait crevé; et la ville était submergée. 



LA BRETAGNE Eï LES BKETÔNS. îj) 

Le jeune homme, averti le lendemain, accourut de toute 
la vitesse de son cheval. En arrivant, il n'aperçut plus dé 
Châteaulaudrin que les cheminées ; il y avait trois pieds 
d'eau par-dessus les halles. Il essaya vainement de par* 
venir jusqu'à la place ; la vallée entière était un fleuve im- 
mense dont le courant emportait pêle-mêle les toitures 
brisées, les berceaux d'enfants et les cadavres de femmes 
encore parées. Ce ne fut que le second jour qu'il put 
pénétrer jusqu'à la demeure de la jeune fille. 11 la trouva 
noyée, tenant la main de son danseur. Une rose qu'il lui 
ayait donnée pour le bal était encore a sa ceinture. 

Ce jeune homme était mon père/ alors conducteur dos 
travaux publics, au service des états de Bretagne. 

C'est depuis ce jour que cette ville est restée muette et 
close comme une tortue dans $a coquille. Une lampe 
brûle toute la nuit dans l'église en l'honneur des morts. 
Ceux qui savent cette histoire sont forcés d^ penser chaque 
fois qu'ils passententre ces maisons silencieuses et noires, 
devant la grande rosace du chœur illuminé, et sous l'étang 
qui gronde ; cair tout conserve l'empreinte du grand dé- 
sastre : la ville a gardé le deuil. 

Nous avons.parlé de la physionomie particulière à cha- 
cune des villes des Côtes-du-Nord ; mais a travers ces 
nuances, toutes conservent encore un air commun de 
famiUe; toutes ont gardé les usages anciens, a bien peu 
de changements près. Là ont survécu les quatre repas 
classiques et les estomacs capables de les digérer ; les 
jeux de boule, l'été, sous les charmilles ; en hiver, la 
IMUrtie de piquet à deux sous. Ui, les soirées finissent 
encore à neuf heures, on se marie à pied, et l'on danse à 
la voix ! Bonne et facile vie qui court doucement dans 
l'ornière de la tradition comme le waggon sur les rails 
de fer, sans changements, sans secousses, mollement 

6 



«0 LES DERNIERS BRETOhfS. 

bercée entre les petits friomphes d'arrondissement, les 
offices du dimanche, les parties de verf, et les intimes 
jouissances du foyer l Tandis qu'ailleurs une seule pensée 
infiltrée au milieu des masses les jette dans une turbulente 
agitation, la tout est calm» et résigné. A qui veut étudier 
le serf, le seigneur et le prêtre du moyen-âge, les grèves 
duFinistère.;naais c'est au |>ay^ de Tréguier qvL'û faut 
venir cbercher les traces de l'époque qui sert de tran^ 
«ition entre Taristocratie année et la souy^aîneté éa 
peuple;' toutes ces nuances de grande et de petite no- 
blesse, de haute et de petite bourgeoisie, de maîtrise et 
de compagnonnage, fondues ailleurs dans Tunique par- 
tage de la richesse et de la pauvreté. La révolution a vaî- 
Bernent passé sur les Cotes-du-Nord, rognant les têtes 
pour les niveler; sa npblesse bénigne, chaussée d'un 
petit orgueil cantonal qui ne la rehaussait que de quel* 
ques pouces, n'était pas à hauteur de guillothie. C'est 
dans cette contrée que l'on pourrait retrouver encore la 
graine de ces gentilshommes ne parlant que breton, et qui 
se rendaient aux tenues d'états de Rennes, en habit de 
paysan, en sabots et l'épée au côlé. 

Du reste, maintenant comme autrefois, Tarlstocratie de 
naissance y est subordonnée à l'aristocratie de l'étole ; 
€ar là, comme dans tout le reste de notre pieuse Armo- 
rique, le respect accordé' au prêtre participe de l'adora- 
tiop. La tonsure est une couronne qui donne droit h de 
royaux hommages. Tout autre caractère s'efface devant la 
eonsécration qui a appelé un hùmmek charge dûmes. 
Le jeune paysan qui revient k la ferme de son père le 
front rasé et blême, portant à la main son missel lattii, j 
apparaît comme un être au-dessus de l'humanité. Les 
cris de la nature se taisent en sa présence pour faire place 
à une craintive vénération. Son père décourre, devant 



LA BRETAGNE BT LES BRETONS. 81 

lui, sa tête Manche, et l'appelle monsieur le prêtre. Il 
s'assied seul à la table préparée par sa mère et où 
brille un luxe inusité ; ses frères et ses sœurs le ser- 
vent debout sans partager son repas. Mais ces honneurs, 
il faut qu'il lès achète ! Ne croyez pas qu'il retrouve 
au foyer natal rien de ce qui pourrait lui rappeler son 
enfance, ni le bruit monotone du T§aei , ni les chants 
de la fileuse, ni les agacmes de ses jeunes sœurs. A 
son aspect, la vie de famille a cessé ; la maison est 
devenue un sanctuaire. Triste et froid en apparence, 
il faut qu'il reçoive avec calme les marques de respect 
dont on Fentoure, qu'il refoule dans son cœur les 
souvenirs, dans ses yeux les larmes; il faut qu'il songe 
que ses mains sont jointes maintenant par une prière 
éternelle et ne peuvent plus s'étendre vers les embras- 
sements ; que toutes les affections ont dû tomber de 
son âme le même jour que ses longs cheveux de jeune 
homme sont tombés de sa tâte tonsurée, et que les 
bras de sa mère die-même se sont fermés pour lui, 
comme pour un enfant mort. Lorsqu'il quittera la fa- 
mille qu'il est venu visiter, la môme g^e cérémonieuse 
présidera aux adieux ; et si, le cœur plein, il veut tendre 
les bras vers ces parents- qu'il abandonne, nulle main 
ne s'avancera pour saisir h sienne et il verra les fronts 
s'abaisser comme pour recevoir une bénédiction I 

Voila une des caus^ de l'immense autorité du prêtre 
dans nos campâmes. Cet isolement roysd, dans lequel 
il se tient, est unpr^tige qui agit sur tous. Sa puissance 
e^i d'autant plus incontestable, qu'elle est enveloppée 
d'une mystérieuse supériorité. 

Le caractère de la population trégorroise est d'ailleurs 
paisible, aimable, soumis ; une poétique douceur de cloî- 
tre i domine^ et c'est à peine si quelque ehose de la 



82 LES DERNlEaS BRETONS. 

fnisle empreinte des vieux Celtes y est reste. Non que le. 
ressort manque a ces hommes ; peut-ctre y a-t-ll au con- 
traire en eux une élasticité particulière qui les rend plus 
impressionnables que tenaces. Leurs âmes, faciles et dé- 
sarticulées, se plient à toutes les situations saii& trop de 
souffrance ; c'est un ressort de montre susceptible de 
s'étendre, mais ^ucl suffisent trois lignes d'espace. 
Véritable Allemand de la basse Bretagne, le Trégorrois 
est satisfait tant qu'il a place nette entre son coeur et son 
cerveau, et qu'il peut renvoyer librement la pensée dé 
l'an k l'autre. Cette sociabilité tient beaucoup à ce que 
les aspérités primitives de son caractère armoricain ont 
été longtemps laminées entre un clergé poli et une no-' 
blesse parlementaire. Quoi qu'il en soit, elle a porté son 
fruit et a préparé le pays a suivre le mouvement généra^' 
de la France. Aussi y sent-on partout une sorte de pré- 
disposition a la fusion du vieux siècle avec le nouveau. 
C'est une contrée que l'épidémie de la civilisation va* 
prendre au premier jour; les symptômes s'en annoncent 
par avance. Sans que l'on puisse dire précisément que 
les croyances y soient ébranlées,* quelques esprits s'y 
laissent déjà aller à une liberté de camaraderie envers 
les c^ioses saintes. Us n'en sont point arrivés a l'examen 
ni a la raillerie ; mais ils osent déjà faire les plaisants 
avec la religion. Dieu est bien toujours leur bon ami, 
mais ce n'est plus un seigneur redouté ; ils prennent 
avec lui les familiarités que se permettrait un vieux ser- 
viteur avec son maître. Je crois que beaucoup de ces 
tiède^ catholiques mangeraient le vendredi une x/meletto 
au lard, sans avoir trop peur d'être foudroyés. C'est sur- 
tout chez les maîtres d'école, les douaniers et les gardes- 
champêtres, que se remarque cette légère tendance 
philosophique. Quoique bien profondément perdus daàs 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 83 

les derniers tours de la bobine sociale, ces fonction- 
naires villageois ont senti Tinfluence de la loi athéi, 
k travers tous les rangs supérieurs. S'ils se confessent 
toujours et font leurs pâques, c'est autant par procédés 
pour, monsieur le curé que par vives croyances. Us n'en 
sont fKis encore arrivés à comprendre VAlmanach de 
France, à s'abonner au Journal des Connaissances 
utiles ; mais dans cent ans il se pourrait bien qu'ils lus* 
sent l'un ^t l'autre. En attendant, les Voltaire du canton 
se permettent quelques innooentes plaisanteries sur. les 
saints les moins famés du calendrier, et même parfois 
^elques contes a demi rabelaisiens qui frisent étrange- 
ment rirrévérence. Je n'oublierai jamais avoir entendu 
dans un cabaret dé village, près de Pontrieicw, une bis- 
toire decegenre, quim'étonna par sa plaisante hardiesse. 
Je sortais alors du léonais, oîi j'avais écouté la ballade du 
Drap mortuaire et plusieurs autres traditions également 
empreintes d'une nombre dévotion; je fus singulièrement 
surpris du contraste que présentait, avec ces dernières, le 
récit que j'entendais: Comme il peut donner une juste 
idée du degré d'émancipation religieuse auquel est arrivé 
le pays de Tréguier, je le reproduirai ici tel que je récri- 
vis sous la dictée du narrateur, qui n'était autre que le 
maître d'école du .village. 

HISTOIRE DE MOUSTACHE. 

11 y avait autrefois au bourg de Corlay un garçon qui 
8*appclait Moustache, et qui, tout jeune, était resté orphe^ 
lin. 11 avait été recueilli chez son oncle, et il avait grandi 
là, séparé des enfants de la maison, car on ne l'aimait 
guère. Il faisait pauvre chère, et quand les autres man« 
g^aient du far de blé.noir^ le plus souvent, lut, il les re- 

6* 



84 LES DERNIERS BRETONS. 

godait par la fenêtrei saos en avoir sa part. Malgré cela, 
c'était un garçon insoucieux, chantant toujours vlevant la 
Tie tovasxe une allouette devant son nid, aimant aéja les 
jeunes ûlies et !e vin de feu. Cependant i! lui tomba un soir 
dans Tesprit d'aller chercher fortune loin du pays. H ne 
dit rien k personne ; mais quand le jour fut venu, il prit 
un btssac plein de pain, un bâton, un chapelet, et il partit. 
Tant qu'il vit le botog, ses larmes coulaient comme de la 
fhiie ; mais quand il ne vit plus rien que la route devant 
loi, il commença k chanter. 

H mai^cha ainsi la moitié du jour, et quand il se sentit 
feitigué, il s'assit au pied d'une croix, et se mit k manger. 
Mais voila que tout k coup trois voyageurs parurent dé- 
mit lui , et le premier lui dit : 

— Bonjour, mon maître: nous sommes de pauvres 
gens de Die\i ; nous avons bien faim , donnez>nous quel- 
que chose au nom de Jésus-Christ. 

— Un chrétien ne peut rien refuser a ce nom-lk ^ dit 
Moustache ; prenez , voila tout ce que j'ai- 

Mais dès qu'il eut parlé ainsi, les trois mendiants de- 
vinrent étincelants de lumière ; leurs guenilles se chan- 
gèrent en beaux vêtements brodés d'or, et l'un d'eux dit 
k Moustache : 

— Merci, brave garçon. Je suis Jésus-Christ, et ceux- 
ci sont saint Pierre et saint Paul , mes bons servikurs. 
Fais trois désirs ; ils seront accomplis sur-le-champ. 

— Demande une place dans le paradis, dit saint 
Pierre tout bas. 

Mais Moustache ne l'écoutait pas. 

•— Fils de Dieu, dit-il k Jésus-Christ en Atant son 
blttnet, puisque c'est un effet de votre bonté de me don- 
air trois cbosesi je d^nande mie bdle femme qui soit k 



LÀ BlliiTAG14£ ET LES BRETONS. 85 

moi, un jeu de cartes qui gagne toiqours, et un sae ou 
Je puisse enfenner le diable. 

— Tu amas tes trois soubaits» dit Jésus-Christ; 
maintenant , ya en paix. 

Aussitôt I^s voyageurs disparurent. Moustache reprit 
son bissac, son pen-baSi et continua sa route. 

Bientôt il aperçut un beau manoir ayec un colombier 
çt un grand bois autour. U alla frapper k la porte pour 
demander si Ton n'avait pas besoin de ses services : une 
vieille femme vint lui ouvrir , et cria en le voyant : 

— Jésus I mon joli garçon , que venez-vdus faire ici? 
Voulez- vous aussi } par hasard, épouser la jeune prin* 
cesse? Hélas ! croyez*moi, il faut se garder de cueillir les 
aubépines dans les haies, car il y a toujours dessous des 
ronces qui déchirent. 

Mais Moustache ne comprenait pas ce que la vl^Ue 
voulait dire. Alors elle lui apprit que le manoir était 
hanté j et que le prince qui Thabitait avait promis en 
mariage , a celui qui chasserait les démons , sa fille , qui 
était belle comme les étoiles , et qui s'appelait Haie^ d^é- 
pine$ (Gars spern). Dès que Moustache eut entendu cette 
histoire, il dit qu'il voulait tenter Faventure. Alors la 
vieille le conduisit dans une grande chambre du château 
toute tapissée de rouge. Dans cette chambre il y avait un 
gnind lit, et sous ce lit étaient rangées les chaussures de 
tous ceux qui avaient péri pour délivrer le manoir. Il y 
avait Ik de riches bottines do gentilshommes , des sou- 
Kers ferrés de bourgeois, et des sabots de manants. 

— Demain , vos galoches seront à côté, jeune homme, 
dit la vieille. 

Moustache se prit à rire. Il ne s'effraya de rien et 
attendit la nuit. 

Quand Ja nuit fut venue, il se coucha dans le lit 



8S LES DERNIERS BRETONS, 

Mais vers minuit un grand bruit se fit entendre , et il 
tomba par la cheminée une longue file de diables qui se 
tenaient par la main. Us se mirent aussitôt a courir par 
la chambre. Vun d'eux porta une table au milieu , un 
autre plaça dessus des chandelles qu'il alluma rien qu'en 
les touchant du bout de sa queue ; puis il vinrent cous 
autour du lit de Moustache , et ils crièrent ensemble : 

— Allons , lève-toi , chrétien, et viens jouer ton âme 
contre chacun de nous. 

Moustache se leva sans rien dire. 11 chercha dans son 
bissac , y trouva les cartes que Jésus-Christ lui avait pro- 
mises et commença a jouer avec les démons. 11 gagna là 
première partie ; alors il prit par les cornes le diable qui 
avait perdu, et le fourra dans son sac. Un autre diable 
vint, et il eut le même sort; puis un troisième, puis 
tous , les uns après les autres. Quand Moustache les eût, 
bien ficelés dans son sac , il se recoucha et attendit le 
jour. Dès que le coq chanta et que les jeunes filles virent 
assez clair pour trouver les œillets de leur jmtin , la 
vieille vint frapper a la porte de la chambre rouge pour 
savoir si l'étranger vivait encore. 

— Je vis, dit Moustache ; allez chercher tous les forge- 
rons du pays et faites-les venir, car j'ai de l'ouvrage 
pour eux. 

Cela fut fait comme il l'avait demandé. 
Quand tous les tape-fers furent arrivés. Moustache 
posa son sac sur une enclume et leur dit : 

— Maintenant, mes garçons, frappez la-dessus comme 
des aveugles, et ne vous étonnez pas du bruit qui en 
sortira. 

Les forgerons se mirent donc a frapper ; mais les dia- 
bles moulus criaient et demandaient grâce. Moustache ar- 
rêta enûn les marteaux. Il entra en conversation avec les 



LA BRETAGNE ET LES BRETON^. 87 

prisonniers, et, après avoir fait avec eux un pacte pour 
qu'ils ne revinssent plus sur la terre tourmenter les chré- 
tiens, il ouvrit le sac et les laissa aller. Le manoir ayant 
été ainsi délivré, Moustache épousa la jeune princesse. 

Mais le bonheur dans ce monde est comme Therbe 
^: fleurs des prairies; c'est quand il est le plus vert 
et le plus odorant que la Providence le fauche. Au bout 
d'un an passé dans la jouissance de tout, Moustache 
mourut. 

Cependant une fois mort, il ne se déconcerta pas. 
11 se trouvait en face de deux chemins. L'un avait l'air 
difficile et plein d'épines ; l'autre était une route royale 
el il y passait autant de monde que s'il y eût eu quel- 
que foire aux environs. Moustache, qui aimait ses ai- 
ses et la société, prit la grande route. Il arriva tout 
droit à la porte de l'enfer. Il frappa : 

— Pan! pani 

— Qui est la? demanda Belzébut. 

— C'est moi, dit le trépassé, moi, Moustache ! ou- 
vrez. 

— Au large ! cria le diable nous ne voulons pas de 
toi; tu es trop malin p^ur nous, mon garçon. 

Moustache, qui avait tiré son bonnet bruu, en homme 
poli, le remit tranquillement, tourna le dos, et revint 
sur ses pas pour prendre le chemin plein d'épines. Il 
arriva a la porte du paradis. Il frappa encore : 

— Pan ! pan I 

Saint Pierre mit la tête au guichet. • 

— C'est toi, Moustache? dit-il ; que viens-tu cher- 
cher ici ? 

— Je viens chercher ma place, dit Moustache. 

— Il n'y a pas de place pour toi en paradis, répondU 
taini Pierre*; ta as refusé d*en demander une quand Je* 



88 LES DERNIERS BRETONS. 

$us-Chrîst te prof osa de faire trois vœux'; va chercher 
ailleurs. 

Et saint Pierre ferma son guichet. 

Voilà le pauvre Moustache bien sot cette fois, car on 
ne voulait de lui ni parmi les diables ni parmi les anges. 
Il se grattait la tête comme un séminariste à qui on fait 
une question difficile ; mais heureusement que c'était un 
garçon qui aurait vendu la vierge sans se damner. Il pensa 
qu'il fallait être plus fin que le portier du ciel. Ô prit 
donc son bonnet brun k deux mains, et il le jeta par- 
dessus la porte dans le paradis ; puis il frappa encore. 
Saint Pierre lui demanda ce qu'il voulait. 

— Ouvre-moi, dit Moustache, pour aller chercher mon 
bonnet que j'ai jeté Ik-bas dans on mouvement de co- 
lère. 

— Un homme sage ne se s^are jamais de son bonnet, 
répondit saint Pierre ; tu n'entreras pas. 

— Alors, dit Moustache , il restera dans le paradis 
pour me garder une place jusqu'au jour de la résurrec- 
tion ; et après le jugement tu seras obligé de me recevoir 
parmi les bienheureux. 

Saint Pierre fut frappé de ce qu'il disait, et^l ouvrit la 
porte. 

— Viens donc le chercher, et repars tout de suitOi 
dit-il. 

Mais une fois entré, Moustache se mit a courir dans 
le paradis coinme un cheval qu'on met au vert. 

— Saint-Pierre, s'écria-t-il, un homme sage ne se 
sépare jamais de son bonnet ; c'est toi qui l'as dit, je 
ne quitterai plus le mien. 

Et il s'assit comme un tailleur sur son bonnet brim. 
Quand ils le virent, les saints se mirent à rire, e^la 
sainte Vierge dit qu'on le laissât ou il était. 



LA DRETÂ6NB ET LES BRETONS. 89 

Et depuis ce temps, Moustache est dans le paradis, 
attendant le jugement dernier, assis sur son bonnet. 

On voit qu'il y a dans le dénoûment de Thistoiredo 
Moustache quelque chose de singulièrement hardi. Cette 
manière d'escamoter le paradis et de faire passer une 
âme à la porte du ciel, conmie un mouton de fraude 
aux barrières de l'octroi, est plus plaisante qu'orthodoxe, 
et le saint Pierre de l'histoire bretonne ne le cède 
guère en bonhomie a celui de Béranger. Sans doute 
tous les récits de nos paysans ne sont pas aussi irré- 
Térencieux pour les choses saintes; mais à part cette 
nuance philosophique un peu vive, l'histoire de Mous- 
tache résume admirablement le conte gai de la littéra- 
ture armoricaine. Aucun autre modèle n'en donnerait 
une idée plus exacte. La fable peut varier, les person- 
nages changer de nom; mais toujours vous trouverez 
le joyeux garçon, fringant et avisé, qui va par les Che* 
mins, cherchant aventure, et qui finit par épouser une 
princesse, après avoir joué quelque mauvais tour au 
diable. Car le diable est la victime obligée, c'est TOr* 
gon du fabliau bas-breton ; dans le genre plaisant comme 
dans le genre terrible, sa figure est celle qui domine. 
Le diable est chez nous, de toute éternité, le personnage 
elDrayant ou le personnage risible, comme le mari en 
France! C'est même une assez curieuse étude que celle 
de cette vieille haine qui prend tour a tour la forme de 
la malédiction ou de la raillerie, mais qui toi^ours 
exprime une même horreur pour le symbole du maU 
Lorsque les sociétés civilisées sont arrivées à ne semo* 
quer que de Finusité des formes, de TexCérieur, de 
tout ce qui se désigne sous le nom de ridicules^ il 
est c;\iieux de voir un peuple ei^pore assez naïf pour 
trouver le mal risible, par cela seul qu'il est le mal, cfc 



90 LES DEUNIKRS BUETONS. 

pour sentir que le ridicule véritable n'esl autt^ choM 
que le méchant, de même que le beau n'est autre chose 
que îe bon. Pour pouvoir ainsi rire du diable^ il faut 
être capable de sentir Dieu. 

§ 111. — Superslilions. — Fêles. —Pèlerinage». — Poésie 
du langage. 

Le cachet â*une nature transitoire et demi-franeîsee 
est si profondément emprehit dans ime partie du Tré- 
guier, que le langage même de ses habitants ea porte 
la trace. C'est un breton d*abord pur, puis qui va tou- 
jours s' altérant jusqu'à Saint-Brieuc, où il se fond en 
un patois qui rappelle singulièrement le français. de 
Montaigne. Le costume aussi y est moins varié, moins 
original, que dans le Léonais et la Comoiiaille. On a 
pu voir, dans ce que nous avons dit, . que la foi elle- 
même y était affaiblie , les superstitions seules, ces pre- 
mières et dernières fleurs que pousse une religion, ont 
survécu jusqu'à présent a tous les changements. Elles 
sont en grande partie les mêmes que dans le reste de 
la Bretagne, et nous les avons indiquées ailleurs. Ce- 
pendant il en est quelques-unes particulières aux Tré- 
gorrois : tel est l'usage religieux suivi par eux lorsqu'ils 
recherchent le corps d'un noyé. Dans ce cas, toute la 
famille s'assemble en deuil ; un pain noir est apporté ; on 
y fixe un cierge allumé, et on l'abandonne aux vagues. 
Le doigt de Dieu conduira le pain au lieu même où gît le. 
cadavre du mort , et sa famille, ainsi avertie, pourra l'en- 
sevelir dans une terre sainte. Une autre superstition se 
rattache à la fontaine de Sahit-Michel. Quiconque a eu à 
souffrir d'un vol n'a qu'à s'y rendre à jeun le lundi, et à 
jeter dans l'eau des morceaux de pain d'égale grandeur^ 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 91 

tB nommant successivement les personnes qu'il soup- 
omne ; lorsqu'un des morceaux va au fond, le nom qui a 
été prononcé, en le jetant, est celui du voleur que Ton re- 
cherche. Ces deux croyances sont évidemment un vestige 
du culte pour les éléments qui formaient la base dudrui- 
di^e. Du reste, les traces de celui-ci sont encore pro- 
fondément empreintes partout dans notre vieux duché ; 
il est aisé de voir que le catholicisme, afin de s'établir 
plus facilement parmi les Celtes, s'est enté sur Fancienne 
foi, comme si Ton eût craint, en Tisolant, qu'il ne prit 
point racine assez sûrement. 

V 

Les premiers apôtres de TArmorique, pour rendre la 
conversion plus générale, conservèrent, sans doute, une 
partie des rites populaires, en leur donnant seulement 

!un nouveau patronage et une autre intention. La foule 
qui ne s'attache qu'aux dehors et se laissé prendre par 
les sens, changea plus aisément de croyances qu'elle 
n'eût changé d'habitudes ; on lui baptisa ses idoles 
pour qu'elle pût continuer h les adorer. Ce fut ainsi que, 
ne pouvant pas déraciner les wenAir^, on les fit chré- 

. liens en les surmontant d'une croix ; ainsi que Ton subs- 
titua les feux de Saint-Jean à ceux qui s'allumaient en 
l'honneur du soleil. Mais le peuple alla plus loin : ses 
passions lui étaient restées ; et, bien que la nouvelle foi, 
toute de pureté et d'amour, ne leur offrît aucun patro- 

. nage, il voulut conserver un culte pour elles. La divini- 
sation de ses mauvais penchants est une hypocrisie nalu- 
relie à l'homme ; il a besoin d'avoir un complice dans le 
ciel. Le Celte , avant sa conversion , avait un autel élevé 

^ a la haine ; il ne put se résoudre à n'en avoir qu'un seul 

consacre a la charité. Son vice lui était resté, et il lui 

fallait le Dieu de son vice. U songea donc à conserver 

son culte^ en changeant seulement de patron. Son esprit 

h 7 



92 LES DERNIERS BRETONS. 

grossier ne voyait, sans doute^ dans le Christ et sa famille 
que des divinités supérieures en puissance a ses an- 
ciennes idoles ; il pensa qu'il pouvait transporter ses 
hommages des premiers autels au nouveau, s/'us rien 
changer, et qu'il n'y avait, après tout, qu'un culte à démé- 
nager. Ce fut ainsi que ce qui appartenait a un dieu bar- 
haxe fut attribué, par lui, à la mère de Jésus, et que l'on 
vit ^'élever des chapelles sous l'étrange invocation de 
Notre-Dame de la Haine! Et ne pensez pas que le 
temps ait éclairé les esprits et redressé de semblables 
erreurs ! une chapelle dédiée à Notre-Dame de la Haine 
existe toujours près de Tréguier, et le peuple n'a pas 
cessé de croire à la puissance des prières qui y sont 
faites. Parfois encore, vers le soir, on voit des ombres 
honteuses se glisser furtivement vers ce triste édifîce placé 
au haut d'un coteau sans verdure. Ce sontde jeunes pu- 
pilles lassés de la surveillance de leurs tuteurs ; des vieil- 
lards jaloux de la prospérité d'un voisin ; des femmes 
trop rudement froissées par le despotisme d'un mari, qui 
viennent la prier pour la mort de l'objet de leur haine. 
Trois Ave, dévotement répétés, amènent irrévocablement 
cette mort dans l'année. — Superstition bizarre et vrai- 
ment celtique ; vestige éloquent de cette énergie farouche 
des vieux adorateurs de Teutûtès, qui semblent n'avoir 
renoncer \ l'épée qui venge et tue, qu'a la condition de 
pouvoir poignarder encore par la prière I 

Toutes les fêtes sont célébrées avec une grande piété 
au pays de Tréguier, mais surtout celle de Noël. 
Aux approches de celte solennité, des troupes séparées 
de jeunes filles et d<? jeunes gens parcourent les cam- 
pagnes en chantant des noêls au pied des croix ée carre- 
four. C'est au déclin du jour, lorsque l'ombre descend 
sur les vallées, qu'on entend retentir tout-à-coup ces 
bymnes religieux tîhantés par des chœurs invisibles* 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 93 

Les voix des jeunes garçons s'élèvent les premières : 

« Qu*y a*t-il de noaveaa sar la terre, pour que tant de monde 
fiolt par les routes? Pourquoi le peuple va-t-il par bande» 
vers les églises, pendant la nuit ? Pourquoi , pendant le jour, 
cette foule qui prie Dieu < ? » 

Les voix des jeunes ûUes, plus douces, plus fraîches^ 
plus élevées, répondent aussitôt : 

« G*^t aujourd'hui qu*eât né le Messie ; c'est aujourd'hui qu*i\ 
faut adorer le Sauveur. » 

Les jeunes gens reprennent : 

« Pourquoi entend-on la nuit et le jour les offices dans les 
églises? Pourquoi les prêtres dl^ent-ils la messe à minuit? Pour* 
quoi en disent^ils trois? i> 

Les jeunes filles répondent encore : 

« Cest qu*il faut se réjouir, c'est qu'aujourd'hui s'accomplit 
le mystère de la ?(ativité. » 

Et les deux troupes répètent ensemble : 

« Celte nuit renouvelle la trame de la vie ; cette nuit refait 
le fils d'Adam ; cette nuit charge nos cœurs de joie et efface les 
péchés d'Eve ; cette nuit nous donne un Sauveur plein de dou- 
ceur et de charité ; chant(Tns, puisque c'est sa fête, chantons de 
cœur : Noël ! Noél l d 

Et tandis que ces chants s'éloignent, la nuit tombe et 
les étoiles se lèvent au ciel. Dans les silences plus longs 
qui coupent chaque réponse, on entend le bruit mono* 
tone des moulins de la coulée, les soupirs du vent dans 
les oseraies, et, par instants, les chants qui se perdent 
dans la brume, arrivent encore jusqu'à l'oreille, comme 
les voix des anges, annonçant que le Sauveur est ne : 
elles murmurent au loin : 

" (1) Voyei le recaeil intitulé : Noilelio neve haeanticot imprimé \ Saiot- 
Brienc, chex Prud'homme. Le noël que nous citoni ici est le premier : l*e$rê 
«0 hentoas a nepCj etc. 



94 LES DERNIERS BRETONS. 

« Voici te maître céleste qui vient noas donner des leçons* 
C'est un docteur qui arrive du pays des anges; venez, qu'il vous 
enseigne coofimeot nuit et jour il faut chercher le chemin du 
paradis! » 

Le pays de Trégaier a ua grand nombre de péleri* 
nages célèbres, parmi lesquels on peut surtout citer celui 
de Saint Matliurin à Montcontour, et celui de Notre* 
Dame de Bon-Secours a Guingamp. La puissance de 
saint Mathurin est sans égale aux yeux des Trégorrois. 
Interrogez-les, ils vous diront sérieusement crue si ce 
saint rayait voulu, il eût été le bon Dieu. Le jour de sa 
fêté, un concours immense de paysans se dirige vers 
Montcontour. Ils y conduisent 4eurs bœufs pour leur faire 
toucher la relique du saint, enchâssée dans un buste 
d'argent. Chaque fidèle, avant de se retirer, allume un 
cierge qu'il dépose dans le sanctuaire ; et c'est un bi- 
zarre coup d*œil que celui de cette foule d'hommes, de 
femmes, d*enfants, d'animaux, se pressant autour de 
Tautel, au milieu d'une forêt de bougies étincelantes, 
tandis que la voix rauque d'un marguiilier répète d'inter^ 
valles en intervalles : Allumez les cierges^ allumez les 
cierges iCeldL ressemble moins à une cérémonie religieuse 
qu'à une adjudication du paradis, faite par conunissairc- 
priseur, à éteinte de bougie. 

Quant au pardon de Notre-Dame de Bon-Secours y à 
Guingamp, il offre un aspect tout différent. La principale 
procession a lieu la nuit. On voit alors les longues files de 
pèlerins s'avancer au milieu de ténèbres, comme un lu- 
gubre cortège de fantômes. Chacun des pénitents tient à 
la main droite un chapelet, h. la gauche un cierge allume, 
et tous cesvisages pâles, à moitié voilés de leurs longs 
cheveux, ou de leurs coiffes blanches qui, pendant des 
deux côtés comme un suaire, passent lentement en psal« 
modiaat une prière latine. Bientôt une voix sïlève au- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 9I> 

dessus des autres : c'est le conducteur des pèlerins 
qui chante le cantique de madame Marie de Bon^ 
Secours *. 

<c J*ai été péleriD, dans tons les coins' du pays. Je sais allé 
à Tréguier et à Léon, à Vanneset à Garhaix ; il n*y a aucun 
Itéu dans la basse contrée, aucun lien consacré à la Vierge, qui 
Soit autant fréquenté par les pèlerins que celui de madame 
Marie de Bon-Secours, à Guingamp, — madame Marie, qui 
ttt la plus belle étoile du flrmament 1 

a ]£lle donne la lifbiére à ceux qui en sont privés ; elle donne 
ft entendre aux sourds, et la course libre à ceui qui sont bolleux; 
par elle guérissent les languissants et parlent les muets. A tout 
affligé elle accorde soulagement. 

« Â{>prochez, assistants de toutes les conditions ; \oici Tins- 

. tanide l'année où s*onvre le pardon. Au premier dimanche du 

inoift de juin, ou jamais, sont les indulgences pour les pécheurs. 

« Celui qui se confessera et qui communiera pendant cette 
solçnnité, gagnera cinq cents jours d'indulgence, du bonheur 
pour bien plus longtemps, et le plaisir de jouir de la vie après 
sa pénitence. 

tf Habitants de Guingamp, et vous tous qui demeurez autour. 
rien ne vous manque I — Heureuse est la terre où Ton jouit de 
Marie ! vous avez le plus beau trésor que puisse fournir noire 
monde, madame Marie de Bon-Seeours, ihére des pécheurs. 

« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, les trois 
personnes de la Trinité qui régnera éternellement, qu'ils pren- 
nent pitié de mon âme ; je vais finir. 

« Puissions-nous avoir la grâce de nous retrouver tous en* 
semble un jour dansia vallée de JosaphatI » 

A peine le cantique est-il achevé, que les rangs des 
pèlerins se rompent ; des cris de joie, des appels, des ri- 
res éclatants succèdent au recueillement de la procession 
nocturne. La foule des pénitents se rassemble sur la place^ 

(I) Canlie en enar d'anitron varia a touir^steour Deuiguair a 
0oenjfaffip. — E. Uouiroules eus a imprimeri Lédan. Mons no don- 
ooDi ici la traduction que d'une partie d(* cantique, qui n'k paa moioa dêllii- 
kuit couplclf. 



96 LES DERNIERS BRETONS. 

où tous doivent coucher pêle-mêle sur la terre nue. Alors 
la sainte cérémonie en l'honneur de la Vierge immaculée 
finit, le plus souvent, par une orgie; femmes et garçons 
se mêlent, se rencontrent, se prennent au bras, s'agacent, 
se poursuivent a travers les rues obscures ; et le lende- 
main, quand le jour se lève, bien des jeunes filles éga- 
rées rejoigent leurs mères, le front rouge et les yeux 
honteui, avec un péché de plus & avouer au recteur de 
la paroisse. ^ 

Du reste,, quels que soient les inconvénients qui peu- 
vent accompagner ces pèlerinages, le paysan trégorrms 
aime et recherche leur pompe grossière. 11 suit en eela 
son goût pour tout ce qui est spectacle ; car, de même 
que le Keméwote, il est avide de chants, de danses, de 
représentations dramatiques et mouvementées ; mais ce 
goût a chez lui quelque chose de plus artiste que chez 
Thabitant des montagnes. Ses inclinations poétiques, sans 
être plus vives, sont plus développées, plus savantes, i^us 
«ipables de combinaisoifs ; aussi à ses solennités reli- 
gieuses a-t^il.ajouté des divertissements Kttéraires. Il a 
son théâtre et son répertoire de drames nationaux. Tous 
les ans, à la fête de Lannion, des ouvriers de cette ville 
jouent une tragédie bretonne. Je me rappelle fort bien y 
avoir vu une pièce dont la représentation dura trois jours. 
Après avoir entendu deux actes on sortait pour souper et 
pour dormir , et le lendemain on revenait écouter la 
suite. Nous parlerons ailleurs de ces curieux ouvrages qui, 
dans leur contexture grossière, mais brodée d'or et de 
perles, participent à la fois de la mélancolie monotone 
d'Ossian, de la richesse verbeuse d'Homère- et -de Ténergie 
de Shakespeare. 

L'imagination poétique des Bretons de Tévêcbé de Tré- 
gder ne se révèle pas seulement par leurs fêtes, ils en 
ont marqué tout ce qui les entoure ; les noms de lieu, les 



' LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 97 

habitudes du langage reflètent cette teinte colorée ; il y a 
sous chaque nom un souyenir, sous chaque expression 
une figure qui se dessine. Leur langue n'a point été, comjne 
la nôtre, usée et polie dans l'engrenage social ; c'est une 
monnaie où Tâme frappe son coin avant* de la jeter en 
circulation. Demandez k la petite qui garde ses moutons 
noirs sur la bruyère le nom de ce bois; — Le bois des 
Ossements^ y \ows répondra-t-elle ; — celui de ce ruis- 
seau? — La rivière du Meurtre*; — de cet éeucil? 
— La pierre du Corbeau. Interrogez-la ensuite sur 
le nom de son père; elle tous dira qu'il s'appelle 
ï Somme aux grands yeux^, et elle ajoutera peut- 
être, si tous lui aTcz parlé le breton de sa paroisse et 
que TOUS ayez Tair d'ôtre un pays, que sa mère était 
noble, qu'elle s'appelait Rose des bois*, et qu'elle est 
née'kU petite peuplade*; qu^le a eu huit enfants, et 
qu^elle en a donné cinq à Dieu; que son plus jeune frère 
pique les bœufs depuis le mois de paille blanche, tandis 
qneV athé éit allé sur la mer du bon Dieu dans un 
vaisseau duroi. Après avoir reçu tous ces détails, partez 
en donnant une aumônea la petite ; elle portera la main a 
la bouche, comme pour tous enToyer le baiser chrétien, 
et elle tous jettera le remercîment Tulgaire et touchant : 
Bénédiction de Dieu à vous. 

Maintenant comparez, si tous le Toulez, Totre françds 
limé et géométrique a cette nalTcté remuante. Il n'y a que 
les langues des peuples primitifs pour être Tives et figu- 
rées. C'est que les peuples primitifs sont des enfants qui 
parlent pour dire leurs sensations, et que nous, nous 
sommes de grandes personnes qui savons l'algèbre et la 
grammaire. ' 



98 LES DERNIERS BRETONS. 

§ IV. — Le Kloarck trégorrois. — Sa Tie. — Gomment 
il devient poëie. 

Qui ne connaît maintenant le Paris du moyen âge et son 
vieux quartier des écoles, si souvent, si dramatiquement 
décrit par nos chroniqueurs modernes? Qui n'a revu, 
dans leurs tableaux, ces rues fétides de l'Universilé, jon- 
chées de paille et parcourues par les étudiants armés de 
rapières et d'estocs volants, parles professeurs montés 
sur leurs mules, par les bohèmes et les mauvais-garçons, 
cachés sous leurs capes de serge brune? Depuis ce vif re- 
tour vers les souvenirs de l'antique monarchie, qui )ie 
s*est iiguré, au moins une fois, vivre a cet âge d'élan, pau- 
vre.clerc accoudé sur son étroite fenêtre, derrière lechâs- 
»s de toile écrue qui lui servait de vitrage, sérieusement 
occupé d'étudier Aristote ou la pragmatique sanction? — 
Et qui n'a alors comparé avec dédain la mesquine agitation 
d*ime existence d^étudiant de nos jours à cette vie aven* 
tureuse des clercs d'autrefois? Eh bien, ce tfpe d'écolier 
du moyen âge, le temps ne Ta point entièrement détruit 
partout. 11 cxiste.encore dans nos évéchés de la basse Bre- 
tagne, à Vannes, à Quimper, a Tréguier, a Saiat-Brieuc, 
partout oïl les collèges et les séminaires attirent les jeunes 
paysans destinés à recevoir les ordres, et qui, dans la langue 
du pays, son t désignés sous le nom général de klo'àreck • . 

Le klo'àreck ne commence ordinairement ses études 
qu'à seize ou dix-huit ans. C'est le plus souvent dans 
toute la force d'une robuste jeunesse qu'il vient s'asseoir 
sur les bancs de l'école, à côté d'enfants d&huit ans, se 
soumettant à tous les dégoûts, à toutes les railleries qu'en- 
trainent ces instructions tardives. Son costume ne reçoit 

(I) Le kloareeh trégorrois ne reproduic le type que do la partie stndieas» 
de» aociens écoliers de Paris ; c'est aa pays de Vaone« qae Ton trouTO le Té-> 
riUble bazochien, turbulent, buTear, et toujours la maio «a bAtoa. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 99 

aucnn changement; mais sa longue chevelure est livrée 
au ciseau, et sa tête est a demi rasée, comme pour indi- 
quer le noviciat a la tonsure cléricale. Elle conserve seu- 
lement quelques boucles de cheveni qui flottent par 
derrière s.ui* les épaules, dernier symbole des rêves mon- 
.daiiis qui, chez lui, peuvent surnager au milieu des 
austères pensées de Favenir I Sa famille, que Tettpoir de 
faire un prêtre pousse h tous les sacrifices, ne peut ce- 
pendant subvenir toujours à ses dépenses. Les objets les 
plus nécessaires, le papier, les plumes, les livres, lui 
manquent parfois. Dans ce cas, le kloàreck devient ingé- 
nieux pour suppléer aux ressources qui lui sont refusées. 
Jl obtient les vieux cahiers de ses camarades, et écrit dans 
les interlignes ; il ramasse, hors des classes, les plumes 
que le portier à balayées ; il copie à la main les ouvrages 
classiques, et son manuscrit lui tient lieu de livre. Sa vie 
matérielle n'est ni moins économique ni moins laborieuse. 
Réuni a cinq ou six de ses camarades, il loue une man- 
sarde qui lui sert à la fois de salle d'étude, de cuisine et 
de chambre à coucher .Quelque fois aussi XQklo'âreck trouve 
un cabarctier ou un loueur de chevaux qui veut bien lui 
fournir une paillasse et une couverture dans le coin d*un 
grenier. Il s'engage alors à payer cette faveur par des 
fravaux domestiques : il va prendre Teau k la fontaine, 
couper Therbe au pré, soigner les chevaux a l'écurie. 
Quelques étudiants favorisés se placent chez un notaire 
dont ils font les copies, moyennant une légère gratification 
mensuelle ; d'autres donnent des leçons de lecture et 
d'écriture a raison de dix sous par mois ; mais le nombre 
de ces élus est nécessairement fort borné. Quelle que soit 
d'ailleurs l'industrie qu'exerce le kloàreck, elle suffit, tout 
au plus, a son entretien ; les frais d'instruction et de nour- 
riture restent toujours k la charge de sa famille. Chaque 
I. 7* 



iÔO LES DBRNIBRS BRETONS. 

jour de marché, le père ou la mère se rend k la yiBe et . 
apporte a l'écolier un paia noir, do beurre, du lard| 
quelques galettes et des pommes de terre. Ces provisions 
durent jusqu'au marché suivant^ où elles sont renou- 
velées. 

Nous devons dire qu'il est des étudiants plus heureux, 
et qui, appartenant à de riches parents, mènent une vie 
plus douce ; mais ceux-là ne sont point les clercs bretons 
que nous cherchons à faire connaître; ceux- la sont des 
écoliers semblables aux écoliers de tout pays, poussait 
pleine sève dans la vie, au milieu d'une atmosphère d'ai- 
sance et de joie. Ce que nous voulons peindre ici, c'esftie 
kloàreck de la foule, sacré prâtre d'avance par rhumi- 
liation, la misère, les rudes études, et comm^çànta 
marcher à travers le monde, comme le Christ vers le 
Calvaire, avec sa cour<Hme d'épines au iront et sa crnx 
sur les deux épaules. 

En hiver, je l'ai déjà dit, le dortoir que le kloikrtek 
habite avec ses comj^agnons lui sert de cabinet d'étude; 
mais dès que les premiers bourgeons sont venus aux 
haies, et que le pinson chante dans les aubépines, il 
abandonne sa mansarde pour les champs. Il vient s'assemr 
entre deux sillons, dont l'un lui sert de table, pour étudier 
ses leçons et écrire ses devoirs. Heureux, il a retrouvé 
Tair de sa campagne natale et un souvenir de ses douces 
fainéantises d'enfant, alors que, vêtu de haillons et les 
pieds nus, il gardait dans les landes les vaches de son 
père, en tressant de beaux chapeaux pointus avec lès joncs 
des marais^l Qui peut dire l'enchantement que d<Ht 
éprouver le pauvre écolier de dix-huit ans, quand eefte 
nature si parfumée, si pleine de réminiscences confuses 
et de bruits endormeurs, bourdonne autour de lui ; lors- 
que entre ses yeux et le tri»te livre de classe, passe ua 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 101 

oiseau dont il sait le nom» mjL papiUon qu'il a ixutrefois 
poursuivi; une abeille qui regagne peut-être les ruches de 
son père! Quel moyen deeontinuer, a travers tant de 
ravissants allèchements,le coure monotome d*ùne conju» 
gaison latine ? Comment entendre la cloche au milieu de 
ces mille harmonies? Aussi, bien souvent le khàreck 
succombe; il ramasse dans sa large poche ses cahiers, ses 
livres, et avec eux tout souci de l'avenir ; il bondit a tra- 
vers les champs-, les taillis, les prairies, cherchant les nids 
dans les feuilles, cueillant les noisettes ou les mûres au 
milieu des haies vives, et chantant a plein cœur quelque 
guerz appris aux veillées. Parfois la voix lointaine d'une 
jeune ûUe qui garde ses moutons lui répond, et le klo'dreck 
ravi écoute cette voix bergère et prolongée se perdre 
avec lèvent dans les coulées. Malheureusement le jour 
finit, il faut revenir à la ville, et le lendemain une puni- 
tion lui fera expier son échappée pastorale. Il faudra se 
coucher plus tard, se lever plus tôt pour achever le sut- 
croît de travail qui lui sera imposé. Aussi, peu confiant 
dans sa raison, renoncera-t-il, s'il est sage, à travailler 
désormais sous le ciel. Malgré les joyeux appels d'un 
soleil brillant, il restera dans sa diambire délabrée, et*'y 
livrera tout entier à ses devoirs. De temps en temps sea* 
lement, lorsque sa tête et ses doigts seront lassés, il sa 
détournera vers la cage grossière suspendue k la croisée, 
et causera quelques instants avec son bouvreuil ; car le 
kloareck, trop pauvre pour nourrir un chien, a du se 
contenter d'un oiseau qu'il va dénicher lui-même, qu'il 
nourrit ue son pain, et que l'hiver il réchauffe dans sa 
poitrine, seul foyer dont il puisse disposer. Le bouvreuil 
le connaît, l'aime et le comprend. Comme lui, c'est un 
enfant des campagnes qui chante quand viennent la brise 
d'été et l'odeur des foins coupés. 



102 LES DERNIERS fiRETONS. 

Ainsi s'écoulent les sept années les plus chaudes et les 
plus fleuries de l'étudiant. Cependant un changement 
complet s'est insensiblement opéré en lui. Arraché aux 
occupations rustiques pour être jeté subitement dans le 
repos du corps et ie travail de l'esprit, il sent tomber, en 
même temps, le cal formé sur ses' mains et celui formé 
sur son âme. Ses membres se sont engourdis dans Tinac*- 
tion ; son front basané s'est déteint a l'air des classes ; 
bientjt tout son corps s'amollit; le dur enfant de la 
campagne est devenu semblable a l'homme des villes, 
élevé sous verrines et que tuerait une gelée blanche. Mais 
en même temps aussi , par compensation , son intelli* 
gence s'est développée; elle a acquis des forces; elle 
s'^est assouplie dans l'exercice de la pensée ; son imagi- 
nation enrichie a pris feu et a commencé à jeter des 
lueurs sur son cœur , dont il comprend mieux les mou* 
vements dont il analyse les désirs. La vie matérielle a 
cessé d'être tout a ses yeux ; son corps s'est amoindri , 
allégé, et son âme parait a travers. Alors toutes les ma* 
ladies de l'homme civilisé l'attaquent h, la fois ; alors ar- 
rivent les douleurs vagues , le vide , ces tristesses sans 
nom et sans remède qui viennent on ne sait doù, et font 
souhaiter la mort, on ne sait pourquoi. Les émotions, 
les désirs , les rêves trop pressés dans son cœur , y for- 
ment abcès tout à coup et font courir la fièvre dans 
toutes ses fibres. Et quelle piossibilité qu'^u plus fort de 
ces dispositions mélancoliques, alors que le sang fermeté 
dans les veines du kloareck^ quelle possibilité qu'il 
échappe au premier amour ? Le moyen , dites-moi , que 
rétudiant , en revenant seul chaque soir de sa prome- 
nade, passe devant une jeune mère qui fait sauter son 
enfant sur ses genoux, sans penser qu'il serait doux d'en-^ 
tendre la voix de cet enfant l'appeler son père? Pans ces 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 103 

{weniières années de jeunesse , nous comprenons encore 
si bien les joies de la famille ! Tout meurtris que nous 
sommes contre TindifTérence ou la dureté ^e maîtres 
Iiargneux , nous sentons si bien conmie il serait doux do 
vivre , une de nos mains dans celles d^une femme et 
Tautre sur un berceau d'enfant I 

Eh bien, qu'au moment de ce brûlant désir un obstacle 
invincible vienne s'élever devant notre avenir; qu'à 
l!âgè oit toutes les femmes sont belles à nos yeux , nous 
venions à penser que nulle femme ne s'appuiera jamais 
sur notre poitrine!... qui ne comprend tout ce que la 
certitude de cet isolement éternel remuera en nous d*a- 
mertume?... Oh! alors, pour peu qu'il y ait quelque 
fougue dans notre imagination, quelque fluidité dans nos' 
pensées , la plainte s'élancera de notre cœur pleine d'c- 
loqu^ce et de vérité , et nous deviendrons poètes , 
comme les mères deviennent chanteuses, pour bercer des 
douleurs dsîns leurç chants I 

Or , ce que nous venons de dire , c'est l'histoire du 
kloarech. 11 ne faut point chercher ailleurs ses disposi« 
tiens élégiaques et son aptitude pour la poésie. Ce qui 
précède explique aussi comment le pays de Tréguier , qui 
recevait dans ses collèges la jeunesse la plus impres- 
sionnable et la moins grossière des campagnes de l'Âr* 
morique , a pu devenir la source de presque toute la lit- 
térature moderne de la Bretagne^ et former l'école tré- 
gorroise, si distincte des autres et si remarquable h tous 
égards. 

Cette école reflète la vie du kloareck tout entière ; c'est 
la confession de ses faiblesses humaines , de ses chagrins 
de cœur, des oublis de femme qui l'ont torturé ; c'est un 
éternel mémoire auquel chaque abbé ajoute sa page avant 
de rompre avec le monde* 



i04 LES DERNIERS BRETONS. 

Ailleurs , en parlant du prêtre breton, nous avons dit 
ce que devenaient toutes ces éruptions poétiques ; nous 
avons peint ces recteurs allant de nuit et pendant la tem- 
pête porter les sacrements aux mourants , à travers les 
marais débordés. Pour qui aura bien compris ce que nous 
venons de dire des premières années du clerc breton , ce 
rude dévouement paraîtra sans doute plus explicable. Et 
que feraient-ils, en effet, ces jeunes gens a cœurs 
froissés , une fois cousus dans la soutane noire , sHls ne 
se livraient avec ferveur et enthousiasme a leur nouvelle 
mission ? 11 faut bien que leur énergie, repoussée des af- 
fections terrestres, déborde quelque part; il leur faut 
bien un culte et un amour 1 Et maintenant que les cultes 
et les amours du monde leur sont interdits, ils presseront 
la religion dans leurs bras comme ils eussent pressé une 
femme , avec délire ! Le secret de Texaltation fanatique 
de beaucoup de nos prêtres est| sans doute ^ Uu 



CHAPITRE IV. 



UB FATS m vAmnB. 



8 1. — Aspect du pays. — Carnac. — Tour d*EWen. — 
Ruines féodales. 



Quittons la Bretagne maintenant ; nous allons entrer 
en Celtie. La féodalité qui nous apparaissait sans cesse 
dans les pays de Léon , de Cornouailie et de Tréguier , 
comme le caractère propre de la contrée , nous n'allons 
plus lavoir qu'au second plan; ce sera la trace d'un pas* 
sage. Elle va se montrer à nous à côté des signes de la 
conquête latine^ pareille à un brochage semé sur une 
trame gauloise. Ici les crqmlec'hs^ les licavens, le&peuî' 
vans y les grottes aux fées y sont jsemés de toutes parts *.n 
il y a même, dans la physionomie que ces monuments 



(i) On appelle cromlec'hi des cercles droiâiqttes formés de pieries plttt- 
tées ▼erticeleiD«Dt en terre; les lichavens sont formés de deux pierres rerti* 
cales, recoDTertes d'une iroisiènie en forme de linteau de porte ; les petUvam 
•ont, comme les menhin, des pierners rerticales fichées en terre ; les groUei 
«Ud? féeg sont des carrés longs, formés par des pierres verticales et contigqè'fl 
nr lesquelles sont placées horisontalement et (ransversolement des tables d« 
pierre en fome de toit plat ; ordinairement -«ne pierre fera» Mr*»e de lenra •!« 
«rêirités. 



106 LES DERNIERS BUKTONS. ' 

donnent & la contrée, quelque chose de funèbre, d'aride, 
de décharné. Dépouillé des forêts qui donnaient du mys- 
tère à ses enceintes sacrées, parsemé de pierres druidiques 
qui blanchissent sur les landes comme des ossements, 
le pays de Vannes a l'air d'un immense squelette qui, 
après avoir perdu sa peau et ses chairs , étale encore au 
jour sa carcasse faussée et ses membres désarticulés. Vous 
' qui aimez les traditions des premiers âges et les débris de 
l'antiquité, allez voir les p^/t;an^ de Bieuzy, deSarzcau, 
de Quiberon et de Gourin ; allez mesurer le menhir gi- 
gantesque de Loc-Maria-Ker qui s'élève a plus de soixante 
pieds, et sous lequel des troupeaux se mettent à l'ombre ; 
allez vous assoir sur les barraws et les galgals * de Tre- 
horentec; allez visiter la pierre de Plougoumelin sur 
laquelle on prêtait serment ; allez voir les grottes aux 
fées et les dolmens • de Quiberon , de Saint-Nols , de 
Sulniac, d'Elven, de Caro, de Pluherlin, de Rufûac, de 
Saint-Jean-Brevelay, de Plaudren ; mais hâtez-vous sur- 
tout, de peur que les ingénieurs ne vous devancent, et 
que vous ne trouviez (comme moi à Pleucadeuc) leurs 
ouvriers mettant la mine sous les monuments druidi- 



Nous voici k Ârzon. Voyez-vous cette montagne qui 
s^elève la bas à l'horizon et qui sert de point de mire aux 
caboteurs de l'Océan? c'est un baroWi c'est la tombe de 
quelque grand conmierçant de la Venetie. C'est sur celte- 
plage qu'il venait, pendant sa vie, attendre le retour des 
flottes qu'il avait envoyées à Parthénope ou a Phocée ; 
il a voulu dormir au bruit de la mer, cette vieille amie 

(I) Les harrawt sont des moniienles de pierres mêlées de terres ; les gal^ah 
sont des nonceaas de cailloux sans mélange de terre ; les iarr(nwi et les 
galgals sont des tombeaux celtes. 

(S) Dolmen^ table de pierre» Les âoimene sooc des pierres longses si 
larges qai soot placées horisootalemeot stt des pierres verticales. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 107 
qui Ta enrichi ; il écoute, dans sa tombe, ie bruit mono-- 
tone de ia houle comme une voix d'associé qui lui rend 
des comptes. J« soir, si vous voyez une forme humaine 
s'agiter au sommet de ce tumulus» c*est son ombre qui 
vient y guetter une voile à Thorizon, car il attend ses na- 
vires qui sont allés chercher l'étain de Thulé, la pourpre 
de Tyr, «tles fers de l'île d'Ilva. Montez vous-même au 
sommet de ce cap dressé pour couvrir les .cendres d'un 
seul homme, et regardez ; la vue s'étend au loin sans 
obstacle. Ici, devant vous , TOcéan qui se perd dans le 
bleu du ciel ! là, au nord, l'archipel de la petite mer 
(Sfor-bihan) avec ses îles aussi nombreuses que les jours 
deTannée. Celle-là où vous voyez un pâtre aux larges 
braies et aux cheveux flottants, assis sur un galgal, 
c'est l'île de Galafris ou des Chèvres ; cette autre, cou* 
verte de barow, s'appelle Vile longue ; la bas apparaît 
Vile aux Moines avec son dolmen, appelé Vauiel du 
sacrifice, et ses menhirs qui se penchent comme les 
mâts d'un vaisseau près de sombrer. Plus Idin c'est l'île 
d'Artz, toute dépouillée de ses forêts de pins, et qui, 
désolée, dresse sous le ciel ses cromlec'hs, ses dolmens 
et SGS peulvans isichés de mousse marine. Puis, sur la 
mer, voyez ces barques à voiles rouges qui se perdent 
entre les mille récits de la baie, qui s'assoupissent à la 
houle sous le vent de ces îles vertes! Ce sont, sans doute, 
des l)arques venètes qui pèchent pour les banquets de 
la grande Rome, car les LucuUus d'Italie préfèrent main- 
tenant les huîtres d'Armorique h celles du lac Lurin ^ 
Regardez a vos pieds cet homme qui monte la colline ; & 
son vêtement de lin ne le reconnaissez-vous pas? c'est un 



(t)5unl etàrmorioi qui laudent oitrea Panli, (Ausone, eobt. xi 
f . 65.) 



108 LES DERNIERS BRETONS. 

Bellec'h ou druide • ; cette femme la-bas h la longue 
coiffe et tout habillée de laine blanche, c'est une Lëanez 
ou prêtresse *. Je vous l'ai déjk dit, vous n'êtes plus en 
Bretagne, vous êtes au pays des vieui Celtes visités par 
César. 

Et ce n'est point seulement sur les bords de la mer que 
vous trouverez cet aspect antique; quittez le rivage et 
lancez-vous à travers les bruyères : partout et toujours 
e'est la vieille Gaule, moins ses forêts, que les haches de 
la conquête et de la civilisation ont fait disparaître. Ici 
vous rencontrez la lande immense de Lanvaux, hérissée de 
ses cent vingt pierres druidiques ; là c'est Trehorentec 
avec ses barows innombrables, et que vous entendrez ap- 
peler dans le pays le jardins des tombes ; c'est Carnac 
enfin, Carnac, où les antiquaires ont cru voir, tour k tour, 
un campement de César,un cimetière de venètes, un monu-r 
ment triomphal, les colonnes d'Hercule, un serpent zodia- 
cal, un lieu d'assemblée, et enfin un temple de druides ; 
Carnac, cette ville des poulpiquets* , comme on rappelle 
dan& la contrée, cet ouvrage égyptien pour la patience et 
l'énormité, et qui semble réclamer la fraternité des py- 
ramides et des allées de sphinx qui conduisent au temple 
du même nom dans la Thébaïde. Mais si vous voulez voir 
ce lieu étrange dans toute sa fantastique beauté, arrivez-y 



(1) On appelait les draideB Bellec'h da mot galliqae Belkf lin, parc* 
qa'ils étaient rétas de toile. On a consenré en Bretagne le nom de Belletfài 
aux prêtrea catholiques. 

Nus paysans sont rôtos de toile, comme les anciens druides. 

(3) On appelait les druidesses Lëone%, du mot galliqae Gloan ; par contra^ 
àiction Lêfan, qui signifie hlane, parce qu'elles étaient vêtues <ïe laine bien* 
cbe. On appelle maintenant en Dretagne les religieuses L'éane%i et beaocouf 
de celles-ci portent anssi le vêtement do laino blancbe. 



(S) Noms des gnomes bretons. 



LA BRETA<ÎNE ET LES BRETONS. 109 

cojnme moi, vers miauit, par une nuit d'hiver claire et 
froide ; arrivez-y après avoir erré cinq heures dans les 
l^ruyères, sans pouvoir retrouver votre route, après vous 
être arrêté vingt fois, avec un indicible saisissement, pour 
entendre les hurlements d'une louve affamée ou le cri d'un 
oiseau de cimetière ; montez sur la colline au moment où 
une horloge éloignée vous fera entendre ses douze coups 
fclés; et, arrivé au haut, vous vous arrêterez en jetant un 
cri de surprise et d'épouvante^ carie plateau de Camac 
sera devant vous I 

Sur onze lignes parallèles s'élèvent onze rangées de pe«i- 
mn$ d'inégales grandeurs. Aussi loin que Tceil peut s'é- 
tendre, on voit les onze lignes se prolonger dans la nuit; 
et cette armée de fantômes immobiles semble rangée là 
pour passer la revue de la mort, que Ton s'attend k voir 
paraître entre les files, armée de sa faux et montée sur sou 
squelette de cheval. Par instant, la clarté stellaire que 
voile ou que découvre un nuage, baigne ces masses blan- 
ches d'ombre ou de lumière, et l'œil trompé croirait les 
voir exécuter des mouvements mystérieux. Un silence so- 
lennel règne au loin ; à peine si le -vfjit vous apporte un 
écho du clapotement de la mer sur les grèves. Il semble 
seulement que l'on entende dans la nuit cette voix sourde 
et indistincte de la terre et du ciel, ce retentissement 
confus de l'eau qui sourd, de l'air qui passe, de l'insecte 
qui rampe; vague rumeur du travail de la nature, à la- 
quelle on ne peut donner de nom, et que l'on prendrait 
pour rentrctien insaisissable des génies de la terre, du ciel 
et des eaux. 

C'est seulement k l'apparition du jour que tout prestige 
disparaît et que Carnacse montre dans sa réalite colossale. 
Alors le saisissement fait place k l'admiration. Les onzes 
lignes de pierres druidiques se prolongent jusqu'à l'bori- 



110 LES DERNIERS BRETONS. 

zon à plus de deux lieues. Il en est qui s'élèvent a vingt 
piedS; et dont le poids suffirait pour charger un navire; 
toutes sont formées d'un, seul bloc, brutes, et telles qu'on 
les tira de la carrière. Pour augmenter encore le prodige 
d'un pareil travail, ces penhans ont été plantés la pointe 
en bas, de manière a paraître portés sur des pivots; on 
dirait des pyramides que des géants se sont plu à rcnv^'» 
ser à la suite d'une orgie. 

J'étais depuis deux heures dans la contemplation de cet 
incompréhensible ouvrage ; je parcourais les rues immen- 
ses de cette ville sans modèle et sans nom, lorqu'un jeune 
paysan passa, conduisant une génisse noire, maigre et 
malade. Je lui souhaitai la bienvenue. . 

«— Que Dieu vous bénisse, monsieur! me répondit-il 
en tirant son chapeau ; car il avait vu que j'étais un com* 
pa^iote. 

— Sais-tu qui a mis Ih ces pierres? lui demandai-je, 
«1 lui montrant les lignes de menhirs. 

Le paysan se signa. 

— Ça, monsieur, dit-il, ce sont les soldats qui pour- 
suivaient saint Corneille, le bon patron de notre pa- 
roisse ; comme il allait être pris par eux et qu'il était 
arrêté par la mer, il les changea en pierres ainsi que 
vous les voyez là. 

Je remerciai le pâtre et je passai ; je venais de re- 
trouver la trace chrétienne au milieu de mes rêves 4'an- 
tiquaire; j'avais marché sur le moyen-Âge en tournant 
autour d'une pierre druidique. 

Car le moyen-âge aussi a laissé ses traces au pays de 
Vannes ; seulement il s'y est soudé après coup et sur un 
tond qui ne lui appartient pas. Ce fond, qui existait éga- 
lement dans le reste de la basse Bretagne, y a presque 
totalement disparu^ tandis que le Morbihan le montre 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 111 

picore de toutes parts. Cependant les ruines gothiques 
Y sont nombreuses. Elles ont même un caractère plus 
militaire et plus historique que dans le reste de FÀrmo- 
rique. De tout temps, aux jours des Romains comme aux 
jours de la vassalité, cette terre du Morbihan a nourri 
mie race dure et batailleuse. lit, les hommes naissent 
avec la maladie héréditaire que Ton nomme esprit 
guerrier; Souvent je me suis étonné de ce que les dcpe* 
cours de moyen«âge, qui se sont mis depuis dix ans a 
fouiller le passé comme un cadavre, n*aient pas songé à 
y placer la scène de quelqu'un de leurs romans. C'est un 
pays à parcourir pour les arrangeurs de chroniques, et ils 
y auraient trouvé de merveilleux cadres pour décalquer 
Walter Scott. N'avaient-ils pas en effet les sombres châ- 
teaux de Plessis et de Rochefort, avec leurs longs sou- 
terrains encore béants et garnis de dalles retentissantes ? 
Sucinio, ce Trianon d'une époque farouche, où l'on avait 
fait des étangs avec la mer ; le château de Josselin, bâti 
par Clisson ; le vieux chêne de Mi-Voie et le combat des 
Trente, ce beau duel qui dura dix heures, et où l'on en- 
t^ditces étonnantes paroles qui seraient dans toutes les 
rhétoriques si elles eussent été dites en lalfn : — Bois tan 
Wig, Beaumanoir^ et tu ri auras plus soif! la tour 
d'Elven, si belle quand on regarde les deux cents pieds 
d'élévation qui restent à ses murailles, quand on entre 
dans son enceinte qui était une ville entière, et que l'on 
voit la fenêtre a laquelle s'accouda prisonnier un roi 
d'Angleterre *. Puis la ville de Vannes, elle-même, n'a-t- 
ellepas ses grands souvenirs? n'y voit-on pas la tour du 
connétable, dans laquelle se passa le drame terrible dont 
V(ritaire a fait la tragédie d'Adélaïde du Guesclin? N'y 

(1) Lo comte de Ricbemond, pins Urd Hoori VU. 



112 LES DERNIERS BRETONS. 

montre-t-on-pas encore les halles oîi Pierre II fut coa- 
ronné duc ; oh, phis tard, des états effrayé» et corrompus 
prononcèrent la clôture définitive de la féodalité, en 
votant la réunion de la Bretagne à la France? Et si ces 
faits poli tiqu<>s ne suffisaient pas k nos romanciers, il en 
était de plus romanesques/ de plus intimes. Ils n'avaient 
qu'à visiter, près de Brech, la fontaine où la levrette de 
Charles de Blois l'abandonna au moment de la bataille^ 
pour suivre Montfort, présage éloquent qui disait d'a- 
vance Tissue du combat; ils pouvaient dépeindre la eu* 
rieuse église de Ploërmel, o& Ton voit au-dessus do 
portail le fameux verrat jouant âe la cornemuse, et au 
fond du sanctuaire, deux tombeaux des ducs de Bre- 
tagne, Jean II et Jean lU; ils avaient à parler du pont de 
rile Cado, bâti par le diable, et ou Ton voit encore la 
trace que laissa le pied de saint Cado en glissant sur la 
pierre ; ils pouvaient explorer, près de la Magdeleine, 
une corderie de caeoux, et nous faire quelque beau ta- 
bleau de ces parias d'autrefois, vêtus d'une souquenille 
que timbrait la croix rouge-, et forcés d'écouter l'office 
sous les cloches ! Jene dis riendelaforêt de Broceliande ', 

(1) Lt forêt de Broceliande et de Peimpoal oo de Brédlien M troore li» 

tuée dans la commane de Concoret, arrondissement de Ploërmel, dépertemeat 
da Morbihan ; elle est célèbre dans Ifes romans de la Table ronde. C'est là 
que Fon rencontre la fontaine de Baranton, le Val iont retour, b tamè^ 
de Merlin. On sait qae ce magicien se tronve encore dans cette forêt, oèU 
est reteno par les enchantements de TÎTiane à l'ombre d'on bois d'aobépioe. 
TiTiane aTait essayé sor Uerlin le cbarme qn elle arait appris de lui-même, 
sans croire qu'il p6t opérer ; elle se désespéra quand elle Tit que celui qu'elte 
adorait était à jamais perdu pour elle. Ob assure que messire Gauf ain et quel- 
ques cheraliers dé la Table ronde cherchèrent partout Herliu, mais eo taio. 
Gaurain seul i'«ntendit dans la forêt de Broceliande, mais ne put le Toir. Une 
f ieille chronique, faisaut partie d'un contrat de propriété de la forêt de Broce* 
llande, s'exprime ainsi h l'égard de ce lien ; 

« En ladite forêt il y a quatre châteaux et un fort grand nombre de beaoi 
« étangs, et des plus belleschotei qu'oa pourrait autre part trouTer. U j • 



LA BRETAGNE ET LES BttliTONS. 113 

de la chapelle de Betlhéem, de la grotte de Saînt-RiTalin 
à l'embouchure de la Sare, et de mille autres mines fé« 
condûs aussi faciles a exploiter. * 

S IL •<— Le« poolpicans et les fées. — ^ Saint-Bieuff. — 
Supertitions. 

On devine d'avance que le double cachet celtique et 
féodal qui marque au front si profondément le pays de 
Vannes se retrouve non moins prononcé dans son aspect 
moral. Le Morbihanais est un Celte baptisé qui laisse en- 
trevoir son origine bien plus clairement que tous les 
autres Bretons. Nulle part le culte des éléments et des gé* 

« deux cents brienz de bois... entre autres celai nommé le BreU*sa«SeigQeor» 
« loqoel jamais n'hebite ni ne peot habiter aacnne béto renimease , portant 
« renia ni nalles mouches ; eC quand on y approchait, andit Breil, ancnn» 
a béte renimense tantôt en est morte et n'y peut avoir né. Et quand les bêtes 
« pfttnrent en ladite forêt sont conrertes de mouches et peuvent reconvrer !•• 
« dit Breil, sondainenent les mouches s'en départent quittent li celui Breil. 

c Un antre se nomme le Breil de Balanton, et dans le pays de Baranton, 
« auprès de laquelle le bon cberalier de Pontude fir ses armes, ainsi qu'on 
« peut voir par le livre qui de ce fut composé... joignant à ladite fontaine, il 
« y a une grosse pierre qu'on nomme le penon de Baranton. Et toutes le» 
« fois que le seigneur de Montfort Tient à ladite fontaine, et de Teta 
« d'icelle arrose et mouille ledit perron quelqte chaleur , temps sftr de 
« pfaiie, quelque part que le tent soit, soudain et en peu d'espace, plutôt que 
« ledit seigneur n'aura pu reeontrer son ehâteao de Comper, ains qu'avant 
c la fin d'ioelui jour, pleut an pays si abondamment que la terre et le biea 
« en leeUe en sont moult arrousés et moult leur profite, a 

M. Penhouet, qui donne ce renseignement, lyonte les réltos&>iis suivantes 
qui nous paraissent fort justes : 

« Cette citation est trés-curiense, car, sous le Toile de la fiction, elle nouf 
parait caebei hue cérémonie du druidisme. On sait qu'antérieurement au 
christianisme, le culte de» fontaines se liait h eelui des pierres. Id un seigneur 
4e Hontrort et du château de Comper n'a*t-il pas remplacé un préire de Bel, 
«n druide qai s'adresse au dieu Balaton pour avoir de la pluie, et, pour cette 
cérémonie, prend de la fontaine sacrée l'ean dont il mocille la pierre. Cette 
pierre n'est-elle pas la représentation d'une divinité qui portait le nom de Bf 
lanton, par corruption Baranton T £n Angleterre, les Romains avaient tdnit 
le dieu Balautnerate, que les Bretons traduisaient par Bal Vançien. » 



114 LES DERNIERS BRETONS. - 

nies de la mythologie druidique ae s'est plus évidemmeul 
conservé sous un léger déguisement chrétien. On y troui^ 
^core les arbres a niches, les fontaines miraculeuses, les 
jeux gaulois, les pierres révérées. Il n'est point un seul 
des mille monuments druidiques répandus sur le sel ve><- 
nète, devant lequel le Morbihanais ne se sente saisi d'un 
mouvement de respect. Toutes ces pierres couvrejit des 
trésors miraculeux ; toutes ont quelque vertu secrète, 
quelque divinité mystérieuse et toute-puissante. Allez au 
roiilers^ de Pontivy, maris inquiets, et, si vos soupçons 
sont justes, la pierre immense que le doigt d'un enfant sa- 
lit pour remuer, demeurera immobile sous tous vos ef- 
forts. Ne passez pas trop tard près du peulvan de Noyai, 
vous qui aimez la vie, car vous pourriez vous trouver sur 
sa route au moment où il va boire a la rivière ; méfiez- 
vous du kist-vean * de Caro, lan Eerloff de Sulniac y est 
passé la nuit de Pâques, et il a vu les fées qui y dansaient 
au clair de la lune. C'étaient de grandes femmes belles, 
vêtues de blanc, et si lumineuses, que lan Kerloff dit 
qu'en regardant leurs figures on croyait voir une lumière 
a travers une lanterne de corne. Craignez aussi, quand 
vous voyagez de nuit, les chemins creux et les ponts 
étroits. Hervé Carzou passait sur l'Are l'an dernier j en 
revenant de la foire, lorsqu'il aperçut au milieu du pont 
un bouc noir qui le regardait d'un air effronté. Comme il 
avait un peu de vin de feu dans la tête, il voulut frapper 
l'animal en lui disant : 

— Hors d'ici, puant. 

Mais, par malheur, c'était le gobino, et H jeta Hervé 

(I) Lei rouUrt soni de grosseï pierres placées en équilibre, de sort* ^ft't- 
Tec OB doigt OD peut les mettre en mouTeineDl. 

9 Les^f ir-oean sont des roches aux féej. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 115 

Ctfrzou dans la rivière, où il se serait noyé sans un chape- 
let bénit h Saînte-Ânne et sans le ûls du meunier qui 
l'entendit crier. A Goat-Bian il y a aussi des barows que 
Ton aippelle le Château des poulpicans. Les poulpicans 
passent pour les maris des fées et les génies de la terré. 
On en trouve k Elven, à Neuilliac, partout où il y des mo- 
numents druidiques. Ce sont eux qui font entendre une 
clochette dans les bois pour tromper les petits pâtres qui 
dierchent leurs chèvres égarées ; qui, lorsque les jeunes 
Mes reviennent trop tard des pardons ou des veillées, les 
saisissent k deux bras par derrière et embrassent leurs 
cous potelés. Souvent, dans les soirs d'hiver, quand on se 
tient pensif auprès du foyer et que l'on écoute le feu gré- 
siller, il s'élève tout d'un coup, au dehors, des bruits 
aigus et criards. Les enfants et ceux qui ne savent pas les 
traditions disent : — C'est la poulie du puits que le vent 
fait tourner, ou l'aile dumoulin a vent de Jacques qui crie 
sur son axe, ou le tourniquet de bois qui a été placé sur 
le grand pommier pour faire peur aux oiseaux ; mais les 
' vieux qui ont de rexpérience vous répondront, en secouant 
Id: tête, que ce sont les poulpicans qui s'appellent pour 
courir en rond autour des cromlec'hs du coteau. Alors 
ceux qui sont sages ne sortiront pas ; ils diront dévotement 
uneprière, et ne se coucheront qu'après avoir placé devant 
leurs lits un vase plein de mil; car si les poulpicans vien* 
ûent, ils répandront le mil, et, forcés par leur nature alo 
ramasser grain à grain, cette opération les retiendra la 
nuit entière. 

Les mères de Saint-Nolff vous durent aussi combien il 
est dangereux de laisser un nouveau-né dans son berceau, 
sans que personne garde le logis. 11 y a bien longtemps, 
la nommée Catherine Cloar le fit, et, pendant son absence, 
la fée d'un poulpican, qui vint h passer, entendit les va» 
I. 8 



116 LES DERNIERS BRETONS. 

gissements de reafant : elle entra, et voyant ce pelit si 
blanc avec sa bouche rose et ses jolis yeux qui étaient 
bleus conune des jeannettes des champs, elle eut envie 
de ce bel enfant ; elle le prit donc, et déposa à sa place un 
petit poulpiquet, son ûls, qui était plus noir et plus 
malin qu'un chat. Quand Catherine Cloar revint, elle ne 
s'aperçut de rien, et elle continua a nourrir le petit; 
mais à mesure que Tâgelui venait, c'était merveille de 
voir qu il ne grandissait nullement et qu'il se montrait 
plus malicieux chaque jour. Quand on l'envoyait garder 
les vaches aux champs, il s'amusait a leur attacher une 
branche d'épines a la queue, et riait aux éclats en les 
voyant courir tout affolées. II y avait près de chez lui une 
]eune fille qui aimait un jeune garçon à qui ses parents ne 
voulaient pas la donner, et la pauvre créature venait sou- 
vent, le matin, trouver son amoureux derrière le pignon 
pour causer avec lui et le consoler ; alors le petit poulpi- 
can ne manquait jamais de passer tout auprès et de crier : 

— Bonjour, Ninorc'hCosquerl bonjour, Pierre Pouidu! 
quand vous passerez- vous une bague d'argent au doigt? 

A ces crîs, la mère Cosquer venait sur la porte en appe- 
lant sa fille ; Ninorc'heCûrayée s'enfuyait, et Ton entendait 
le poulpican qui s'encourait dans la vallée en chantant 
e(»nme une dgale dans les blés mûrs. 

Cependant Catherine Cloar se désespérait de voir que 
son fils restât si petit de taille et devint si grand en mé- 
chanceté. Souvent elle disait à son mari assis près d'elle 
au coin du feu: 

— Que sainte Anne nous bénisse ! cet enfant n'est pas 
notre fils; il a trop de petitesse de corps et de finesse 
d'esprit. 

Cl'ôar alors étendait ses grosses mains devant le feUi 
tirait sa pipe de sa bouche , crachait sur les tisons, gro- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. ii7 

gnait un peu dans sa barbe et ne disait rien : c'était sa 
manière de répondre. La pauvre femme se désespérait. 
Enfin , une aventure inattendue vint lui faire connaître 
la.verité. 

Un soir que la pluie et le vent faisaient fureur , et que 
le petit poulpican était seul au logis, voila qu'on frappe à 
la fenêtre, et qu'Une grosse voix dit : 

— Y a-t-il quelque bête a vendre? 

C'était le boucher de Vannes qui passait par 1^ , et qui 
avait voulu voir, malgré la pluie, s'il ne pourrait pas faire 
un bon marché 11 avait un grand manteau bleu qui Ten- 
veloppait , lui , son cheval et un veau qu'il emportait , si 
bien que lorsque le poulpican ouvrit la petite croisée de 
bois , il vit s'avancer en même temps trois têtes , celle de 
l'homme , celle du cheval et celle du veau : il crut que 
toutes trois tenaient au même corps ! Grandement effrayé, 
fl ferma vivement la fenêtre en disant: 

— J*ai vu le gland avant de voir le chêne , et je 
tf ai jamais vu pareille chose- 

Le boucher s'en alla bien étonné. Quelques jours après, 
11 rencontra Catherine Cloar , et il lui redit ce qu'il avait 
entendu. Celle-ci, confirmée par là dans les vagues 
soupçons qu'elle avait conçus, résolut de s'assurer de la 
vérité. En conséquence , le jour même , pendant que le 
petit était diehors , elle acheta cent œufs , les cassa tous , 
et rangea les coques , dans la maison , devant le foyer , 
comme on le ferait de prêtres en surplis dans une belle 
procession de la Fête-Dieu ; puis , entendant la voix du 
petit poulp^an, elle se cacha. Celui-ci entrera, et voyant 
les œufs ainsi disposées : 

— J'ai vu le gland avant de voir le chêne , murmu- 
ta-t-il, et je n* ai jamais m pareille chose. 

Catherine l'avait entendu , et elle n'eût plus de doute. 



!I8 LES DERNIERS BRETONS. 

Dès le soir elle raconta tout a son mari , et tous deux ré- 
solurent de tuer le petit , qui devait (Itre un démon. Mais 
comme ils allaient exécuter leur projet, la (en, aTertie par 
la connaissance que son espèce a de toutes les choses ca- 
chées, entra dans la maison en tenant un beau garçon 
par la main , et elle dît aux époux : 

— Voila votre fils que j'ai nourri dans le tumulus de 
Tir-Forden avec des racines et du charbon ; vous voyez 
qu'il est beau et joyeux ; prenez-le , et rendez-moi mon 
poulpican. 

Ceci doit servir de leçon aux mères qui ne veillent pas 
assez sur leurs enfants nouveau-nés ' . 

Près de Saint-Gildas les pécheurs de mauvaise vie et 
qui se soucient peu de salut de leur âme sont quelquefois 
réveillés la nuit par trois coups que frappe à leur porte 
une main invisible. Alors ils se lèvent, poussés par une 
volonté surnaturelle ; ils se rendent au rivage , oii iîs 
trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides , et 
qui pourtant enfoncent dans la mer jusqu'au niveau de la 
vague. Dès qu'ils y sont entrés, une grande voile blanche 
se hisse seule au haut du mât, et la barque quitte le bord 
comme emportée par un courant rapide. On ajoute que 
ces bateaux, chargés d'âmes maudites, ne reparaissent 
plus au rivage , et que le pécheur est condamné k errer 
avec elles a travers les océans jusqu'au jour du jugement. 
Qui ne reconnaît dans cette fable la tradition celtique 
rapportée par Procope • ? >r 

[1) U. de la Villemarqné a publié dans son Barsai-Breis cette m^me 
légende en fers bretons, vol. I, pag. S6. 

(3) Procopo dit qoe les habitants des côtes de la Ganle, qni sont en face de 
TAngleterre , étaient chargés do passer les âmes^ct étaient pour cela exempts 
de tribu. Au milieu de la nnlt ils entendaient heurter à leurs portes, ils *9 
levaient, et trouvaient à la côte des bateanx vides en apparence et pourtant si 
•htrg es qoe Tma en tovchait presqve les bord» sapérieurs. Une bcare tov 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 119 

Vous le voyez, toutes ces superstitions sont druidiques. 

Les Celtes supposaiexit des génies unis à tous les élé* 
ments , h toutes les parties de la matière. Ils donnaient a 
quelques-uns de ces gnomes le nom de dus, comme nous 
rapprend saint Augustin * . Dans certains cantons de 
Bretagne , ils ont conservé à peu près le même nom ; on 
les appelle encore teus. 

M^;;:teiiant, en passant anx cultes que le^ catholicisme 
a modifiés et baptises, je ne vous répéterai point tout ce 
que je vous ai déjà dit sur les feui de Saint-Jean, sur les 
épreuves des fontaines ; ce sont là des supertions conser* 
vées dans toute la Bretagne et ailleurs , elles n'ont rien 
de spécial au Morbihan ; mais il en est d'autres qui lui 
sont particulières, et oii le mélange des deux croyances 
se montre évidemment. Ainsi demandez au paysan qui 
passe, avec une frayeur pieuse, à côté des pierres druidi- 
ques de la lande.de Lanvaux, pourquoi ces |>e2i/t;an^ ont 
à leur sommet une sorte de collier creusé ; il vous répon* 
dra que c'est la marque de la cordeavec laquelle M. Ké* 
roUet y a attache autrefois le diable. Ailleurs, si vous lui 
montrez un galgal^ il vous assurera que la main des 
hommes n'a point touché à ces pierres, que c'est la Vierge 
qui les a apportées Ta dans son tablier. Une mary-morgan 
(sirène) habite l'étang du duc, près de Vannes ; elle en 
sort quelquefois pour tresser au soleil ses cheveux verts. 
tJn soldat l'a surprise un jour sur son rocher, et, attiré 
par sa beauté, ils'approcha d'elle; mais la mary-mor^n 
l'enlaça de ses bras et Tentraina au fond de' l'étang. Si 

Nfllsait fonr arrÎTer è la Grande-Bretagne birn que, Inrsqa'ili naTignalent 
4êMM leurs uroprea baleaoz, iie pnatent à peine faire ce trajet dans l'eapaî:* 
^'ane miit. (Procope, Goth^ Ht. iv, ehap. 20.) 

(1) Qnofdam dnnonea quo* duêioi Galli ouocnptnt. {De «tt il. Deip 
lib. XVt cap. 83. 

1. 8 



120 LES DERNIERS BRETONS. 

VOUS demandez au peuple ce que c'est que cette fée dek 
eaux, voici ce qu'il vous racontera. 

Une princesse, k qui Tétang au duc appartenait, avail 
refusé d'épouser un grand seigneur qui possédait l'étang 
de Plaisance. Cependant, fatiguée par la prière de celui* 
ei, elle lui dit un jour : 

-— Je serai vôtre, quand l'étang de Plaisance coulera 
dans celui au duc; 

Croyant bien demander l'impossible ; mais le seigneur 
fit creuser un canal qui réunit les deux étangs ; et un 
jour, ayant invité la dame à une fête qu'il donnait k son 
château de Plaisance, il la conduisit en bateau, par le 
canal, jusqu'à l'étang au duc^ et là il lui dit : 

— J'ai rempli votre vouloir, remplissez maintenant 
votre promesse, et devenez mienne. 

Mais la princesse, saisie de douleur en voyant ce qu'elle 
avait promis, ne voulut point donner son âme et son 
corps au seigneur qu'elle n'aimait pas, tandis qu'au con- 
traire elle en chérissait un autre; ellesepencha,désespérée, 
sur le bord du bateau, et se jeta la tête en avabt au fond 
du lac, d'oïl elle ne revint plus. Seulement, à partir de ce 
jour, il y eut dans l'étang une mary-morgan belle comme 
le jour, el l'on pense que c'est la princesse quia pris cette 
forme, et qui se montre, vers les matins d'été^ sur les ro- 
chers qui bordent l'eau, peignant ses longs cheveux, el 
faisant des couronnes de glaïeuls. Nous pourrions ajouter 
h cette histoire celle de la Groa&h (naïade) du puits de 
Vannes ; mais cela nous entraînerait trop loin. Un vo- 
lume ne sufflrait point d'ailleurs pour rapporter toutes les 
traditions de ce genre. Il en existe d'autres aussi qui ne 
tiennem qu'au catholicisme^ et dans lesquelles le souve» 
nir druidique a complètement disparu ; celles-là sont des 
fféeitft do miracleSi des aventures de saints. C'est l'histoire 



LA BRETAGNE Eï LES BRETONS. 121 

du seigneur de Garo que je vous raconterai ailleurs ; c'est 
la merveilleuse mort de saint Bieuzy, dont on vous mon- 
trera FermiCage près de la roche, et dont un cantique 
breton a conservé le souvenir. Bieuzy était un jour à 
l'autel, lorsqu'un s^gneur voisin lui envoya un de ses ser- 
viteurs qu'il lui dit : 

— Mon maître vous ordonne de venir tout de suite 
au château pour guérir ses chiens de la rage. 

— J'ai d'abord le maître de votre maître à servir, dit 
Bieuzy ; il faut que j^achève l'office saint, et puis je me 
rendrai au château. 

Le serviteur retourna et rapporta au gentilhomme ce 
qui lui avait été dit. Celui-ci, furieux, prend ses hommes 
d'armes ; il court vers l'église, entre au moment où le 
saint prononçait le Dominus vobiscum, et se jetant sur 
liû, il le frappa si rudement a la tête, que le coutelas 
resta en travers dans le crâne. Le saint, sans se décon- 
certer^ continua l'office jusqu'à la fin ; il fit un beau dis- 
cours au peuple assemblé, puis il partit pour recevoir la 
bénédiction de saint Gildas qui'habitait une abbaye voi- 
sine. Il passa la nuit à prier dans une chapelle, en la 
paroisse de Pluvigner, le coutelas toujours dans la tête. 
Ses paroissiens arrivèrent la en grand nombre et se mi- 
rent à prier avec lui. Quand les coqs commencèrent & 
chanter, ils partirent tous ensemble, Bieuzy en avant, 
pour l'abbaye de Saint-Gildas. Arrivés a la grève, en la 
paroisse de Baden, ils aperçurent un grand nombre de 
bateaux qui couvraient la mer, et les bateliers étaient des 
hommes inconnus, si grands et si beaux, que Ton eut 
dit des anges qnî cachaient leurs ailes. Mais à peind em- 
barqués, le ^forbihan devint furieux ; les vagues mon- 
taient haut comme des clochers, et c'était une étrange 
chose a voir que le bateau de Bieuzy, immobile et sans 



122 LES DERNIERS BRETONS. 

secousses au milieu de cette tempête, tandis que, debout 
sur la proue, il penchait sur les flots, comme pour la mé* 
ditation et la prière, sa'tête entr'ouverte où Ton voyait 
briller le coutelas, et d*oii le sang tombait goutte à 
goutte dans la mer. Enfin tous arrÎTèrent à Tabbaye sans 
malheur, et aussitôt les bateaux disparurent miraculeuse- 
ment. Saint Gildas donna sa bénédiction a Bieuzy, après 
quoi celui-ci rendit son âme a Dieu, sans changer de 
posture, les mains croisées, et a deux genoux sur le seuil 
du monastère. 

 Tile d'Artz, on aperçoit quelquefois, à ce que disent 
les habitants, de grandes femmes blanches qui sortent des 
Iles voisines ou du continent, marchent sur la mer, et 
viennent s'asseoir au rivage. Ul on les voit, tristes et 
penchées, creuser le sable avec leurs pieds nus, ou ef- 
feuiller entre leurs doigts les fleurs de romarin qu'elles 
ont cueillies sur la dune. Ces femmes sont des enfants de 
rîle mariées ailleurs, et qui, mortes dans le péché, loin 
du sol chéri, y reviennent pour demander à leurs parents 
des prières. 

Quelquefois aussi, dans les longues nuits d'hiver, quand 
le vent rugit sur les flots, les femmes de l'île d'Artz qui 
ont leurs maris en mer sont réveillées en sursaut. Elles 
entenden< comme le bruit triste et monotone de l'eau qui 
tombe gou le à goutte au pied de leurs lits; alors elles 
regardent épouvantées, et si le bruit n*a point de cause 
naturelle, si la place n'est pas mouillée, malheur ! car 
c'est Yintersigne du naufrage, et la mer vient de faire 
des veuves ! 

A Carnac, quand on passe a minuit dans le cimetière, 
on trouve toutes les tombes ouvertes, l'église est illu- 
minée, et il y a deux mille squelettes à genoux, écoutant 
la mort, vêtue en prêtre, qui prêche du haut de la chaire. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 123 

Plusieurs paysans des environs ont aperçu de loin la 
lumière des cierges et entendu la voix confuse du préct- 
^teur. 

Les animaui: parlent, comme tout le monde sait, la 
Burt qui précède Noël. C'est un don qui leur est accordé 
en commémoration an bœuf et de Tâne qui se trouvaient 
dans la crèclie a Bethléem, et qui réchauffèrent le Diçu 
qui venait de naître. À Noyai, un paysan ivre s'endormit 
ce jour-lk dans son étable, auprès de son attelage. Il 
entendit un des bœufs qui disait a l'autre : 

— Que' ferons-nous demain? 
L'autre répondit : 

— Nous traînerons notre maître en terre. 
Le paysan furieux se lève : 

— Tu en as menti, bête maudite, dit-il. 

Et, d'une hache qu*ila saisie, il veut frapper l'animal ; 
mais sa main, que l'ivresse rend chancelante, s^égare, il 
se donne lui-môn)e la mort, et la prédiction du bœuf s'ac- 
complit. 

Il existe entre Auray et Pluvigner une plaine qui a été 
lors des querelles des comtes de Blois et de Montfort, 
le théâtre d'un sanglant combat. Plusieurs fois, des 
débris de casques, d'armures, d'ossements humains, y ont 
été trouvés, et la tradition populaire assure que des cen* 
taines de soldats y dorment sous les bruyères. Or, les 
'âmes de tous ceux qui sont morts dans ce lieu en combat- 
tant, sans avoir obtenu l'absolution de leurs péchés, sont 
condamnées a l'esler près de leurs cadavres, et, à une 
certaine heure de la nuit, elles s'élèvent du sein de la 
terre et se mettent à parcourir le champ funèbre dans 
toute son étendue. Alors, disent les paysans, on croirait 
entendre les brises de la nuit gémir sourdement : ce sont 
ta plaintes de eef& âmes qui souffrent et demandent des 



124 LES DERNIERS BRETONS. 

prières. Elles sont condamnées a errer jusqu'au jugement 
dernier sur cette plaine, et à ne parcourir jamais 
qWme ligne droite^ quels que soient les obstacles qu'elles 
puissent rencontrer. Malheur au voyageur de nuit qu'el- 
les trouvent sur leur chemin ; dès qu'elles l'ont touché, 
il tombe frappé par une puissance invincible, et doit 
mourir avant le soir suivant. 

Pendant un séjour que je fis k Ânray, je pus juger com^ 
bien celte croyance était profondément enracinée chez lez 
habitants du pays. Une jeune paysanne arriva dans la 
maison où je me trouvais, la figure couverte de pleurs et 
ne pouvant parler. Effrayés, nous l'interrogeâmes, et la 
pauvre fille nous apprit, à travers ses sanglots, que son 
père était mourant. La veille, U était allé à la foire de 
Pluvigner, d*oii il était revenu seul et tard par la plainte 
funeste. Il-avait été rencontré par une âme... (en pro- 
nonçant ces mots, la jeune fille tremblait^de tout son 
corps) * il avait été terrassé, et c'était seulement le matin 
qu'on l'avait trouvé et rapporté chez lui. Nous nous in- 
formâmes sur-le-champ si un médecin l'avait vu. 

— A quoi bon? nous répondit la paysanne, c'est un 
prêtre qu'il lui faut ; ses heures sont comptées. 

Nous nous rendîmes près du malade ; il était déjà k Fa- 
gonie. Cependant il nous donna quelques explicatious, en 
phrases entrecoupées par cet horrible hoquet du râle au- 
quel on ne peut rien comparer. Il nous dit qull s* étail 
sentît frappé par l'âme, et que, malgré tous ses efforts, 
U avait été précipité de cheval. " 

Un médecin que nous avions fait chercher arriva enfin. 
Il examina le malade, et déclara qu'il avait été frappé d'a- 
poplexie. 

Nous pourrions multipliera l'infini ces récits étranges ; 
mais nous nous éloignerions de notre but, qui est do 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS, 125 

peindre le Morbihan dans sa spécialité caractéristique. 
Nous allons y revenir, en parlant d'un jeu encore en 
usage dans celte partie de la Bretagne; jeu doublement 
intéressant par son origine et par lënergie avec laquelle 
la nature des liabitants s'y révèle ; nous voulons parler de 
U soûle. 



S IlL — La soûle dans le Morbihan. — Histoire de François 
le souleur. 

D*àbord il est essentiel d^expliquer a ceux qui ne con- 
naissent pas notre pays et ses usages ce que c'est que la 
soûle. 

On donne ce nom à un énorme ballon de cuir rempli de 
son que Ton jette en Tair, et que se disputent ensuite les 
joueurs, partagés en deux camps opposés. La victoire reste 
au parti qui a pu s'emparer de la soûle et la porter sur 
une autre commune que celle ou le jeu a commencé. 

€et exercice est un dernier vestige du culte que les 
Celt^ rendaient au soleil. Ce ballon, par sa forme sphé* 
rigue, représentait l'astre du jour ; on le jetait en l'air, 
comme pour le faiçe toucher à cet astre , et lorsqu'il re* 
tombait , on se le disputait ainsi qu'un objet sacré. Le 
nom même de soûle vient du celtique heaul (soleil), dans 
lequel l'aspiration initiale a été changé en s, comme dans 
tous les mots étrangers adoptés par les Romains * , ce 
qui a donné seaul ou soûl. ^ 

Maintenant le jeu de la soule n'est plus en usage qu'au 
pays de Vannes. C'est Ik seulement qu'on le retrouve en* 
core dans toute sa brutalité primitive. Une soule , dans 
le Morbihan, n'est pas un amusement ordinaire; c'est un 
Jeu chaud et dramatique , oii l'on se bat et ou l'on s'é» 

(I) Voyei Vassiitf, Elymotogieon UngwB latinm. 



126 LES DERNIERS BRETONS. 

trangle ; un jeu qui pennet de tuer un ennemi , saBS re* 
noncer a ses pâques , pourvu que i*on prenne soin de le 
frapper comme par mégarde et d'un coup de malheur. 
Aussi Dieu sait quelle fête pour le pays ! C'est un jour 
d'indulgence plénière accordée a l'assassinat. Et quel est 
celui qui n'a pas quelqu'un à tuer, comme me disait un 
jour un des souleurs les plus renommés. D'ailleurs, a dé- 
faut d'inimitiés privées, l'hostilité des paroisses sufGt, cai^ 
ce sont toujours deux communes voisines et rivales qui se 
disputent la soûle. Souvent aussi une ville entre en lice 
contre une population rurale, et alors le combat' s'en- 
venime de toute la haine du paysan contre le bourgeois ; 
alors ce n'est plus seulement la lutte de partis rivaux , 
c'est un duel de croyances, une bataille de chouans et de 
bleus , livrée avec les poings et les ongles. Non pas pour- 
tant que cette vieille inimitié soit le résultat d'opinions 
politiques ; de tout temps , celles-ci ne furent.qu'un pré- 
texte ; mais elle tient à ce que le paysan, demeuré serf, a 
vu le bourgeois , serf comme lui , conquérir richesse et 
liberté: c'est la jalousie d'un frère cadet, resté dans la 
misère , contre son aîné devenu grand seigneur. L'insur- 
rection des campagnes en 1793 et en 18153 fut moins, 
au fond , un élan politique ou religieux que le résultat 
d'une colère amassée depuis longtemps contre les privi- 
lèges des villes. Les chouans étaient des révolutionnaires 
à leur manière ; ils auraient voulu aussi imposer a tous 
le grand chapeau et l'habit de toile , et ce but , ils tâchè- 
rent de l'atteindre, comme les terroristes , par le pillage 
et le meurtre. Lorsque , pendant les Cent-Jours , douze 
mille paysans entourèrent Pontivy , ils étaient suivis de 
leurs femmes , portant des sacs dans lesquels elles de- 
vaient enlever le butin , après la prise de la ville. L'une 
d'elles en portait d'eux, un sur chaque épaule ; on lui 
demanda ce qu'elle en voulait fairet 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 121 

— Celui-ci, dit-elle en montrant le plus petit, est pour 
mettre l'argent que je trouverai ; et celui-là pour em- 
porter des têtes de messieurs l ^ 

Toute l'histoire de la chouannerie est dans ce mot. 

Du reste, rien ne peut mieux prouver ce que nous 
avançons que le spectacle d'une soulé. C'est réellement 
une lutte entre la ville ?t la campagne ; lutte à laquelle 
f)rennent part les hommes de toutes les conditions. Ce 
jour-Jà.on voit les jeunes gens aux habitudes les plus élé- 
gantes , les pères de famille les plus paisibles , se réunir 
aux ouvriers pour gagner la soûle contre les paysans , et 
(aire le coup de poing comme des milords anglais. Qui- 
conque se sent le bras assez fermé et la chair assez dure 
aux coups , va se jeter danr la mêlée. C'est une sorte de 
prise d'arm<es d'une garde nationale volontaire , tant cha- 
cun sent instinctivement qu'il y a une question vitale au 
fond de ce jeu prétendu, et que la campagne, en essayant 
ses poings contre la ville , ne veut autre chose que tâter 
ses forces et préluder a la révolte. 

Lorsque le jour et le lieu d'une soûle ont été désignés, 
vous voyez accourir de tous côtés les vieillards, les femmes 
et les enfants, avides d'un pareil spectacle. Cette foule 
est ravant-garde obligée des combattants. Ceux-ci arri- 
vent ensuite par bandes nombreuses, la plupart revêtus 
d'habiM serrés avec soin, aûn de ne pas donner prise a 
l'adversaire, et ayant, en outre, autour de^ reins, une 
courroie bouclée afin d'être plus agiles k la course. L'allure 
des paysans est généralement précautionneuse et lente; 
celle des bourgeois, vive, bruyante, hardie. Une fois tous 
les sonleurs réunis, les conditions du jeu sont proclamées 
à haute voix ; le prix qui doit être déféré au vainqueur 
est indiqué; ensuite les deux partis se retirent à une 
I. 9 



m LES DERNIERS BRETONS. 

égale distance d'un certain point oii la soûle est lancée^ et 
la lutte commence. 

Elle n'a lieu d'abord qu'entre les plus faibles souleurs. 
Les forts se tiennent a Técart 1 Us regardent, les bras croi- 
sés, jetant aux'tx)mbattants leurs encouragements ou leurs 
huées; mais ils ne prennent parti la a mêlée qu'en ap* 
puyant de temps en temps leurs mains rigoureuses sur 
quelque groupe de lutteurs entremêlés, pour les envoyeri 
à dix pas, rouler l'un sur l'autre dans la poussière. Ce- 
pendant, peu à peu, ces préludes les agitent ; la solde, 
prise et reprise, est déjà loin du lieu où elle a été lancée ; 
les bornes de la commune sont proches ; tous sentent qu'U 
est temps d^intenrenir. Le plus impati^t s*élance; un 
premier coup est donné, et aussitôt un cri s'élève ; tous 
se mêlent, se^ussent, se frappent; on n'entend plus que 
plaintes, imprécations, menaces, bruit mat et sourd des 
poings qui meurtrissent les chairs ! Bientôt le sang coule, 
et a cette vue une sorte d'ivresse frénétique s'empare des 
souleurs ; un instinct de bête fauve semble se réveiller au 
cœur de ces hommes ; la soif du meurtre les saisit à la 
gorge, les pousse et leè aveugle ; ils se confondent , se 
pressent, se tordent Tun sur l'autre ; en un instant, les 
combattants ne forment plus qu'un seul bloc animé, au* 
dessus duquel on voit des bras se relever et retomber 
sans cesse, comme les marteaux d'une papeterie. De loin 
en loin, des figures pâles ou bronîzées se montrent, dis-- 
paraissent, puis se relèvent sanglantes et marbrées de 
coups. A ^xiesure que cette étrange masse s'agite, on la 
voit fondre et diminuer, parce que les plus faibles tombent, 
et que la lutte continue sur leurs corps. Enfin , les der- 
niers combattants des deux côtés restent face a" face, 
demi-morts de fatigue et de souffrance. C'est alors a celui 
qui a conservé quelque vigueur de s'échapper avec la 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 129 

soûle. Faiblement poursuivi par des rivaia exténués, il a 
bientôt atteint la limite de la commune voisine et obtenu 
aînd le prix tant disputé. Cependant cette dernière fuite 
n'est pas toujours sans danger; la ténacité haineuse d'un 
ennemi peut la rendre funeste, comme réprouva François 
de Pontivy ^ vulgairement appelé le souleur^. 

François'avait acquis une immense réputation dans ces 
jeux, et il s'était rendu redoutable aux paysans de toutes 
les communes voisines. Il avait chez lui, suspendues et 
rangées devant sa cheminée , toutes les soûles qu'il avait 
gagnées, et il les montrait avec le même orgueil qu'un 
M(Hlic^ eftt mis a foire voir les chevelures de ses ennemis 
attachées autoiu* de son wigwam. Bien que l'âge eût di- 
minué la vigueur de Franco!^ il suspendait chaque année 
quelque nouveau trophée à son foyer. 

Un seul homme avait longtemps disputé la supériorité 
9 ce grand souleur. C'était un paysan de Kergrist, nommé 
Ivon Marker. Mais François lui avait enfoncé une côte k 
une soûle qui eut lieu k Neuliac, en 18 10, et Yvon en était 
mort. Son fils, Pierre Marker, avait succédé aux préten- 
tions de son père sans être plus heureux ; François lui 
avait crevé un œU k la soule de Geguerec, et cassé deux 
d^ts k celle de Séglien. Depuis ce temps, Pierre atait juré 
de se venger. 

Une soule eut lieu k Stival, et les deux antagonistes s'y 
rendirent Tout se passa d'abord cçmme d'ordinaire. 
François ronarquà seulement avec surprise que Pierre 
évitait de l'approcher pendant la mêlée. Il l'avait vaine- 
ment q)pelé en lui disant : 

— \iem ici, chouan, que ]e te prenne ton autre œil. 

Le paysan n'avait point répcmdu et était demeuré k 
l'écart. Une seule fois, vers h fin de la journée, François 
ayant lâté renversé^ avait senti , au même instant^ deux 



130 lES DERNIERS BRETONS. 

sabots ferres qui lui écrasaient le ventre , et îl avait 
aperçu l'œil sans prunelle de Pierre qui roulait sur lui 
d'une manière terrible; mais, grâce a ses efforts et a ceux. 
de ses amiS; il s'était bientôt relevé. 

Cependant la nuit comnïençait a tomber; la plupart 
des souleurs, accablés de fatigue, se retiraient ; quelques- 
uns des plus acharnés se disputaient seuls encore le prix. 
François ^^^ta de cet instant pour s'emparer de la souie 
ti fuir à travers la campagne 

On le poursuivit , mais il gagna du terrain et perdit 
bientôt de vue les paysans. Leurs cris lui parvinrent en- 
core pendant quelques minutes à travers la brume du 
soir, puis ils changèrent de direction, s'éloignèrent et se 
perdirent. Chacun regardait la soûle conune gagnée et se 
retirait. Le Pontivien s'arrêta un instant pour reprendre 
haleine, car tout son corps était brisé et douloureux. Ja- 
mais soûle n'avait été disputée ayec autant de persévé- 
rance. Après avoir tâché de ralentir les battements de sa 
poitrine en s'étendant sur la terre froide, François se re- 
leva et recommença à courir vers un ruisseau qui sépa- 
rait la commune de Slival de celle de Pontivy. Déjà il 
voyait les saules qui le bordaient ; son cœur battait plus 
joyeux ; lorsqu'il entendit derrière lui le bruit mou et 
particulier que font les pas d'un homme qui court les 
pieds nus ; il se retourna et aperçut, dans Tobecurité du 
chemin creux, une ombre qui s'avançait rapidement. Alors 
le.vieux souleur eut peur, car il se sentait trop faible pour 
se défendre, et il était trop loin pour espérer du secdurs 
des siens. 11 se décida h fuir. Rappelant tout ce qui res- 
tait de force dans ses membres engourdis, il prit sa Course 
vers le ruisseau; mais le bruit des pas qui le poursuivaient 
devenait toujours plus voisin; François entendait déjà' 
rhalcine retentissante de son adversaire !\I1 fait un.der- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 131 

nier effort , il touche aux saules, son pied est déjà dans 
l*eau... Tout-à-coup un cri part derrière lui ; un cri qu'il 
reconnaît!... François veut traverser d'un bond le court 
espace qui lui reste à franchir; mais, roidi par la fatigue, 
il retombe lourdement sur les pierres aigu&s qui forment 
le lit de h rivière. Au mcme instant, un g6nou s'appuie 
sur sa poitrine, et la figure de Pierre s'approche de la 
sienne avec son œil borgne et sa bouche sans dents, qui 
sourit d'une manière terrible I Par un mouvement ins- 
tinctif, François étend la main vers la rive gauche, car 
cette rive est la commune de Pontivy, et s'il la touche il 
est sauvé; mais le paysan a saisi cette main de son poignet 
de fer : 

— Tu es en Stival, bourgeois, dit-il ; j'ai droit sur toL 

— Laisse-moi, chouan, crie l'ouvrier. 

— Donne-moi la saule. ^ 

— La voila. Lâche-moi a présent. 

— Tu me dois encore quelque chose, bourgeois. 

— Quoi donc ? 

— Ton œil ! hurla Pierre, ton œilî Et pendant qu'il 
criait ces mots, son poing fermé s'abattait sur i'œii gauche 
de François et le faisait jaillir de son orbite. 

— Laisse moi, assassin ! criait celui-ci. 

— Tu me dois encore tes dents, bourgeois. 

Et les dents du Pontivien tombaient brisées dans sa 
gorge. 

Alors un délire furieux s'empara du paysan. Tenant 
sous son bras gauche la tête de François, il se mit à lui 
marteler le crâne avec son sabot qu'il tenait de la main, 
droite. Cela dura sans doute longtemps, car lo lendemain 
on trouva près du ruisseau François qui ne donnait aucun 
signe d'existence. 

Telle était cependant la force du vieux souleur, qu'il 



132 LES DERNIERS BRETONS. 

revint à la ne ; mais 11 fallut le trépaner, et depuis ce jour 
il resta bor^^c et idiot. " 

Pierre, nadnit en conr d'assises, ne répondit rien i^ 
toutes les questions du président , sinon que François 
était en Stival lorsquUl r avait rencontré, et que c'était 
comme ea quon jouait à la soute. 

Il fut acquitté, mais les soutes furent défendues. 

S lY. — Caractère des kloarecks da Morbihan. 
Cbant des Arsonnaîs. 

Ce que nous ayons dit dans le chapitre précédelit doit 
avoir suffisamment fait comprendre le caractère du paysan 
morbihanais. Ce qui y domine, c'est la ténacité énei^que, 
c'est l'inclination haineuse et guerrière. Déjà, dans le 
Kernéwote, nous avons indiqué les éléments de cette na- 
ture ; ici , ces éléments ont grandi , ils ont absorbé le 
reste, ils sont devenus tout un caractère. 

Nous avons peint ailleurs le kloareck trégorrois dans 
son existence toute de mysticité, de passion chaude, mais 
docile, de sentimentalité douce et triste ; le kloareck du 
pays de Vannes n'a rien de cette physionomie allemande. 
C'est un vrai basochien du moyen-âge, turbulent, buveur, 
toujours la main au bftton ou au couteau; une bétefeuve 
mal apprivoisée qui , k la moindre colère , secoue sa cri- 
nière et grince des dents. L'esprit antibourgeois que nous 
avons signalé dans le chapitre précédent domine surtout 
fortement cette jeunesse des campagnes, agglomérée dans 
lés écoles , les collèges et les petits séminaires. C'est 
^'aussi tout Texcite et l'entretient : tous les motifis d'en- 
vie, de colère, de jalousie, soulèvent k ta fois les mau- 
vaises passions de ces étudiants, qui ne se trouvent enï 
contact avec les bourgeois que pour sentir douloureuse- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 133 
méat la supériorité de ceiEX-4^i. Tout ce qu'ils voient tend 
à envenimer leur haine. C'est tantôt l*aisaucc et le luxe 
des cités qu'il/" ne peuvent partager ; tantôt les succès de 
ces jeunes messieurs qui , riches des souifenirs d'une en- 
. lance mieux cultivée, leur enlèvent , dans chaque classe, 
les prix et les applaudissements; c'est leur hahit grossier 
4ue Ton raille, opposé au costume élégant de l'enfant 
de la ville , c'est le dédain pour leurs mœurs, leurs affec- 
tions, leurs habitudes ; c'est toute cette émancipation li- 
bérale des bourgeois, heurtant leur foi pour les antiques 
traditions, et les poussant k la haine par la honte ou par 
le ressentiment. Aussi les étudiants du Morbihan se sont- 
ils levés, en toute occasion ^ pour combattre les villes. 
En 1815 , le petit séminaire de Vannes alla grossir, en 
masse, l'armée royaliste, ses professeurs en tête, et tous 
conibattirent vaillamment à Auray. Si en 1830 le Mor- 
bihan est demeuré tranquille, c'est que les prêtres, à qui 
l'on avait conservé leur position, n'ont point osé rompre 
avec le gouvernement nouveau, et se sont contentés de le 
bouder. Les nobles ont tenté le soulèvement; mais seuls, 
ils avaient peu d'action sur les campagnes. Les nobles 
aussi sont des bourgeois, sourdement détestés, et auxquels 
le paysan ne s'allie que par haine pour un adversaire 
commun. Le temps émoussera sans doute toutes ces ini- 
mitiés; déjà elles sont moins générales. U est des paroisses 
même où l'esprit fraternel les a remplacées, où le citadin 
trouve aide et charitQ ; ce sont les plus grandes et les plus 
riches, celles qui se rapprochent le plus des villes par 
leurs ressources et leurs lumières ; mais, parmi les kloa^ 
reeks, Thobtillté guerrière s'est encore profondément con- 
servée et se conservera longten^. Outre les causes de ja- 
lousie toujours existantes, qui tendent à l'enti^etenir, elle 
6S& exaltée par les récits des pères, les histoires de chouan- 



134 LES DERNIERS BRETONS. 

nerie et les chansons populaires qui célèbrent les hauts 
faits des royalistes. On se rappelle encore avec qud en- 
thousias^me les paroisses du Morbihan y et surtout les 
écoles, se reunirent sous les vieux chefs de bandes pour 
recevoir la duchesse d-Angoulème, lors de son pèlerinage' 
à Sainte- Anne d'Auray. Il fallut toute la rudesse disgra- 
cieuse de cette malheureuse princesse pour arrêter court 
leur élan. Un peu de chevaleresque reconnaissance, quelque 
effusion de cœur, deux ou trois mots comme les Bour- 
bons savaient parfois les dire, eussent attaché pour long- 
temps a la monarchie cette population palpitante; mais 
la chaleur de la foule vint s'éteindre devant un visage pâle 
et chagrin; elle ne trçuva, dans ces yeux. rougis par les 
larmes, que l'expression d'un ennui méprisant. Cette 
femme, qui ne parlait pas la langue du peuple, et qui , 
pour se faire comprendre de lui, aurait dû avoir recours 
au geste ou au sourire, arriva muette et morne ; elle tra- 
versa la foule au galop de ses chevaux , sans un signe de 
tête, sans un salut de main, et on la vit passer ainsi, vêtue 
de noir, presque menaçante, semblable à un reproche 
lugubre et vivant. Ce voyage fit plus de tort, dans le Mor- 
bihan , à la branche aînée , que n'auraient pu en faire 
toutes les menées des libéraux ; elle mit la cause royaliste 
dans l'impossibilité d'y redevenir populaire. 

On peut donc l'affirmer aujourd'hui, si les souvenirs de 
1793 et de 1816 sont encore caressés par la jeunesse des 
écoles du pays de Vannes , c'est surtout parce que son 
amour-propre y trouve son compte ; c'est qu'elle aime à 
se rappeler les exploits de ses pères. Les poésies d'ailleurs 
entretiendront encore longtemps ces idées. 11 n*est point» 
de tayeroo a Vannes, à Auray, à Ploêrmel, à Josselin, où 
Ton n'entende le soir retentir quelques-uns des chants 
historiques; qui sont, pour les habitants du Morbihan, 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 135 

ce qu'étaient en Espagne, il y a deux cents ans, les ro- 
mances du Cid. 

Tel est, du reste, le caractère guerrier de ces hommes, 
qu'ils le révèlent jusqu'au milieu des solennités les plus 
pacifiqui^s. ï^s pardons^ qui sont partout ailleui*s des fêles 
pieuses et tranquilles, sont chez eux entremêlés de sou- 
venirs miliiaues. Â la procession d'Auray, les hommes 
d'Arzon se pressent comme un bataillon autour du modèle 
d'un vaisseau de 74, pavoisé de tous ses pavillons et porté 
par six matelots. Ce sont les descendants de ceux qui, avec 
la protection de sainte Anne, défirent les flottes de Ruyter. 
Ils marchent, fiers de ce souvenir, en chantant en chœur 
l'hymne des Ârzonnais. 

CHANT DES ARZONNAIS. 

« Sainte Anne, que Dieu bénit, vos vertus, votre puissance 
ODl éioigoé de nos têtes la mort et tous les dangers ! 

« Nous courons à votre maison sainte pour offrir des actions 
de grâces ; car vous nous avez préservés dans les dangers du 
combat! 

« Sainte Anne, que Dieu bénit, etc. 

<f Une troupe d'Ârzonnais était partie pour Varmée : ils étaient 
plus de quarante et soumis aux ordres du roi I 

« Sainte Âonc, que Dieu bôr.it, etc. 

« Pleins de foi, pleins de confiance, nous tous, paroissiens 
d*Arzon , nous vînmes ici vous implorer le saint jour de la Pen* 
IccOte! 

« Sainte Anne, que Dieu bénit, etc. 

« Nous v&tU voguant dans la Manche, avec f^eluî qui nous 
commande, cherchant combat et vengeance contre les vaisseaux 
hollandais 1 

a Sainte Anne, etc. 

« Coups de canon nous arrivent plus pressés que la grêle i 
oh l non, inmais, jamais nous ne fûmes en pareil danger 1 

« Sainte Aune, eic* 

1. r 



136 LES DERNIERS BRETONS. 

« De chaque flanc do Taisseao, des toonerres de bordées fri» 
cassent et font tomber câbles, voiles, m&ts et cordaisesl 

« Saitire Anne, ete* 

a véritable miracle ! aucon des enfants d*Arzon ne recat la 
moindre offense de boulet ni d'arquebuse 1 

« Sainte Anne, etc. 

« Prés d'eux, a droite et à gancbe, tués ou blessés, tombent 
tes bommes ; mais, pour eux, votre secours, voire vertu,' tea dé- 
fendaient l 

« Sainte Anne, etc. 

et Là, prés de nous, un boulet frappe un pauvre matelot et 
la moelle de sa tête jaillit sur on enfiint d'Arzon ! 

« Sainte Anne, etc. 

« Noas vous prions de bon cœur, sainte Anpe, que Dieu bénit t 
conservez-nous en grâce maintenant et toujours 1 » 

N'est-elle point belle cette Marseillaise catholique 
composée par de pauvres matelots d'autrefois? Ne res- 
pire-t-elle pas une forte et noble assurance? n'est-elle 
point propre k donner, dans les luttes f urîeuses, cette con> 
fiance aveugle qui fait les victorieux? Et dites-nous , 
hommes d'aujourd'hui, qu'avez-vous a apprendre aux 
enfants d'Ârzon à la place de cet hymne de leur clan? 
quel est le chant avec lequel vous les mèneriez au combat, 
si venait l'heure de la mêlée? que leur diriez-vous, h cet 
durs enfants de la mer, pour éveiller leur rage guerrière? 
Cet hymne de leurs pères, vous ne leur permettriez pas • 
de le répéter ; vous leur diriez d'aller lire la proclamation 
collée au grand mât !... --* Amsi la poésie s'en va, chassée 
de partout ; ainsi , a cette fièvre des cœurs de lion qui 
s'allumait aux airs chevaleresques des vieux temps, vous 
avez substitué le courage réglementaire et sans enthou- 
siasme. Plus de chants excitateurs, plus d'exaltation gé-> 
néreuse; guerre et paix, tout est soumis à la règle écrite 
d'avance; on s'arme j on combat^ on meurt par ordre 1 



LA BRETAGNE ET LES BBETONS. 137 

Les républicains du Vengmr s*abîmèrent en répétant en 
chœur la Marseillaise; aujourd'hui, nos marins feraient 
sauter leur navire , les ordonnances ministérielles à la 
main. Déplorables suites du matérialisme politique qui 
nous ronge ; vice honteux d'une société qui parle , 
marche, travaille, mais qui semble avoir perdu la plus 
belle partie d'elle-même^ ^ son ftme. 



LES DERNIERS BRETONS. 



DEUXIÈME PARTIE. 

POÉSIES DE LA BRETAGNE. 



CHAPITRE I. 

FOi8X£B FOFUXaiBJBS ]>X IiA BBJBTAGMZ. 

8 1. — • Langue bretonne. — Son identité avec le celtique 
ou gaulois. 

Avant d'entrer dans Texamen des poésies populaires de 
la Bretagne^ nous sentons le besoin de parler de la langue 
elle-même dans laquelle ces poésies sont écrites, de dire 
comment, aux hymnes des bardes gaulois, aux lais des 
trouvères armoricains, succédèrent les chants éiégiaques 
que nous allons faire connaître. On nous pardonnera si, 
dans cette digression, Taridité scientifique décolore notre 
expression , et si les peintures font place aux citations. 
Nous avons ici un grand procès à soutenir; c'est une 
question d'État que nous plaidons pour un peuple et 
pour sa langue. 

D'abord, qu'est-ce que la langue bretonne? Cette ques- 
tion, que se sont adressé depuis longtemps les philo- 
logues et les antiquaires, les a conduits k des recherches 
multipliées dont les résultats ont été fort divers. Les uns 
n'ont vu dans ce langage antique qu'un patois sans im- 



110 LES DERNIERS BRETONS. 

portance, du même genre que les mille dialeetes qui se 
parlent en Europe. Malheureusement cette opinion , qui 
avait Favantage de lever toutes les difficultés en annulani 
le problème 2 s'est trouvée contredite par les faits ^ pat 
riiistoir«, et n'a pu soutenir te (dus léger examen. 
D'autres, moins ennemis des antiquités, ont vu, dans le 
bas breton, un dialecte punique, et ont regardé la popu* 
lation armoricaine comme une colonie des Carthaginois. 
Une douzaine de phrases, que l'on croit appartenir a la 
langue de ces derniers, et que Plante met dans la bouche 
d'un esclave dans sa comédie infiUdée : PœnuluSy ont été, 
tant bien que mal, rapportées au bas breton et expliquées 
par son moyen; maïs ce sont 1k des tours de force qui 
révèlent plutôt un esprit ingénieux qu'une érudition sin- 
cère. Les études historiques déduisent d'ailleurs à néant 
cette prétendue identité du celtique et du carthaginois ; 
car Polybe nous apprend (liv. m, chap. 9) que t Margile, 
• petit roi celte, étant venu trouver Annibal , ce général 
t fit interpréter aux Gaulois, les résolutions que les Car- 
t thaginois avaient prises. » Le même Polype cite, comme 
un cas rare et exceptionnel , que le Gaulois Autaritus ap- 
prit le punique, ei put se faire entendre des Carthaginois. 
Comment supposer après cda l'identité du carlharginois 
et du celtique? 

L'opinion a laquelle on 8*est d<mc généralement arrêté, 
et qui désormais nous semble inattaquable , c'est que le 
bas breton est l'ancien celtique. Cette opinion est loin 
d*étre nouvelle : les vieux historiens de la Bretagne et de 
l'Angleterre Font soutenue et développée à plusieurs re- 
prises ; mais, dans ces derniers temps, les travaux de 
MM. Miorcec de KerdanuQt, de Fréminville, Richer, 
Athenas, Mahé, etc., l'ont mise tout-à-fait hors de doute» 
Mous résumerons ici leurs principales preuves. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. Ut 

Josèphe rhistorien dit que Gomer fut le père de ces 
nations que Ton appeBe Galates ou Gaulois. Ceux-ci se 
répandirent dans toute TEurope et la peuplèrent sous 
différents noms. Prîmitivanent ils avaient sans doute la 
même langue; maïs elle dut s*altérer k la longue, et se 
jpartager «nfln en idiomes divers. Ceci fait comprendre la 
ressemblance de radicaux que Ton a pu trouver entre 
plusieursu langues d'Asie et le bas breton ou le gaulois. 
iJoe source commune avait fourni aux d^cendants de 
Gmuer ces éléments de langage que le temps et les cîr- 
€fl»LStances modttèrent. 

' Cependant une partie de cette racé s'établît au nord- 
mtsi de rEmrope, et, conservant son nom primitif, elle 
donna au pays qu'elle avait adopté le nom de Gaule. 

Ces Gaulois, qui bientôt furent les seuls connus souà 
cette dénomination , se partagèrent en une multitude de 
petits peuples unis par la même religion , les mêmes inté- 
rêts politiques et la même langue, conune nous le ver- 
rons bientôt. Plus tard , qn commença à les appelée in- 
différemment Gaulois ou Celles , parce que ce dernier 
aom était celui d'un des peuples les plus illustres qui 
s'étaient formés parmi eux. Strabon le dit positivement : 
Nomen Celtarum miversis Gallis indifum , ob gentts 
elaritûtem (lib. rv). Aussi verrons-nous les auteurs an- 
ciens parler indifféremment des Celtes et des GàuloiSy 
delà langue celtique et de la langue gauloise^ comme 
d'une seule et même chose. 

Lorsque César fit la conquête de la Gaule, elle était di- 
irisée entre trois grands peuples, qui étaient eux-mêmes 
subdivisés en une infinité d'autres. Ces trois grands 
peuples étaient les ^^t^ïfatn^, les Belges et les Celtes. 
Mais il est clair que ces trds nations , qui avaient une 
même origine, les mêmes institutions politiques, la même 



!42 LES DERNIERS BRETONS. 

religion, parlaient, à peu de chose près, la même langue; 
et^quand César dit : Hi omnes lingu à institulis^ legi- 
bus^ inler se differmt, il faut traduire ici le mot lingua 
par dialecte; sans cela, ce que dît le même César serait 
incompréhensible, lorsqu'il assure, sans distinguer entre 
les Belges^ les Celtes et les Aquitains^ qu'Ârioviste, roi 
des Germains , avait appris la langue gauloise par un 
long conunerce avec ce peuple. Que signifierait la langue 
gauloise s'il ne s'agissait d'une langue parlée dans toutes 
les Gaules? Serait-ce la langue des Belges, celle des A^i* 
tains ou celle des Celtes? On conçoit que, pour un Ro-> 
main comme César, les variations du langage chez les 
différents peuples des Gaules aient paru assez importantes 
pour qu'il dît : Lingud inter se differunt. Ces variations 
devaient, en effet, sufGre pour l'embarrasser ; et le chan- 
gement de dialecte dut paraître, à un étranger qui ne 
comprenait que quelques mots celtiques, un véritable 
changement de langue. Un Anglais qui parcourrait nos 
provinces avec quelques connaissances superficielles du 
français, ne comprendrait certes pas nos paysans , dont 
l'accent et l'idiome varient presque a chaque département/ 
Il pourrait aussi en conclure, si la France était moins bien 
connue , que les populations qui l'habitent diffèrent de 
langage ; et cependant on aurait tort, d'après une pareille 
indication, s\e prétendre que la langue française n'est pas 
généralement parlée dans toute la France. Or, c'est la ce 
qui a dû arriver pour César. Des renseignements donnés , 
par d'autres auteurs lèvent d'ailleurs tous les doutes a cet 
égard. Uipicn dit que les fidéicommis peuvent être faits 
en grec, en latin, en gaulois ^ ou dans la langue de 
toute autre nation (Leg. n, ff. de Légat, et fidcicom.; 
liv. m). Le gaulois était donc la langue d'une nation; 
c'était la langue conmiunc a tous les peuples des GauleSi 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 143 

sauf les différences de dialectes. Strabon dit positivement 
que la langue parlée par les jCeltes et les Belges était la 
inême , a quelques variations près : Eadem non usque 
quaque linguâ utantur omnes ^ scd paululum variatd 
(Strabon., iib. iv). Or, la langue des Celtes était aussi 
: parlée et comprise chez les Aquitains : car, fort long- 
temps après, au commencement du cinquième siècle, 
Sulpice Sévère , nous apprend qu'un orateur parlait en 
celtique aux Aquitains, hds Aquitains entendaient donc 
le celtique ou gaulois, quoi qu'à cette époque ils commen- 
çassent a l'abandonner. Il est donc évident que le celtique 
et le gaulois ne formaient qu'une seule langue, qui était 
parlée, avec de légères variations, chez les trois peuples 
.des Gaules, les Aquitains, les Belges et les Celtes, 

Du reste ,'si nous voulions prolonger cette discussion ^ 
nous pourrions prouver par trois ou quatre cents citations 
que tous les habitants des Gaules, a quelque peuple qu'ils 
appartinssent, étaient désignés sous le nom générique de 
Gaulois et parlaient la langue gauloise, ^i comment con- 
cevoir sans cela que les druides rendissent la justice 
chaque année dans le pays Chartrain aux particuliers qui 
Tenaient de toutes les parties de la Gaule porter leurs af- 
faires à ce tribunal ? Hue omnes undique qui contro* 
tersias habent conveniant, eprumque druydumjudiciis 
parent {CésdiT, liv. vi, chap. 15). 11 fallait bien qu'il y 
eût entre les juges' et les plaideurs un moyen de s'en- 
tendre, une langue commune ; sans cela toute la Gaule 
n*eùt pu être soumise a une seule juridiction. Begebantur 
G allia) omnes unicâjuridiclione (Amm. Marcel., liv. xv, 
chap. 11). D'autant plus que l'on nous apprené dans une 
comédie que, devant le tribunal des druides, les pcysans 
haranguaient!,.. Dans quelle langue auraient-ils pu ha- 
raoguer, vinon dans une langw commune et usuelle? 



144 LES DERNIERS BRETONS. 

Mais à tout ce que nous venons de dire on peut encore 
répondre : 

Que même, en admettant Tfasd^itude de la langue cel- 
tique chez tous les peuples de la Gaule, la question de 
ridentité du celtique et du bas breton serait loin d'être 
décidée. En effet , les Armoricains actuels ne sont point 
les descendants directs des Celtes de la Gaule. La Petite- 
Bretagne fut conquise par les Bretons insulaires, conduits 
par Gonan et Maxime, et ceux-ci durent nécessairement 
imposer leur langue aux vaincus. Le bas breton actuel 
n'est donc pas un reste de gaulois , mais de langue bri- 
tannique. Pour arriver k prouver l'identité du gaulois ou 
celtique et du bas breton , il faudrait prouver d'abord 
celle de la langue gauloise et de lajangue que Ton parlait 
dans la Grande-Bretagne ; en d'autres termes, il fendrait 
prouver que les habilants d'Albion étaient Celtes et 
parlaient le celtique. 

D'abord , le bon sens indique que la Grande^retagne 
dut être peuplée primitivement par des colonies venant de 
la terre ferme. Il est dans l'ordre logique et naturel que 
les continents peuplent les îles ; et, soutenir le contraire, 
serait tomber dans l'absurde. Reste donc a savoir quelles 
nations >dtt continent fournirent la population de la 
Grande-Bretagne. 

César dit que ce forent les Belges qui peuplèrent cette 
ile ; or, les Belges étaient Gaulois et parlaient le celtique, 
comme nous l'avons démontré plus haut. L'opinion de 
César déciderait donc la question en notre faveur. 

Pelloutier pense, lui, que ce fut l'Ârmorique qui peupla 
la Grande-Bretagne. Dans ce cas encore, la communauté 
de langage est évidente. 

Tacite , du reste , affirme positivement cette commu- 
nauté. BritamoTum Gallûnmqne ^rmonem houd mul- 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 145 

to essediversam^ ditnil dans la Vie d*Agri€ola. La langue 
farelonne était donc un dialecte gaulois. 

On trouve dans l'histoire d'Angleterre de Bède : « Les 
c Bretons, qui ont donné le nom k cette île, en ont été 
« les seuls habitants. Us vinrent d'Armorîque en Albion 
(( et s'emparèrent des parties méridionales de celte île. 
« C'est la tradition du pays. » 

Dans un passage de Malmesberg, on voit que • Cons- 
« tantin, au commencement du quatrième siècle, allant 
« dç l'île de Bretagne h Rome, débarqua dans l'Armorique 
Il près Saînt-Pol de Léon , et que sa suite et lui virent 
« avec étonnement qu'on y parlait la même langue que 
t dansi'îlo. b 

W. Temple dit expressément dans son Introduction à 
l'histoire d'Angleterre, « que la langue^ les coutumes et la 
« religion des Bretons de l'île étaient généralement les 
« mêmes que celles des Gaulois avant la conquête de leur 
« pays par les Romains. » 

César dit que les druides de la Gaule allaient dans la 
Gsande-Bretagne s'initier aux mystères de leur religion. 
Or^ comme les instructions druidiques étaient toutes 
verbales, il fallait bien que la langue gauloise fût la même 
que la langue britannique, pour que les élèves et les 
maîtres pussent s'entendre. 

Nous pourrions multiplier ces preuves si l'espace no 
nous manquait; mais ce qui précède nous semble 
suffisant pour démontrer que la Grande-Bretagne avait 
été peuplée par les Celtes , et que la langue celtique y 
4tait parlée. 

Ainsi , quand Conan et Maxime passèrent dans l'Armo- 
tique j et la conquirent avec une armée d'insulaires, ils 
n'y apportèrent pas une nouvelle langue ; seulement , ils 
purent modifier le dialecte qui y était en usage, et qui 



UQ LES DERNIERS BRETONS. 

n'était peut-être pas le leur. La conquête de rArmorique 
par les Bretons de Tîle ne change donc rien à la question. 
Nos bas Bretons actuels sont y ainsi que les GoHois , des 
restes des Celtes de la Grande-Bretagne , et la langue an- 
tique qu'ils ont continué à parler est bien , par consé-^ 
quqnt , le vieux celtique. 

La seule objection de quelque valeur qui ait été faite 
contre l'identité de langue britannique et de la langue 
gauloise est tirée de deux légendaires y Geoffroi de Mon- 
mouth, et Fauteur de la Vie de saint Gueznou. Ces deux 
auteurs prétendent, et Le Baud d'après eux, que lorsque 
Conan Mériadek débarqua en Ârmorîque avec les Bretons 
insulaires , il tua tous les habitants du pays et ne con-- 
scrva qu^ les femmes^ qiiilmaria à ses soldats ^ après 
leur avoir fait préalablement arracher la langue, 
afin qu'elles ri apprissent pas leur langage aux enfants 
qui naîtraient d'elles. Ce fait , s'il était vrai, prouverait 
effectivement que le celtique parlé en Armorique était, 
à cette époque, différent de celui parlé dans la Grande- 
Bretagne ; mais l'absurdité même du récit le réfute suf- 
fisamment. Qui peut, en effet, prendre au sérieux cette 
destruction de tous les hommes de l' Armorique, et cette 
mutilation atroce exercée sur toutes les femmes? C'est 
là un conte a ranger à côté du massacre de Sainte Ursule 
et de ses onze mille vierges , rapporté par les mêmes lé- 
gendaires. L'abbé Deric dit « que c'est la conformité 
« même qui existait entre la langue de l' Armorique et celle 
<i des Bretons insulaires, qui donna lieu à cette fable. Un 
« étranger se serait effectivement persuadé, en entendant 
« parler les Bretons et les Armoricains , qu'ils avaient 
« toujours formé le même peuple, ou du moins que les 
(j vaincus avaient disparu de leurs demeures , et que les 
« femmes avaient perdu leur langue en conversant avec 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 147 

« leurs nouveaux hôtes. » Au reste, il est bon de re- 
marquer que ce massacre de tous les Armoricains et cet 
élcmgu&nient de leurs femmes n'est point une histoire 
nouvelle. Hérodote , au livre II de son ouvrage, rapporte 
un fait semblable. Or personne n'ignore que les chroni- 
queurs du moyen âge compilaient les faits les plus remar- 
quables de rÉcriture sainte ou des histoires profanes pour , 
les mêler a leurs récits. C'est ainsi que ceux qui ont écrit 
la vie do du Gucsclin ont mis sur le compte de ce héros 
ce que Plutarque rapporte de plus mémorable des grands 
hommes de l'antiquité. 11 n'est donc pas étonnant, comme 
ledit M. Richer, que le roman du Brut, qui a transformé 
le Gog et le Magog de 4'Écrilure en un géant appelé 
Goémagot, ait emprunté k Hérodote la fable dont il est 
question. D'ailleurs, nous le répétons, le fait rapporte • 
par les deux légendaires dont il s'agit est moralement et 
physiquement impossible. Tuer tous les hommes d'une 
contrée , égorger les enfanta et les vieillards , arracher 
la langue a plus de cent mille femmes, uniquement 
pour que l'idiome du pays natal passe plus pur aux 
descendants, serait une férocité tellement inepte, tel- 
lement incroyable , que l'on ne peut en accuser aucun 
siècle sans en avoir des preuves plus certaines que l'afflr- 
mation des deux romanciers qui rapportent continuelle- 
ment mille faits incroyables d'enchantements , de mirrcles 
et de féeries. 

Disons donc, pour nous résumer : 

10 Que la langue celtique ou gauloise était parlée dans 
toutes les Gaules, avec de légères variations de dialecte ; 

2° Que les habitants de la Grande-Bretagne, qui avait 
éié peuplée par des Gaulois, parlaient le celtique ; 

3^ Que les Bretons qui sortirent d'Albion et se répan- 



148 LES DERNIERS BRETONS. 

dirent dans FArmorique, y trouvèrent la langue qu'ils 

parlaient euï-mêmes ; 

40 Qu'ils n'eurent pas besoin en conséquence de chan- 
ger la langue qui existait dans la Petite-Bretagne, et que 
cette langue, qui s'est conservée jusqu'à nos jours, est le 
bas breton ; 

5<> Donc le bas breton est du celtique plus ou moins 
altéré. 

g II. — Littérature bretonne des premiers siècles. — Les bardes 
armoricains premiers auteurs des romans cbevaleresques. ^- 
Littéraiure populaire de la Bretagne. 

Les bardes gaulois étaient célèbres ; mads leurs cbants, 
qui n'étaient point écrits, durent s'altérer et se perdre 
facilement après la conquête étrangère. Ce ne fut qu^en 
Bretagne, où cette conquête fut passagère, que la poésie 
nationale continua a florir. Là, les bardes celtes eurent 
des successeurs ; et Fortunat nous apprend que dans le 
sixième siècle ceux-ci étaient célèbres par leurs poésies. 

Dans le douzième siècle, lea témoignages sont ausd 
nombreux qu'honorables en faveur des bardes bretons. 
Geoiïroi de Monmouth traduisit , vers Pan 1138, du bas 
breton en latin , ie IH^t d'Angleterre; et Guillaume de 
Newburg, son ennemi, déclare, tout en Paccusant d'im- 
posture, que son ouvrage est en effet composé avec les 
anciennes fables des Bretons. Chrétien de Troyes, dans le 
début de son roman du Chevalier au Lion, dit : 

Si m**ee6rt de tant ts Breton 
Qnar tôt jori durera li renoua 
Et par •!• sont anatea 
Li boèa cbevaKer ei len 
Qol a eaor se trarainereat. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 149 

Or, ce chevalier au Lion célébré par les Bretons était 
messire Ivain, compagnon d' Arthur, et un des héros de 
la Table-Ronde. 11 avait aussi été célébré par les Gallois, 
comme rassurent Lewis et Carte dans leurs histoires de la 
Grande-Bretagne. On a même publié au pays de Galles les 
poésies composées en son honneur par Taliesin et Ly waiii* 
Hen. Ce qui prouve que les Bretons et les Gallois hono- 
raient les m<^mes héros. 

Dans le roman d?Eree et â*Emde, et dans celui de 
Lancelot du Lac, par Chréfi^ de Troyes, tous les héros 
sont Bretons. Il est certain que les deux poèmes durent 
élre écrits d'après des lais bretons antérieurs. Fouque de 
Marseille parle aussi des lais bretons. Akisi , la littérature 
des Armoricains était connue des troubadours. 

Dans le même siècle, le célèbre roman de Tristan le 
Léonais fut traduit en prose française par Luc du Guast, 
puis mis en vers par La Chèvre de Reims, et ensuite par 
Thomas Erceldon, trouvère anglo^normand. Il est reconnu 
aujourd'hui que ces traductions furent toutes faites d'après 
des lais armoricûns. Un autre trouvère, qui mit en vers 
le roman du roi Horn, s'étend beaucoup sur les lais ar- 
mrrieains; et quand il veut dire qu'un lai est bien fait, il 
assure qu'on a imité les Bretons. 

SI eom font cil BretttOf dit «1 fait «utamicrt. 

L*enehanteur Merlin, déguisé en jongleur, chante aussi 
des lab bretons a la cour du roi Arthur. Robert Wace, 
dans son Brut SAngleterrCf en fait chanter aux paladins 
qui assistent aux fôt^ de la Table*Ronde. 

Dans le treizième siècle, Marie de France traduisit en 
vers français un grand nombre de lais armoricains parmi 
lesquels se trouvait le Rossignol ^ qui se chante encore 



150 LES DERNIERS BRETONS. 

en Bretagne, et dont M. de la Villemarqué a publié une 
version dans son Barzas-Breiz. 

Ces laislaretons, traduits par Marie, eurent un immense 
8ucoè«; et les auteurs contemporains en parlent fréquem- 
ment et toujours comme de lais empruntés îfc la littéra- 
tures armoricaine- Pierre de Saint-Cloud, trouvère français 
du même âge, faisant paraître dans son roman du BeuQrd 
cet animal déguisé en jongleur anglais, le fait se vanter de 
savoir surtout moult bons lais bretons. 

Un trouvère français, nommé Regnaud , traduisit a 
la même époque le lai d'Ignaurès, et il affirme qu'il 
a fait cette traduction d'après l'original breton. Un autre 
trouvère, auteur du roman du chevalier au Bel-EscUy 
et de celui de Fergus mit en vers le lai de t Épine ; et 
il indiqua dans le préambule de sa traduction les sources 
galloises et bretonnes où il avait puisé. Ainsi, les Gallois 
et les Bretons avaient la même langue, la même littéra- 
ture. Enfin, un dernier trouvère traduisit le lai de Graa- 
lent-Mor, que, selon lui, on chantait dans la Bretagne *. 

Dans le quatorzième siècle, les poésies celtiques étaient 
encore connues et jouissaient d'une grande réputation. 
Chaucer, dans ses Contes de Cantorbéry, dit : « Ils 
furent gentils , ces vieux Bretons qui composèrent dans 
leur langue antique des lais sur plusieurs événements mé- 
morables, et qui les chantèrent en s'accompagnant avec 
leurs instruments. » Et, pour preuve, il insère dans son 
ouvrage plusieurs de ces lais qu'il appelle bretons ou ar- 
moricains. Dans le même siècle, l'auteur du Songe du 

(î) Le manoscrit dn poème brctun sor Gradlon-Mor existe encore proba* 
bUment à la BibUvfhèqne nationale de Paris. Dom Bernard Montfaacon as» 
^ure Vy avoir y» aa siècle dernier, et n'avoir pn le comprendre, parce qn'il 
ne savait pas le breton; il donne le naméro de ce manoscrit. M. de Fréraifi- 
Tiile dit l'avoir chercbé, aidé des employés de k Bibiiochèqoe, et n'avoir pu 
le retrouver. 



LA BRETAGNE ET LÇS BRETONS. 151 

àieu d* Amour dit, en parlant du pont qui conduit au 
temple de ce dieu : 

De ro traeiiqaes était fait lo li pôns 
Totes les plaoches de dits et cbansont 
De sons de harpes les estaces del fons, 
Et les salices des doux lais des Bretons. 

n faut cependant remarquer que^, dès le quatorzième 
siècle, on ne parle plus des poésies bretonnes que comme 
di antiques lais. Nous devons aussi faire observer que ce 
sont presque toujours les trouvères anglo-normands qui 
citent ou traduisent les lais bretons : il ne faut point s'en 
étonner. 

Les Normands ayant possédé la Bretagne en arrière-fief, 
parle traité fait avec Charles-le-Simple , eurent avec les 
Bretons des rapports fréquents ; ils furent forcés d'ap- 
prendre leur langue, et, par conséquent , se trouvèrent à 
portée d'étudier leur littérature. Ajoutez que Guillaume 
récompensa Alain, duc de Bretagne, des services qu'il lui 
avait rendus pour conquérir l'Angleterre, en lui donnant 
quatre cent quarante-deux terres seigneuriales dans cette 
île. Alain et les ducs de Bretagne, ses successeurs, inféo- 
dèrent à des chevaliers armoricains une grande partie de 
ces termes ; d'autres seigneurs de la Petite-Bretagne, qui 
s'étaient signalés à la bataille d'Hastings, reçurent égale- 
ment des domaines; il en résulta des relations multipliées 
entre les Anglo-Normands et les Bretons ; de sorte que 
toutes les fables et poésies armoricaines passèrent en An- 
gleterre. 

Cependant, à mesure que ces rapports entre l'Angle- 
terre et la Bretagne devinrent moins fréquents, la langue 
armoricaine fut moins comprise dans l'île, et, dès le qua- 
torzième siècle, elle n'était plus guère connue que par 
les poètes qui voulaient exploiter la littérature bretonne, 
». 10 



152 LES DERNIERS BRETONS. 

comme une mine curieuse et féconde. Quant aux autres 
peuples, ils avaient depuis longtemps abandonné Pétude 
du langage armoricain. Dès le neuvième siècle, les oreilles 
françaises en étaient choquées. Un religieux de Tabbaye 
de Fleury, qui traduisit a cette époque la vie de saint Poi 
de Léon, dit : 

Hajos sancti viri gesta scripta qaidem veperl, sed britannîQa 
garuUtate ita confusa» ut legeaUbns fierint onerosa... iDaoditam 
locotionls gcnas qaoqae sludiosos a leclione sammoTebat*.. Nec 
torbetar lectoris animas absonis britannis nominibas qn» înteN 
posulmos» qaia bac vitare ei toto non potuimos, vilavimiis 
qaidem plara, etc. 

« rai troové la vie de ce laint écrite dans an confVis bavar- 
dage breton qal fatigoait le lecteor ; les termes inusités répons- 
salent même les gensstndieox; mais qae mes lecteorsserassarent; 
si j*ai conservé des noms bretons dans ma traduction» c'est qœ 
Je n*ai pu faire autrement, j'en ai élagué an grand nombre» ete.» 

Il résulte de ce qui précède que les bardes armoricains 
curent une grande célébrité, et que les trouvères ne furent, 
ie plus souvent, que leurs traducteurs ou leurs imitateurs. 
Mais ces imitations mêmes aidèrent à faire oublier les 
originaux Parmi ceux qui échappèrent, nous ne pour- 
rions citer aujourd'hui que le Graalent-Slor, les Prih 
phéties de G wenc'hian, barde du sixième siècle, conservées , 
k Pabbaye de Landevence jusqu'à la révolution de 1798,. 
et dont M. de la Yilïemarqué semble avoir reti*ouvé un 
fragment ; enfin le lai du Rossignol. 

Le bardisme ne tarda point d'ailleurs k disparaître en 
Bretagne et au pays de Galles pour faire place à la poésie, 
populaire des klers, des chanteurs ambulants et des men- 
diants dont Taliesin déplorait â éioquemment l'invasion^ 
et la seule qui, se renouvelant et se multipliant sans cesse. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 153 

soit parvenue de bouche en bouche jusqu'à nous à travers 
douze, siècles de révolutions. 

^ Or^ c'est de cette poésie que nous voulons parler. 

Il faut donc bien se le niveler; les compositions bre- 
tonnes que nous allons nous efforcer de faire connaître^ 
appartiennent toutes à l'école inculte et naïve qui suc- 
céda k fécde plus habile des bardes. Deux ou trois fois 
peut-être 4ous retrouverons, dans ces poésies, des tra<ïesdes 
vieux lais, réminiscences incomplètes fournies par la trar 
dition orale et introduites dans les poèmes modernes; 
mais, généralement, les chants que nous citerons porte-- 
ront le cachet de leur siècle et de leur origine ; tous se- 
ront Texpression des traditions, des croyances et de I9 
sensibilité populaires. 

Dans Fexamen auquel nous alkms nous livrer, nous 
ferons abstraction des ouvrages en prose, parce qu'ils sont 
peu nombreux, peu remarquables, et d'ailleurs imités du 
français. Tous sont des livres de dévotion , des conmxen- 
taii^ de l'Évangile qui n'appartiennent point k l'école 
bretonne. La prose est une forme trop logique pour les 
littératures primitives, qui ne sont qu'impression et mou- 
vement. Le jour où il y a eu sur la terre un homme qui 
a courbé la tête pour prier ou pleurer, il y a eu un poète ; 
mais les grands prosateurs ne sont venus que plus tard 
avec les sciences et la philosophie Homère avait mendié 
dans ks villes de la Grèce plusieurs siècles avant que 
Platon élevât la voix. 

Les poésies populaires de la Bretagne peuvent se par* 
tager en trois grandes classes : 

P Les poésies chantées ; 

2» Les poèmes; * 

8* Les drames* 



CnAPITRE II. 

FOÊ3IS8 CBAJUTÈES. 

51. — Poésies chantées. — Leur inQuence en Bretagne. — 
La folle d'Auray. Diiïérenies espèces de poésies chantées. . 

Tous les poèmes chantés des Bretons sont écrits en 
strophes et en vers de douze, de huit ou de six pieds. Ces 
\ers sont rimes , mais sans que les auteurs se piquent 
d'une grande rigueur a cet égard. Les licences qu'ils 
prennent pour les rimes et mêmes pour la mesure sont 
d'autant plus facilement pardonnées , qu'ils s'adressent à 
un puhlic peu lettré. Eux-mêmes sont d'ailleurs des 
hommes simples et ignorants , qui chantent comme les 
fauvettes, sans règle, sans travail, sans méthode. Ce 
sont , ou de jeunes kloarecks tristes d*atnour, ou des 
maîtres d'école de village, ou des clercs de campagne , ou 
même de pauvres manœuvriers vivant de leurs bras et 
suant leur pain de fchaquejour. Souvent ils donnent, dans 
la dernière strophe de leur poème, leur nom, leur profes- 
sion, et des détails sur leur famille. Cette dernière strophe 
est pour le poète breton ce qu'est pour nous la préface : 
une carte de visite déposée h la porte de la renommée. 

Tous les poèmes a strophes , écrits en langue celtique , 
s'approprient a un air national et se chantent, qu'elle que 
soit leur étendue. Je me souviens qu'un jour, en arrivant 
au pardon de Saint- Jean-dtJhDoigt , près Morlaix , j'en- 
tendis un aveugle qui chantait des vers bretons sur la 
naissance de Jésus-Christ: en repassant le soir, je le 
trouvai à la même place , continuant son sujet qu'il n'a- 
vait point achevé. Je m'approchai, et il m'apprit qu'il lui 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 155 

fallait habituellement un jour pour chanter le poème en- 
tier ; encore ne le savait-il pas complètement, comme je 
pus m'en «ssurer en lui faisant réciter quelques strophes 
dont les interpositions , les lacunes et les non-sens per- 
pétuels prouvaient que Touvrage primitif avait été défi- 
guré. Au reste, il en est ainsi de presque toutes les poésies 
que chantent nos Bretons. Ils n'en savent , le plus sou- 
vent que des fragments altérés, qu'ils psalmodient, comme 
les gondoliers des lagunes le font des strophes du Tasse, 
en substituant, a chaque instant leurs propres inspirations 
à celles de l'auteur. 

Quant au nombre des poèmes populaires de la Bretagne, 
nul ne saurait le dire. On resterait au-dessous de la 
réalité en le portant a huit ou dix mille. J'ai parcouru 
le Finistère en tous sens, j*ai écouté ses pâtres, ses meiï- 
diants, ses fileuses, et , presque chaque fois , j'entendais 
un nouveau chant. Aussi nulle parole ne peut rendre 
l'enivrante sensation qu'éprouve celui qui comprend 
notre vieux langage, lorsque, par un beau soir d'été, il tra- 
verse les montagnes de la Cornouaille en prêtant Toreille 
aux chansons des pasteurs. A chaque pas, la voix d'un en- 
fant ou d'une vieille femme lui jette, de loin, un lambeau 
de ces antiques ballades, chantées sur des airs tels, qu'on 
n'en fait plus , et qui racontent un miracle d'autrefois, 
un crime commis dans la vallée, un amour qui a fait 
mourir 1 Les couplets se répondent de roche en roche ; les 
vers voltigent dans l'air comme les insectes du soir ; le 
vent vous les fouette au visage par bouffées, avec les par- 
fums du blé noir et du serpolet I Et, tout plongé dans cette 
atmosphère poétique, rêveur, enchanté, vous vous avancez 
au milieu d'une campagne agreste ; vous voyez de grandes 
pierres druidiques habillées de mousses qui se penchent 
au bord des bois; des ruines féodales, accroupies dans 
I. lœ 



1^6 LES DERNIERS BRETONS. 

les bruyères , sur le Haac des coteaux ; et , parfois , au 
baut de la montagne , des figures d'hommes écherelés et 
étrangement vetiis qui passent comme des ombres entre 
Thorizon et vous, se dessinant sur le ciel que la lune com* 
mence a éclairer ! Cest conune une vision des temps 
paçsés, comme un râ?e que Ton ferait après avoir lu une 
paga d'Ossian i 

La forme donnée à tous leurs poèmes par les Bretons 
e$t la suite de leur goût prononcé pour le diant. L'Italien 
lui-même , quoique plus délicat dans ses créations et sur» 
tout plus habile à les exécuter, n*a pas une oreille [^us 
juste, un sentiment musical plus passionné. Du reste, 
cette aptitude du paysan armoricain lui est commune avec 
tous les autres peuples encore près do la nature. Léchant 
est Texpression énergique de cette partie de l'âme que 
les langues humaines ne peuvent traduire. Il n'est pas 
moins naturel que la parole. Plus élevé que celle-ci, il est 
aussi destiné k rendre les émotions qui dépassent la tri- 
vialité usuelle. 11 passionne la langue comme l'accent , 
qui n'est lui-même qu'un chant timide. Les Bretons l'ont 
ajouté k toutes leurs compositions , et la chanson forme 
toute leur littérature. Aussi revét-elle tour k tour les di- 
verses physionomies de l'art d'écrire. Ode, roman, âégie, 
satire , morale , enseignement sdentifique , il n'est rien 
qu'elle ne renferme. C'est le journalisme sous ses faces 
^cariées. Active, bavarde, changeante, comme notre presse 
timbrée, la dianson court, flambe, me de loin; elle 
porte toujours ses bottes de sept lieues , et fait le tour 
d'un évéché en trois jours. Pour télégraphe elle a ses pâ- 
tres, qui la transmettent de rocher en rocher. On hi voit 
courir et gagner de proche en proche , semblable k ces 
feux que les clans écossais allumaient sur leurs montagnes^ 
pt qui aUaient porter a vingt lieues l'appel de la révolte. 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 167 

Lojcique le choléra rayageait la Bretagne , les administra- 
teurs s'évertuèrent à instruire nos paysans des précautions 
qvLÙ fallait prendre contre le fléau ) les circulaires se suc- 
cédèrent ; toutes les portes des cimetières de village fu- 
rent placardées dUnstrucUons officielles.. « Vaines tenta- 
tives i Le paysan passait tout droite son grand chapeau 
sur les yeux , et ne lisait pas. Un poète eut alors la pensée 
de mettre en vers les moyens à emi4oyear pour prévenir la 
maladie : et une semaine aprè$, on chantait dans les 
fermes et les bourgs les plus reculés , sur un air connu : 

« Pour éviter H ch^éara, chrétiens» il fhut manger peu de fraits 
« et boire votre eau mêlée de Vinaigre. Il ne faut point tous 
« étendre sur l*herbe froide aa moment où voqs suez. 

« SoDgez-y, cfarétieDS 1 car voici VaatU avec ses soifs^ ses las- 
et situdes et ses sueurs. Ceux qui n*éeouteroDt pas mes conseils 
« seront frappés ; on les clouera entre quatre planches, et leurs 
« enfants resteront sur la terre, pauvres rohieurs sans appui ^ » 

On conçoit qtf elle influence a dû acquérir la chanson 
ainsi popularisée. Elle est devenue, selon Texpression d'un 
poète du pays, un couteau à deux lames, que Ton peut, 
tour-à-tour, employer au service d'un ami ou enfoncer 
dans la gorge d*un ennemi. Cependant il est juste de dire 
qu*elle a conservé une impartialité rarement démentie, 
el que Tou serait heureux de trouver dans notre journa- 
lisme plus civilisé. La chanson bretonne, quand elle est sa- 
tirique, exprime réellement ropmiow.Souvent on ne pour- 
rait dire qui Ta faite ; la clameur publique a été le poète. 

Ce caractère de rigoureuse équité lui a donné une véri- 
table magistrature populaire. Elle est chargée de U re- 

(1) Nous devons dire, poorétre conplet, q«o le préfet di départenent n« 
▼onlut pas faire répandre, par le moyen des maires, la chanson sur le choléra, 
iki qu'elle n*itaiî peu tig%ée f&r un méaeetn. Lliygiène publique fut 
confiée aux meudianta, qui eolpoitèreal la laomplaiate d« Tilkge eu village, e( 
lé préfet conliiiua à écrire des circulaires. 



1S8 LES DERNIERS BRETONS. 

viser les sentences de la justice , comme autrefois le tri- 
bunal des francs-juges. A elle appartient la défense de cette . 
moralité de cœur en dehors des lois , et que le cœur seul 
peut juger. Jes arrêts adoptés par l'opinion sont irrévo- 
cables ; chacun se fait bourreau pour les exécuter. Nous 
pouvons citer k ce siget un fait dont nous afûrmons Texac- 
titude, parce que nous en avons été personnellement té- 
moin, et qui en dira plus que tous les raisonnements. 

Lorsqu'une partie du Morbihan se souleva pendant les 
Cent-Jours, on sait qu'un combat s'engagea près d'Aurây 
entre les insurgés et les bleus. Ce ne fut qu'un échantillon 
de guerre civile, «n fac-similé de 1793 ; cependant, l'af- 
faire eut assez de gravité pour laisser un certain nombre 
d'hommes cuver leur sang dans les douves des chemina 
creux. Ce fut Ik qu'on trouva presque tous les cadavres, 
et, comme le remarqua avec une farouche naïveté le 
maire chargé de déblayer le champ de bataille, cela avait 
Vair des suites <ïun pardon , et de braves gens qui 
s'étaient endormis dans le i?în. Malheureusement, peu 
de ces dormeurs se réveillèrent. 

Le lendemain du combat , de bon matin , une femme 
se rendait au champ, la faucille sur le bras. Tout en mar- 
chant le long du chemin qu'elle suivait, elle regardait cu- 
rieusement de tous côtés. Autour d'elle, les arbres étaient 
troués de balles, les buissons brisés et la terre piétinée. 
De loin en loin , on voyait la route semée de boutons, de 
cheveux , de brins de laine tordue arrachés a des épau- 
lettes, de papier à cartouche , de lambeaux de chapeaux 
bretons perces par le plomb ou la baïonnette, et de 
flaques de sang à demi figé. Tout indiquait qu'un enga- 
gement vif et récent avait eu lieu dans cet endroit. Quant 
aux cadavres, ils avaient disparu. Les paysans étaient 
venus f pendant la nuit; leur donner la sépulture ; et les 



LA BRETAGNE ET LES BRETONS. 159 

femmes avaient parcouru le champ de Jjataille, le bissac 
sur répaule , dépouillant tour a tour les morts ennemis, 
et disant une prière pour les leurs. On parlait même de 
riches iiulins faits ainsi par quelques-unes, et Ton aurait 
pu croire que la jeune paysanne y songe^^it, à voir sa 
préoccupation et respèce d'attention avec laquelle son ceil 
scrutait les halliers cl^îs deux côtés du chemin. 

Elle était enfin arrivée a un endroit plus large, presque 
entièrement occupé par un marécage touffu, et elJe com- 
mençait à presser le pas, comme si elle eût renoncé a 
toute espérance, lorsqu'elle vit les roseaux du marais 
s'agiter ; un cliquetis de fer retentit, la pointe d'une baïon- 
sette apparut , puis une figure sanglante se souleva avec 
effort. 

La Bretonne s'arrêta court. Elle ne jeta pas le moindre 
cri, mais elle serra plus fortement le manche de sa faucillCi 

Cependant , des gestes et quelques mots prononcés en 
breton du pays l'engagèrent a s'approcher. Elle fit deux 
ou trois pas dans les herbages. 

Le blessé était parvenu à se mettre à genoux, en s'ap- 
puyant sur son fusil ; et la paysanne vit a sa veste bleue 
garnie de boutons pressés que c'était un marin *. 

Elle s'arrêta de nouveau indécise ; mais il lui cria d'ap- 
procher, en lui disant qu'il ne voulait point lui faire de 
mai, qu'il pouvait d'ailleurs à peine remuer, ayant eu la 
jambe fracassée par une balle. 

La paysanne, enhardie, avança de quelques pas. 

— Que voulez-vous? demanda- t-elle brièvement. 

— Y a-t-il des bleus ici près ? 

— Les bleus sont partis. 



(J) riusUors compagnies demarintse trouTèrent k la journéo d'Aoray» •* 
eomtaUlrent, près des fédérés, avec l« ;^ks grand cduraga. 



160 LES DERNIERS BRETONSo 

— Partis I ... Et depuis quand ? 
—-Depuis hier. 

— Cela n*est pas possible 1 s'écria le marin, est-ce que 
nous n'ayons pas été les plus forts ? 

La paysanne ne répondit.rien. Elle resta droite et im- 
passible, comme si elle n'eût pas entendu. Elle mentail 
pourtant, a^' les bleus étaient a Auray. 

Le marin recommença ses questions : elle y cépondit 
de manière k lui persuader qu'il était abaiadonné et sans 
espoir de secours. Blessé la veille, lorsqu'il tiraillait contre 
les chouans, vers la fin du jour, le malheureux avait passé 
la nuit dans les roseaux du marais sans pouvoir faire .m 
mouvement, et torturé par d'atroces souffrances. U avûi 
espéré que le jour lui permettrdt de faire connaître sa 
situation k ses compagnons ; mais la nouvelle de leur dé- 
part le jeta dans le désespoir. La force lui manquait pour 
quitter le lieu où il se trouvait , et , lors même qu'il Peûl 
trouvée, il craignait, en se montrant, d'être assassiné par 
lés chouans. U lui sembla donc qu'il n'avait plus d'espoir 
que dans la jeune paysanne qu'il venait de rencontrer. 
Lui-môme était du pays. Son père et ses frères, pêcheurs 
à Locmariaquer, pouvaient le sauver en le venant cher- 
cher. U conjura la jeune fille de les aller trouver ; il em- 
ploya les supplications les plus pressantes, les pleurs, les 
menaces même ; mais celle-ci resta insensible à tout. Se^ 
regards ardents roulaient autour d'elle, puis se fixaieni 
sur le mann qui était a ses pieds. Elle s'approcha enfla 
vivement de lui, et d'une voix brève et hardie ; 

— Si lu veux que j'aille k Locmariaquer, dit-elle, 
donnc-moi ta montre. 

Et , en parlant, ainsi , elle voulut saisir le cordon qui 
retenait celle-ci ; mais le blessé se jeta en arrière et fit un 
dfort pour la repousser. 



U BRETAGNE ET LES BRETONS. 161 

— ^Après, après, dît-il, qnand tu reviendras. Je (d 
donnerai ma montre et de l'argent avec. . . 

— En as-tuf demanda la paysanne. 

— fen ai. 

— Où est-il? 

— Montre-le-moî ? 

•— Me promets-tu de me sauver après f 

— Montre-moi l'argent. 

— Tu vas le voir. 

— Le confiant marin se pencha sur son havre-sac quMl 
avrit détache, et qui était auprès de lui ; ses deux mains 
commencèrent k en déboucler avec peine les courroies. 

Au même instant, la Bretonne fit un pas en arrière pour 
prendre de l'espace et lui déchargea sur la tête un coup 
de faucille qui lui ouvrit le crâne. Il ne poussa qu'un 
soupir \ ses deux bras se roidirent, et il tomba la face sur 
lelntvre-sâc. 

Alors la jeune fille prit la montre, Targent, les vête- 
ments ; elle lava tranquillement dans la mare ses pieds qui 
étaient pleins de sang, puis alla au champ couper son faix 
d'herbe, et revint à la maison. En arrivant elle jeta sur 
son coffre tout ce qu'elle avait pris au marin, en disant : 

— J'ai trouvé le corps d'un bleu, voilà ce qu*il avait. 
On s^extasia sur son bonheur^ et les choses en res- 
tèrent la. 

Mais, le soir même, le cadavre trouvé fut reconnu par 
la famille. Bientôt plusieurs circonstances trahirent la 
jeune fflle, et tout fut découvert. Le marin tué était un de 
«es jeunes gens que le recrutement habille d'une opinion, 
en même temps que d'un uniforme, et auxquels on coud 
réglementairement la cocarde du parti qui gouverne. Kn- 
rôlé forcément pour le port de Brest, il en était parti avec 



162 LES DERNIERS BRETONS. 

ses compagnons, et était vçnu combattre à Auray, sans 
qu'il lui eût été possible de faire autrement. Cette position, 
comprise par les paysans, parce que c'était celle de plu- 
sieurs*de leurs enfants, fit plaindre la mort du mariii,,et 
rendit odieuse celle qui Pavait assassiné. Il y AViut, d'ail- 
leurs, dans les circonstances du meurtre une ftasse scélé- 
ratesse qui répugnait a tous. On n'avait pas tué cet homme 
pour le tuer, mais pour le voler, et c'était la ce qui faisait 
horreur h la foule, car dans de pareils cas, l'argent tache 
plus que le sang. Aussi y eut-il un cri général de colère 
contre la paysanne; et, conmie il arrive dans ceg 
réactions généreuses où l'esprit de parti cède un instant 
à la voii de l'équité, l'indignation fut excessive et sans 
frein. A défaut de la justice des tribunaux, la justice po- 
pulaire se chargea de la punition du crime. La jeune fille 
fut rejetée de la société des chrétiens, on s'écarta d'elle 
comme si la lèpre l'eût atteinte. Nul paysan ne voulut 
lui louer une cabane , et elle n'eut bientôt d'autre abri 
que le porche de l'église. Partout oîi elle passait, on voyait 
chacun se jeter de côté. A la fontaine, lorsqu'elle arrivait, 
les femmes tiraient leurs cruches en disant : 

— Place à la tueuse. 

C'était le nom qu'on lui avait donné. Pour mettre le 
sceau a la réprobation publique, on fit une chanson dans 
laquelle la mort du jeune marin était racontée avec tous 
ses affreux détails. Alors , partout où la jeune fille parut, 
<Qlle entendit répéter le chant vengeur. Son supplice ne fut 
plus un outplice ordinaire , ayant son terme et son lieu 5 
il passa dans le domaine public, il entra dans les mœurs. 
Elle marcha semblable k Caïn, avec la marque fatale ai| 
front, au milieu d'hommes qui , conune autant de piloris 
vivants, lui facontaîent son crime et la maudissaient. En 
vain voulut-elle fuir sa paroisse; partout où pouvait par- 



POESIES DE LA BRETAGNE. tC3 

venir la voix du pâtre, le refrain terrible retentis- 
sait. 

Un jour (c'est elle-même qui Tarapporté) elle rencontra 
dans un champ , loin d'Auray , un petit garçon de cinq a 
six ans qui jouait avec des marguerites. Elle s'approcha , 
et s'assit a ses côtés. Pour elle, malheureuse abandonnée, 
qui depuis un an n'avait touché la main de personne, 
c'était une grande joie que de caresser cet enfant. Elle le 
prit sur ses genoux et se mita le cajoler, k la manière des 
mères , en lui chantant des complaintes. Quand elle eut 
nni: 

— Je sais une plus belle chanson que toi , dit l'enfant ; 
écoute, c'est mon père qui me l'a apprise. 

Et il se mît k chanter : 

a Soyez toos attentifs, chrétieni!, voici le técit du crime : Marie 
« Hlarker a tu^ un bleu d*an coup de faucille, un bleu qui lui 
« demandait miséricorde dans la langue de sa paroisse, et qui 
ff était un pauvre conscrit du pays, o 

La malheureuse laissa rouler le petit garçon k terre en 
jetant un cri , et s enfuit k toutes jambes. 

C'était trop de honte et de douleur ; la tueuse y suc- 
comba et perdit la raison. 

Quand je la vis, il y avait déjk plusieurs années qu'elle 
était folle ; je fus frappé de son aspect. C'était encore 
une large et forte ûile d'environ vingt-quatre ans , carré- 
ment taillée k l'ébauehoir. Son corps , où des muscles et 
les veines disparaissaient, enfouis dans des chairs tannées, 
semblait formé de deux pièces lourdement articulées. Elle 
rappelait, pour l'ensemble, ces Vierges de pierre que Ton 
Toit debuut dans les niches de nos fontaines consacrées , 
ODUvres brutes dans lesquelles l'art n'a fait tomber que la 
moitié du voile de granit qui cachait la statue , et qui 
I. 11 



164 LES DERNIERS BRETONS. 

laissent douter s'il y a la-dessous quelqu'un ou si ce n'est 
qu'une pierre. Cependant, vu de près, le visage de la 
tueuse avait une expression singulièrement farouche. (Té- 
tait une face anguleuse , pleine de lignes qui heurtaient 
Tœil et lui faisaient mal ; tandis qu'an fond de son regard 
atone floUait je ne sais quelle férocité rusée. Tout en elle 
portait le cachet d'une race celtique abâtardie , chez Ut* 
quelle les qualités primitives ont dégénéré en vices çgr* 
respondants , et qui tient à la fois du Cafre et du Siaour. 
Elle répondait rarement aux questions qu'on lui adressait ; 
mais qu'un seul mot de la chanson terrible arrivât jusqoli 
son oreille, et, comme frappé d'une commotion galva* 
nique , ce corps de pierre se levait , cette grossière statua 
devenait chair et souffrance ! Elle jetait des cris, se tor* 
dait les bras, tournait sur elle-même , puis, tout-a-coup, 
comme prise d'un vertige , elle s'enfuyait , répétant les 
couplets accusateurs ; et à mesure que sa voix s'élevait, la 
chanson semblait la prendre plus fortement en sa posses* 
sion : on eût dit que le remords s'incarnait en elle ; qu'il 
se formait dans son être deux êtres, dont l'un avait mis* 
sion de torturer l'autre , et que sa conscience furieuse 
donnstit la chasse a son âme. Tous ses traits, tons ses 
gestes, exprimaient ce double rôle de vengeresse et de vic- 
time. Elle pleurait et rugissait , demandait grâce, et lan- 
çait des malédictions : c'était un spectacle tel qu'on n'en 
peut voir sans fermer les yeux : la lutte du bourreau et do 
condamné sur le bord de l'éehafaud. 

$!!«*• DiOerentes espèces de poésies chantées. <— Les 
cantiques. — L'enfer. — Le paradis. — Hommage à Dieu 
dans la solitude. — Noëls* 

Les poèmes chantés peuvent se diviser en quatre espèccji 
MtéïeniQs:le$eiS^tique$^Qsguerz,lescham(ms,le&iijne9< 



POESIES DE LA BRETAGNE. 165 

Nous allons examiner séparément chacun de ces 



Nous devons pourtant l'avouer, c'est avec une sorte 
d'embarras que nous commençons cet examen , et nous 
craignons bien qu'il ne puisse donner une idée exacte 
des chants populaires que nous avons entrepris de faire 
juger. 

Ces poésies nationales , toutes d'attitude et de mouve- 
ments, supportent mal une sèdie analyse. Nous aurions 
encore préféré les faire connaître par notre traduction , 
quelque défectueuse qu'elle soit. C'eût été, au moins, un 
portrait peint d'après l'original , et non un signalement 
de passe-port ; mais l'espace nous manque pour suivre 
une pareille marche. La reproduction des principaux 
chants populaires delà Bretagne remplirait un volume, 
et nous pouvons a peine disposer de quelques pages. On 
nous pardonnera donc de réduire notre tableau aux di* 
mensions du cadre. On tâchera surtout de suppléer, par 
la pensée, à ce qui manquera & nos traductions, de devi* 
ner les charmes dont nous n'aurons pu conserver qu'une 
ombre. Les poésies populaires sont encore plus difficiles 
à traduire que les autres. Elles ressemblent aux fleurs el 
aux fruits particuliers ^ chaque contrée ; pour en sentir 
toute la suavité , il faut les cueillir sous leur ciel. Ces 
chants que je donne ici , tout pMes du voyage qu'ils ont 
Mi pour passer de leur langue dans la nôtre, sont comme 
ces oranges que les marins nous apportent des pays loin- 
tains, demi-Oétries , et ayant a peine conservé une trace 
de leur parfum délicieux. 

Les cantiques occupent le premier rang parmi les 
chants de la Bretagne et par leur nombre et par leur po- 
pularité. Mais l'on s'en ferait une idée complètement 
fausse si on les jugeait d'après les misérables rapsodles 



IGG LliS DliKiNlEUS BRETONS. 

françaises qui se psalmodient dans nos églises, sur des 
airs d opéra. La valeur poétique du cantique breton n'est 
nullement inférieure k celle des autres chants celtiques. 
Cette différence est, du reste, facile à concevoir. Dans 
notre province , la poésie a conservé son premier carac- 
tère religieux ; Dieu n'y est pas encore tombé dans le do- 
maine du bout-rimé , et les grandes images du ciel et de 
Fenfer, du jugement et de l'éternité, n'ont point été aban- 
données, avec les charades , aux muses de la rue des 
Lombards. Nos poètes les plus habiles sont des chrétiens . 
fervents qui se font gloire de célébrer leurs croyances. 
Chaque canton a son David en sabots qui chante et qui 
prie. Aussi les cantiques bretons sont-ils innombrables. 
Revêtant toutes les formes, ce sont, tantôt des prophéties 
terribles et passionnées, comme celles d'Isaîe, tantôt de 
naïves et de douces élégies, comme FEcclésiaste. Poésio 
tour a tour gigantesque, sombre, ingénue, plus haute que 
le cèdre, ou plus humblei^ue Thysope ! En voici quelques 
exemples. 

L'ENFER. 

« L'enfer ! Tenfer ! savez-vous ce que c'est, pêcheurs 7— C'est 
ff une fooHiaise où rugit la flamme, une fournaise prés de la- 
ce quelle le feu d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles 
(( d'un four, n*est qu'une fumée ! 

(( Là, jamais on n'aperçoit de lumière ! Le feu brûle comme 
ce la fièvre, sans qu'on le voie ! Là, jamais n'entre l'espéranee : 
« la colère de Dieu a fermé la porte 1 

« Du feu sur vos tètes, du feu autour de vous! — Vous avei 
« faim î — Mangez du feu ! — Vous avez soif? — Ruvez à celte 
c rivière de soufre et de fer fondu ! . 

« Vous pleurerez pendant l'éternité ; vos pleurs feront une 
« mer, et celte mer ne sera pas une goutte d'eau pour l'enfer I 
iC Vos larmes entretiendront lesOflinmes,au lieu de les éteindre» 
« et vous entendrez la moelle bouillir dans vos os! 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 167 

<r Et puis, on coupera tqs tètes de dessus vos épaules, et pour- 
« tant vous vivrez ! Les démons se les jclteront Tun à Tantre, 
« et pourtant vous vivrez ! Ils rôtiront votre cbair sur tes bra* 
« siers ; vous sentirez votre £hair devenir en charbon , et pour- 
« tant vous vivrez I... 

«' Et là il y aura encore d'autres douleurs ; vous entendrez 
« des reproches, des malédictions et des blasphèmes ! 

« Le père dira à son Gis : — Sois maudit, fils de ma chair, 
« car c'est pour toi que J*ai voulu amasser des biens par la ra- 
it pinel 

a Et le fils répondra : -^ Maudit , maudit sois-tu , mon père, 
« car c'est toi qui m*as donné mon orgueil et qui m'as conduit 
« ici! 

« Et la fille dira à sa mère : — Mille malheurs à vous, ma 
« mère, mille malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous 
Cl m'avez laissée libre, et j'ai quitté Dieu I 

« Vous m'avez laissée libre, et au lieu d'aller à la grand' messe, 
« vous m'avez permis de passer le dimanche à dresser nies pa- 
ie rures ; malheur à vous ! 

« Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants, et elle répondra : 
et — Malédiction sur mes filles et -sur mes fils ; malédiction sur 
« les fils de mes filles et sur les Slles de mes fils 1 

« Et ces cris retentiront pendant réternité. Et ces soufTranccs 
« seront toujours. Et ce feu. ce feu !... c'est la colère de Dieu 
« qui l'a allumé I... il brûlera toujours, sans languir, sans fumer, 
c sans pénétrer moins profondément vos os 1 

tt L'éternité ! pensez à ce mot , chrétiens I Ne jamais cesser 
« de pleurer, ne jamais cesser de mourir l O jamais 1 tu es un 
« mot plus grand que la mer. O jamais ! tu es plein de cris, de 
« larmes et de rage. Jamais ! Oh ! tu es rigoureux , oh ! tu fais 
« peur. <• » 

(f ) M. de la Villcnarqné a donné, dan* son Barxat-Bi^eiz, une antre ter- 
lion dn cantique de l'Enfer. On ne s'étonnera pas de ces variantei , quand 
' on saura que le mémjs chant passe de booche en bouche, tour k tour modifié, 
refait, mêlé è d'antres chants, et se retroare sonrent dans nos parerisses, sous 
éix formes différentes, qui appartiennent pourtant éridemment à une même et 
frimltire inspiration. Nous avons fréquemment, dans cette nontelle édition, 
•tthiiittté les Teraiont de M. de la ViUemarqué à celles que nous avions précè* 



168 LES DERNIERS BRETONS. 

11 nous semble qu'il y a dans ces tristes strophes un 
Tague écho de la voix du Dante. Sans doute iiet enfer sent 
trop le païen et le vieux celte \ la torture physique tient 
trop de place dans cet horrible tableau ; mais tel qu'il est, 
il fait crisper la chair. C'est la salle basse du Chàtelet > 
avec Dieu pour grand prévôt et Fétemité pour hor- 
loge ! 

11 ne faudrait pas prendre cependant cette matérialité 
crue et sauvage pour type des chants religieux des poètes 
bretons. Ils savent aussi plier leur dur langage aux in- 
flexions de la joie. Il existe un. autre cantique sur le 
paradis i aussi suave, aussi limpide , qoe^ ceiui-d est 
fiarouche. 

LE PARADIS. 

« Xésos I combien grand sera le bonheur da cfel Torsqae nous 
« serons dans la gloire et dans ramour de Dieo 1 

« Je trouve le temps court, je n'ai plus de souffrances de cœur, 
« en songeant nuit et Jour à la gloire du paradis. 
. « Quand je regarde le Ciel, je me dis : C'est là mon pays l et 
« je voudrais y voler comme une tourterelle blanche ! 

« Mais, hélas ! je resterai encore ici Jusqu'à l'heure de ta 
e mort, prisonnier sous une chair bien lourde à mon âme 1 

« Quand «iendra l'heure de la mort, oh ! qu'elle joie l le ver- 
« rai alors Jésus, mon véritable époux. 

« Et aussitôt que mes chaînes seront rompues» je m'élèverai 
€ dans les airs comme une alouette. 

« Je passera! prés de la lune pour aller reposer dans la gloire 
t du ciel, je serai porté par le soleil et les étoiles. 

« Alors je dirai adieu à mes frères, aux enfants de mon pauvre 
» pays, adieu à toutes les toufflraoces, adieu aux douloureux far- 
« deaux I 

demment pobliéef ; mais Soi il nova. a tenbM que oons aTions TaTantage d'an« 
rencontre plus heureuie, et ^e Botre Teriion était U pioa tire et la pin» 



POESIES DE LA BRETAGNE. 169 

«f Adieu h la pauvreté, adieu à l'orgueil, «dieu au passions 
« turbulentes, adieu aux ardentes tentations. 

« Alors je ne porterai plus en mol le mauTala esprit. Après 
c( rhenre de la mort, plus d^erreurl 

' « El je chanterai avec joie dans ma tombe : — Ma chaîne est 
« rompue, liberté maintenant, liberté pour l'éternité I 

« * Mon corps, comme on vaisseau, m'a conduH ici malgré 
<c les vents et la tempête '• 

« * La mort est le portier qui m'a ouvert le chftteau contre 
«t les écueils duquel s'est brisé mon navire. » 

« La porte du paradis sera ouverte pour m'attendre; les saints 
« et les saintes seront là prêts à me prendre par la main. 

« Je serai reçu dans le palais de la Trinité, au milieu de» hon- 
« neurs et des chants délicieux, et Jésus placera sur ma tête une 
« couronne de lumière. 

a * Et il dira : ~ Les corps bénits comme l'ont été les vôtres, 
« sont un trésor caché en une terre sanctifiée. 

't * Vous êtes en ma cour comme des racines de rosiers blancs, 
« de lis ou d'aubépines dans le coin d'un courtil ; les rosiers, les 
« aubépines et les lis perdent leur fleur dans la saison et la re- 
« couvrent. 

« Pour quelques souffrances, pour de courtes inquiétudes, 
a quel prix, mon Dieu, je recevrai. 

« Je verrai Dieu avec son fils et TEsprit-Saint ; je verrai la 
« vierge Marie avec sa couronne de douze étoiles. 

ff Et j'entendrai les archanges chanter en chœur Irars sublimes 
« cantiques, chacun une harpe à la main. 

a * Et les petits anges portés sur leurs petites allés, au visage 
« charmant et vermeil,, voltigeront sur nos têtes. 

a * Ils voltigeront sur nos têtes comme des essaims d'abeHles 
« dans on champ de fleurs. 

« Oh 1 que ma part sera belle ! d'avance j'y songe et je l'aine» 
« O mon cœur l cette pensée te console dans toutes tes aflliclions. » 

Ce qui rend surtout ces chants sacrés remarquables, ce 
qui les distingue , c'est Tardente foi qu'ils révèlent. Sans 

(1) Lei ttrophet marquées d'un * appertienncat k U traduction publiée par 
tt. de la Viilcniarqaé daoa le Bar%as-Drei%. 



170 LES DERNIERS BRETONS. 

doute , il faut que lés croyances existent pour que de pa« 
reilles poésies soient composées ; mais on doit concevoir 
aussi combien ces mêmes croyances s'entretiennent et se 
passionnent par la popularité de chants semblables. Les 
enfants naissent, grandissent, au bruit de ces cantiques ; 
dès quUls peuvent parler il les apprennent , ils s*en pé- 
nètrent , ils finissent par les chanter sans s'en apercevoir, 
comme ils respirent, conmie ils marchent, comme ils re- 
gardent. Ce sont surtout les noëls qu'ils répètent ainsi , 
et, dans leurs bouches, ces chants naïfs prennent un 
charme inexprimable. Souvent deux pâtres assis sur deux 
roches élevées se répondent et se renvoient alternative* 
ment les strophes de ces poèmes pieux. Alors la jeune 
fille qui passe en fredonnant nn sône, penche la tête pour 
les entendre ; les laveuses suspendent les coups de leurs 
battoirs au bord des dotiés * ombreuses, et le paysan qui 
siffle en conduisant la charrue s'arrête au bout du sillon, 
et , appuyé sur l'attelage , écoute les deux voix loin* 
taines. 

Lb prbhibr patrb*. cr La seconde personne de la Trinité, 
en voyant nos misères , s*est offerte , da fond du cœar , à son 
père pour nous racheter du péché, et U a parlé au Dlea de 
ciel. 

Le second PATRE. « Il a dit : — Mon père , si vous le pej- 
mettez, je descendrai sur la terre, je revêtirai la nature humaine 
et je rachèterai les pécheurs I 

Le PREMIER PATRE. « Et le père a répondu : — Gomment 
seraient-ils pardonnes ? ils ont brisé le joug de mes commande- 
ments ! Les portes du ciel sont fermées et celles de Tenfer sont 
béantes ! 

Le second PATRE, c — Mon père, je sacrifierai pour eni mon 

(1) Lavoirs. 

(2) Voyes Nouêlio neM ha eaniieo «n ly Prud'homme^ Saint-Brie«c, 
f vol. in-12. 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 17! 

corps, mon sang et ma vie ! Songez que la nature han^aine est 
fragile, et que la subtilité du démon est grande ! 

Le pbehibr pâtre. « — Mon flis, J*ai piMc d'eux et je vous 
aime ! Descendez donc sur la terre pour les arracher à la douleur ; 
réunissez en vous l'homme et le Dieu pour racheter le monde 1 

« Une vierge de Nazareth, du nom de Marie Joachim, por* 
tera neuf mois entre ses deux flancs le fils de Dieu, et le roi des 
soleils et des étoiles fera son entrée sur la terre dans une étable t 

Le second PATRE. « — Père céleste , quel nom aura votre 
t)elit enfant? quel nom aura le fils de Marie? 

Le prbhier pâtre. « — Son nom est grand ; il s'appellera 
Jésus ; Jétus veut dire sauveur. 

. « Il naîtra sur une poignée de paille, et celle qui l'aura porté 
restera vipjrge, car lé fils de Dieu n'aura fait que passer à travers 
la nature bumoioe de la femme choisie, comme un rayon du ciel 
au travers d'un pur cristal ! 

Le second PATRE.» — C'est à Bethléem, dans une crèche, que 
Von trouva le petit enfant qui était né. Celui qui porte le monde 
sur son doigt était là, emmailloté par une jeune vierge; une 
Jeune vierge belle comnie le jour, disposait du roi des anges! 

Lepreuibr PATRE. « — Et alors on entendit les chérubins qui 
chantaient sur un air nouveau le Gloria in excelsis que l'on 
chante dans les églises. 

« Et les rois et les bergers vinrent adorer le Fils de Dieu ; les 
rois offrirent trois présents: Tor, la myrrhe et l'encens. 

Le second PATRE. « — L*or marquait la pureté , l'encens la 
divinité ; la myrrhe rappelait l'enveloppe mortelle sous laquelle 
s'était caché le Fils de Dieu. 

Le premier pâtre, a — Et vous, chrétiens, si vous voulez 
aussi donner au Messie trois beaux présents, livrez-lui L'or de 
votre amour, offrez-lui, dans vos cœurs, l'encens de vos oraisons, 
et que votre pénitence soit comme une myrrhe délicieuse ! » 

Que l'on lâche de comprendre l'effet de celte com* 
plainte ing»V"^ tombant, vers le soir, dans la campagne, 
du haut de^ montagnes noires!... Bien des fois , lorsque 
la chaleur uu la rcîverie ^n'avaient altardé au fond de 
quelque vallée, je me suis arrêté pour l'écouter ; et alors, 
1. If 



172 LES DERNIERS BRETONS. 

involontairement, je me demandais tout bas s'il n'y avait 
pas bien du calme, bien dn vrai bonheur dans la vie 
ignorante et crédule de ces petits paysans? Alors, je me 
surprenais tout triste de n'être plus un enftnt , non pas 
celui des villes, étiolé sous les châssis dn collège, mais le 
pâtre grandi en plein air, conduisant ses moutons le long 
des bruyères roses, faisant le signe de la croix quand la 
première étoile monte au ciel , et revenant tous les jours 
vers son pauvre toit de chaume , par le même sentier de 
noisetiers, en chantant le même cantique ! 

S m. — Guera. — DifféreDtes espèces de gâén. — Le chant 
des âmes. — L'homme qui ne mange pas. — La femme da 
meunier. — Les deax frères. — Mariannie — Les Trégoat. 
— L'in£ainiicide. — L'héritière de Kéronlas. — Le Kloarak 
de Laoudoiur. 

Si les cantiques sont les poésies les plus populaires de 
la Bretagne, les guerz en sont incontestablement les plus 
anciennes. Quelques-uns de ces guerz remontent jus- 
qu'au treizième siècle , et même au delà * ; mais c'est le 
très^petit nombre ; presque tous sont postérieurs à 
1500. 

Le guerz armoricain rappelle beaucoup les ballades 
des peuples du Nord , mais seulement pour la forme^ car 
on n'y trouve pas l'allure guerrière qui domine dans 
celles-ci. Le caractère breton est plutôt énergique que 
militaire. C'est une race vaillante au combat, parce 
qu'elle a de fortes affections et de fortes haines ; mais 
l'épée ne lui tient pas aux mains plus longtemps que la 
passion au cœur. Celle-ci satisfaite ou apaisée, les habi- 
tudes champêtres reprennent bien vite le dessus. Aussi 

(1) Vojes le Barxat^Breit» 



POÉSIES DB LA BRETAGNE. 173 

n'est-ce point son histoire guerrière que le peuple breton 
t conservé dans ses ballades , mais bien celle de sa vie 
intérieure. Il ne pouvait , du reste , en être autrement. 
Dès le moment où la Bretagne cessa de former un état a 
part, et où la noblesse arbora le drapeau fleurdelisé à ses 
créneaux, le vassal, qui n'avait plus a défendre cette vague 
et instinctive idée de nationalité , dut se désintéresser des 
affaires publiques. Les luttes politiques continuèrent en 
vain ; ce n'était plus pour lui que d'abstraites querelles 
nées de vanités ou d'ambitions individuelles. D'ailleurs 
tout se faisait sans choc d'armures , sans prouesses, sans 
éclat, sans rien*de ce qui peut réveiller chez les masses 
le sentim^t poétique. Qu'aurait donc eu ii chanter le 
peuple? Ce mouvement d'intrigues politiques n'était plus 
de sa sphère ; il ne s'y mêlait plu9. C'étaient des tem- 
pêtes ou des beaux jours que les puissants formaient 
au-dessous de sa tête , et dont il ne savait rien que lorsque 
la foudre ou le soleil avait brillé. Il n'avait plus de patrie. 
Il se rabattit alors sur la famille ; et de la naquirent les 
guerZj destinés à célébrer des événements particuliers , 
les amours, les morts, les douleurs, les miracles qui 
avaient attendri ou épouvanté les cœurs. La Dretagoe 
avait fini son histoire, elle se mit a faire son roman. 

Les ballades bretonnes ou guers sont donc presque 
toujours le récit d'événements intimes ; ce sont de poéti- 
ques papiers de famille, et non des documents politiques. 
Mais les mœurs et les croyances de l'époque y sont vigou- 
reusement moulées; et l'on y trouve des détails que 
l'on chercherait vainement ailleurs. 

Le guerz peut se partager en quatre espèces fort dis- 
tinctes : le guerz sacré , qui est ou la légende d'un saint, 
ou une chronique pieuse; le guerz fantastique, qui ra- 
conte quelque grand miracle ; le guerz plaisant^ qui n'est 



174 LES DERNIERS BRETONS. 

autre chose que le fabliau du moyen âge ; enfin, le gu^z 
historique , qui est le récit d'un événement sombre el 
touchant. 

Les guerz de Saint-Laurent, de Michel Noôlet, du 
Juif-Errant, de Sainte-T/ifine y ée Sainte-Aude fSKmi 
célèbres parmi les guerz sacrés. 

Parmi les guerz fantastiques , on peut citer les Moihes 
de Saint Nicolas , le Chant des âmes y Y Homme ^ 
ne mange pas , la Tête de mort. 

Le Chant des âmes est un guerz en dialecte de Vannes. 
Le jour des Morts, quand on a vu les lumières s'éteindre 
dans les fermes isolées, quand les. familles, enfermées dans 
les lits clos , dorment ou prient pour ceux qui ne sont 
plus, de tristes chants s'élèvent tout-à*coup , et des voix 
de femmes, d'enfants, de vieillards, se font entendre dans 
la nuit, semblables aux plaintes d'âmes en peine : ce sont 
les mendiants qui parcourent les villages en chantant ^ 
sur un mode lugubre, l'hymne du purgatoire. 

LE CHAM DES AMES *. 

« Mes pauvres gens, ne soyez pas surpris si Je tombe auptéf 
de votre porte, c*est Jésus qui m*a transporté pour vous ré« 
veiller, si vous dormez. 

« Cesl Jésus qui m'a transporté pour vous réveiller de votre 
premier sommeil ; unissez vos prières aux prières des âmes. 

c Vous êtes bien a Taise dans votre lit, les pauvres âmes sont 
en soufTrance .. Vous êtes là mollement couchés, les pauvres 
ftmes sont bien mal. 

« Priez, parents ; priez, amis, car les enfants ne le font pas. 
Chers amis, ah ! priez, car les enfants sont bien Ingrats ! 

o Un drap blanc, cinq planches, un oreiller de paille soiis la 
tète, cinq pieds de terre par-dessus : voilà to«s les biens de c« 
monde ! 

(1)- Lt tradnction qae nous donnoM do ce chant est de M. Loôif i)BfilhoI. 



POESIES DE LA BRETAGNE. 175 

« Vierge Marie I quels chants douloureux I quels chants dou- 
loureux Jésus envoie du ciel ! 

« Peut-être votre pérc, voire mère , peut-êlre votre frcre, 
votre sœur, sont-ils brûlés dons le purgatoire ! 

« Là, courbés à genoux, flammes en haut, flammes en bas, 
ils crient vers vous : des prières! des prières! 

« Autretois, quand j'étais dans le monde, j'avais des parents, 
des amis ; aujourd'hui mort, parents, amis, je n'ai plus rien. 

« Quand vous irez au marché, portez une bonne mesure ; 
mort, vous trouverez ici la mesure de Dieu. 

« Allons, sautez de votre lit ; sautez pieds nus sur la terre, i 
moins que vous ne soyez malades où déjà surpris par la mort.» 

On comprend ce que doit avdir de saisissant ce gnerz 
lamentable retentissant au loin dans les ténèbres, alors 
que les vents d'automne bruissent le long des coulées , 
que la pluie tombe goutte a goutte sur les^ dalles du seutl , 
et que le feu dé lande grésille sourdement dans le foyer 
assoupi! Cependant, on le voit, il n'y a point ici de 
drame ; tout est dans la forme, dans ce langage direct 
des âmes criant leurs tortures aux portes des chau- 
mières et demandant une prière aux familles endormies. 
Le terrible est dans Fimpression communiquée par le 
ehant, dans le sentiment de fantastique épouvante qu'il 
soulève en nos cœiurs. Pour V Homme qui ne mangepas, 
au contraire , le terrible appartient au récit même ; l'ef- 
froi ne vient pas de nous , il naît directement du drame. 

L'HOMME QUI NE MANGE PAS '. 

«t Esprit-Saint ! viens enflammer mon ftme, je vais chanter 
un cantique aux Bretons ; je dirai ce qui arriva dans le bas pays 
au dernier mois de septembre! 

it Mon coeur se brise, mes membres se crispent, mes yeux 8*é- 

(1 ) Cognera a élé imprimé en breton par M. Lé<ian,imprin.-libralre à Uorlaix. 



t76 LES DERNIERS BRETONS. 

coulent en larmes, qnand je pense combien est triste ce qac je 
vais chanter! Vierge sainte I secourez -moi ! 

« Un jeane homme, hélas ! vit tout son monde monrtr de la 
contagion, et Î1 fut ainsi condamné à toutes sortes de tristesses* 
à toutes sortes de tristesses ! hélas ! & toutes sortes de misères ( 

« Gomme il était jeune, il n'osait rien demander. De bonnes 
gens, par charité, lui portaient quelques morceaui! Gomme il 
était jeune, d'autres vinrent le gronder : — Léve-toi de là, et va 
travailler I 

« Il souffre mille injures, mais avgc patience» car il avait 
confiance dans la Vierge bénite ; il avait son image et celle de 
la Passion, et il priait chaque jour devant elles I 

« Un riche du pays, un homme du canton, entendit parler 
de sa misère, voulut le voir, et lui dit : — Viens chez moi tr&* 
Tailler. Et le pauvre malheureux répondit : — Hélas I je n*u 
point d*habit5 ! 

« Oh ! certes, je sais travailler la terre ; mais, hélas î dit te 
pauvre, je n*ai ni pelle ni piochej II bi3 faudrait quatre écus 
fiour m'cquii}er... i*irai sftrement chez vous pour vous tet 
rendre ! 

(t ^e riche, sur sa parole, lui compte quatre écus, et Icn 
dit : ^ Mon ami, ne manque pas à ce que tu as promis; et il 
lui dit : — Mon ami, viens travailler chez moi quand tu auras 
pelle et pioche, et que ton corps sera couvert. 

« Le pauvre alla chez lui. C'était bien loin ! certes, il 
aimait à travailler; mais un jour tout le monde fut biea 
surpris. 

a Tout le monde se demandait : — Où est donc resté le 
pauvre malheurcui^? Ils allèrent voir, et ils le trouvèrent mort 
dans sa petite chambre, sur une poignée de paille 1 

« Un drap entourait son corps, comme s*il eût été préparé 
pour la fosse l Le bruit de ce qui était arrivé courut bientôt ; le 
inonde vint voir ; le riche vint aussi, car il était du canton, il 
vint voir... O Dieu ! quel étonnement ! 

« Quand il sortit de la maison, il s*écria devant les gens qai 
étaient là : — Non ! non ! jamais son àme n'entrera dans le pa- 
radis de Dieu avant qu'il m'ait rendu ce que je lui ai prêté... 
quatre éjus I 



POËSiËS DE LA BRETAGNE. 177 

« Ah ! qoand il proDonca ces terribles paroles, pourquoi la 
terre ne s*oavrit-el]e pas pour le dévorer, loi qat arrêtait le toI 
d'ane &me, d'une âme qui allait dans la Joie, qui allait être 
recne par Jésus dans les cieuit 

« La glorieuse Vierge Marie» en souvenir de sa fidélité, donne 
un délai au trépassé !... Elle permet à son serviteur de revenir 
un instant sur la terre pour travailler à la maison* aiSn de payer 
le barbare t 

e II va donc à la maison du riclie et il est reçu. — De Tou- 
vragelde l'ouvrage I — On lui en donne, et il trayaille aui 
champs comme trois des pins forts, chose étonnante I sans 
boire ni manger ! 

« Quand l'heure du repas Tenait, on avait beau le prier 
d'aller avec les autres, il se retirait de côté, et là il s'étendait, la 
bouche collée contre terre, pour souffrir ses tourments. 

ff L'usurier vient, et il reste frappé de surprise I A Tinstant il 
?a chez le recteur, et lui dit : — J*ai un ouvrier qui travaille 
autant que trois, chose étonnante! sans boire ni manger ! 

« — Eh bien t dit le recteur, continuez toujours, tout A 
l'heure j'irai voir ! Quand le recteur arriva aui champs, par la 
gr&oe de Dieu, il reconnut tout de suite que c'était une âme! 

a —Je t'adjure, dit-il, de me répondre, n'y a-t-il pas aujour* 
d'hni huit jours que J'ai posé ton corps dans la terre? Que 
veui-tu? que chercbes-tu ici? que faut-il pour te délivrer? 

« — Je devais quatre écus au maître de celte maison ; j'ai 
pris le seul moyen que j'avais pour le payer. — Oh ! tu en auras . 
huitao lien de quatre, pauvre âme! et tu seras délivrée. 

a — Bêlas ! je ne puis, de moi-même, entrer dans la joie ; il 
liât que ce soit mon bon ange qui vienne me l'annoncer. Priez 
Dieu pour moi ; demain, i la même heure, je vous rendrai vos 
priéres^dans le ciel l 

cr Le recteur vint avec l'argent pour tirer raffligé de peine et 
de soulTrance. — Moi, dit l'àme, c'est moi qui les ai reçus de 
lui ; donnez, c'est moi qui les lui rendrai, puisque vous êtes si 
bon. 

« Le riche allonge la main pour recevoir l'argent; mais, 
toat4-coup, il sent la peine, les tourments, la brûlure du mort; 
'SOD bras droit est consumé jusqu'à l'épaule. 



178 lE^ DERNIERS BRETONS- 

« L'argent tombe de sa main à terre. — Adieu, monsieur le 
reetear, maintenant Je vais è la joie, je prierai poar tous Jésus* 
Christ Notre-Seignear. 

« Qaaiid an homme voas deTra, et qo^il quittera la Tie^ au 
lien de le maudire, priez pour lui. Prions toujours et bénissons, 
et nous irons au repos, et nous irons louer Dieu dans la gloire 
de son saint paradis. » 

Les guerz plaisants sont loin d*égaler ceux que nous 
venons de citer. Il y a dans la marche du récit breton 
quelque chose de lourd et de solennel qui s'accomode 
mal ayecla gaieté. Les vers sont parfois incisifs , bien 
aiguisés, les idées originales, les mots énergiquement 
naïfs ; mais l'allure générale manque de prestesse. Il y a 
toujours dans le poète quelque chose d'un Hercule qui 
joue aux osselets, une sorte de gaucherie qui montre que 
la muse n'est pas dans sa robe accoutumée, et que soa 
costume joyeux n'est qu'un déguisement. Puis , ce style 
sans transitions, habituel aux poésies bretonnes , et qui 
s'allie merveilleusement a des élans de passions, convient 
mal à un lai railleur qui ne peut briller que par les 
nuances. Ces vers hachés et brusques , ces phrases sans 
charnières, qui ne tiennent a rien , toutes ces sauvageries 
de style , charmantes ailleurs, sont ici déplacées. Ajoutez 
h cela que ce qui a fait rire le Breton n'est souvent co- 
mique que pour lui seul. Ses mœurs étant spéciales , le 
ridicule , qui résulte toujours d'une attaque faite aux 
mœurs adoptées, est nécessairement aussi une spécialité. 
Cependant on peut citer parmi les guerz plaisants le 
Tailleur dans l embarras ^ le Prêtre barbu, le Bou- 
langer et les jeunes filles, le Chien du recteur de 
lannilis , enfin la Femme du meunier. Ct ieinicr est 
devenu célèbre en France par les imitations qu'en firent 
les troubadours d'abord, puis la reine de Navarre et La 
Fontaine, dans son conte du Quiproquo, 



POÉSIES DE LA BRETAGNS. 17» 

LA FEMME DU MEUNIER. 

« IT y avait prés de Scaër on meunier qni avait tM femme 
jeune et Jolie. Cependant Fenoui lui vint, car il Tavait regardée 
aussi souvent que la roue de son moulin, et il ne faisait plus de 
différence entre la roue et la femme. 

et Mais, en récompense, il avait chez lui une servante qu'il 
trouvait bien à son gré. Il la regardait comme les enfants re* 
gardent au pardon les gâteaux dont ils n'ont jamais mangé : 
Teau lui en venait à la bouche. 

« La jeune fille n*7 prenait point garde; elle savait que ce 
qu'on offre perd de son prix : aussi courait-elle dans le moulin 
comme un pinson du mois de mai, et elle disait souvent : — 
Aucun homme n'a froissé la paille de mon lit ni ne la froissera. 

« Mais voilà qu'un jour le meunier la trouva hors du moufin, 
et lui dit : — Maharite, on vend de belles croix au village du 
Hêtre (Faouét) ; si tu veux, je t'en suspendrai une moi-même 
sur ton joli sein. — Les croix d'or descendent trop bas, répondit 
Maharite. 

« —Si tu veux, Maharite, je t'achèterai de beaux bas violets à 
•coins jaunes et bleus, et je les mettrai moi-même sur ta jambe 
ronde. — Les bas violets montent trop haut, répondit Ma- 
harite. 

« — Maharite est une pauvre fille, et moi je suis un riche 
meunier ; si tu veux, je le ferai gagner cent écus en argent et 
dix louis en or. Laisse-moi seulement aller causer avec toi ce 
soir quand tout le monde dormira. 

« — Votre femme n'est séparée de moi que par une planche; 
elle reconnaîtrait votre manière de causer, dit la jeune fille. 

— Je ne dirai pas un mot; je ne ferai aucun bruit, laisse 
seulement ton lit cloi ouvert. — Les lits clos ne ferment pas 
é clef, répondit Maharite, et elle s'en alla. 

« Le meunier, enchanté, attendit le soir avec impatience; il 
mit une chemise blanche, et se fit beau comme s'il devait 
souper en ville. Mai« Maharile avait averti la meunière; et 
quand il vint, ce fut sa femme qu'il trouva à la place de la 
jeune fille. 

« Pendant toute la nuit il y eut grande jeto« Vê 



18(1 LES DERNIERS BRETONS. 

disait en lai-même : — Pourquoi ma femme ne vaat-clle |Mif 
cette fille-ci? Mais il y a aatant de différcnoe qu*entre ane noix 
et une citrouille ; si j*avais celle-ci pour femme, je ne m'en* 
nuirais jamais. 

. a Cependant il se leva avant le jour/et il se mit à penser que 
cette nuit lui coûtait bien cher. Cent écus en argent et dix louia 
en or ! Il faudrait plonger l*écuelle dans bien des sacs de blé 
pour rattraper tant d'argent <« 

• Alors il se rappela son filleul qui était en service chez lal« 
Cétait un beau garçon qui était assez jeune pour échauffer un 
lit à deux, et qui n'avait point peur des jeunes filles; il résolul 
le le faire passer par-dessus son marché. 

a II va le trouver, et lui dit tout. Le garçon meunier se lève 
aussitôt, et va au lit de Mabarite, où il trouve la meunière. Lft 
jeune femme toute étonnée rompt enfin le silence, et lui dit : -- 
Pour le sûr, mon man, vous serez malade demain. 

o Le garçon meunier resta bien sot en reconnaissant la vofi 
de sa maîtresse. -—Ce n'est point Maharite? dit- il. — Non 
vraiment, et vous, vous n*éte's point mon mari? — Je suis Jean, 
le garçon du moulin, et mon parrain m*a envoyé lui-même ici, 
en me faisant cadeau du reste de la nuit achetée. 

«La meunière se mit à rire. -^ Tais-toi , Jean, tais-tef/ 
dit-elle ; ce matin je vais à la foire du Bourg-âu-Bétre (Faouet) ; 
je te promets un beau chapeau, car c*est à toi de le porter, et 
Rachèterai pour mon homme un bonnet jaune comme il lo 
mérite. 

ir Quant à Maharite, elle aura un habit neuf, des bas violets 
et une croix d*or. Maharite est la seule sage de nous tous ; et 
son mari pourra passer dans les taillis sans avoir peur des 
branches *. 

a Des étrangers logeaient dans la maison ; ils demandèrent le 
lendemain à «4a meunière pourquoi il 7 avait eu, dans son 
moulin, tant de mouvement et do bruit avant le jour. 

(1) C'est aree une éeoelle que \9§ BMQSter» prennent , dann les sact* de blft 
qa'oa lear apporte à moadre, ce qu'ils doirent prélerer pour ie pria de &• 
mouture. 

(i) Ceci ett ane allusion grosstire. Dans nos campagnes on a eontnne eï» 
dire, en parlant d'un dogan : il fa%U qu'il évite lei laillii Mmê9emi pa 
ê'wseroeher aux braneheê {par les corue9l. 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 181 

• — Messieurs, répondit la meunière, c*est mon mari qui ré- 
veillait Jean, son bon valet, pour qu'il vînt bluter sa Tarine. • 

Quand aux ^uers historiques, le nombre en estmfin], 
et ce sont généralement les plus anciens. Ainsî^ outre la 
Tieille ballade des Detuc Frères^ on peut citer : la Jeune 
Religieuse, ravissante élégie à la manière de Goethe ; le 
Marquis de Gu>erandy les Trégoaty l'Infanticide^ Ma-' 
rianniCj VHérilière de Kéroulas, le Kloarek de Ldou* 
dour^ et mille autres dont Userait trop long de traduire 
même les titres. 

Nous l'avons dit, les ballades écossaises ne peuvent 
donner une idée de notre guerz historique. Il y a dans 
ces ballades une tournure dramatique, mouvementée, qui 
révèle Timagination d'une race belliqueuse ; le guerz bre- 
ton/au contraire, reflète la grave tristesse de ce peuple 
à enveloppe de pierres qui ramasse tout au dedans et ne 
bouge qu'autant qu'il le faut pour vivre. Sa poésie est, 
comme lui, sans tempête, sans nuages apparents, à sur- 
face plane et limpide : on la voit claire jusqu'au fond. 
L'aspect en est uniforme, monotone même, mais im- 
mense ! elle reflète je ne sais quelle vague contemplation 
des grandes harmonies de la nature et de l'âme; c'est 
comme l'accord d'une douleur innée avec les longs sou- 
pirs de l'océan sur les tristes landes de nos baies. 

Ce caractère de sentimentalité placide et concentrée si 
forlemenimarquédans toutela littérature armoricaine ne 
se révèle nulle part avec autant d'ingénuité que dans les 
chants dont nous nous occupons. Les guerz historiques, 
surtoutysont empreints de cette mélancolie sincère, et, 
pour ainsi dire, de tempérament Leur drame est géné- 
ralement peu de chose : ce sont des tableaux d'intérieur, 
où une douleur réelle apparaît, sur le premier plan, au 



182 LES DERNIERS BRETONS, 

milieu des détails les plus familiers. Il s'y trouve bien 
parfois un peu de tragédie mais de tragédie a hauteur 
^ d'homme^ qui se termine bourgeoisement, sans poignard 
ni poison, et qui vous touche sans vous bouleverser. C'est 
spécialement à cette loyale simplicité qu'il faut ânribuer 
le charme, merveilleux que respirent nos ballades popu* 
laires. 

Le guerz des Deux Frères appartient probablement 
au temps des croisades * . 11 se distingue par une teinte 
chevaleresque qu'on ne retrouve dans aucune autre bal- 
lade bretonne. 

LES DEUX FRÈRES. 

€ Si je vais à la gaem, comme j*en ai la volonté, oà met- 
(rai'-je ma femme, àqai laisserai-je ma douce amie à garder? — • 
Envoyez- la dans ma maison, mon frère ! envoyez-la, si voqs 
m*aimez l et je la mettrai dans une chambre avec mes fiUes qui 
sont des filles nobles I 

« * Peu de temps après elle était belle à voir, la cour da ma* 
noir du Faouêt. toute pleine de gentilshommes, chacun avec 
une croix rouge sur Tépaule, chacun sur un grand cheval» 
chacun avec une bannière, 8*cn venant chercher le seigneur pour 
aller é la guerre. 

c * Il n*était pas encore sorti da château, que tous, grands el 
petits, commencèrent à dire à la jeune femme : — Quittez 
votre robe rouge et mettez-en une blanche ; mettez une robe 
de toile blanche pour aller à la lande garder les moutons. 

« Pendant sept ans la pauvre jeune femme ne fit que pleurer î 
mais après ce temps, elle commença à chanter. 

« Et un jeune gentilhomme, qui revenait de Tarmée, entendit 
une doucQ voii.qui chantait dans les landes. 

(I) M, de ta ViUemarqaé a fait imprimer, depnia la publication des derniert 
Sretantt one rersion des Deux Prèrei dao« laquelle te tro«T«nt q«eIqo<a 
■trophes que nous ne connaissions point, et qui prouvent l'exactitude de nbtie 
fupposition. Nous cymus ajouté ces strophes dans notre nouvelle édition en léi 
marquant d'un *. 



POESIES DE LA BllETAGNE. <8i 

• ♦ — lïaUc ! mon pelil page, prends la bride de ce cheval ; 
f entends une voix d*argent chanter sar la montagne, j*entcnds 
une petite voii douce sur la montagne chanter; il y a aujour- 
d*hiii sept ans que je Tai entendue pour la première fois. 

« - .» Bonjour, jeune tiUe de la montagne; vous avei.dcoc 
bien diné, que vous chantez si joyeusement. — J*ai bien diné, 
grâce à Dieu l d'un morceau de pain sec que j*ai mangé ici. 

« — Dites-moi, je vous prie, flUe jolie, où je pourrai trouver 
un Ut et de la litière pour mon cheval. — Messire, allez chez 
BÉOD beau-frére, et vous trouverez un bon lit; allez chez mon 
beaa*rrére, et votre cheval aura de la litière fraîche. 

a Merci, jeune fille; mais, dites-moi, votre état est-il donc de 
garder les moulons? — Mon mari est à Tarmée, et c*est pour- 
quoi je garde les moutons. 

C'était un beau jeune homme, mon mari, et il avait des 
cheveux blonds, des cheveux blonds comme les vôtres, mes- 
sire. — Regardez-moi bien, jeune femme; 6 regardez-moi bien, 
et prenez garde si vous me connaissez. 

«K Quand il arriva chez son frère, il dit ; — Bonjour et joie 
dans celte maison : Mon frère, où est ma femme que je vous 
avais confiée ? 

« * — Toujours vaillant et beau 1 asseyez-vous, mon frére.'Elle 
est allée à Kemperlé avec les dames ; elle est allée à Kcmperlé, 
o'ù il y a grande fête ; quand elle reviendra, vous la trouverez 
ici. 

<t * ^ j^on, dit l'homme de guerre, e1Ien*esl pas sortie ; mais 
Je rai trouvée dans les landes qui gardait les moutons , et elle 
est là qui pleure derrière la porte. 

« Honte à toi, mon firère! Si je ne respectais la maison de 
mon père et de ma mère , j'aurais déjà lavé le seuil avec ton 
sang. » 

MARIÂNMC. 

« En \Q9Z, il arriva un malhear dans la ville de Lannion ; 
il arriva un malheur & une jeune fille qui était servante dans 
une hôtellerie. 

« Deux maitôtiers vinrent dans la maison pour manger dc& 



184 LES DERNIERS BRETONS. 

tripes fraîches, jouer aux cartes et se divertir. Quand ils eurent 
bu et mangé ils demandèrent Mariannic pour les reconduire. 

<i Mariannic avait une maltresse dont le cœur était plein de 
tendresse. Elle lui donna une lanterne avec une lumière, et 
elle lui dit : — Mariannic, conduis chez eux ces gentilshommes. 
« — Mariannic , dirent les hommes dans le chemin , soolSez 
cette lanterne, éteignez cette brillante lumière. — Comment 
voulez vous, messieurs, queje vous conduise alors au logis?... 
« Mais il scfed fait comme vous le désirez, car i cette heure 
les honnêtes gens sont à dormir. 

«Allons, Mariannic, dirent-ils bient<^t , venez aTee pous an 
logis, nous vous mettrons entre trois sortes de vin et vous en 
boirez. — Merci, messieurs, merci; mais ma maltresse a de 
quatre sortes de vin, et j'en bois quand il me plaît. 

« Et ils allaient toujours l... Mariannic tremblait et chercbail 
aui fenêtres quelque lumière de malades pour la rassurer. Les 
hommes causaient bas entre eux : la pauvre fille commença à 
pleurer 1 

. « Mais elle avait une maltresse dont le cœur était plein de 
tendresse; et elle se mit 4 parcourir les mes, clierchant sa ser- 
vante, car elle ne revenait pas. — Monsieur le sénéchal, tous 
dormez bientôt! Monsieur le sénéchal, ma fille Mariannic ne 
revient pas ! 

« Quant ils arrivèrent an pont de Sainte- Anne, ils tronréreni 
la jeune fille morte, et la lanterne était près d'elle encore. 

« Adieu, Mariannic; adieu, pauvre enfant; adieu, la plos 
belle jeune fille dont le pied ait foulé le pavé de Lannion ^. » 

♦ 

Dites-moi si vous connaissez quelque chose de plu$ 

charmant que ce guerz? N'est-ce pas une ballade corn* 

posée pour faire pleurer des enfants et des lemmes? 

Quelle adorable vision que cette Mariannic, naïve sœur 



(1) La Tenfon (!• ce cbant, pabli^ par M. d« la Villemarqné, S'éloigne tel- 
lement de la nôtre, qae nona avonfl liea de croire lea deai guerx eompotéi 
par des auteurs différents. Les ressembla nct^s s'cxpliqneraien». par la fidélité qM 
mettent les poètes bretons à suivre dajw ious se* déUilf Tel èflement qi'ili 



POÉSÏES DE LA BRETAGNE. 186 

desjeuoes filles de Goethe, pauvre enfant qui n'apparaît 
là que pour mourir ! Et quelle rapidité dans le récit, 
comme le drame court croissant et terrible! Les ré- 
flexions pieuses elles-mêmes ont disparu ; le narrateur 
breton oublie un instant qu'il est chrétien pour ne 
parler que comme un homme. Comparez a ce guerz 
celui des Trégoàt, si solennel, si sombres, si religieux, 
si entrecoupés d'élans chrétiens «t de sentences morales. 
Quel frappant contraste f 

LES TRÉGOAT. 

« Ce fat auprès de la croix de Kerrouzy qu'arriva le malhear 
(si grand , hélas !] : Jean Guilchen el sa femme y furent tués. 
Une nièce était avec eux , une nièce âgée de quinze ans. 

« Quelqu'un cria, en frappant à la porte, et demanda du feu 
pour allumer sa pipe ; Jean Guilchen vint ouvrir, un tison à la 
nain. Hélas l il ne savait pas qu'il ouvrait à la mort ! 

« C'étaient des hommes qui venaient par vengeance. An 
moment où Guilchen parut , ils le frappèrent si malheureuse- 
ment qu'il tomba la face sur terre. Il était là, le malheureux, 
perdu sans retour; et ils le frappaient encore jusqu'à mourir! 

«Sa femme Maharite s'approcha d'eux. Par les plus poignantes 
prières» elle leur demanda le temps de revenir à Jésus, son 
Rédemptear, avant de s*en aller de la vie. 

« — Ob ! laissez-moi me convertir du plus profond de mon 
cœur ; laissez -moi me convertir à Jésus , mon conducteur ; à la 
vierge Marie, reine des anges ! Que j'entre dans la joie, ù mon 
Dicut avant la fin de ma pauvre existence! 

« Un des assassins dit à celui qui frappait : — Ne regarda 
pas à de pareilles raisons ou tu manqueras ton coup ; ceux qui 
passeront nous prendront, et nous aurons la mort. 

« Dés que l'assassin entendit ce que lui disait son compagnon^ 
il saisit la femme par les cheveux, souleva sa télé, et la frappa 
si malbeureureusement , qu'il la ût tomber à terre, mourante 
8.0US ses pieds. 

a II serait dar le cœur, dur le cœur qui ne fondrait pas ca 



186 LES DERNIERS BRETONS. 

larmes à la pensée que la petite fille était là demandant la nk 
aui meurtriers , aa nom de la passion du Gbrist. 

« Elle priait Dieu, et ces misérables lui répondirent : -^ Nous 
verroos si tu dois vivre, quand nous aurons fini 9«ec ceux-ei.' 

« Comprenez, chrétiens, ce créve-cœur ! L'enfitnt , la p^arve 
enfant attendait mourir, et les deux autres étaient sans vie» 
les deux autres nageaient snr une terre détrempée de leur sang ; 
et la rage dès assassins était encore affamée I 

ff Un d'eux lui dit : — As-tu reconnu celui qui a frappé?-^ 9e 
Tai reconnu, dit l'enrant ; mais si vous me laissez la vie, jamais 
je ne le dénoncerai. 

« Mais dés que le malheureux entendit qu'il était reconnu, il 
frappa !... Un bras de la pauvre enfant fut brisé. 

a Et , sans pitié , comme elle était tombée , il saisit une 
fourche de fer et il la lui enfonça dans le crâne. — Gela est vrai» 
car ceux qui entrèrent dans la maison , le lundi matin , après 
l'assassinat, me l'ont raconté ainsi. 

« Mais ce n'était point assez pour eux d'aroir tué, il leur 
fallait un massacre. Les monstres saisirent des escabeaux, et ils 
frappèrent sur les cadavres. Les membres furent rompus , les 
têtes ouvertes!... O chrétiens , quel malheur ! 

a Glorieuse vierge Marie , mère de la compassion, reine des 
anges, donnez-moi le courage de dire au peuple le nom des deux 
malheureux qui firent le crime. — C'étaient Jean et Laurent 
Trégoal. 

a Le treizième jour du mois de mars, ils furent pris et con- 
duits en prison, à la manière des criminels ; comme ils y en- 
traient, on leur présenta les armes qui avaient tué trois cbrér 
tiens. 

~ « On leur demanda s'ils les connaissaient. — Trois fois on 
leur fit cette question et ils ne répondirent rien. On les condui- 
sit à Lannion , et les armes sanglantes après eux. — Le peuple 
criait vengeance I 

« Depuis le treizième jour du mois de la paille blanche 
(juillet), ils ont été mis k mort. — Glorieuse Vierge, priez votre 
fils pour ces pauvres pécheurs. 

d Quand le dernier fut emmené de la prison pour mourir , 
son conducteur lui dit: — Si l'on vous rendait la liberté, ne 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 187 

déclarer iez-Toas aacan complice? Il n*a fait d*autfe réponse 
que de courber sa tète. 

Ht Et qaand il est arrivé sur Téchafaud, il 8*est levé de toute 
sa hauteur ; il a regardé tout le inonde avec un air bien capable 
de faire pleurer , il a joint ses mains et s*est plié vers '^e couteau 
pour rendre son âme a Dieu. 

« Hommes , jeunes et vieux, regardez ee malht;ur, qu'il entre 
dans vos coeurs, et disons ensemble pour le repos de leurs Ames 
lU De profiindis. » 

Les guerz que nous venons de traduire neiracontent 
que des événements lugubres ou sanglants ; mais il en 
est aussi de consacrés à de mélancoliques aventures 
d'amour. Le plus célèbre est celui de VUérilièn de 
Eùrùulas. 

L'HÉRITIÈRE DE KÉROULAS *. 

« Que rhérilière de Kéroulas est heureuse d'avoir une. robe 
de salin bleu pour danser avec les gentilshommes I 
' « Ainsi disait-on dans la salle quand rhérilière y entra pour 
danser, car le marquis de Mesle y était avec sa mère et une suite 
nombreuse. 

« Et l'héritière de Kéroulas disait : — Oh I que ne suis-je 
petit pigeon bleu, comme ceux qui se perchent sur le toit de 
Kéroulas , pour entendre ce qui se trame enlre sa mère et la 
mienne 1 

« Ce que je vois me fait trembler t Ce n'est pas sans projet 
qu'ils sont venus de Cornouaillc, quand il y a dans la maison 
une héritière à marier l 

« Avec sa fortune et son nom, ce marquis-là ne me platt pas ; 
mais j'aime Kerlhomas depuis longtemps, je l'aime et l'aimerai 
jusqu'à mourir ! 

a Et Kerlhomas aussi était inquiet, en voyant ceux qui étaient 
arrivés à Kérouias ; car il aimait l'héritière , et ou l'entendait 
fouvent dire : 

« — Je voudrais être petite sarcelle, nageant sur l'étang où 

(1) Toyei U Bar%ai-'Br$i% pour les rariantes de ce guert. 

L t2- 



183 LES DERNIERS BRETONS. 

on lave se» vêtements : ohl avec qael bonheor Je baignerai mes 
yeux dans ses eaui 1 

« Car la petite bécassine qui fait sa nichée sons la çlaœ da 
marais a moins de fraicheur autoar d*«ile que je n*ai d^amonr 
au fond de mon cœur ! 

L*héritiére dit À sa mère : — Depuis que le marquis est ar» 
rivé ici, Je suis triste Jusqu'au plus profond de mon cœur. 

« Ma mère ! madame. Je vous en supplie » ne me donnei pas 
au marquis de Hesle; donnez-moi plutôt k Pennaurun, oa 
bien au seigneur Salaûn ! 

a Mais donWz-moi plutôt à Kerthomas ; c'est lui qui est le 
plus aimable! Il vient souvent dans cette maison , et tous loi 
permettiez de me faire la cour ! 

« * ~ Dites>moi, Kerthomas» étes*voos allé à KastelgalMt 
— Je suis allé & Kastelgall, mais Je n'y ai rien tu de bien. 

a * Je n'y ai vu qu'une salle enfumée, des fenêtres à demi 
brisées et deux grandes portes qui chancellent. 

« * Qu'une grande salle enfumée , où une vieille femme mal- 
propre hachait du foin pour ses chapons, faute d'avoine à leur 
donner. 

« * •— Vous mentez, Kerthomas, le marquis est riche; les 
portes de son ch&teau brillent comme de l'argent et les fenêtres 
comme de l'or. 

« * Changez donc de pensées , ma fille ; Je ne mets d*lmpor« 
tance qu'à ce qui vous est un avantage ; les paroles sont données, 
vous serez la femme du marquis de Mesle. 

« * La dame de Kéroulas parlait ainsi à rhéritiére, parce que 
la Jalousie était an fond de son cœur, et qu'elle aimait Ker- 
thomas. 

a — Kerthomas m'avait donné un anneau et un signet d*or ; 
je les avais acceptés avec des sourires de Joie, hélas ! Je vais les 
lui rendre en pleurant 1 

« Reprenez votre anneau, Kerthomas !. reprenez votre sceau 
avec sa chaîne d'or ; puisqu'il ne m'est plus permis de tous 
donner ma main comme à un épons , Je ne puis garder tm 
dons !••• 

Ci) Ttrre da mtrquto d« Meilt. 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 189 

« Bien dar eût été le cœur qui n*eùt pas pleuré parmi tous 
ceux qui étaient à Kéroulas , en Toyant la pauvre héritière bal- 
wi les portes quand elle sortit t 

««—▲dieu, grande maison de Kéronlas, tu ne me reverras ja- 
mais ! Adieu, tous tous qui demeurez ici prés! adieu mainte- 
MDt et pour toujours I 

« Et les pauvres de la paroisse pleuraient ; mais Théritiére 
les consolait : — Taisez-vous, pauvres « ne pleurez pas ; venez 
me voir à Kastelgall. 

«t Je donnerai TaumOnetous les jours, et, trois^fois la semaine. 
Je ferai une charité de dix-huit quartiers de froment ; je don- 
Hfiiai aussi de l'orge et de Tavoine. 

« Le marquis de Mesle dit k sa jeune femme , quand il l'en- 
tendit : — Vous ne ferez pas l'aumône tous les jours , car mes 
biens n'y suffiraient pas 1 

a — Marquis de Mesle ! sans prendre dans ce qui vous ap- 
partient, je ferai l'aumône tous les jours» car l'heure est venue 
d'amasser des prières pour mon ftme 1 

Dés son arrivée à Kastelgall , rhéritlére demanda si l'on ne 
trouverait pas uu messager pour porter une lettre à sa mère. 

< Un jeune page répondit à l'héritière , quand il l'entendit s 
— Écrivez si vous le voulez , il se trouvera des messagers. 

« Alors elle écrivit une lettre et la remit au page , le priant 
de la porter, sans s'arrêter, à sa mère de Kéroulas, 

« Lorsque la lettre arriva , la mère causait dans la salle avec 
des gentilshommes, parmi lesquels étaient Kerthomas ; et dès 
qu'elle eùl parcouru la lettre, elle s'écria : —Faites seller mon 
dieval à l'instant, car je pars acijonrd'hui pour Kastelgall. 

« La dame de Kéroulas dit en arrivant à Kastelgall : » Qu'y 
«•t-il donc dans cette maison , que les portes sont tendues si 
tristement t 

a — L'héritière, qui était venue ici, cette nuit est décédée. 

n — Si l'héritière est morte , malheur I car moi je suis sa 
mère, et j'en suis cause. 

« Elle m'avait dit souvent ; — Ne me donnez pas au marquis 
de Mesle, donnez-moi plutôt à Kerthomas , qui est plus doux i 
mes yeux. 

c Kerthomas et la pauvre mère, accabKa par ee malheur, a» 



190 LES DERNIERS BRETONS. 

sont tons deux rendas dans un «loUre , et ils ont consacré à 
Dieu le reste de leurs joars. » 

Le Kloârek de lAoudowr diffère essentiellement du 
guerz précédent par l'esprit et par la tournure. Ce 
chant appartient évidemment à Tépoque des premières 
yelléités de révolte de la paysontaille. Rien ne manque 
a la ballade pour eiprimer cette première hardiesse du 
vassal qui perd le respect, ni la dédaigneuse et fière 
nonchalance, ni Taigre sarcasme, ni le défi bref et pé* 
remptoire. Ce n'est rien moins qu'un prologue de Jfor* 
seillaise fait plus de deux cents ans a l'avance. 11 y a 
bien encore pourtant, dans tout cela, je ne sais quelle 
soumission équivoque a de vieilles habitudes, une sorte 
de religion royaliste qui grimace. L'insurrection reste 
entre chair et peau, et n'a point pleine conscience d'elle- 
même. Le paysan tire son chapeau devant le roi et lui 
demande grâce d'avoir tué des hommes nobles : mais il 
obtient bien vite cette grâce, et on lui permet de porter 
son pen-baSj comme le gentilhomme son épée. C'esr 
l'élévation'du manant en attendant l'abaissement du 
seigneur. 

Du reste, il ne faut pas perdre de vue que celte espèce 
d'affranchissement se révèle fort prématurément en Bre- 
tagne, et qu'à partir de Fépoque ou la noblesse abdiqua 
sa nationalité pour se faire française, les populations ar- 
moricaine^ commencèrent k secouer avec impatience le 
harnais féodal. La Ligue fut dans notre province une 
expression claire et vigoureuse de ces dispositions. Ce 
fut une vraie croisade de pastoureaux. Il y eut émeute 
des hommes à fourches contre les hommes à corset 
d*acier,^et l'aristocratie ne put maintenir son pouvoir 
qu'en pa!fôant au galop sur le ventre des paroisses ré- 
voltées. Si jusqu'à nos jours les gentilshommes ont con* 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 191 

leWé quelque action sur nos paysans, ii faut l'attribuer 
à Tinfluence de la richesse ou du bienfait, nullement au 
respect pour la* naissance. L'aristocratie du sang est 
presque aussi profondément dédaignée au fond de nos 
. bourgs que dans les villes les plus constitutionnelles. Des 
deux royautés qui dominaient le grand édifice de la féo- 
dalité, la seigneurie et l'église, la dernière seule a résisté, 
en Bretagne, à rexpérience des générations. 

Le guerz du Kloàrek de Lâoudour, outre qu'il 
constate un fait privé, a donc une véritable valeur poli- 
tique; c!est plus qu'une ballade, c'est un document pour 
l'histoire, , 

LE KLOAREK DE LAOUDOUR. 

€ Ma chère petite mère, faites*moî mon lit à Taise, car mon 
pauvre cœur est difRcile ; 

a Car mon pauvre cœur est dilOeilc!... J*ai envie d*aUer à 
Tair neuve. 

— O mon fils adoré ! si vous aimez votre mère; vous n'irez 
pas à î'airc neuve; 

« Car il y a là des gentilshommes de Lamballe , et ils ont 
^olu de vous tuer. 

« — * Qu'on le trouve bon où mauvais, ma mère, jUrai à Taire 
. neuve. 

« Et s*U y a des sonneurs S je danserai, et 8*il n*y en a pas. 
Je chanterai. 

« Le iLloarek de Lâoudour disait en arrivant à Keryaudet : 

» — Bonjour et joie dans cette maison ; où est la pennérès? 

« — EUe est là-haut, dans la chambre blanche; elle esta 
peigner ses cheveux blonds. 

« — Pennérès y mettez vite votre bel habit violet pour aller 
à la fêle avec lekloarek. 

« Le kloàrek joyeux disait en arrifant à Taire neuve ; 

. (1) BesmiMiciens. 

I. 12* 



192 LES DERNIERS BRETONS. 

« — Jouez , sonneurs , jouez le bal , que ma doace et mol 
BOUS dansions ! 

« Jouez haut , sonnean , Jonez tite , que ma douce ef moi 
nous entrions en joie. 

« Je vous donnerai à ehacon nn loois d'or, si tous réjoaîssei 
deiix pauvres cœurs malades. 

« Les gentilsbommes de Lamballe disaient; — Le kioarek 
est arrivé a Taire neuve. 

<c Le kioarek est arrivé à Taire neuve » et sa douce jolie i ses 
côtés. 

« Les gentilshommes de Lamballe disaient , ce jour-là, au 
kioarek de Laoudour: 

« — Tu as de bien beaux rubans à tes habits; apparemment 
que tu veux paraître notre égal? 

« — SIessieurs et barons , excusez-moi , votre bourse était 
fermée quand ces rubans furent payés. 

« Je ne me battrai pas avec vous comme un mendiant, 
messieurs ; mais, pour jouer du sabre, tant qu'il vous plaira. 

ff Chacun d*eux tenait un sabre nn ; mais le kioarek avait 4 
la main un pen-bas. 

« Oh ! dur eût été le cœur qui n*eùt pas pleuré en voyant 
Taire neuve ! 

(f En voyant dans Taire neuve Therbe rougîe et le sang des 
gentilshommes qai ruisselait. 

« Mais la pennérês de Keryaudet pleurait et ne trouvait per- 
sonne pour la consoler. 

If Elle ne trouvait personne pour la consoler, excepté le 
kioarek ; mais celui-ci la consolait. 

a Celui-ci lui disait sans cesse : — Taisez- vous » jeune fille r 
oe pleurez pas* 

« Taisez-vous, jeune fille ; ne pleurez pas, d'ici que vous ne 
voyiez mon sang courir à terre. 

<c Eh! quand vous verrer tomber la dernière goutte, alors 
feulement songez à mourir* 

« Le kioarek de Laoudour disait en arrivant à Keryaeiet ; 

« ^ Vieux Derrien , voici votre fille ; si elle est revenu^ k la 
naisoD, c*est moi qui en suis cause. 



POÉSIES D^ LA BRETAGNE. 193 

« La voilà saine et pure , telle qu'elle m'a été remise par sa 
mère. 

« Mais maintenant je vais à Paris , car ]*ai envie de trouver 
le roi. 

« Quand il arriva à Paris, il demanda le palais du rei. 

« -^ Bonjour et joie à cette ville où est le palais du roi ! 

a -^ Bonjour, roi et reine l moi , jeune et bon Breton, Je sula 
venu dans votre palais. 

<r — Kloîirek de Lftoudour, dites-moi , avez-vous commit 
quelque tort ? 

• A — J*ai commis un grand tort , car j'ai tué des gentils- 
hommes de Lanttballe. 

« rai tué dix-huit gentilshommes de Lamballe, et certes je 
mérite d'être pendu. 

a Chacun d*eux avait un sabre nu; dans ma main il a'y aveît 
qu'un pen-has. 

a Mais la reine ne voulait pas que le kloarelc fût puni. 

« — Mon petit page, cours à ma chambre et apporte-moi vite 
BiQii éeritoire. 

« Qae j'écrive en rouge et en bien qull marche librement 
dans toute la France son pen-haê à la main. 

<r Et il sera respecté partout comme le défenseur des jeunes 
filles. 

n Et quand il sera rendu dans son pays , de la pennérès il 
fera une dame I 

J IV. — Chansons bretonnes. — Le Franc Buveur. — 
Les Parvenus. — - Le Petit Pauvre. — Sônes. 

Le peuple breton est grave ; les étrangers peuvent la 
«aroire triste, mais il n'en est rien. Sa gaieté, pour être 
peu expansive, n'en est pas moins réelle ; seulement elle 
a quelque chose de pensif dans ses plus vifs élans ; jamais 
elle ne prend cette expression nerveuse que les popu- 
lations méridionales donnent à leur joie. C'est une gaieté 
k fond, une gaieté de pensées plutôt que de mots, et qui 
natt de la chose, jamais de la forme. Aussi les chansons 



194 LES DERNIERS BRETONS. 

ont-elles une physionomie qui leur est propre. On n*y 
trouve ni le coup de fouet final, ni les pointes aiguisées 
sur une double antithèse, ni les jeux de mots qui constt* 
tuent le vaudeville français. Le genre bête-spirituel est 
également inconnu des Bretons. Il faut qu'ils sachent 
bien au juste pourquoi ils rient. Ils ne sont pas gais 
comme Touvrier parisien, par tempérament, par habi- 
tude, sans y songer ; ils sont gais logiquement et parce 
qu'on a remué chez eui quelque idée plaisante. Rire est 
à leurs yeux une action, et il faut un motif raisonnable 
pour les y porter. Aussi font-ils des chansons depuis trois 
siècles sans avoir encore trouvé un calembourg. 

En revanche , ils ont imprimé à ce genre de poésie nn 
cachet d'originalité vraiment nationale. Gracieuses naïve- 
tés , philosophiques hardiesses , mordantes railleries , 
joyeuselés grivoises , rien ne manque a la chanson bre- 
tonne. Parfois même la rudesse armoricaine perce a tra- 
vers la strophe rieuse ; le pen-bas se substitue a la ma- 
rotte et assomme au lieu de Ibuettcr. Vous pouvez en 
avoir un exemple dans les Parvenus. 

Le nombre des chansons bretonnes est immense. Nous 
citerons seulement le Franc Buveur , les Parvenus et 
le Petit Pauvre. 

La chanson du Franc Buveur fut sans doute écrite 
par un tabellion de campagne, entre des bouteilles vides 
et des verres pleins , dans quelque taverne de village , 
alors qu'une joyeuse ivresse commençait a débrider son 
imagination. On y sent un élan bachique , une audace 
irréligieuse , qui avertissent assez qu'au moment où Ces 
vers furent composés leur auteur avait la \Tie trop trou- 
blée pour voir le clocher de sa paroisse. Peut-ctre môme 
empèchèrent-ils un bon chrétien de faire ses pâques, 
car le poète dut confesser une pareille chanson comme 



POESIES DE LA BRETAGNE. !95 

' un pôcbé. Quoi qu'il en soit , des mcmoirès fidèles l'ont 
conservée, et nous sommes heureux de pouvoir la donner 
ici. 

LE FRANC BUVEUR. 

« Le prêtre, avec sa théologie, le médecin avec son ordon- 
nance, veulent me persuader qae le vin me fait tort! Je les 
laisse dire, et je vais toujours mon train. Au diable le doc* 
teur !..• je vivrai jusqu^â ma mort 1 

« Vous autres imbéciles, quand vous êtes au lit et que vont 
souffrez , allez porter votre argent au médecin pour qu'il vous 
fasse crever de ses tisannes ; moi , an plus fort de la maladie, 
Bacchus est mon médecin ; i'ai l'habitude du remède, et le vin 
est tout pour moi ! 

« Si je dois mourir (mais je lâcherai que cela n*arrive pas 1 ), 
Bacchus, mon patron bien-aimé, faites que je sois enterré sons 
la tête d'une barrique, la bouche demi-ouverte, de sorte que, 
lorsqu'on ouvrira la clef, je puisse proGter des gouttes qui 
tomberont. 

<( Si je pouvais être toujours ivre je ne me croirais jamais 
malade 1 souvent je suis resté pour mort, dans Un fossé, faisant 
ma cuvée , alors j'étais joyeux, et je n'avais ni peiné ni souci ! 
J'aurais voulu fourrer ma tête dans une barrique pleine, pour y 
nicher mon âme comme dans' un paradis 1 

« Quand je mourrai , n'aj)pelez point de prêtre pour m'aijjer 
ni m*àssister. Mes frères les ivrognes chanteront le Libéra ! Que 
le trintrin des verres se fasse entendre jusqu'à Bordeaux, et que 
ià on chante le service pour le repos de mon âme chez les au- 
liergistes du pays I » 

Je ne sais si mon avis sera partagé , mais je préfère ce 
chant bachique a celui tant cité de Maître Adam. Cela 
me semble plus original, plus vrai, plus loyalement 
ivrogne. — J'aurais voulu fourrer ma tête dans une 
barrique pleine , pour y nicher mon âme comme dans 
un paradisl Quelle imago pour un fireton que son âme 



196 LES DERNIERS BRETONS. 

nageant pour Féternité dans des flots de vin de Bordeaux t 
La chanson suivante fut composée par un prôtre de 
Saint-Pol de Léon en 1780. — Les Parvenus y répon- 
dirent par 1793. 

LES PARVENUS. 

«Chantons quelques couplets, je les destine à la noblesse; 
cette chanson est aussi neuve que ceux qui me l'inspirent ; ?i- 
pères qui renoncent à leur ancienne peau et se font belles au 
sortir de la fange où elles sont nées. 

« Demoiselles, filles de la bassesse, qui verra sur vos fronts 
flotter ces bonnets de dentelle , doit tous cracher au visage. 
Laissez cette parure à la noblesse, faite pour la porter , et con- 
servez le berlinge de vos parents. 

« Filles de la canaille, malgré votre déguisement, est-il quel- 
qu'un qui daigne vous apercevoir, au milieu des tueurs de co- 
chons, des tisserands et des revendeurs qui forment votre famille 
UlustreT 

« Il n'est plus de vendeuses de balais, de fille de valet d'é- 
carie, de marchande de gruau, qui ne porte la soie et les cré- 
pons ! Poursuivez par vos rires et vos buées cette burlesque 
comédie. » 

LE PETIT PAUVRE. 

« Je suis un pauvre petit qui ai été mis au monde dans la 
misère ; Je n'ai ni or ni argent, et la pauvreté m*a rendu chétif, 
la pauvreté m'a rendu mal habillé, faute d'argent pour acheter ; 

« Pour acheter des rubans et garnir ma jaquette ; des rubans 
pour mes petits souliers et pour rendre beau mon petit chapeau; 
pour rendre beau mon petit chapeau qui a déjà quatre trous. 

<r Le voilà , mon petit chapeau , prenez-le , mes maîtres , je 
vous le donne pour un neuf, si vous avez la bonté de me fournir 
de quoi l'acheter. 

« Mon père mangea sa fortune , de peur qu'on ne la lui 
volât ; ma mère but le reste» et moi, pauvre petit ! J'ai hérité 
d'un peu moins que rien. 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 197 

« Maintenant, merci de vos bontés, j'épargnerai ce que vous 
m'avez donné, j'aurai de beaut rubans ; et le reste , je le boirai 
à TOtre santé pour ne rien perdre. » 

Mais nous voici arrivés aux poésies populaires les plus 
intéressantes et les plus remarquables, les sônes. On 
donne ce nom à des élégies, composées presque toujours 
par des kloârekSy et qui reflètent leur vie tout entière. Ce 
sont les confessions de leurs faiblesses humaines, de leurs 
chagrins de cœur, des oublis de femmes qui les ont tor- 
turés. Les sônes léonards et trégorroiâ forment comme 
d'étemels mémoires auxquels chaque abbé ajoute sa page 
avant de rompre avec le monde. L'expression de ces 
douleurs intimes conserve le plus souvent une simplicité 
charmante et presque enfantine : écoutes i^utôt ce sône 
de Gornouaiile* 

SONE. 

« Les petits oiseaux qui sont dans les bois sont joyeux pour 
leur ège ! 

« Quand je les entends chanter, j'ai regret du temps que je 
perds à pleurer. 

«Pourquoi pleurer le temps passé? Hélas! il ne revient 
point I les petits oiseux ne pleurent pas. 

<i Mais la roche laisse couler son eau goutte à goutte, de 
même il faut que le cœur de l'homme laisse couler sit. source de 
larmes. 

H Comme une plume sur l'eau, l'amour des jeunes filles est 
léger. 

« Gomme une pomme mûre sur une branche , l'amour des 
jeunes filles est solide. 

« Et comme une pomme piquée des vers» l'amour des jeunei 
Giles est loyal. 

J'ai cent écus en argent blanc, et autant en or qui brilie* 
pourtant je ne suis pas heureux ; 



198 LES DERNIERS BRETONS. 

« Car j*ai appris qu'il fallait conduire ses aflTections comme 
on cbeval ombrageux. 

« J'ai appris qu'il ne fallait pas se confier au vent du mouHn, 
ni aux paroles des jeunes filles. 

« Le vent du moulin change souvent; mais le cœur des 
Jeunes fil Ifts cbange toujours. 

« Jeunes gens, prenez pour exemple ma pauvre àme; ma 
pauvre àme est bien malade, ma pauvre âme est bien épîorêc. 

« Quand viennent les mauvais jours, plus on a aimé, plus on 
est séparé. 

« Hélas ! je suis maintenant une jeune bécasse qui a l'aile 
blessée. Je ne puis plus voler pour aller à Kerbranel. 

« Mon dessein était trop grand et mon pouvoir trop petit; 
J*ai voulu regarder le soleil, et mes yeux ont été brûlés. 

Petits oiseaux, allez chanter à Kerbranel, car pour ici je n'ai 
plus besoin de votre voix. 

« Là ils sont heureux, et ils ne pensent pas que mes pleof9 
troublent le ruisseau qui fait tourner mon moulin. 

« Cette chanson a été composée prés de Chàteaulio par un 
Jeone meunier, en piquant sa meule. 

« Priez Dieu pour lui, et demander à la Vierge sainte q«e 
sa douleur n'ait qu'un temps. » 

Mais quelquefois le sôiie revêt tout l'éclat d'une poésie 
figurée. L'école trégorroise surtout, plus savante dans 
ses formes , plus châtiée et plus adroite dans son eipre$- 
sion ; en donne un grand noiAbre d'eiemples. 

SONE. 

« Gomme j'étais dans mon jardin, lecQur nageant dan&la 
Joie , je remarquai une fleur qui était élevée et brillante ; ses 
feuilles éUncelaient comme le soleil lorsqu'il pose son pied au 
bord de l'horizon, 

« Et cette fleur-là était une fleur de mélancolie ; elle entra 
dans mon cœur, et depuis , il est malaisé de l'en arracher. Sa 
vue seule m'a rendu languissant. 
• ••••«••••« • • • ••••••••••• 

« Je suis un jeune Jiloàrek qui n'ai pas encore l'âge d*uo 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 19» 

lipmme et qui poursuis ses études. — Et j'aurai celte année bien 
de Ift mélancolie, et j*aurai cette année ^n cœur l«risé, car celle 
que J*ainiais ne .m'aimait pas. 

« Quand viendra la nouvelle saison , on verra^ fleurir les haies 
d*épines blanches, et les cœurs des jeunes gens Ûeuriront aussi ; 
les belles fleurs se réjouiront dans les jardins , et lés cœurs des 
jeunes gens se réjouiront également dains le monde. 

<f Mais moi j'irai bâtir une tourelle sur le haut d'un rocher, 
, vis-a-vis la demeure de ma bien-aimée, et là je pleurerai le temps 
passé; je songerai à mon étoile fatale. 

'« J'étais venu chanter un peu sous sa fenêtre, et j'entendis les 
oiseaui qui chantaient aussi au haut des arbres, et leurs chants 
semblaient me dire : — A quoi te sert kioarek, de te mettre 
tristesse au cœur? 

« Pourquoi te toarmcnter de ton sort? n'as-tu pas tout en 
abondance? lu vis dans la maison où tu es né; lu as prés de 
toj ton père et ta mère ; Dieu t^a donné la nourriture et le vêle- 
ment. 

. « Tandis que nous qui chantons de tout notre cœur, nous 
n'avons rien dans ce monde. Gesse donc, jeune kioarek, et laisse 
à la joie le cœur d'un jeune homme, o 

Certes , c'est la de la poésie et de la plus ijelle , de la 
plus pure, de la plus littéraire ; mais les inspirations élé- 
giaques des poètes trégorroîs n'ont pas toujours cette 
implicite charmante. Quelquefois, au milieu des expres- 
sions d'une douleur sincère , reparaît l'écolier tout frotté 
d'antiquité , tout cuirassé dé théogonie païenne. Alors 
c'est chose curieuse que de voir la vérité du sentiment se 
débattre sous le fatras classique, l'élan du cœur percer à 
Jour la mythologie et la muse , rapiécée de lambeaux de 
pourpre latine par dessus ses habits de paysanne , entre- 
mêler, comme une pauvre affolée, les prières à la Vierge 
et les invocations a Cupidon. 
'Le fameux s6m du Clmc de Pempol est un type 
iout-a-fait remarquable de oe mélange bizarre. 
L 13 



90C LES DERNIERS BRETONS. 

LE CLERC DE PEMPOL. 

« Entre la petite ville de Pempol et Télang de TAbbê , il y • 
fln jeune clerc ({ai poursuit ses études ; un jeune clerc qui a com- 
posé un sône pour sa maîtresse charmante, pour son passe- 
temps et Tinstruction des jeunes gens. 

« Quand je me repose sur la montagne de Crec*hTJîoa, je puis, 
sans détourner ta tête, contempler huit paroisses : KcrillY^ 
TTian, Perros et LauTiniec , Plounez , PIouriTO » Plourez et 
Plorennec. 

« Et de plut, je contemple les quatre éléments : du c6té du 
levant, ta mer avec ses navires ; vers le point où se couche le 
soleil, la terre, fertilisée par la sueur des hommes ; et, au-dessus 
de ma tête, le ciel plus brillant que le feu. 

o le vois aussi les limites -de trois diocèses : Saint-Brienc, 
Tréguler et Bol ; les côtes de la terre des Anglais et le royaume 
de France t •— La France ! école du courage et temple de la 
science. 

« Des seigneuries de plaisance ornées de forêts, des caslels,. 
des corps de garde remplis d'armes , des lies fertiles entourée» 
par Neptune, mille baies où viennent aborder les vaisseaux. 

« Arriére, beautés de Crec*h*Noa l vous n*avez plus le pouvoir 
de rendre mon cœur joyeux. C'est dans la petite ville de Pempol 
qu'est ma joie; c'est à Pempol qu'est ma maltresse, chef-d'œuvre 
au-dessus de la nature. 

« Jamais l'Asie, avec toutes ses pompes, n'a vu de menreiUe 
aussi belle, aussi éblouissante ; jaiùais l'Amérique, avec toute sa 
fertilité, n'a produit une rareté pareille. 

« Seconde-moi , Cupidon ! pour vaincre cette rebelle ; fais-la 
m'aimer comme je faime ; plonge dans son cœur la lame aigu& 
qui a blessé le mien. 

« Pouisuis-)a partout; dis-lui, immortel, qu'elle a, à Kerity, 
un serviteur fidèle ; dis-lui que Je fais mourir si elle est to^jour» 
aussi cruelle pour moi. 

« Aborde -la de ma part, fais-lui mes compliments, persuade- 
la par des paroles charmantes, et obtiens d'elle une promesse 
écrite de sa main. 

<• Slaij si cî!c cor.srrvc to^ijOTirp l<'s imômcs sentiments pout 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. SOi 

moi , envoie-moi la mort armée de tous ses pouvoirs ; la mort 
qui met fin à toutes peines. 

« Et (i\i*eUef du moins, elle m'accorde un linceul cousa de sa 
main , une châsse et une fosse. Si elle n'a point aimé ma vie, 
peut-être trouvera-t-elle quelque plaisir à donner une sépulture 
à mon cadavre. 

« Mais dis-lui bien aussi qu'elle à, si elle le veut , le pouvoir 
de commander à la mort. Qu'elle m'appelle, et je me lèverai de 
mop tombeau, à sa voix ; je me lèverai de mon tombeau pour 
l'admirer, ressuscité glorieusement , comme un second Lazare.. 

« Va, Amour, descends dans la ville de Pcmpol ; cours dans 
la rue de V Église , tâche de toucher l'objet qui me rend lan- 
guissant, et ne néglige rien pour gagner son esprit et donner de 
la joie à mon cœur. 

<[ Et pour dernier souhait, avant de descendre de la montagne. 
Je demande, 6 reine des Muses l de chanter encore quelques 
vers à ma maîtresse avant que mes yeux soient fermés sous le 
suaire. » 

N'est-ce point là une page de Desporte ou de Ronsard , 
sauf rharmonie des vers? Ne semble-t-il pas lire une 
élégie de la renaissance, avec sa douceur caressante et son 
pédantisme naïf? Ne sentez-vous point là dedans Famott- 
reux qui a fait sa rhétorique, et qui est resté poète ea 
dépit de Y Art poétiqh9 de Boileau et des Odes de J.-B. 
Rwisseau? 

SONE. 

« Gomme un champ de fleur* que les irarbes améres ont re- 
couvert , mon cœur est enveloppé sous les angoisses. Ma peine 
est continuelle ; Je bois ma douleur dans rair« el je «uis comme 
la tourterelle quand elle a perdu la moitié d'elle-même. 

c Mon cœnr aimant s'est brisé en deux parties quand j'il 
appris celle nouvelle : quelques-uns de mes amis m'ont dit que 
ea médisants étaîeot occupés à foire un bouquet pour moi el 
ma bien-aiinée. 

« Un bouquet pouf nous fiparer, ma maUresie Jolie et met ; 



202 LES DERNIERS BRETONS. 

un bouquet composé de quatre fleurs : chagrin , mélancolie, 
peine d*esprit et soucis. 

€ O misérables calomniateurs ! partout où tous aUez, la souf* 
franco TOUS suit. La peste est douce prés de tous. Vos paroles 
eicitantes seraient capables de remuer les pierres et de les fairo 
se mordre. 

« Mais vous que j*aime» oh ! soyez fidèle, et Je le serai ; soyez 
fidèle, et les langues méchantes ne pourront rien pour nous se- 
parer ; nos cœurs ressembleront à un roc dans la pleine mer au 
moment de la tourmente. 

« La pierre fondamentale de l'amour a été posée entre nous, 
grâce à Dieu ! Tons êtes sage, ma maîtresse, tX, tous le savez , 
' pour vaincre il faut savoir combattre. » 

Le sÂne suivant , les Hirondelles , publié par M de la 
Villemarqué dans son Barzas-Breia , est moderne. 11 a 
été composé par deux jeunes paysannes de Cornouaille : 
c*est Texpression charmante d'un amour vague et qui 
ne s'est point encore avoué à lui-même. 

<f II y a un petit sentier qui conduit du manoir à mon vil« 
lage; 

(c Un sentier sur le bord duquel on trouve un buisson 4'au- 
bépine 

« Tout chargé de fleurs qui plaisent au fils du gentilhomme. 

« Je voudrais être une fleur d'aubépine , qu'il me cueUlit de 
sa main blanche , 

« Qu'il me cueillit de sa petite main blanche, plus blanche 
que la fleur d'aubépine. 

« Je voudrais être une fleur d'aubépine , pour qu'il me plaçât 
sur son cœur. 

<f Le fils du gentilhomme if éloigne de nous quand l'hiver 
entre au logis ; ' 

« Et s'en va vers le pays de France comme les hirondelles 
dans leur vol. 

« Quand revient le temps nouveau, il revient aussi vers nous; 

« Quand les bleuets naissent dans les prés et que l'avoioe 
fleurit dans les champs; 



POESIES DE LA BRETAGNE. 203 

« Quand chantent les pinsons et les petits linots ; 
« Il revient à ta suite des fêtes ; il revient pour nos pardons t 
« Je voudrais voir des fleurs et des fêles chez nous en chaque 
saison, 
« £t voir les hirondellef voltiger par ici, (oujoiirs.- 
« Je voudrais les voir voltiger toujours au bout de noire che- 
minée. » 

SONE. 

« J'avais choisi une Jeune fille, une Jeune fille que J*aime 
toujours; mats, hélas ! mon pauvre cœur, la jeune fille t*a dé- 
laissé. 

« Quand Je croyais être aimé, mon cœur était bien joyeux ; 
maintenant que Je suis détrompé, mon cœur est bien affligé. , 

« Douce enfant, si tu me rencontres, ne me regarde pas, car 
je ne pourrai soutenir le regard d'un amour trompeur. 

« Douce enfant , quand Je serai seul , si tu me vois , ne me 
parle pas, car tes paroles feraient trop de peine à mon cœur. 

<( Quand J'entends une tourterelle chanter sur la branche. 
Je dis : ^ La tourterelle est joyeuse, sa compagne n*est pas 
loin. 

« Douce enfant, quand je serai mort, tu viendras sur ma 
pierre et tu diras : — C'est la pierre d'un Jeune homme mort 
d*àmour. » 

U CROIX DU CHEMIN «. 

• 

ff tJn petit oiseau chante au grand bois; Jaunes sont ses pe* 
lites ailes, son corps rouge, sa tête bleue; un petit oiseau chante 
k la cime du grand arbre. 

« Il e^t descendu de bien bonne heure sur le bord de notre 
foyer, comme Je disais mes prières. ~ Bon petit oiseau , que 
cherchez- vous ? 

« Il m'a tenu autant de doux propos qu'il y a de roses dans 
le buisson. — Prenez une compagne, mon ami, que Je réjouisse 
votre cœur. 

(I) Nous empruntons ce sAne ta Bartat-'Breit* 



204 LES DERNIERS BRETONS. 

« J*ai TU prés de la croix da chemiD , lundi , une jeune fille 
belle comme les saints ;*dimanche9 j'irai à la messe et je la yer- 
nii sur la place. 

« Ses yeux sent plus clairs que Teau dans un verre ; ses dents 
blanches et pures, plus brillantes que des perles. 

« Et ses mains et ses joues fraîches, plus blanches que le lait 
qui coule dans le yase noir; oui! si tous la voyiez, doux ami» 
elle chiirmerait votre cœur. 

« Quand j'aurais autant de mille écns qu*en a \e sire de Pon- 
kalek ; oui ! quand j'aurais une mine d'or, sans la jeune fille, je 
serais pauvre. 

« Quand même il crottrait au seuil de ma porte, au lien de 
verte fougère, des fleurs d'or; quand j'en aurais plein mon 
courtil , peu m'importerait sans ma douce. 

« Chaque chose a sa loi ; l'eau coule de la fontaine ; l'ean 
destend au creux du vallon ; le feu s'élève et monte au ciel ; 

« La colombe demande nn petit nid bien clos ; le cadavre de- 
mande une tombe, et l'âme le paradis ; et moi, votre cœur, chère 
amie. 

ce J'irai tous les lundis matin, sur mes genoux, à la croix da 
chemin ; j'irai à la croix nouvelle, en l'honneur de ma doace 
amie. » 

Du reste, nous l'aTons dit plus haut, nul autre genre 
ne convient autant que le sône au génie des Bretons , et 
il n'en est aucun dans lequel leurs poètes aient mieux 
réussi. Aussi serait-il impossible de dire combien de ces 
chants mériteraient la traduction. Il n'est point de pa- 
roisse, point de village, point de ferme, oii l'on ne 
répète quelque délicieuse élégie, ceuvre d'un ami ou d'un 
parent, et que la tradition transmet de génération en 
génération. Le sâne est le roman de la Bretagne : c'est 
l'inspiration jeune et amoureuse, c'est la littérature des 
femmes et des adolescents. Toutes ces pièces sont sans 
titres et n'en peuvent recevoir. Ce sont d'intimes songe- 
ries, de douces plaintes, roulant toujours, a peu près, sur 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 205 

le môme sujet; des légèretés de jeunes filles, des refus 
de parents, des désespoirs de kloareks; quelquefois 
de courtes ivresses d'amour, de longs et suaves adieux 
murmurés au clair de la lune , comme ceux de Juliette et 
de Roméo ! Le sâne ne sort point de là. Mais dans ces 
cadres peu variés il enserre toute une phase de l'existence 
du Breton ; il résume toutes ses aspirations juvéniles , 
toutes les chimères sentimentales de son premier âge. 
C'est le monde, invisible à la foule, qui se révèle au jeune 
homme dans ses premiers rêves : univers enchanté , où 
les oiseaux , les fleurs , les étoiles, ont un langage intel- 
ligible et harmonieux, où tout prend une poétique.attitude, 
où Ton effeuille son cœur au vent comme une fleur 
épanouie , où les sacrifices rendent joyeux , où les larmes 
sont un trésor dont on jouit en secret , où tout enfin est 
délicieux et céleste, même la douleur ! — Le sâne , c'est 
tout cet univers décrit dans une langue paysanne , sous 
des formes inattendues ù force de simplicité, et arec 
cette ravissante gaucherie ^ plus charmante que la grâce 
elle-même 1 Mais traduire un sônet.., Mitant vaudrait 
essayer de dire, avec des mots ^ l'accent d'une voix, 
l'expression d'un regard I A ceux qui ne peuvent les lire 
dans la langue même, nous dirons de parcourir les plus 
belles pages de la Marie de Brizeux ; ce ne sera pas le 
sâne encore , mais ce sera un de ses plus suaves reflets ; 
ils n'auront pas entendu la voix , mais ils auront pu la 
deviner en entendant son plus doux ^cbo. 



CHAPITRE IIU 

POSMSS. 

$ I, — Les poèmes. — * Âventares d'un jeune bas Breton. 

Nous conservons le nom de poèmes aux œuvres 
soumises a un plan fixe , développé , et qui ne sont 
point adaptées a un air. On peut citer en ce genre les 
Aventures d'un jeune bas Breton^ la Révolution fran- 
çaise, Michel Morin de Lelaê , V Enfant avisé de Legall 
de Guimilliau , le Colloque , parle même ; le Maudisseur 
et le Missionnaire, le Geai de Saint- Jean, etc. Nous 
ajouterons à ces poèmes les Fables de Ricou. 

Les Aventures dun jeune bas Breton * sont évidem- 
ment l'ouvrage d'un kloarek qui a fait ses études. Ce 
poème , de plus de quinze cents vers , contient beaucoup 
d'imitations classiques qui prouvent Ja connaissance 
des auteurs latins ; mais on y trouve aussi le jeune 
paysan naïf et chaud de cœur. Nous en donnerons une 
analyse détaillée, parce que ce sera pour nous un moyen 
de compléter ce que nous avons déjà dit précédemment. 
Ceci est l'Odyssée de l'étudiant bas breton ; c'est le récit 
. du voyage que son âm^fait autour des illusions de la 
vie, avant d'arriver a la patrie terrestre que Dieu lui a 
donnée ici-bas: le désenchantement et là résigna- 

(1) Aeentttriou deun den yaouang a vreis iSfl , un toI. iii-18 E. 
Montroulez et ty Leldan. Cette édition est iacomplète, comme toutes lefi édi- 
tions imprimées de nos poésies bretonnes ; nous nous eà sommes souvent 
écarté pour consulter des versions manuscrites. 



POESIES DE LA BRETAGNE. 207 

TiON ! Ce livre est moins un livre qu'une confession. 
C'est îln journal de pensées et d'émotions , tenu heure 
par heure; un roman qui commence, continue, et s'a- 
chève au fond du cœur , sans qu'il y ait autrement de 
drame extérieur que dans Texistence la plus vulgaire; 
c'est, en un mot, l'histoire d'un kloarek qui aime, 
puis cède à cet amour , en entendant la voix de Dieu 
qui l'appelle parmi ses prêtres, fuit celle qu'il avait 
choisie, tombe dans le désespoir à la nouvelle de son 
mariage, etenfln, tiède, douteur, ennuyé, prend lui-, 
même une femme parmi les femmes, uniquement pour 
qu'il y ait un dénoûment à son roman. 

Un poète breton pouvait seul))rendre pour sujet cette 
► donnée triviale a force d'être vraie. Aussi, je l'ai déjà dit, 
ce n'est point un livre qu'il a fait ; mais les détails ten- 
dres et ingénieux, les mouvements passionnés, les 
tristesses contagieuses, abondent dans cette œuvre sincère. 

Le début des Aventures d'un jeune bas breton est, 
comme de coutume, un appel aux auditeurs. 

<f Approchez, jennes gens qai formez des affections ; écoutez 
comment ces affections commencent et p^ais tombent à jamais ; 
écoutez, car moi je suis nn jeune homme qui avais noué un 
bel amour dont il ne me reste plus rien aujourd'hui. 

« Si Ton m'avait dit, il y a onze mois : — Tu tomberas dans 
les chaînes des jeunes filles, j'aurais répondu avec dédain : — 
Moii prisonnier d'une femme t 

. « £h bien I mes frères, j'ai été dans leur prison, et j'y trou- 
Tais un enivrement ineffable : les jeunes filles sont de doux 
geôliers t 

Les geôliers sont cruels et durs pour leurs prisonniers ; ils 
leur donnent du pain noir et un lit de paille; mais les jeunes 
filles vous enchaînent «t sont tendres avec vous; les jeunes filles 
vous donnent ce qu*elles ont de plus doux ! Oh ! les jeunes filles 
•ont bonnes À aimer I 

I. 13* 



â08 LES DERNIERS BRETONS. 

« Je sois an Jepne kioarek de Téf èehé de Qaiinper, et J'afals 
choisi ma maîtresse daos t'évêché de Xréguier ; aoe jeow fljle 
au cœur joyeux, aux dour yeux élincelants ; elle habitait Léo- 
Dr es, dans la paroisse de Plestin. . 

« Rien ne manque à ma plus aimée, ni les roses, ni les 
lis, ni le suaye parfum de la jeunesse, ni le regarder languissant, 
ni la douceur, ni l'esprit, ni les charmes mystérieux, ni les grâ- 
ces du parler. 

« Je passerais ma Tie entière rien qu'à la regarder. » 

Ici le jeune étudiant raeonte comment ii rencontra la 
jeune fille un jour du mois d*aTnI ; conunent îi la 
connut et Faima. 11 raj^rte leurs longs entretiens du 
dimanche : il peint son bonheur entrecoupé de craintes , 
et ces souvenirs do Dieu qui viennent le saisir parfois à 
la vue de la flèche éloignée d'une église : tout ce récit 
est pleûDi de ravissantes choses que nous voudrions pon- 
voir traduire. 

« Bonjour, 6 bien-aimée, soulagement de mon âme, charme- 
resse de mes yeux, joie de mon cœur ; bonjour, , ma douccar, 
mon espérance, ma consolation ! 

a -^ O jeune ami, je voudrais être éloquente pour causer avec 
vous ; mais ma langue est ignorante ! Oh ! ne parlons pas tons 
deux ; parlez seul, jeune ami 1 



« Dés que je fus arrivé lé,'mon esprit se trouva changé ; toute 
ma dissouciance s'était endolorie, toute ma dissouciance s'était 
tournée en douleur. 

a Oh ! je voudrais, mop Dieu , être descendu dans vn trou 
de terre. » 

Bientôt ces remords du kioarek prennent plus de 
force ; ce n'est point encore la voix de Dieu qui lui 
parle , mais celle de la raison qui lui dit de retourner k 
ses études , qu'il néglige pour l'amour d'une femme. 

Ici commencent les imitations classiques. L'émotion 
poétique et vraie disparaît pour faire place à Famplifica- 



POÉSIES DE LA BRETAGNE, 909 

tton rhétorickime et au bavardage mythologique. Un 
grand combat s*élève entre les Muses et Cupidon , qui se 
disputent tour a tour le jeune étudiant. Thalie lui fait 
observer très-judicieusement que y 6*il se livre h sa pas* 
sion, il n'obtiendra point la clef da temple de Mémoire, 
parce que Ton n'a jamais vu Cupidon et Minerve avoir 
leurs deux iêles dans le même bonnet. Le kio'drek est 
presque persuadé ; il veut abandonner ses préoccupations 
amoureuses et substituer les enseignements sévères de 
ses livres mt causeries fascinantes de la pennérès de 
:Lco-Drès ; mais Vénus enàpioie mille artifices pour lui 
^ rappeler le souvenir de sa bien-aimée. 

fc Un naatin, en sortaat, je vis une image peinte sur ma porte » 
et e'était limage de ma bien-aimée. Elle plearait, et ces mots 
étaient écrits autour de san visage: CeH v$U9, EloUrêo, gui 
faites couler mes pleurs \ 

« Et le lendemain matin Vimage était à la même ptace, et sur 
son cœur étaient écrits ces roots déchirants': Kloarek, mon 
amour croît avec votre eruaxUé l 

« Et quand je revins au milieu du jour, Timage était chan- 
gée*: c*était toujours ma belle aimée I mais elle était cou- 
verte d'un linceuil» et elle avait à la main un poignard pour 
' mourir. » 

Enfin le jeune homme cède. Il laisse là ses livres , el 
retourne vers celle qu'il n'a pu oublier. Mais son long 
abajidon a froissé le cœur de la jeune fille ; elle le reçoit 
froidement et répond k ses prières avec une acre ironie. 
La douleur du kloarek, d'abord poignante, prend bientôt 
un caractère de résignation fière et tendre; le jeune 
homme se décou^Tc devant l'enfant boudeuse; et s'incline 
tristement. 

« Adieu, jeune femme, dît-il, puisque Je n*ai plus de droite 
sur votre ftme. Maintenant encore je vous dis merci, quoique Je 
ne doive plus trouver nulle part raccomplissement de meg 



210 LES DERNIERS BRETONS. 

Tœns. Merci, car c*est vous qai avez été ma première bien- 
aimée. Je puis choisir encore une femme sur la terre, mais elle 
n'aura plus la même place dans mon cœur. 

« Merci encore, merci surtout de ne m'avoir pas trompé, car 
si vous m'aviez fait espérer plus longtemps, mon cœur se serait 
brisé lorsqu'il eût fallu se séparer de vous à jamais. Merci, 
maintenant, du moins, je n'éprouve que de la douleur. 

«Je vous dis adieu, 6 vous, ma plus aimée ! adieu, et que tovtl 
soit selon .vos souhaits ! Pour moi. Je ne verrai plus les miens 
accomplis ! » 

La jeune fille touchée n'en peut écouter davantage ; 
elle court au kloarek , le prend dans ses bras , et lui crie : 

« Revenez, mon serviteur, revenez à moi ; essuyez ces larmes. 
Vous demandez mon cœur trop tendrement. Ah l quand je vois 
vos pleurs, je n'ai plus de refus. 

<c — Oh I bénis soient, jeune fille, Tbeure et le moment où 
vous êtes née ; bénie, soyez-vous, créature charmante. Vous sa- 
vez frapper jusqu'à blesser ; mais vous savez aussi les remèdes 
qui guérissent les blessures. » 

Alors le mariage est conclu. Le kloarek renoncera à 
ses études , à ses projets. Il laissera repousser ses cheveux 
demi-tonsurés; il reprendra le petit chapeau à chenilles 
bariolées ; il placera un berceau sous son vieux crucifix 
de plâtre; il devait être un prêtre, il redeviendra un 
homme ; un honune heureux, s'il en est dans le pays ! 

Et tout entier à ce nouveau rêve , il court le long des 
vallées, saisi et triste de sa joie I II va écoutant le bruit 
des moulins, les chants des laveuses, les cris des enfants 
dans les vergers fleuris , et il se dit : — Voilà mon uni- 
vers ; je suis de la terre aussi , maintenant I J'aurai 
paimi ces femmes une femme qui chantera , parmi ces 
enfants des enfants qui joueront joyeusement; je suis 
redevenu un homme. Puis ,. à peine s'est-il réjoui dans 
son cœur à cette pensée , qu'un sourd reproche mur- 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 211 

mure en lui ; il entend comme des voix d'anges qui lui 
rappellent ses projets d'autrefois. Elles lui vantent la 
paix d'une vie passée loin des durs travaux ; la douceur 
de la prière entremêlée aux actions pieuses; elles lui 
parlent du presbytère caché sous l'ombre de vieux noyers 
avec une vigne autour des fenêtres , une cour , un puits 
et un jardin où il y a des roses ! Mais le jeune homme 
résiste ; il repousse les mystérieuses tentations. Alors 
une autre voix gronde et s'élève I Dieu parle lui-même ! 
et pour que le kloiirek ne s'y trompe pas, Dieu lui parle 
latin, comme un bréviaire ou son professeur de philo- 
sophie ! 

ce Et jo venais sur ta rente, ne songeant à aucun mal, ne 
songeant t[u'à ma plus aimée, quand j'entendis quelqu'un d'in- 
visible qui me criait d'un ton menaçant : 

Quid qaietem qonris, 
Cùm ad laborém natos sist 

« Et moi. je restai un moment debout, éperdu, et le sang glacé 
dans mes veines. 
Cl Et la voix répéta encore : 

Hddc mundum miserum relinqne* 
Banc mundaio misenim relinque. 

(( Je me levai d'auprès de ma maîtresse^ et je me mis à mar- 
cher, et bien des portes de maison avaient passé devant moi 
lorsque je vis les tours de Kernitronl A cette vue, je m'arrêtai 
tout pensif! 

« — Dieu ! Dieu I est-ce bien votre choix qui m'appelle, moi 
plein d'iniquités? 

<r Si c'est votre voix je ferai votre volonté; je laisserai tout de 
côté pour vous. 

« Et la voii répéta encore : 

N 

Amice, seqnere m0, 
£t babebif Inmeo vit*. 



212 LES DERNIERS BRETONS. 

ft — Oui, mon Dieu I je voas sttiTrai jafqo*à rbenre delà 
mort. Je vous aimerai de toute la profondeur de mon cœur. 
Mais auparavant, mon Dieu, que faille prendre congé delà pli» 
belle jeune Glle qui soit sous votre ciel ; il faut que j'aille briser 
son cœur. 

« Et ma maîtresse Jolie disait à ses compagnes en me voyant 
venir : — Savoir cequUlya de nouveau; je vois venir mon 
doux ami , et son eœor est en cbagrin : savoir ce qu'il y a de 
nouveau* » 

Elle ne tarde pas à le savoir; la séparation s'accomplit 
au milieu des larmes. 

« Ma maîtresse jolie pleurait^ et moi je pleurais aussi, tout 
éperdu d*amour I 

« Et voilà' les plaisirs du monde, ils passent comme lu fan 
tome, et encore, où ils ont passé. Us laissent leur fiel aux léfres 
de ceux qui ont aimé I 

« Adieu, vie mauvaise et méchante, je ne puis plus te regret- 
ter, car tu as été trop lourde à mon eœor ! » 

Ici finit la première partie du poème. 

Le chant qui suit prend le kloarek au milieu de ses 
études ecclésiastiques et déterminé à accomplir son sa- 
crifice. Retiré de la vie, il s'est enfermé dans sa maussade 
avec une de ces belles tristesses que jette dans Tftme 
Faecomplissement d'un devoir, et qui sont plus saines 
que la joie. Il sait qu'il y a par le monde une jeune fille 
que son nom fait tressaillir, uïie veuve de coeur qui 
garde son alliance ; il aime et il croit , il a une âme qui 
le comprend sur la terre et un Dieu qui l'attend dais le 
ciel. Que peut- il lui manquer? — Vue du bnut de son dé- 
vouement et de ses espérances, la vie lui paraît pleine 
de charmes. S'il pleure, c'est que les larmes sont bonnes 
à verser ; c'est qu'il faut bien que l'on pleure, comme il 
faut que l'on parle, comme il faut que l'on chante, pour 
pouvoir respirer plus à l'aise. Mais le kloarek est heu* 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 213 

reax; le klo'drek est plein de conGancc; il croit avoir 
payé son impôt et n'avoir plus rien à démêler avec la 
douleur. — * Dieu lui fait bientôt connaître qu*il s'esl 
trompé. 

« rétais dans mon jardin et je contemplais mes fleurs : mon 
cœur était vide de tourments, mes yeux étaient vides de 
larmes! 

« Et j'entendis un oiseau qui chantait sur ma tête : Livre-toi 
à l'étude, Klo'drek, car ta bien-aimie est mariée !... 

« Mais moi, furieux, je cherchais une arme pour tuer Toiseau, 
Je cherchais une arme pour rabattre du ciel. 

a Périsse ainsi quiconque aurait le eceur de m'annoncer une 
telle désolation I 

«-«•Kloarekl Kloarek! écoute ceci dans les chants d'un 
oiseau, si tu n'aimes mieux Tentendre de la bouche d'un mes- 
sager. 

« Et j'ai été obligé de Tentendre de la bouche d'un messager. 
Je l'ai entendu et j'ai respiré dans la douleur I 

<( Et voi[à pourquoi miinteiiant je désire un trou de 
terre!...» 

Telle est la fin du rêve du jeune homme. Bientôt le 
contrecoup de ce déseneiiantement se fait sentir. Il avdt 
établi dans son âme une sorte de solidarité entre cette 
femme et Dieu ; voilà que maintenant^ trahi par la pre- 
mière, il se sent douter de l'autre. On à coupé une des 
ailes de sa foi, et sa foi retombe a terre, et les étoiles de 
son auréole de saint s'éteignent, une aune, sur son front. 
Fuis, sa maîtresse mariée^ Texaltation du sacrifice qu'il 
faisait à Dieu s'écroule de toute sa hauteur. Cette jeune 
fille et Jésus-Christ luttaient dans son âme ; mais il n'y a 
plus de lutte, car la jeune fille s'est retirée ; partant plus 
d'intérêt. La robe noire du prêtre n'est plus pour lui une 
tunique de martyr, ce n'est qu'une soutane vulgaire. Oii 
le sacrifice cesse, le dégoût commence. Le kloSrek, dou- 



214 LES DERNIERS BRETONS. 

teur, amer, ennuyé et triste, rebaisse les yeux, avec la 
dédaigneuse résolution qui suit toujours cas désappoin- 
tements de rame ; il secoue son passé a se.s pieds, comme 
une vaine poussière, et se mêle à la foule pour n'en plus 
sortir. 

Un épilogue plein de portée , qui temdno le poème, 
donne, avec une admirable brièveté, la conclusion de ce 
drame sans denoûment, conmie la plupart des existences. 
Il est consacré a raconter le mariage du kloarek avec une 
jeunepenner^^, a laquelle les parents donnent, en la ma- 
riant, leur bénédiction et me partie de leur fortune. 
— Toute la moralité du livre est là. C'est la vie humaine 
dans sa triviale vérité ; Thistoire de notre voisin, de tout 
le monde ; un roman conmiencé^ sous les arbres, près 
d'une jeune Mb au regarder languissant, au gracieux 
parleTy et qui se termine avec une autre par-devant 
notaire ! 



8 11. — La RéTolatioD en basse Bretagne — Une messe «ur 
la mer. — Poème breton sur la Révolution française. 



Outre les Aventures. d'un jeune Bas-Breton^ nous 
avons parlé, au commencement du chapitre, d'un poème 
smla Révolution française. Cet ouvrage, encore inédit, 
mais fort répandu dans le Finistère et dans les Côtes-du. 
Nord, fut composé par de pauvres prêtres réfugiés en ^ 
Angleterre, lors des persécutions de la terreur. La Révo- 
lution y est jugée comme elle devait l'être par des catho- 
liques et des oxilés, avec plus de passion que de justice. 
Mais qui ne comprend qu'il en devait être ainsi ? Ce 
n'est pas a ceux dont les espérances et le bonheur fuirent 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 21'5 

eiiseyelîs sous la lavé qu'il faut demander Téloge du voî- 
ean, mais à nous qui jouissons maintenant desesbienfaiCs 
qui Yivons sur le terrain fécondé par la pluie de feu qui 
dévora nos pères. Puis, il faut 5)ien le comprendre, la ré- - 
Yolution ne fut pas en Bretagne ce qu'elle était ailleurs. 
Les choses ne s'y bornèrent point, comme partout, à un 
émondage régulier 'de têtes ; il y eut chez nous un drame 
moins vulgaire et plus curieux a étudier. Ce fut la lutte 
entre la guillotine et les croyances ; lutte acharnée, dans 
laquelle la guillotine usa son couteau et fut vaincue. Ce 
combat ne dégénéra pas, comme dans la Vendée, en 
guerre civile ; à quelques exceptions près, la basse Bre- 
tagne resta immobile ; mais elle resta a genoux et les 
mains jointes, malgré tout ce que Ton tenta pour Ten 
empêcher. C'est en cela surtout que notre pays offrit 
alors un aspect particulier. Si l'histoire s'occupait de 
l'étude morale des races, comme le roman le fait pour 
les individus ; si elle était autre chose qu'un moulage 
de plâtre pris sur le cadavre d'un siècle et chargé de re- 
produire ses traits sans son âme, il y aurait pour elle un 
curieux tableau a tracer dans la résistance passive, in- 
time et tenace de la Bretagne à cette époque. Rien no 
put altérer chez elle la fraîcheur de sa foi. Elle ne céda ni 
à la colère ni à la peur. On put bien enfoncer le bonnet 
rouge sur sa tête, mais non sur ses idées. 

— Je ferai abattre vos clochers, disait Jean-Bon- 
Saint-André au maire d'un village, afin que vousifayez 
plus d'objets qui vous rappellent vos superstitions d'au- 
trefois. 

--Vous serez toujoursobligésdenous laisser les étoi- 
les, lui répondit le paysan, et on les voit de plus loin 
quefiotre clocher. 



216 LES DERNIBRS BRETONS. 

Auasi ce fat en vain que la loi prtMiança la peine ûe 
mort contre les prêtres non assermentés et contre ceux 
qui les recelaient; ce fut en vain que les comités' révor 
lutionnaircs dressèrent leur effroyable comptabilité pa- 
triotique, passant tous les suspects au compte du bour^ 
reau : il se trouva toujours en Bretagne des prêtres pour 
assister les fidèles, des fidèles pour donner asile aux ptè^ 
très. On peut même dire qu'U y eut dans notre promee 
pea de communes où le culte extérieur fut interrompu. 
La piété était plus ingénieuse que la persécution. En Toici 
des exemples. 

À Cro&on^ les églises sont fermées, les prêtres traqués 
ne peuvent trouver une grange pour offrir le saint sacri- 
fice, les soldats occupent les villages!... Quel moyen 
de remplir ses devoirs de religion! Gomment baptiser 
les nouveaux-nés? marier les fiancés ? — Ecoutez : 

Minuit sonne : une lueur vacillante brille au loin sur 
rOcéan; on entend le tintement d'une cloche, demi 
perdu dans le grand murmure des flots. Aussitôt, de 
toutes les criques, de tous les rochers, de toutes les an- 
frac tuosi tés du rivage, surgissent de longs points noirs- 
qui glissent sur les vagues. Ce sont des barques de pé- 
cheurs chargées d'hommes, d'enfants, de femmes, de 
vieillards, qui se dirigent vers la haute mer. Toutes cin- 
'glent vers le même point. Déjà le son de la cloche se fait 
entendre déplus près; la lueur lointaine devient plus 
distincte ; enfin l'objet vers lequel accourt cette popula» 
tion réunie apporaît au milieu des vagues! — C'est une 
nacelle sur laquelle un prêtre est debout prêt k célébrer 
la messe. Sûr de n'avoir là que Dieu pour témoin, il a 
convoqué les paroisses à cette solennité, et tous les fidèles 
sont venus : tous sont k genoux entre la mer qui gronde 
sourdement et le ciel tout sombre de nuages I... * 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 217 

Qtie Ton se ligure, s'il se peut, un pareil spectacle 1 La 
nuit, les flots, deux mille têtes courbées autour d'un 
homme debout sur Fabime ; les chants do roffîce saint, 
et, entre chaque répons, les grandes menaces de la mer 
HMirmurant comme la Toix de Dieu ! 

Et n'allez pas croire que, pour rester fidèle a ses 
vieilles croyances, le paysan breton n'eut aucun danger a 
courir. La tolérance des patriotes n'aida point à cette 
constante foi. Nulle part, au contraire, la persécution ne 
fut plus continuelle, plus hargneuse. Il y eut des pro- 
vinces en France où l'on coupa plus de têtes, mais au- 
cune où l'on aiguillonna davantage les susceptibilités, où 
l'on agaça autant les passions, où l'on aignt avec plus 
d'entêtement la colère des masses. On eût voulu faire le- 
ver le lion d^out pour le frapper plus sûrement à la poi* 
trine ; ce fut en vain, le lion resta couché sur ses griffes 
puissantes. 

Cependant les persécutions devinrent telles que beau- 
coup de prêtres durent quitter nos campagnes et passer 
en Angleterre. 

Cet exil ne fut point une promenade romanesque/ 
comme l'ânigration qui avait eu lieu peu auparavant. 
La patrie tenait ferme au cœur de ces pauvres prêtres ] 
ils la quittèrent avec larmes et désespoir. 

C'est qu'aussi cette patrie était la Bretagne, et tout le 
monde ne sait pas jusqu'à quel point cette sauvage contrée 
est chère àceux qui y sont nés. Dans les grandes villes, on 
ne connaît pas l'amour du pays ; les hommes y croissent 
au milieu du bruit et du changement ; à trente ans , ils 
ne'se rappeUent plus dans quelle maison ils ont vu le 
jour, et ils ont déjà vendu le Ut où leur père est mort« 
Cet esprit de famille qui attache au foyer, aux tieux 
portraits , aux vieux meubles des ancêtres , leur est in- 



218 LES DERNIERS BRETONS, 

connu. Ils voyagent dans la vie comme les Arabes dans 
le désert, allant toujours vers les meilleurs pâturages, 
et Sans bâtir de nid pour leurs affections. En délogeant, 
ils laissent leurs souvenirs avec les tapisseries , dans la 
maison qu'ils abandonnent. Aussi ne peuvent -ils corn-* 
prendre notre attachement au sol , k Tair , an clocher du 
village, ni ces acclimatements de Fâme dans un c^taîo 
lieu, qui font que partout ailleurs elle devient languis- 
sante. Le mal du pays est un de ces mystères que l'on 
ne peut concevoir , si Ton n'est point né dans quelque 
coin de terre où les rameaux de l'antique foi et de Tes*- 
prit de famille ombragent encore le berceau. Dans les 
villes capitales, on a entendu ce mot , on le répète ; mais 
ce n'est qu'un bruit sonore , quelque chose comme les 
mariages d'amour , comme les plaisirs de la vie des 
champs ; un lieu commun sentimental que tout le monde 
sait par cœur et que personne ne sent. 

Il n'en était point ainsi pour ces hommes que la 
persécution forçait à quitter leurs paroisses fTaffection 
pour le pays était, chez eux, le résultat du caractère, 
des croyances et des habitudes. Abandonner la Bretagne, 
c'était renoncer à tout ce qui leur avait été doux sur la 
terre , c'était réellement passer d'une vie à l'autre. Ils 
étaient d'ailleurs accoutumés au calme de la retraite, et 
ils s'effrayaient d'être ainsi lancés dans les flots du 
monde. Ils avaient joui jusqu'alors de ces fortunes pai- 
sibles et abritées , de ces existences en espalier qui s'é- 
panouissent k r^se sous le soleil du pays , et voilà que 
maintenant sans appui , il leur fallait jeter leurs destinées 
en plein vent dans la vie ! Sans doute que la résignation 
chrétienne les soutint ; mais leur cœur saigna , leur es- 
prit s'assombrit profondément. Puis, il faut le dire, le 
lieu de l'exil ajoutait a sa douleur. Pour être des prêtres. 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 219 

ces hommes tfavaient pas cessé d'être Bretons. Ils n'a- 
yaient point perdu leur prévention natale contre l'An- 
gleterre ; ils n'ayaient point oublié que le peuple auquel 
ils venaient mendier Thospitalité était le môme que, tout 
enfant, ils avaient appris à maudire ! car il faut avoir 
entendu prononcer ce nom du Sttozon * sur nos grèves, 
pour comprendre quel bouillonnement de haine il éveillo 
encore aux cœurs bretons. Un Anglais, pour eux, ce n'est 
pas im étranger , ce n'est même pas un ennemi ; c'est 
un Anglais ! C'est cinq cents ans de pillage, de meurtre, 
de trahisons j^ c'est le souvenir vivant des défaites na- 
vales de Pempire et des pontons de Portsmouth; c'est la 
méchanceté et l'hérésie incarnées 1 L'éducation, la charité 
évangélique , avaient bien pu adoucir , chez les prêtres 
bretons, cette détestation, mais non l'effacer entièrement. 
Ils souffrirent donc doublement sur la terre d'exil ; car 
ils souffrirent dans leur affection et dans leur haine. 

Ce fut afin d'alléger le poids de ces maux de l'âme , 
que les pau^rrcs proscrits se recherchèrent entre eux, et 
se réunirent pour se parler dans la langue de la patrie. 
L'ancien curé de Perros présidait à cette réunion, et ce 
fut avec lui , sous son inspiration , qu'ils composèrent le 
poème de la Révolution, dont nous allons parler. Ce 
poème est le Super flumina Babylonis d'un nouveau 
peuple de Dieu exilé sur le rivage étranger. 

Voici le début. 

{< Quand donc, 6 mon Dieu ! viendra le jour où je respirerai 
Vair pur de ma contrée, où je te reverrai, terre de France ?... 
Hon corps est loin de loi ; mais jour et nuit, 6 France ! mon 
âme est «ous ton ciel, avec le souvenir de tout ce que lu m*as 
fait souffrir ! 

(1) Saxon, c'est le nom qao lés Bretons donnent encore anx Anglais. 



220 LES DBKNIERS BRETONS. 

it Trois ans déjà, trois ans entiers depuis que }e sois venu 
aor cette terre des Anglais!... Et le cœur qai désire beaucoup 
se lasse al vite d*attendre ! Mais, hélas ! peut-être ai-je encore 
bien à souffrir, peut-être ne te reverrai-je Jamais, ô mob 
pays! 

« Assis fur un rocher» prés des grèrea de la mer, let 
larmes coulent sans cesse le long de mes joues en voyant le pé- 
ché et rtoramle saufOer sur ma patrie, sans changement ni 
trêve. 

« Et pour soulager mon cttur, je me suis dit : — Chan* 
tons l mais je D*ai pu que l'essayer : chaque son déraillait en 
soupir, car, sur un rivage étranger, na langue s'attache à mon • 
palais ; tons mes chants s'aigrissent et tournent en sombre» 
cantiques. 

Le poète commence ensuite Thistoire de Ui récolutian 
française et de ses suites déplorables. Il raconte la mort 
de Louis XVI, puis il ajoute: 

« Après un tel crime viendront les autres crimes 1 Mainte- 
nant, à la mort la foule t... Maintenant, malheur à tout ilche l 
Maintenant, malhear à tout noble 1 Maintenant, malheur à tonl 
ehrétieni 

« LUasIrament de la mort aé promène dans nos paroisses, ci 
CiUGhe des tètes k son gré. Au nom de la liberté, la mort est 
partout. Aux fronUéres, il faut mourir par la guerre, an foyer de 
ses pères, il fout mourir par réchafand ! 

o Alors vous auriez vu des prêtres vénérables, blanchis et ti* 
dés par les austérités, venir, les mains liées, rendre témoignaie 
k la foi de l'Evangile. Ils demandaient l'honneur de mourir l 
Ils furent bientôt exaucés. 

a MUle bourreaux sont employés à les conduire à la mort, non 
pas un à un, mais par troupes. Sept cents sont massacrés à Pa- 
ris, dans un seul jour, parce qu'ils eroyaienil 

« Pour eux, ni procès ni défense* Un bourreau les prend êl 
les massacre à sa manière. Il les assomme, les étrangle, les dis- 
perse en lambeaux, leur arrache à pleines mains les entraiiles ; 
et quand on est las de tuer, on envoie le reste en exil I 

« Honneur, honneur k toi, ma contrée, ma pauvre Bretagne ! 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 22Î 

OM>n cœur n'est plus si triste à ton souvenir. Cbez toi, des mer- 
cenaires *■ pourvoient aux besoins de TËglise de Jésus-Christ. 
Ville'crimes ont été commis» 6 Bretagne! En ta faveur. Dieu 
pardonnera à milie coupables ! 

ce nobles mercenaires ! f envie votre sort I pourquoi n*ai-]e 
point la gloire de mourir comme vous? Combien de temps en- 
core resterai-je au milieu de mes fatigues et de mes souffrances? 
Combien de temps serai -je en prison dans mon corps? 

« Mais si ma cbair n*est pas ouverte par des plaies saintes 
d'^ù puisse s'échapper mon sang, que mon sang se change eu 
jaunes, et que ma vie s'écoule par mes pleurs. Et puisse ma mort^ 
<y mon Dieu I compter pour vous, nobles mercenaires ! puisse 
mon dernier soupir apaiser la colère do Seigneur l » 

Le début du second chant a quelque cliose de solenoel 
qui rappelle les prophètes. 

« Pourquoi ne pnis-je être entendu de Pautre côté de la mer 
lorsque je crie de loin la vérité ? Pourquoi ne puis-je être en* 
tondu lorsque je dis e -— Breton»» dèlasses-vous du crime et 
écooiez la parole qui tous instruira. 

« Vous tous plaigniez des tailles, vous tes maudissiei, et vont 
aviei raison sans doute; mais en quoi a-t-on amélioré votre sort? 
Quelles charges aves-vous vui diminuer ?.0n n'a diminué que le 
nombre de vos enCînts l 

a Les églises sont pillées, les images saintes détruites, les o» 
des morts sont dispersés sur les chemins ; une seule cloche a été 
conservée dans chaque clocher pour sonner le beffroi d'alarme I 
lii ont raison , qu'Us sûsneat , qu'Us sonnent le tocsin du feu 
pour tout le genre humain 1 

« Pour argent, vous avez du papier ; vos tores sont en fÉ-iche ; 
les denrées sont rares; la guerre tue vos frères; la eonvenUou 
ne TOUS laisse rien, pas même le droit de pleurer 1 

« On mesure votre grain ! on vous pèse votre faim l la réqui- 
sition enlève vos chevaux , vos équipages, et si vous vous plai- 
gnez... regardez bien qui vous écoute I 

a Le chêne de la liberté, ce symbole de la révolution » qui 

(I) MeroeMriin. — Hommes qui Tirent do iraTttt d« cbaqw j<rar. 



222 LES DERNIERS BRETONS. 

devait être fçretîé sur le grand arbre du paradis terrestre, que 
vous a-t-U produit jusqu*à présent? — Esclavage et misère! 
TOUS voilà libres, il est vrai, égaux surtout; égaui eo souffrances, 
égaux en déceptions. 

c( Vous dissimulez en vain , hommes de la révolution , vous ' 
v»us parez de votre orgueil; mais votre esprit a bien de la peine 
é payer votre cœur : votre civisme est de la contrainte; nn seul 
mi beureui , mille souffrent et pleurent, o 

Nous nous arrêtons dans ces citations , parce que le 
poème entier viendrait se jeter sous notre plume. Il con- 
tinue ainsi, plein d'élan, d'ironie, de sombre tristesse. 
A la description poétique de Forage révolutionnaire, 
succèdent d'admirables regrets sur la ruine delà religion ; 
puis, tout-à-coup, conmie saisie d'une colère sainte, h la 
vue de ces abominations qui souillent la patrie, la muse 
jette im cri de guerre , et appelle ceux qui sont encore à 
genoux a se laver et à s'fiumer du glaive. 

« Laïques et prêtres , il faut prendre votre parti. Voyez à 
mourir et à combattre. Votre roi sur la terre, votre Dieo au 
ciel... tous deux ont été outragés! — qui les vengera ? 

« Oh ! si ce fut jamais an devoirpour le peuple de se lever« 
l'heure est venue; qu'il montre sa terrible figure! Bretons, 
tout chrétien est soldat pour la foi, tout soldat doit sa vie à 
son roi ! 

« Bol de France, séchez vos larmes ; plus de regrets, maître, 
nous mourrons , ou nous jetterons à bas les tyrans. Nos fronts 
vous serviront de marchepied pour remonter au trône, et vous y 
ramènerez la justice et la religion ! 

« Et vous, Br'itons, à la Vendée !... Cest là que la fol est en- 
core debout , couronnée de iaariers sanglants. Le vainqueur est 
là qui vous appelle , une main sur le sceptre , une autre sur 
rÉvangUe. n ^ 

Le poème est terminé par un retour vers les souvenirs 
du pays et vers de douces espérances. 

« O terre des Bretons . ô ma contrée chérie, ma contrée tant 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 223 

pleiûrée ; sol précieux , si douloureusement abandonné 1 je râe 
sens tout frémissant d'avance h la pensée de te revoir. Et pour- 
tant, 6 ma Bretagne l je mourrais conteqt sans avoir vu ton ciel 
si le passé renaissait en France. 

;» Bénie soit l'heure où une pareille nouvelle me sera apportée I 
Alors f 6 mon Dieu ! dispose de ma vie !... que je prenne mon 
vol vers ton paradis ! De ma douce Bretagne crû de la dure terre 
des Anglais la course ne sera ni plua courte ni plus longue , 6 
mon Dieu I » 

Telle est cette œuvre dont les informes lambeaux qui 
précèdent ne peuvent malheureusement donner une juste 
idée. Pour en sentir tout le charme, même dans Tori- 
ginal , il faut se mettre , comme nous nous sommes ef- 
forcés de le faire, au point de vue de l'époque et des au- 
teurs. Il faut retourner pour un moment sa cocarde, écar- 
ter les préoccupations libérales, s'identifier à ces chaudes 
indignations de ^croyant, et juger en poète, non en 
homme politique. Nous autres, que passionne si vivement 
la religion de l'avenir, nous devons comprendre mieux 
que personne la religion du passé ; nous devons sentir 
que chez ces hommes, comme chez nous, il y eut 
croyance, amour, dévouement. Us avaient foi en leurs 
pères, comme nous avons foi en nos enfants. La diffé- 
rence entre leurs attachements et les nôtres fut dans les 
objets, non dans le sentiment ; ils combattaient pour dé- 
fendre une tombe, et nous nous combattons pour proté- 
ger une berceau. 

S II. — Poèmes philosophiques . — ^"Le BugueUfar. • - Le 
Colloque. — Fables de Rlcou. 

La vieille littérature bretonne n'a point laissé d'ouvrage 
philosophique. Les peuples primitifs ne songent guère 
qii*k raconter leurs impressions ou les faits qui les ont 
1. 14 



224 LES DERNIERS BRETONS. 

tottdiés. Ils n'étudient Thomme qn'ayee le cœur. C'est 
aux peuples civilisés qu'il appartient de le disséquer avec 
Fesprit. L'idée de formuler les devoirs n'a dd venir que 
le jour où les devoirs ont cessé d'être remplis. Les tivres 
de morale sont contemporains, cbez toutes les nations, des 
bagnes et des cours d'assises. 

Aussi n'est-ce que fians les jn'oductions tout k fait 
modernes de la littérature armoricaine que Ton peut 
trouver quelques ouvrages de ce genre, encore sont-ils 
en bien petit nombre^ et, le plus souvent, imités du^fran* 
çais. 

Cependant, parmi ces ouvrages, il en est un qui |oait 
d'une grande réputation, et qui la mérite. Je yeux parler 
ivL Buguet-fur fyEnhni sage), attribué à Legall de Gui- 
mUliau. Ce petit livre est le Bonhomme Richard des Bas- 
Bretons, mais bien inférieur 'k l'admirable ouvrage de 
Franklin. Il n'y faut chercher ni cette science écono* 
nomique, si heureusement habillée en veste d'ouvrier par 
Tauteur américain, ni cette saillie si spirituellement tri- 
Tiale, ni surtout cet art de formuler qui cristallise, pour 
ainsi dire, la pensée. Le Buguel-fur est une œuvre plus 
simple faite pour des hommes moins av«»icés. 

Le Colloque^ autre petit poème du même auteur, est 
une satire assez vive des différentes conditions. Malheu- 
reusement, c'est comme le Buguel-fur, une œuvre intra- 
duisîble. Les critiques que Legall y fait des vices habituels 
k chaque profession sont tellement appropriées aux 
mœurs bretonnes, tous les détails de sa satire ressortcnt 
tellement de coutumes locales impossibles ou futiles it 
décrire, qu'il faut être du pays, y avoir tenu ménaffei 
pour go&ter ses plaisanteries. 

Dans le Colloque comme dans le Buguel-fur, on voit 
souvent percer contre les gens^d'Église une ironie élé- 



POESIES DE LÀ BRETAGNE. 225 

pnte qui rappelle la manière d^Erasme. Ainsi, en faisant 
le portrait de ces carés que Ton appelle tolérmts, et qui 
font de Dieu un bon vivant incapable de gêner personnoi 
Legati dit : 

« Un bon cnv^ , scion les gens da pays » c*est celai qui a la 
réputation de ne .pas tenir à son argent et surtout de n'en point 
demander à ses paroissiens; qui dit des messes courtes et fait de 
longs repas ; qai sort de bonne beure de l*égUse , donne à boire 
et à manger à tous ceux qui vont le voir, et abandonne aoi 
mauvaises gens le licou sur le dos , sans le leur raccourcir ni le 
tirer rudement; mais s*its ont un vrai prêtre qui veuille régler 
leur vie, obliger les méchants à se corriger, et qui ne les absolve 
qu'après la pénitence, jamais ils ne Taimeront; ils diront : — Le 
^uré est trop méchant ; nous irons au vicaire. 

Lb QUESTioifNEUB. Maîs uu curé doit-il laisser à son vicaire 
le soin de remplir sa propre mission ? 

L'homue expert. Je ne puis vous le dite, mais pour le sûr, 
il lui laisse toutes les corvées. Il y a bien des curés qui ne con- 
fieraient pas à leurs vicaires la clef de leur cave , mais la clef da 
paifffdis, c'est antre chose. » 

Plus loin, il dit en parlant des nonnes : 

« Leurs yeux regardent haut, et leurs cœurs portent de 
grandes pensées ; elles n'estiment une chose qu'autant qu'elle 
peut les élever ; elles habillent leur orgueil de la robe blanche 
lie l'huinilité, elles sont les servantes de tout le monde, parce 
qu'elles ne peuvent être les maîtresses de personne , ce sont des 
aoges de patience, mais qui ne peuvent pas souffrir la contra* 
4iction. » 

Il n'est pas moins sévère pour les moines : 

« L'état de moine est beau : le moine qui se livre à Dieu est 
un homme saint et parfait, sa vie est pure, i\ fait envie aux 
anges. Hais la régie semble, bien lourde & la plupart d'entre eux. 
Au lieu de rester dans leurs couvents, ils courent sans cesse, ils 
vont visiter les demoise^es et les dames nobles. Quand Us 
rentrent au couvent, ce ne sont qu'entretiens au parloir entre 



226 LES DERNIERS BRETONS. 

eux et de Jeunes femmes. Que ce soit Dien le sujet de ces con* 
versations... tout le monde ne le croit pas. » 

Nous passons sous silence le Michel Morin de le Lac, 
le Geai de Saint- Jean, et plusieurs autres poèmes du 
même genre, parce que ce sont des œuvres qui n'ont 
rien de breton. Les auteurs ont en vain pris le grand 
chapeau et les braies celtiques, le linge un paraît sous 
IIi(?bit campagnard; 

Nous n'en dirons point autant des fables de G. Ricou. 
Ricou est le Burns de notre basse Bretagne, devenu poète 
sans études premières, et, ce qui est plus étonnant, poète 
moraliste 1 Rien dans sa vie pourtant n'a aidé a cette 
vocation. Ses parents, qui étaient de simples journaliers, 
lui mirent la pioche en main dès que ses bras purent la 
manier, et depuis, il n'a point cessé de se livrer aux 
plus rudes travaux de la campagne. Pauvre, même pour 
un pays où les plus riches n'ont que le nécessaire, Ricou 
a élevé, a grande sueur de son corps et aux grands tour- 
ments de son âme, une nombreuse famille qui commence 
k l'aider maintenant qu'il se fait vieux. C'est au milieu 
de toutes ces circonstances défavorables que son talent 
est né, s'est développé et s'est révélé. 11 avait appris seul 
k lire et k écrire. Un recueil de fables en prose lui tomba 
entre les mains ; il fut saisi à cette lecture. Il y avait 
dans cette forme, à la fois philosophique et naïve, quel- 
que chose qui convenait singulièrement a l'esprit pers- 
picace de Ricou, k ses dispositions sourdement fron- 
deuses, k son langage sentencieux. 11 songea aussitôt à 
faire des fables bretonnes. Mais, obligé de consacrer son 
temps au travail de la terre, il ne pouvait écrire que le 
soir. Quand Tinspiration venait le chercher jusqu'aux 
champs, il la renvoyait k la maison, lui donnant rendez- 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 227 

vous pour après souper. C'était alors seulement, au bruit 
du rouet de sa femme qui lui filait ses chemises, du 
ribot de sa fille qui pressurait le beurre du lendemain, 
parmi les chanls et les ris de ses garçons, lutinant les 
jeunes voisines rassemblées autour du foyer pour la 
veillée, que Ricou, retiré à Técart, composait ses fables. 
Ce furent d'abord d'informes récits, sans liaisons et sans 
suite, dans lesquels les vers tombaient lourdement Fun 
surl'autre, dépourvus de mesure. Mais, avec la patience 
d'un prisonnier, Ricou revint sur ses ébauches grossières 
jusqu'à en user les aspérités. A la longue^ chacune d'elles 
prit une forme mieux arrêtée ; le vers, solidement en- 
châssé dans le récit, chatoya comme un diamant bien 
. taillé ; tout s'anima, tout se teignit d'un coloris poétique. 
Dès lors, Ricou, devenu plus hardi, suivit de moins près 
son modèle. Il sentit que son esprit marchait seul et qu'il 
était temps de le laisser aller. Mais cette longue éduca- 
tion de son intelligence, faite sans secours et par la seule 
puissance de sa volonté, avait duré vingt ans : Ricou était 
déjà vieux. 

Ce fut en 1828 qu'un imprimeur de Morlaix, M. Guil- 
mer, lui acheta son manuscrit, qu'il imprima sous le ti- 
tre peu exact de Fables d'Esope^ traduites en bretonpar 
G. Bicou. Les fables de Ricou ne sont pas plus traduites 
d'Esope que celles de La Fontaine : c'est une imitation libre 
et fort éloignée de l'original. Les moralités sont d'ail- 
leurs l'ouvrage de l'auteur breton, qui exprime ses pro- 
pres opinions, sans s'inquiéter des affabulations de son 
modèle. 

Du reste, dans toutes ses- imitations, Ricou a singuliè- 
rement ravivé la sécheresse du fabuliste grec. Esope re- 
pousse les détails, évite l'analyse des caractères, raconte 
le fait tout simplement, dans sa progression logique, né- 
I. 14* 



228 LES DERNIERS BRETONS. 

gligeant les ornements et ne s'occupaut que de d^moa* 
trer la moralité finale; Ricou suit une tout autre 
marche. 

Il m'a semblé qu'il sarait curieux de présenter Ici la 
même fable traitée par Esope, par Phèdre et par Ricou. 
La comparaison pourra donner une juste idée du genre de 
mérite de ce dernier. Je prends au hasard, pour cet exa- 
men, la fable du Loup et de la Grue, que je traduis sur 
les trois originaux grec, latin et breton. 

Je commence par Ésope : 

« Un os s*arrêta dans le gosier d'an loup. Il promit une i^. 
d compense à la grae si elle voalait plonger la tête dans sa gorg8> 
(( et en arracher Pos qui y était arrêté. Celte- ci, qui avait un cou 
(c fort long, ayant réussi à arracher Vos, réclamait sa récom- 
d pense. Alors, le loap s*étaDt mis à rire et à aiguiser ses dents : 
(c — C'est déjà une assez grande récompense poar toi, dit-il, 
« d'avoir reUré ta tête de la gueule et des dents du loap sans 
« avoir rien souffert. 

a Cette Table s'adresse aux hommes qui , une fois hors du 
« danger» remercient de cette manière ceux auxquels ils ont des 
Q obligations. » 

A part le léger détail relatif au loup, s' étant mis à rire 
et à aiguiser ses dents, on voit qu'Ésope court k son- 
but comme pourrait le faire un géomètre démontrant 
renoncé d*un théorème. 

Voici maintenant la fable de Phèdre : 

« Celui qui attend d'un méchant le prix d'un service rendu 
« se trompe deux fois : d'abord, parce qu'il a obligé quelqu'un 
« qui ne le méritait pas, ensuite, parce qu'il aura grand'peine 
a à s'en retirer sain et sauf. 

€ Un loap rongeait un os qui s'arrêta dans sa gorge. Torturé 
a par la souffrance, il commença i engager chaque animal , pat 
a ses promesses, a lui retirer ce qui causait son niai. Enfin, ses 
« serments persuadèrent la grae, qtii confia à sa gueule la loO" 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 229 

« gaear de son coo» et lai fit cette périlleuse opération* Gomme 
« elle réclamait la récompense promise pour ce service : — Tu 
« es une ingrate, dit le loup, tu as retiré de ma gueule ta tête 
« saine et entière, et tu demandes encore une récompense 1 » 

Ici, il y a plus d'art que dans Esope. La concisioû éner- 
gique du latin ( que nous n'avons pu rendre dans notre 
traduction) est surtout remarquable. II y a de la force et 
de rélégance dans quelques expressions ; os devorantim 
fauce cum hœreret; extrahere malum.; gulœ credem 
colli longitudinem. Mais, il faut le dire, ce style est un 
peu raidé et impérieux ; il n'y a la ni bonhomie, ni sim- 
j^ité. Phèdre vous tire, de prime abord, sa morale à 
bout portant, comme un coup de pistolet. Usez Lafon- 
taine, et vous verrez ce qui lui manque. 

Mais voyons la version de Ricou : 

a Un loup, mangeant un morceau qu'il troavait de son goût , 
« et se pressant de tout dévorer, avala un os qui lui resta dans 
« le gosier. Alors il se mit à courir de tous côtés, suppliant les 
« animaux , et en cherchant un qui. consentit à lui remettre le 
« gosier en état. Mais aucun n'y voulait fourrer la patte. Tous 
« refusaient du même ton. — Celui-ci, disaient-ils entre eux , 
« est un glouton, il mangerait tout ce qu'il y a dans le pays ; 
« le beau malheur, vraiment, quand il crèverait ! 

<c Cependant , à force de flatteries, de contes et aussi de pro- 
« messes, le loup engagea un grand oiseau, qu'on appelle grue, 
« à plonger sa tête dans son gosier. Lorsqu'il eut été ainsi sou- 
« lagé, la grue loi demanda sa récfunpense* Mais le galant se 
« mit à rire, et avec son air traître ^ : *- Ta es mon obligée, ma 
« belle , dit-il , puisque tu vis encore. Si J« l'avais voulu, je 
« t^urais coupé le cou lorsque tu as plongé ton bec dans ma 
« gorge ; to es saine et sauve, remercie-moi I 

« Faites quelque chose en fa\eur d'un méch^^dt, et, pour 

(I) Le vers breton est admirable dMnergie, mais intradnisible. Liou a< 
dreilmraeh var $ vin, ^ la cutulèur de la éraUrHe $ur la fœe. 



â30 LES DERNIERS BRETONS. 

t nniqne paiement, vous aurez perte, railierle et tourments 
« d'esprit. » 

Je ne sais si la prévention m'aveugle ; mais le récit 
de Ricou me parait de beaucoup supérieur a ceux de ses 
deux concurrents. Il n'y a rien, ni dans Ésope ni dans- 
Phèdre, de relatif à cette mauvaise volonté des animaux, 
qui connaissent le loup et ne veulent nullement mettre 
la patte à son mal ; rien sur la gourmandise du malade , 
dont la mort ne ferait de peine à personne. Un grand 
oiseau qu'on appelle grue 9 dit Ricou, forme-explicative 
qu'il emploie souvent avec une bonhomie campagnarde 
toute charmante. Il ne connaît pas cet oiseau, lui, il n'en 
a jamais vu dans sa paroisse ; aussi vous le donne-t-il 
comme un oiseau étranger, qu'on appelle grue. — Cest 
une assez grande récompense pour toi Savoir retiré 
ta tête des dents d'un loup , avait dit Ésope. — Tu es 
une ingrate, avait ajouté Phèdre, ce qui était déjà bien 
mieux ; Ricou renchérit encore. — Tu es mon obligée, 
ma belle^ dit le loup a la grue , et il me semble qu'il y 
a dans cette exagération même de mauvaise foi une ef- 
fronterie plus plaisante, une rouerie de meilleur aloi. 

Remarquez bien qu'en citant la fable du Loup et de 
la Grue, je ne l'ai pas choisie comme la meilleure du 
recueil breton ;' c'est peut-être même une des moins 
remarquables. La plupart sont plus empreintes de la fa- 
cilité ingénue qui fait le premier charme de ces compo* 
sitions. Mais ce qu'il y a surtout de ravissant dans les 
fables de lUcou, c'est la teinte paysanne et individuelle 
qu'il a donnée à ses récits et a ses moralités. Ainsi, 
après la fable du Loup et du Chien, il scoute : 

« Mieux vaut une pauvre petite chaumière sans couverture, 
« mieax vaut le pain noir de la campagne, que les mets délicatf 
< mangés dans les chAteaux; car là il faut apprendre à vivre (BO 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 231 

« ff^nr, en doutance de toute chose ; là, plus du liberté, là il faat 
« dissimuler les injures qu'on reçoit. » 

Qui ne voit que le château dont parle ici Rîcou , c'est 
la maison de ville de son maître , où il est reçu debout 
et sans qu'on lui rende son salut ; grondé pour le retard 
de son fermage, puis envoyé a la cuisine avec les valets I 
Là, en effet, plus de liberté; là il faut dissimuler les 
injures que Von reçoit. 

Afin de donner une idée complète du mérite de Ricou, 
nous ajouterons, pour terminer, la traduction de deux 
de ses fables. 



LE RAT ET LA GRENOUILLE. 

c< Un Jour, le rat et la grenouille commencèrent à combattra. 
« Le sujet de leur guerre était la royauté des marais. La ba- 
« taille fut livrée dans une grande plaine, et les deux rivaux 
« combattirent à perdre baleine avec des lances de jonc. Le choc 
tf fut rude ; c'était des deux côtés même force et même agiUté. 
« Chacun des adversaires pensait au bonheur et à la gloire qu'il 
« y aurait pour lui à remporter la victoire. Pendant qu'ils 
«s'épuisaient ainsi en efforts , un oiseau appelé milan fondit 
(c sur les deux combattants et en fit un fort bon dîner. 

« Avant de vous engager dans une querelle , une dispute ou 
« un procès, comme font beaucoup de gens, prenez bien garde 
« de ne pas vous avancer imprudemment , ou vous en aurei 
« perte et souci. 
• « Le milan, c'est la Justice. » 

LE RENARD ET LE RAISIN. 

« Un renard regardait d'un air inélancolique une grappe 
«r de raisin qui commençait à miïrir, et qu'U aurait bien voulu 
« manger. Il cherchait le moyen d'en grapiller quelque chose ; 
« mais voyant qu'il perdait sa peine, et qu'après tous ses effojti 
a il ne lui restait que f on défir^sa tristesse s'en alla en gaieté, et 



232 LES DERNIERS BRETONS. 

« il dit : — Ce raisin-là ne doit pas être bon. i] est encore trop 
« vert I 

« Les gens d*esprit n*aiment pas ce qu'ils ne peuvent se pro- 
« curer. » 

Disons enfin e^ pour achever que, malgré leur mérite, 
les fables de Riciti o!it eu peu de succès. Nos paysans , 
qui seuls acbètent les ouvrages bretons, devaient en effet 
peu goûter un livre. philosophique dont la grâce spirituelle 
leur échappait. Ainsi, tandis que les guerzs y les carir 
tiques , les sônes , et les notls de M. Ledan se trouvent 
dans toutes les fermes, e*est a peine si Ton rencontre par 
hasard, dans une vingtaine d'entre elles , le recueil de 
fables dont nous venons de rendre compte. Cet échec a 
dû décourager Ricou. D'ailleurs, je Fai déjà dit, nôtre 
Ésope breton se fait âgé. Tel qu'il est pourtant, c'est en- 
core un homme capable de penser et de produire. Son 
visage ridé, mais mobile, a conservé son expression de 
finesse âpre et d'intelligence scrutatrice ; son œil éveillé a 
tout le feu de la jeunesse. C'est un de ces vieillards que 
le froissement de la vie ne semble pas avoir usés , mais 
aiguisés. Seulement on sent chez Ricou , à travers son 
humilité campagnarde , l'irritation d'une haute capacité 
aigrie et d'une espérance déçue. Quand je le vis , il y a 
un an, je lui demandai, après lui avoir longuement parlé 
de ses fables, à quoi il travaillait maintenant. 

— Je travaille a ensemencer un champ de panais , 
me dit-il avec un amer sourire. 

Puis il me proposa d'acheter des œufs qu'il portail 
dans son panier. J'achetai ses œufs et je lui versai un 
coup d'eau-de-vie, qu'il but après avoir fait avec son verra 
le signe de la croix. 



CHAPITRE IV. 

TBACrÈDTËB* 



{ L — ^ Caractère des tragédies bretonnes. — > Jacob. — Les 
principales tragédies bretonnes. — Saint Guillaiime. 

Nous avons parlé i de rexistence de vieux drames na- 
tionaux, écrits en langue celtique, conservés dans la 
mémoire d'un petit nombre d'hommes du peuple, et que 
Ton représentait encore de temps en temps. Nous allons 
faire connaître ces ouvrages bizarres qui, bien qu'al- 
térés par le temps et les transmissions orales, ont con- 
servé une physionomie originale et curieuse. 

Les tragédies bretonnes qui, k notre connaissance, ont 
survécu à l'oubli, sont en assez grand nombre ; nous 
citerons les suivantes : Saint Guillaume, comte de 
Poitou, les quatre fils Aymon^ Jacob, Sainte Trif- 
fine, Pharaon, Sainte Barbe (mystère imprimé dans 
le seizième siècle), CharlemognCf Sainte Nonin, la 
Création du monde *. Nous ne parlons pas des Amours 
du Vieillard, comédie mentionnée par dom le Pelletier, 
ni du drame intitulé : Tragédie sacrée commencée au 
Jardin des Oliviers jusqu'à la montagne du Calvaire, 
ni de celui connu sous le nom de la Passio^n et Bésur- 

(1) PoêHei populaires de ia batte BrtUtgtM. 

(S) Sainte Nonn A éié publiée afeo le texte et la tradoeltai et M. Legeni- 
doc. Quant k la tragédie de la Création du monde, nous ■§ la connaissons 
pas ; mais nous saTons qn'nn manuscrit de cette œuvre» cnrfeuae se troute aux 
maina de 11. Anrélien de Conrson, auteur de VBittùire det ariginet det 
inttituiiont lUt peuples dâ la Gaulé amuricai^e et de la Brelague 
i^^tiire» 



su LES DERNIERS BRETONS. 

rection de Jésus-Christ, parce que nous n'avons pu, 
malgré tous nos efforts, nous procurer aucune de ces 
pièces. Toutes ont cependant été imprimées vers le com- 
mencement du seizième siècle. 

Parmi les tragédies bretonnes, une seule porte la date 
de 1530. C'est Sainte-Bàrbe. Les autres, manuscrites 
ou récemment imprimées, n*ont conservé aucune dési- 
gnation en chiffres de l'époque où elles furent com- 
posées; mais, a défaut de dates, il est mille indications 
de celte époque. Ainsi , par exemple , dans Saint Guil- 
laume <iOtnte de Poitou, un personnage, en énumérant 
les moyens de perdition indiqués aux femmes par Satan, 
parle du fard comme d'une récente invention. Or, le fard 
s'introduisit, comme on le sait, en France avec les Ita- 
liens de la cour de Médicis. Dans la même pièce, il est 
souvent question de l'hérésie de Luther, que l'auteur con- 
fond avec le paganisme et la religion de Mahomet, ce qui 
suppose que le protestantisme était récent, et n'avait 
point encore pénétré en Bretagne, sans quoi l'ignorance 
du dramaturge, h cet égard, n'eût point été possible. Au 
commencement de la tragédie de iSatwte Triffine, le roi 
Arthur fait une énumération complète des villes de Bre- 
tagne qu'il a sous sa domination, et dans cette énuméra- 
tion ne se trouve point Lorient. Cet oubli ne peut s'ex- 
I^lquer qu'en admettant que le diame est antérieur a I9 
fondation de cette ville, qui est en effet moderne. Dans 
Jacob, ou voit les Hébreux jouant du rebec (re^ed), et 
Ton sait qu'a la lin du seizième siècle, le rebec n'était plus 
en usage. Il fut remplacé par le violon (vyolons) *. Dans 
la même tragédie, mille détails viennent révéler les mœiu*s 

(i) C'est k tort que Grégoire de Rosternen, dans son Dictionnaire breton, 
donne pour tradaction da mot fMon le« mots rebed et vyotoni indifférem- 
ment. Le dernier de ces mots, qù est le senl en usage, a éTidemment remplacé 
raatrei qui est beaucoup plus «ndtBi Ol qui dêfiSMit ua ioitrUMal dUUffBli 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 235 

fêodales de 1 époque a laquelle le poète dut écrire. Pull- 
phar, nommé gouverneur par Pharaon, explique à Jo- 
seph, devenu son esclave, ce qu'il aura à faire, et lui dit : 
— «. Il te faudra fourbir mes armes et mes éperons, soi- 
gner mes beaux coursiers de guerre... Ils sont hauts et 
robustes, et dans toute l'Egypte il n'en est point de pa- 
reils. » Plus tard le même Joseph monte en grade. — « II 
est chargé d'accompagner sa maîtresse l'épée au côté 
avec le chapeau a plumes. — L'auteur l'a évidemment 
transformé en page du seizième siècle. Du reste, tout le 
drame de Jacob reflète l'époque à laquelle il fut com-. 
posé. C'est un mélange curieux de religion, de mytholo- 
gie, d'amour naïf et de voluptés licencieuses. On en ju- 
gera par la scène suivante, que nous traduisons d'autant 
plus volontiers, que nous ne reviendrons plus sur cette 
tragédie qui, à beaucoup d'égards, mériterait cependani 
d'être analysée. 

La princesse Putiphar, après avoir dit qu'elle ne pou- 
vait résister aux flèches cuisantes de Cupidon, et 
qu'elle était bien malheureuse, parce que les fantaisies 
de Joseph n'étaient point sur cette ferr^, se résout a 
tout tenter. Elle fait appeler le jeune esclave ; 

«— Joseph , prenez votre épée et suivez-moi. Je veux me 
promener. L*air est pur aujourd'hui, et votre présence me réjouit. 
* Joseph. Je suis prêt et à vos ordres, princesse. 
La pniNCESSE, le regardant avec tendresse. Joseph !... que 
vous êtes beau I. Vos regards me prennent, ils m'enlacent, ils 
m'isolent de tout, et je suis enfermée dans leurs rayons commo 
dons un vachot. 

: JoôEPH. Princesse... Je ne sais que vous répondre!... mes 
regards sont uniquement occupés de mes devoirs, et n'osent so 
porter sur vous. 

La paiîicESSE. Vous ne me comprenez pas, Joseph I .. Ohl 
ce n'est point un reproche que je vous fais ; laissez là tous cetf 
I. 16 



236 LES DERNIERS BRETONS. 

devoirs domestiques. Si vous saYîez combien je toqs airae ! Je 
veux vous rendre Têtre le plas heureux de ma maison ! (Apri$ 
un silence, avec impétuosité.) Joseph I Joseph! embrasse- 
moi 1 

Joseph. Princesse, je respecte trop votre rang et le prince 
votre époQx. 

La PKiHCBSSi. -" Joseph ! embra|se-moi ! 

Joseph. Go serait qd crime. 

La pbikcbssb. Ce qui est on crime, c'est de me refasert.- 
Xa ne vois donc pas que je «oaffre ? Si ta savais comme moD 
amour me brûle ! 

JosBPH, avec horreur. Ah ! mieox vaudrait pour moi n*étrf 
pas né. 

La princesse. Je ne me rebuterai pas , Joseph I ta com* 
prendras enfin le bonheor qa*on t*offre, et rhonneor qa*oii te 
fait. Déjà ton ceil s*adoucit, ton front pâlit. (Elle approche de 
lui.) Mon plas aimé, écoate-moi. Sais4a qoe le sommeil m'a 
abandonnée? Sais-ta qoe ta froideur me déchire le cœnrY 

Joseph. Princesse , je ne pais voos comprendre. Je ne poil 
croire que vous veuillez trahir votre noble époax et perdre mon 
Ame !... 

La PBI5CES8B, avec une colère retenue. Joseph I... laissez- 
moi vous aimer !... ne repoassez pas le cœur qui vous cherche ; 
je sais chérir qui m*aime; je sais aussi panir qui me blesse; 
renoncez à ces résistances... 

Joseph. Madame , prenez mon épée et percez-moi le coeor* 
Plutôt mourir que de commettre un crime 1 

La princesse. Pardonnez-moi , esclave, de vouloir attenter 
à votre pureté!... Joseph! toutes tes paroles m'irritent saoA 
éteindre mon amour; ne me rends pas furieuse. Je souffW, 
Joseph ! un baiser!... Joseph... viens... ma couche est lit... 
(Joseph fuit.) Ah ! lâche, tu veux me fuir?... (Elle le saisit par 
son manteau.) Au secours, mes gens, au secours ! {Onfirrioe.) 
Tous voyez , cet homme voulait me faire violence... son man* 
teau m'est resté... 9 

Joseph <?st arrêté; le sommelier de Potîphar luî dit : 
— « Mesiire Joseph^ rendez votre ipéel • — 11 lui fait 



POESIES DE LÀ BRETAGNE. 237 

observer « qu*il a eu tort de chiffonner le tablier de ma- 
i dame, que ce n'était pas le moyen de rester le favori 
• du prince; » après quoi il le conduit en prison. 

Cette scène a pu donner au lecteur une légère idée des 
drames bretons. Ce qui les distingue, comme toutes les 
autres poésies celtiques, c*est surtout la sincérité ; un 
tact instinctif a défaut, d'art. On a pu remarquer déjà 
dans les poèmes chantés quelle crédulité de coeur accu- 
saient généralement la gravité enfantine des détails et ce 
mélange charmant de grandes et de petites choses, de dé- 
licatesse sentimentale et de plaisants préjugés ; mais tous 
les caractères déjà observés vont se dessiner d'une ma- 
nière bien autrement arrêtée dans les tragédies popu- 
laires. À toutes les époques, en effet, les pièces de théâtre 
sont les peintures les plus vraies des caractères et des 
croyances. Les autres compositions ont toujours quelque 
chose d'individuel; mais les drames sont les poèmes de 
tout le monde. Pensés devant la grande image du peuple- 
juge, ce sont des œuvres faites pour la foule et qui lui 
appartiennent. Pour qu'ils remuent celle-ci dapis ses <Bn- 
trailles, il faut qu'ils lui parlent le langage qu'elle com- 
prend , qu'ils caressent les fantaisies qu'elle aime. L'au- 
teur dramatique est un médecin poétique qui donne sa con- 
sultation sur le siècle ; applaudi s'il a trouvé les malaises 
et les plaies, hué s'il parle de maux que l'on ne ressent 
pas. Non que la conception tragique doive nécessah*ement| 
pour être comprise, reproduire des faits habituels ou 
même vraisemblables ; mais il faut que la combinaison la 
plus fantastique réponde à une pensée des spectateurs, si- 
non à un fait existant; il faut que le roman offert aux 
yeux de tous ait existé dans le cœur, sinon dans la vie du 
plus grand nombre; car ce que le peuple va surtout 
chercher au théâtre, c'e^t iin aliment à c^tta avi4iti^ da 



238 LES DERNIERS BRETONS. 

romanesque qu'il ne peut salisfaire dans le monde 
réel'; tout ce qu'il ne peut dépenser d'imagination, 
d'intelligence ou de passion dans son existence po- 
sitive, il vient rapporter au théâtre; là, si j'ose le dire, 
est la caisse d'épargnes de ses sympathies et de ses 
haines. 

Les théâtres nationaux sont donc les documents les 
plus précieux de l'histoire psychologique des peuples, 
et c'est sous ce point de vue, encore plus que sous l'as- 
pect littéraire, que nous croyons intéressant d'exa- 
miner les tragédies bretonnes qui ont survécu à 
l'oubli. 

On devine d'avance qn'ici l'espèce de placidité habi- 
tuelle aux compositions celtiques se trouve quelque peu 
modifiée. La forme même du drame a dû faire sortir la 
poésie bretonne de la sentimentalité et enfiévrer ses al- 
lures. Ce n'est plus la méditation contemplative d'une 
intelligence repliée sur elle-même, qui s'étudie, s'analyse 
et se peint k loisir; c'est le choc de l'homme contre 
Thomme, c'est le sentiment personnifié et lancé dans la 
mêlée. L'action traduit et accompagne l'idée. Les vers du 
poète ne sont plus seulement des vers, ce sont des êtres 
qui vivent, qui parlent, qui agissent. Et cependant, ne 
croyez pas que le Breton perde, dans le drame, son accent 
propre et tombe dans la turbulence I Non ; au milieu 
même des aventures les plus extraordinaires et des plus 
orageuses traverses, il conserve son langage plus résigné 
qu'impétueux, ses élans plus attendrissants qu'emportés. 
Vous retrouverez toujours la peau granitique du dur Ar- 
moricain, cet accent qui vient du dedans, jamais du 
geste ni de l'attitude, et qui vous fait monter les larmes 
du eœur aux paupières, mais sans crisper les nerfs. C'est, 
en un moi^ du drame sans cri subit| sans brillante rcpU* 



POESIES DE LA BRETAGNE. 239 

quC; sans aucuû de ces sublimes mouvements qui, avec un 
mot, vous arrachent l'âme. 

Ce manque de vivacité, de passion soulevante, est dans 
lestragédies bretonnes un vice radical. Malgré leur peu 
d'expérience artistique, leurs auteurs grossiers ont senti 
ce défaut, ils ont même essayé de le combattre ; mais, 
outre qu'ils manquaient d'adresse pour y parvenir, ils 
luttaient contre leur propre nature ; aussi ont-ils échoué 
complètement. Ils ont essayé de remplacer l'animation 
nerveuse qui leur manquait par la multiplicité des faits 
et par l'entassement des incidents ; mais loin de tirer 
avantage de cette manière de procéder ; ils se sont trou- 
vés entraînés perpétuellement hors de leur sphère. Poètes 
élégiaques avant tout, ils se sont perdus dans ces combi- 
naisons compliquées, dans ces accessoires embarrassants 
qui demandaient de Thabilcté plus que du génie. On eût 
dit le paysan du Danube chargé de faire de la diplomatie 
et de louvoyer entre les protocoles* Aussi se sont-ils 
lourdement empêtrés dans mille incidents dont ils 
n'ont pu se tirer que par Fobscur ou l'absurde. 
Saint Guillaume est un remarquable échantillon do 
ces malheureuses tentatives faites pour corser- le drame 
breton. 

Du reste, hâtons-nous de le dire, assez peu d'auteurs 
ont essayé ces innovations. Presque tous ont suivi la mar- 
che accoutumée, et Fespècede poétique établie par leurs 
prédécesseurs. 

Or, rien de plus simple que cette poétique. Toutes ses 
règles peuvent se réduire k une seule : mettre les faits en 
action et en oublier le moins possible. Du reste, u unité 
deii3u, ni unité de temps. D'une scène a l'autre, vous 
^^ssez du Poitou en Turquie, de Paris dans l'Asie Mineure^ 

15- 



210 LES DERNIEftS BRETONS. 

ctlc drame cdiilieilt parfois Thistoire de trois généra» 
tiens. L'unité d'intérêt, au contraire, est touj* 1rs scru- 
puleusement respectée* On peut même dire que Tobser* 
yatîon de cette règle est portée jusqu a Texagératiop. 
Tous les personnages se groupent confusément , et sans 
valeur individuelle , autour d'une figure unique plutôt 
que principale. Mais cela se comprend. L'unité d'in- 
térêt est une révélation d'instinct, bien plus qu'une 
règle aristotélique. Nulle çarl elle n'a dû être plus 
scrupuleusement révélée que dans les littératures nais- 
santes et chez les peuples primitifs. lÀ, en effet, elle 
dut être nécessaire, et au poète encore trop inhabile 
pour suivre à la fois plusieurs pensées, et h la foule 
trop peu intelligente pour partager, en même temps, son 
attention entre plusieurs personnages. Ce n'est que plus 
tard, lorsque l'art s'est assoupli par Tusage, lorsque 
le peuple, plus prompt d'intelligence, s'est fait devineur 
et blasé, qu'il a fallu orner cette nudité grossière, enca- 
drer l'égoïste et fatigante personnalité du drame, la dé- 
guiser sous les accessoires brillants, et reposer du héros 
par l'intérêt jeté sur ceux qui l'entourent. L'unité est 
alors devenue la prééminence d'une seule pensée sur les 
autres, et non l'anéantissement de toutes au profit 
d'une seule. L'art a été le groupe harmonieux de Lao- 
coon, au lieu de la solitaire et monotone statue de 
Memnon. 

On devine d'avance qu'aucun artifice ne préside k la 
distribution des scènes dans les drames dont nous noUs 
occupons ; ce sont des chapitres qui se suivent pour la 
pensée, presque jamais pour l'action. On voit Pharaon 
sortir d'un côté du théâtre en ordonnant de poursuivre 
les Hébreux, pendant que Moïse entre de l'autre côté 
avec son peuple, et s'écrie: t Voilà la mer Rouge , 6 



*^ 



POESIES DE LA BRETAGNE. 241 

mes fils ! qui nom domera des ailes pour passer au- 
delà f s> Comme dans Homère , il arrive souvent qu'un 
inférieur reçoit un ordre , écoute un discours , puis le 
répète vers par vers un peu plus loin. Au total , les tra- 
gédies bretonnes ne sont autre chose que des légendes 
dialoguées. 

Chaque acte commence^ k la manière des anciens, par 
un prologue, dans lequel un acteur vient solliciter la 
bienveillance du public et raconter ce que va contenir 
l'acte qui suit. Ce prologue, mêlé d'élans d'enthousiasme 
et de passages railleurs , a cela de bizarre , que l'auteur 
semble parfois y parodier ses propres conceptions. 

« .. Vous verrez, dit TacteuT dans un des prologues de Sainte 
« Triffinc, comment la princesse se perd pouf être allée se pro- 
<f mener au bois ; ce qui prouve, jeunes filles, qu'il n'est point 
a bon de chercher les mûres le long des fossés ; vous verrez 
« comment elle est condamnée pour avoir été embrassée de 
fc force ; ce qui prouve, jeunes filles^ qu'il faut se laisser faire de 
«bonne volonté. » 

Il est a remarquer aussi que les prologues débutent 
toujours de la même manière; les deux vers qui les 
commencent sont sacramentels. 

« — Réunion de chrélicns» assemblée honornblo, nous vous 
c prions À deux genoux de nous écouler avec bienveillance. » 

Viennent ensuite quelques compliments plus ou moins 
heureusement tournes, des témoignages de respe.t dans 
lesquels se révèlent, d'une manière curieuse , l'esprit du 
temps et le caractère breton. 

. « C'est i vous que je m'adresse d'abord, dit l'explicateur danj^ 
€ Sainte Trifflif^ orêlrcs et religieux, à vous qui êtes les repré^ 



242 LBS DERNIERS BRETONS. 

« sentants de Jésus-Christ dans cette \ie, puis à vous, messieurs 
fc de la Justice, puis à ceux qui ont droit de police sur ie peu* 
pie, enfin à yous tous qui êtes ici présents. » 

Un usage bizarre, et dont nous ignorons le motif et 
l'origine , voulait aussi que l'acteur qui récitait le pro- 
logue fît, de quatre vers en quatre vers, une évolution 
autour du théâtre , suivi de tous ses compagnons. C'est 
ce qu'on appelait la marche. Pendant ce temps rebecs 
« et bignious doivent sonner, 9 comme nous en avertit 
. la note d'un des vieux manuscrits que nous avons sous 
les yeux. 

De tout ce que nous venons de dire on a pu conclure 
déjà que les tragédies bretonnes étaient des œuvres spé- 
ciales et dignes d'être étudiées. Nous allons maintenant 
nous efforcer de les faire connaître dans leur exécution 
et leurs détails. Nous prendrons , parmi les dix ou douze 
drames celtiques que nous connaissons , les trois pièces 
les plus remarquables : ce sont : Saint Guillaume 
comte de Poitou y les quatre fils Aymon, Sainte Trif- 
fine. 

Saint Guillaume^ c'est le drame d'îmagînatîon ; les 
Quatre Fils Aymon, le drame historique; Sainte Trif- 
fine , le drame pieux. Le premier est un roman, le second 
une chronique, le troisième une légende. C'est annoncer 
d'avance l'immense supériorité de ce dernier sur les 
autres. 

Nous avons dit , en pariant des chants bretons, quels 
étaient les poètes de ces compositions originales ; des 
meuniers, des tailleurs de campagne, des mendiants, de 
pauvres clercs I Tels doivent être aussi les auteurs des 
tragédies dont nous allons parler. Ce fut sans doute dans 
quelque bourgade isolée du Léonais , pendant une de ces 



POESIES DE LA BUBTAGNB. 243 

longues veillées d'hiver qui se prolongent deyant les feul 
de bruyère, qu'un klo'drek malade, revenu au foyer natal 
et tourmentant sa pensée dans le calme d'une méditation 
fiévreuse, conçut ce drame de Saint Guillaumt» comte de 
Poitou. Enlevé subitement aux études arides, démaillotc 
des règles de son Deîpautère , il sentit peut-être tout-à- 
coup son imagination prendre des ailes ; et, tout en écou- 
tant le grésillement de la flamme , le rouet de sa mère , 
ou la voix monotone d'une sœur idiote, il lui sembla 
peut-être ouïr des révélations étranges. 11 crut voir , au 
milieu de la fumée de Tâtre, les étincelles prendre Tap- 
parencede visions brillantes, ses rêveries revêtir ^u- 
daincment un corps et se mouvoir 1 Alors, ravie en 
extase , son âme jeune et aspirante se rêva dans le corps 
^ de quelque fier seigneur, ayant a lui Tor, les femmes, 

I et modelant la vie k ses désirs, comme le potier sa 

terre ; alors il se figura le monde entier, avec toutes ses 
joies , toutes ses gloires , abattu à ses pieds comme un 
^ ennemi à sa merci ; et, ivre de sa puissance et de sa 

richesse imaginaires , il se roula, en idée , dans les jouis- 
'» sauces terrestres ; il savoura la tyrannie , goûta avec rage 

au pêche, se satura des bonheurs qui damnent ! . . . jusqu'à 
ce qu'au milieu de cette frénétique ivresse, née de désirs 
si longtemps comprimés, un triste tintement de la cloche 
du village ou un saint verset , psalmodié plus distincte- 
ment par sa sœur, ne vint Tarracher aux hallucinations 
^ mondaines, lui parler de pénitence, et le jeter à deux 

' genoux sur l'âtre, frappant sa poitrine et confessant ses 

mauvaises pensées. 

Et si ce n'est point ainsi qu'a été fait le drame de Saint 
Guillaume , du moins est-il certain que la double inspi- 
ration païenne et catholique a dominé tour à tour le 
poète , car elle se manifeste dans toute son œuvre. Ce 



244 LES DERNIERS BRETONS. 

eomlc de Poitou sent trop le rustre et rapl)el]e trop lef 
ambitions de village pour ne pas être le rêve de quelque 
pauvre paysan , soupirant d'abord après les jouissances" » 
puis pénitent de ses impures pensées. Saint Guillaume ^ 
c'est à la fois le péché et le repentir incarnés; c'est une 
construction a deux façades, et qui présente comme deux 
habitations opposées ; il faut traverser le mauvais lieu 
pour arriver a la cellule du saint. 

Nous avons dit comment l'idée de cette tragédie avait 
pu venir à jm pauvre Rlolirek ; mais nous n'avons point 
parlé des difficultés que dut lui présenter la conception 
du plan et la disposition des détails. C'est toujours chose 
malaisée à bâtir qu'un drame purement d'imagination. 
Dans une pièce historique , du moins, on peut se servir 
des échasses de l'histoire pour grandir ses personnages ; 
on a les mots célèbres, les grands noms, les ^aits de 
moeurs } la couleur locale, enfin tout ce ûiux sable d'or 
dont on saupoudre une œuvre pour lui donner de Téclat. 
A défaut de génie, on se rabat sur Les chronologies et les 
mémoires. On découpe dans une vieille chronique la 
silhouette de quelque belle ligure ; on l'encadre propre- 
ment dans un médaillon ^ cinq compartiments, on écrit 
au-dessous un grand nom , et Ton a de la tragédie histo» 
rique fabriquée 2i Temporte-pièce, comme on en a tant 
vu autrefois , comme on en voit davantage de nos jours. 
Mais le drame d'imagination offre plus de difficultés. Alors 
même que vous avez trouvé un nom qui puisse vous 
servir de clou pour suspendre votre tableau y il ne 
vous reste pas moins à inventer le roman , les caraclcres , 
les événements. — Et que sera-ce donc si, poète ignorant. 
et frnste, vous ne connaissez rien en dehors de la route 
qui vous a conduit du village au séminaire ! si vous ne 
savez des hommes que ce qu'aura pu vous en ap- 



POESIES DE LA BfiETAGNE. 245 

Ivrendre le curé qui tous a catéchisé ou le pi*ofesscur qui 
vous a expliqué VirgUe? Concevez-vous quel abîme dut 
s'ouvrir tout-k-coup devant les feux du poète breton , 
quand cette idée lui vint de créer Urt drame com^Met, avec 
la vie, l'action, la parole, et armé de toutes pièces ? Créer 
un drame I c'est-a-dire personnifier et mouler les pas* 
sions , les combiner entre eUes , les débrider et les jeter 
dans la mêlée humaine ; les associer a des faits vraisem- 
blables, les subordonner aux temps , aux lieux, aux con- 
ditions!... et faire tout cela, lui qui ne savait rien des 
passions du monde , lui qui ne connaissait ni les temps , 
ni les lieux , ni les conditions. Eh bien , le poète ne s'é- 
tonna pas de ces mille obstacles ; disons mieux , il n'y 
songea pas. C'est une naïveté ordinaire au génie de n'a- 
voir point conscience de son ignorance. Que lui importait, 
en effet, de ne pas connaître la cour, d'ignorer où se 
trouvait le Poitou, et en quelle année vivait saint Guil- 
laume , de ne pouvoir dire au juste quel était le nom de 
sa capitale , et si elle était a plus d'une portée de fusil de 
Rome? Son ignorance était une richesse; elle lui faisait 
table rase pour ses conceptions. Son drame n'est-il point 
d'ailleurs un drame d'imagination? Il inventera tout, 
même l'histoire, même la géographie. Il placera le Poitou 
entre la Turquie, la Perse et rflibernie , pas trop loin de 
la Flandre. Au sultan et auvschah de Perse il fera invo- 
quer indifféremment Luther, Apollon ou Mahomet. 
Milan deviendra une ville de Poitou , et saint Guillaume 
ira,. entre ses deux repas, jusqu'à Rome, demander au 
pape raison d'une excommunication. Appuyé sur cette 
robuste ignorance , Fauteur déroulera sans gêne et sans 
scrupule son action dramatique, courant au seul dévelop- 
pement de sa pensée , enjambant les invraisemblances , 
uiarchant sur les absurdités avec on sang-froid qui ôte 



216 LES DERNIERS BRETONS. 

même le pouvoir d'en rire. Je vous le dis, une telle 
œuvre est admirable à étudier, car les anachronismeS| 
les contre-sens sont autant de révélations précieuses ; ils 
datent l'œuvre et la timbrent. 



nv DU fREUIBE roLiîul^ 



TABLE DES CHAPITRES 



CORTBllDi 



DANS LE PREMIER VOLUME. 



Introduction. •••••••• ii 

PREMIÈRE PARTIE. 
£a Bretagne et les Bretoni • 
GOAVITBB I. — Lb pats DB LÉON. 

g I. — Aspect de ses villes. — Destruction 
de ses monuments 1 

S II. — Piété du Léonard. — La mort. — 
Les funérailles. — Fêle des morts. — Feux 
de Saint-Jean 8 

8 III. — Le choléra dans le pays de Léon. . 14 

g IV. — Le Léonard. — Des mariages dans 
le pays de Léon. — Piété pour les orphelins 
et respect pour les enfants. — Hospitalité. 
— Mendiants 20 

g V. — Les prêtres cfti pays de Léon. — 
Sermons. -* Le foa de Gaiclao B4 



248 TABLE. 

Cbapitbe II. ~ La Cornouaille. 

§ I. — Aspect du pays. — Carhaîx. — Qnim- 

per. — Penmarc'h S2 

§ IL— Superstitions. — Usages.— Philopen, 

le sauyage breton S7 

g III. — Mœars. — Le tailleur. — Demande 

en mariage • • « • • • , . . • 45 

S lY. !ir- Bepai de noees.^CbanCdef mariés. 

— Première nuit. — Usages. — Croyances. 55 

Ghapitbb III. — Le pats db Tréguier. 

S I. — Aspect du pays de Tréguîer. — GréVe 
de Saint-Michel. — Saint -EfQam. — Perros. 
— Brébat. — Beauport €7 

S II. — Villes do pays de Trégoier. — Saint- 
Bricnc. — Gbâteaulandrin. — Inondation 
en 177S. — Pouvoir des prêtres.— Caractère 
du Trégorrois. — Histoire de Moustache. 76 

S III. — Superstitions. — Fêtes. — Pèleri- 
nages. — Poésie du langage 90 

g IV. — Le kloàrek trégorrois. — Sa vie. — 
Comment il devient poète • 98 

Chapitre IV. — Le pays de Vannes. 

g I. — Aspect du pays. — Carnac. — Tour 

d'Ëlven. — Buines féodales ........ 105 

g H. — Les poulpicans et les Tées. — Saînt- 

Bieuzi. — Superstition il3 

g III. — La soûle dans le Morbihan. — 

Histoire de François le souleur 1^5 

g IV. — Caractère des kloareks do Mor- 
bihan. — Cbant des Arzoonais. • • • , p 132 



DEUXIÈME PABTIE. 
Voésief de la Bretagne. 

Chapitre 1. — Poésies' populaires de la Bbetagne. 
g I. -* Langue bretonne.— Son identité avec 

le celtique ou gaulois io9 

g II. — Littérature bretonne des premiers 
siècles. — Les bardes armoricains, premiers 
auteurs des romans chevaleresques. — Lit- 
térature populaire de la Crcloguc 143 



ÎÂBLË. UÙ 

GnAPiTRE IL — Poésies chantées. 

g I. ~r Poésies chantées. — Leur influence en 
Bretagne. — La Folle d'Auray 154 

§ IL — Diflférentes espèces de poésies chantées, 

— Les cantiques. — L'enfer. — Le paradis. 

— Noëls s . . . . 164 

§111. — Guerz. — Différentes espèces de 

guerz. — Le chant des âmes. — L'homme 

. qui ne mange cas. — La femme du meunier. 

— Les deux frères. — Marianic. — Les tré- 
goât. — L'héritière de Kéroulas. — Le 
kloareck de Lâoudour 172 

i IV. — Chansons bretonnes. — Le franc 
buveur. — Les parvenus. — Le petit pauvre. 

— Sônes. 193 

Chapitre III. — Poèhes. 

§ I. — Les poèmes. — Aventures d*an jeune 
bas Breton 304 

g IL — La révolution en basse Bretagne. — 
Une messe sur la mer. — Poëme breton sur 
la révolution française 214 

8 III. — Poëmes philosophiques. — Le Buguel- 
Fur. — Ze CoWogwe. — Fables de Ricou»^ 223 

Chapitre IV. — Tragédies. 

g I. — Caractère des tragédies bretonnes. — 
Jacob. — • Saint Guillaume 233 



!Vr DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME, 



Boulogne (Seine). — Imprimerie Jules Boyer. 



COLLECTION MICHEL LÉVY 



. OEUVRES COMPLÈTES 

D'EMILE SOUVESTRE 



OEUVRES COMPLÈTES 

EMILE SOUVESTRE 

Publiées dans la collection Michel Lévi 



lbs arge8 ou foter 

au bord du lac 

au bout du monde 

au coin du feu 

causeries historiques et littéraires 

chroniques de la mer 

les clairières ; 

confessions d*un ouvrier 

contes et nouvelles 

dans la prairie 

les derniers bretons : . , 

les derniers paysans , 

deux mis&res 

les drames parisiens 

l'Échelle de femmes 

EN famille 

EN QUARANTAINE 

LE FOTER BRETON 

LA GOUTTE D'EAU , 

HISTOIRE d'autrefois , 

L*HOMME ET L'ARGENT 

LOIN DU PATS 

LA LUNE DE MIEL 

LA MAISON ROUGE 

LE MAT DE COCAGNE 

LE MÉMORIAL DE FAMILLE 

LE MENDIANT DE SAINT-ROCH , 

LE MONDE TEL QU*1L SERA 

LE PASTEUR D*H0MME8 , 

LES PÉCHÉS DE JEUNESSE 

PENDANT LA MOISSON 

UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS 

PIERRE ET JEAN 

RÉCITS ET SOUVENIRS , 

LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS . . . 

RICHE ET PAUVRE , 

LE ROI DU MONDE .... * , 

SCÈNES DE LA CHOUANNERIE 

SCÈNES DE LA VIE INTIME 

SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES , 

LES SOIRÉES DE MEUDON 

SOUS LA TONNELLE 

SOUS LES FILETS , 

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PAR 

EMILE SOUVESTRE 

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TOME SECOND 

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IVOUVBLLK ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE 



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PARIS 

MICHEL LËYY FRËRBS, LIBRAmBS ÉDITEURS 

EUE TITIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DBS ITALIENS, 15 
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1866 
Tout droits réterréi 



LSS DERNIERS BRETONS. 



DEUXIÈME PARTIE. 

POÉSIES DE LA BRETAGNE. 



CHAPITRE lY. 

TBAGfBXES. 

(Soite.) 

5 II. — Saint Guillaume , comte de Poitou , drame breton 
en sept actes et en vers. 

(( Je suis le comte de Poitou, seigneur tout-puissant et le plus 
9 brave qui soit sous le ciel ; oui, je ne crois pas qu'il y ait sur 
« la terre ronde un homme plus vaillant et plus ébonlé que 
« moi. » 

Tels sont les quatre premiers vers que prononce Guil- 
laume en entrant en scène. Suit un long monologue, dans 
lequel il se fait connaître avec une impartialité quelque 
peu effrontée. Les monologues sont fréquents dans les 
tragédies bretonnes. Nos auteurs campagnards étaient en 
cela présiscment aussi avancés que nos poètes clas- 
siques. Us n'avaient rien trouvé de plus simpfe que de 
constituer chaque acteur son propre héraut, de le faire 
s'annoncer en personne , raconter d'où il venait et ce 
qu*il voulait faire , par la raison sans doute que nul ne 
devait le savoir aussi bien que lui-même. Le comte de 
Poitou se conforme k Vusage. Après avoir appris qui il 
est, d'où il vient, il dit ce qu'il -/eut : il veut de l'argent, 
II. . i 



LES DERNIERS BRETONS, 

car ses coffres sont vides ! Mais Targent est rare, te comte 
envoie vainement son trésorier sommer l'évêque, le sé- 
néchal et le gouverneur de la ville (Dieu sait quelle 
viliel ) de lui fournir chacun une forte somme; tous 
trois s'v refusent; et las bourgeois se joignent a eux pour 
hausser le pont-levis de la cité. Le comte accourt furieux ; 
il force les portes, tue le gouverneur, et les autres tc^n- 
bent à genoux en criant miséricorde : 

— Je vous pardonne et je vous accorde la vie, leur 
dit généreusement Guillaume. 

En retour, les habitants reconnaissants lui donnent 
leur argent. 
Tout cela se passe en trois scènes. 
Cependant le comte de Poitou a un frère qui est duc , 
vertueux et marie. Ce frère se livre a d'interminables 
lamentations sur les crimes de Guillaume, — t qui vole, 
qui tue et viole dans le canton, malgré son jeune 
âge!.,. » il apprend en même temps à la duchesse qu'il 
est décidé a aller trouver ce Nabuchodonosor et à lui 
faire un sermon. La duchesse l'en dissuade en vain : le 
mari a préparc son sermon et y tient. En conséquence il 
se met à genoux, invoque Dieu le père, la Vierge, le 
Saint-Esprit, et se rend vers Guillaume, accompagné de 
sa jeune épouse. 

Or, celle-ci est fort jolie et le comte Taime I Vous juge& 
de sa joie quand il la voit arriver avec son mari. D^abord 
les deux gentilshommes s'adressent force salutations et 
compliments ; puis le duc entame son exhortation, i la- 
quelle il ne manque rien, pas même les citations latines. 
Guillaume en paraît assez médiocrement touché. Pendant 
le discours de son frère , il couve des yeux la duchesse ; 
onfm , après une des plus belles tirades du sermonneur, 
il s'ccrio : 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 3 

GoiLLAiJJttE. Toat cela est fort beau, mon frère; la vertu 
▼oas est facile, à vous qui avez les bonnes grâces de Dieu. 
Rien ne vous manque, tout estselonvos désirs. Vous êtes riche, 
puissant, vos vœux sont aussitôt des réalités, et vous avez, pour 
TOUS donner la joie du cœur, la rose des jeunes filles 1... oh I oui» 
TOUS êtes heureux dans la vie. 

Lb duc. Vous le serez comme moi si vous voulez obéir au 
Revoir. Vous trouverez tout le monde prêt à accomplir vos dé- 
sirs. 

Le gomtb. Non^ il n*est point d*autre femme qui vaille celle- 
ci, point d'autre femme aussi parfaite, point d'autre fleur sans 
tache, comme elle. Ah! je sens mon cœur fasciné quand je 
contemple ces grâces, quand je noie mon regard dans ces yeui 
voluptueux. {Impétueusement.) 11 faut que jel'aie !... Jela veux. 
(Il saisit la duchesse dans ses bras,) Toi, tu es un savant, fais- 
toi moine et prédicateur. 

Le DUC. Raillcz-vôus mon frère?... Plutôt mourir ! N'avez- 
Tous pas peur de Dieut 

Le comte , avec fureur. Malédiction ! je renonce à Dieu. J'au* 
rai la duchesse... ou ta vie. 

Le duc veut en vain répliquer, des gardes l'entraînent, 
et la duchesse reste au pouvoir de Guillaume. 

Dans la scène suivante , Tépoux malheureux vient ra- 
conter sa mésaventure au sénéchal, au financier et a ré- 
voque de la ville. IV leur demande justice. Cette scène 
est curieuse en ce qu'on y sent l'incisive ironie du serf 
qui a souvent éprouvé l'inutilité du droit contre les puis- 
sants. Il y a là conune une allusion vengeresse à quelque 
lâcheté de juge de canton, à quelque basse complaisance 
de recteur. La pensée, comme d'habitude , n'est qu'indl- 
' quée ; mais elle l'est avec énergie et amertume. L'évéque 
et le financier conunencent par déplorer leur ruine. Ils 
supputent mélancoliquement les sommes qu'ils ont été 
forcés de payer, à plusieurs reprises, au comte de 



4 LES DERNIERS BRETONS 

Poitou; te sénéchal rencliérit sur leurs accusations, et 
accable le lyrau absent de malédictions et d injures. 
Parait alors le duc. 

L'èvÊQUB. Voici son frérc que je vois venir. Il faut qu'il lai 
loit arrivé quelque chose.* — Salut à vous, noble duc. Qui vous 
•mène ainsi seul à la ville? 

Le duc. Hélas I j'ai sujet de peine, monseigneur ; mon frère 
le comte a détrait mon bonheur. 

L'ÉvÊQUB. Moi, il m*a pris une somme immense. 

Le DUC. Ah ! s'il eût pris tous les biens que je possède, et 
qu'il m'eût laissé ma duchesse, je me serais dit heufcui ! — Il 
m*a volé ma femme ! 

L'éYEQVE. Votre femme !«.. Ce crime crie vengeance à Dieu! 

Le duc. Oui, le scélérat Ta enlevée de mes bras. Et je suis 
venu ici, sénéchal,, pour que le ravisseur soit décrété comme les 
lois Tordonnent. 

Le SÉNÉCHAL. Le décréter I décréter le comte!... Et com- 
ment? il n'y a pas dans toute la ville un homme qui 6sâl seu- 
lement lui parlerl 

Leduc. Sénéchal, vous devez justice à. tous. Vous avez ét|â 
choisi pour punir les crimes ; si vous refusez Tarrêt, on vous 
doit à vous-même le supplice. 

Le sénéchal. Je ne suis obligé à rient car j'ai peur. Donnez* 
moi le comte dans une bonne prison, et alors vous verrez comme 
Je sais faire mon devoir 1 

Le duc. Si j'avais ce pouvoir, ma plus aimée ne serait pas è 
lui maintenant. Vous, du moins, évêquc, vous devez prononcer 
lur le coupable la sentence d'excommunication. 

L'ÊvÊQUE. Moi!... pas du tout... je ne m'occupe plus du 
comte, je ne m'en occupe plus ! Et à quoi bon d'ailleurs excom* 
munier un homme qui ne se soucie nullement de Dieu ? 

Le duc, en $$ retirant. Mcssircs, c'est une grave chosêf 
dans celte vie, que de laisser uo homme commettre tous leu 
crimes sans oser le panir ! 

Ces dernières paroles sont dignes et solennelles ; pcut« 



POÉSIES' DE LA BRETAGNE. 5 

être n'étaient-cllcs qu'ua souvenir; peut-être furent- 
elles adressées , un jour, par celui qui écrivit ces vers a 
quelque juge qui venait de repousser- sa plainte contre 
un coupable trop noble pour être condamné. — Ce de- 
vait être une belle puissance en 1500, que celle du poète 
de village qui attachait ainsi au pilori du théâtre les in- 
famies trop haut placées pour la loi , et qui pouvait, lui, 
pauvre serf, caché au fond de la foule, faire rougir, sur 
les gradins réservés, quelque front de gentilhomme ou de 
Juge ! 

Cependant le comte Guillaume est parvenu à ses fms. 
Il est maître de sa belle-sœur que la violence a soumise 
a ses désirs. L'auteur nous l'apprend dans une scène 
entre le comte et la duchesse que nous citons en entier, 
parce que c'est une des meilleures du drame. 

Le cohte, assis, et tenant la main de la duchesse. Eh 
bien l mon âme» mon bonheur» n*étes-vous pas heureuse main- 
tenant ? Ne voyeZ'Vous pas que Vhomme auquel je vous ai ar- 
rachée ne vous aimait pas comme moi 7 

La ducuesse, pleurant. Il n'y aura pour moi de bonheur 
que lorsque je serai rendue à mon époiix. 

Le comte. Qu*avez-vous à souffrir ici ? 

La duchesse. Le plus grand des maui!... Vous m'avez 
déshonorée. 

Le comte. Mignonne, ne songez pas à cela, et aimons-nous. 

La ducuesse. Homme méchant et audacieux; homme cruel 
et insensé ! 

Le comt», cherchant à l'attirer sur ses genoux* Idole de 
mon cœur, ô mon tendre amour ! 

La dl'CUesse. Vous tenez mon âme prisonnière, vous la 
perdez. 

Le comte, souriant avec tendresse» mon tendre a^uour, 
idole de mon cœur l 



6 LES DERNIERS BRETONS. 

La dvgbesse. Malheureux ! mais le démon a done pris pos- 
session de toi. 

Le comte, iouriant Oui, depuis le jour où pour la première 
fois j'admirai tos yeux ; le démon me possède depuis TiosUnt 
où vous m'avez eocbanté. 

La dachesse se croise les nains arec désespoir et tombe à genoux. 

Lb COUTE, voulant la relever. Eh bien I mon idole, qu'est*ce 
donc ? pourquoi ce désespoir ? Allons, venez ici, prés de moi... 

Il fest l'attirer à loi. 

La duchesse. Malheureux I vos paroles criminelles m'époo- 
vantent. Oh ! j'en mourrai, oh! j'espère mourir bientôt. 

Le comte. Levez- vous, ma douce; point d'emportement. Moi 
je n'aime et ne veux que la joie. J'aime que Ton se parle avec 
tendresse et bonheur. Ne le voyez-<voas pas, je suis aflfigé comme 
vous de votre affliction ; j'ai le cœur amer et l'esprit triste de 
vos amertumes et-de vos tristesses. — Duchesse, tu es tonte mon 
espérance et tout mon plaisir, toute ma consolation dans mes 
peines ; tu es mon trésor terrestre, mon plus beau joyau. J'aurai 
pour toi • si tu le veux , un amour et une fidélité étemeUe. <* 
Madame, je vous adorerai encore au moment de mourir. 

Avec iTresse et la serrant dans ses bras. 

Mais écoute-moi donc ; içais tu ne m'entends donc pas? J'en 
atteste les étoiles et la lune, jamais, jamais sur la terre je n'ai 
rien adoré comme toi. Je suis joyeux de ta présence, je t'admire, 
je serai ton amant fidèle, et sans cesse et toajours... 

La duchesse, ê'arrachant de ses brat et tombant à genowt. 
Yierge, vierge Marie, je te recommande mon âme! prends-la 
sous ta protectici. Mais que dis-je ? malheureuse! Je suis cri« 
minelle devant vous, mon Dieu! Ah ! délivrez-tnoi de ce tyran» 
' au nom du sang que Jésus -Christ a Versé sur la croix ! Ou bien, 
mon Dieu, envoyez-moi l'Jncou * ; que je meure et que je ne 
reste pas dans le péché ! 

Le comte , la contemplant* Jamais je ne l'ai vue si belle ! 
— Oh ! pourquoi résister à mes désirs? -« Oh ! Je vous en sup* 

1 Le fantôme de la mort. 



POESIES DE LA BRETAGNE. 7 

plie, dites-raoi donc pourquoi votre cœur est mal à l'aise dans 
la vie, pourquoi vous n'êtes pas joyeuse. Ah ! dites s'il est an 
pouvoir d*ttn homme d'accomplir vos voeux , et Je les accom- 
plirai. 

La duchesse. Vous en avez le pouvoir, vous le savez comme 
moi, vous qui m*avez enlevée à ma famille el à mon époai, i 
mon époux qui était mon plus aimé, à mon époux qui le ser* 
toujours. 

Le comte , blestê. Ne puis-je donc être aimé comme lui ? 

La duchesse. Vous le seriez, comte, si vous étiez un homme 
qui craignit Dieu. 

Le comte t avec impatience. Plus tard , plus tard... J'y pen* 
serai quand j'aurai le temps. 

La duchesse. Va donc, Guillaume, noie ton cœur dans les 
choses de ce monde; enivre-toi de plaisirs et d'inf&mes bonheurs : 
lu ne trouves personne qui ose te dire la vérité ; mais moi je te 
la dirai sans crainte. Si tu ne changes do vie, comte, malheur è 
toi. La patience de Dieu s'usera , et si tu n'obtiens de lui ton 
pardon, quelque jour, dans ton chemin, tu te trouveras face à 
face avec le malheur. 

Le comte , souriant amèrement. Je connais déjà tous vos 
sermons, ma belle ; je suis un misérable, n'est ce pas ? 

La duchesse. Un misérable... et le plus méchant qu'ait ja- 
mais vu la terre , car vous n'avez pas eu horreur d'enlever la 
femme de votre propre frère. 

Le comte. Assez, duchesse, ma patience est à bout... 

La duchesse. Ne pouvoir se faire aimer et remplacer l'amour 
par la violence... oh l c'est d'un homme lâche 1 

Le comte, furieux. Hors d'ici, hors d'ici, femme 1... Deâ 
Injures a moi ! Hors d'ici 1 — ■ Des créatures comme vous, quand 
on n'en veut plus, on les jette au delà du seuil. (Il la chasse.) ' 

Ce dernier mouvement est admirable de brutalité. Je 
ne sais s'il sera trouvé digne de la scène et d'un comte 
de Poitou ] mais il est dans le caractère du personnage 
inventé I Ce Guillaume; je Tai déjà dit, n*est autre cliosa 



8 LES DERNIERS BRETONS. 

qu*une mauvaise pensée d'étudiant ; c'est un don Juan 
en bragou-brass qui fait l'amour les poings fermés. Et 
pourtant, à travers ses fonnes grossières^ perce \a passion 
fraîche et ardente , je ne sais quelle soif adolescente des 
voluptés défendues et des audaces impies. Aux plaintes , 
aux reproches de s,a victime , Guillaume ne répond que 
ces mots : o Idole de mon cœur, ô mon tendre amour ! » 
Les plaintes et les reproches redoublât : « mon tendre 
amour , idole de mon cœur ! » reprend le jeune homme, 
perdu dans la contemplation agaçante de cette femme qui 
palpite à ses pieds, qui a honte, qui a peur et qui résiste. 
Elle pleure , elle appelle la Vierge et Dieu à son secours : 
— « Quelle est belle ainsi! » dit Guillaume, et il cherche 
à l'attirer dans ses bras pourboire ses pleurs, étouffer ses 
sanglots dans les baisers. — Certes, il y a la quelque 
chose de cette rage qui fait trouver parfois, dans la con- 
vulsive résistance de la femme désirée, dans ses efforts 
gémissants, une espèce d'excitation ardente. Avoir ainsi 
eu- son pouvoir une maîtresse belle et résistante , la voir 
se pâmer sous de brûlantes caresses, en dépit d'elle* 
même et de Dieu ; oh i ce dut être une image ravissante 
pour le klo'arek qui composa Saint Guillaume; surtout 
quand le charme du péché venait s'y joindre ; quand il 
pouvait, dans son rêve poétique, briser le joug pesant de 
la religion , et crier avec le comte de Poitou : — « Malé- 
diction ! je renonce à Dieu ! » — Car cette révolte contre 
le Maître, quelque soit son nom, est un mauvais instinci 
qui dort au cœur de tous , et qui cherche à se satisfaire 
sous tous les déguisements. 

Mais revenons au drame. 

Après ce premier acte, les tableaux amoureux font placd 
aux images chevaleresques , et Ton en conçoit la raison ; 
c'est le complément obligé de tout roman déjeune homme* 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 9 

Après aT(Hr été un Faublas dans ses rêves, il faut bien se 
croire un Achille ou un Roland ! Dans la jeunesse , la 
force et Timagination qui débordent cherchent une issue ; 
tout ce qui est puissant, incroyable, dramatique, nous 
enchante , rien ne nous semble difficile ; les réalités qui 
se montrent encore de loin paraissent de si faibles bar- 
rières auprès de l'énergie qui bout dans notre seini 
Comme des enfants, nous regardons la montagne qui s'é- 
lève si petite à l'horizon, puis le creux de notre main, 
et nous nous demandons, en souriant, si la montagne n'y 
tiendrait pas facilement. C'est alors que Ton voudrait 
boucler sur sa poitrine la cuirasse du chevalier errant , 
chercher des armées à vaincre et des châtelaines à.aiiner. 
•— Heureuses chimères , dont on se souvient plus tard 
avec un sourire mélancolique, comme des contes dé fées 
que l'on écoutait, les deux coudes appuyés sur les genoux 
de sa nourrice. 

L'auteur de Guillaume a suivi la voie accoutumée ; 
après les amours romanesques viennent les guerres fabu- 
kuses. Un roi de Turquie se présente , comme tous les 
rois des drames bretons, en déclarant qu'il est le prince 
le plus puissant de la terre. Il a vaincu les rois d'Espagne, 
d'Hibernie , d'Allemagne , d'Angleterre , de Candie et de 
Normandie. En conséquence, il fait annoncer à son 
peuple , a son de trompe, qu'il peut vivre en paix et en 
joie. Mais bientôt il est tiré de son glorieux repos par un 
cartel que lui envoie 1^ comte de Poitou. Celui-ci , en 
apprenant d'un de ses amis qu'il y avait en Turquie un 
prince qui n'avait pw encore trouver son maître, a pris 
la résolution de le défier. Le sultan, furieux, déclare que 
dans sept jours il sera en Poitou. Le courrier, de retour, 
annonce cette nouvelle k Guillaume, en lui disant qu*il a 
Tules Turcs, que ce sont des hommes laids et farouches^ 
n. V 



10 LES DERNIERS BRETONS. 

et qu'il fera bien de se tenir sur ses gardes. Le comte 
fait, en effet, ses préparatifs, et lorsque le roi de Tur- 
quie paraît devant son château et Fassiége a coups de 
canon, ùuillaume fait une sortie et disperse Tannée 
ennemie. Le sultan reparaît , vaincu, désespéré , couvert 
de blessures, annonçant que de deux ans au moins il ne 
pourra recommencer la guerre. Ici finit le second acte. 
Dans Tacte suivant, Guillauâie, à peine délivré d'un 
ennemi, se trouve obligé de faire face a un autre. H ap- 
prend qu'on a élu à Rome un nouveau pape, qui Ta 
excommunié, lui^ comte de Poitou y lequel n'avait ja^ 
mais rien fait pour désobliger Sa Sainteté. Fort mé- 
content, il annonce qu'il va lever une grande armée pour 
marcher sur Rome et changer le pape. Un héraut envoyé 
par lui se met donc à parcourir le pays, criant à qui veut 
l'entendre, qu'un seigneur de haut lignage et de belle 
figure invite tous ceux qui aiment la guerre à venir s'en- 
rôler sous les drapeaux. 

<f — Cest on homme, ajoute le crieur, qui a de Ter, du tio, 
el qai foit bonne cbére ; ceax qui le suivront seront bien traités, 
vivront en joie et è volonté. C'est un plaisir de servir mon sei- 
gneur. 9 

Cette annonce semi-burlesque donne lieu à deux scènes 
comiques fort bien faites. 

Dans la première , on voit Âllan Caro, paysan franc- 
tenancier; qui sort de chez lui en chantant : 

Toilà lê matin, et je valf m cbtmpf, 
le trtTailierai au champ de bûn cœar, 
Car j'ai bo, ce natio, do Tin de feu, 
Tai bu du vin de fen parce qae ma femme est joIi«. 

Allan Caro explique ensuite comment un mari philo- 
sophe, et qui ne pousse pas Fégoîsme jusqu'à vouloir sa 



POJËSIES DE LÀ BRETAGNE. it 

femme pour lui tout seul , peut se procurer mille dou- 
ceurs : — « Il n'y a pas dans tout le canton , dit-il , un 
métier qui Taille celui de mari trompé] Fouvraje domie 
beaucdtip dans le pays. « Pendant qu'il parle ainsi, sa 
femme se met à la fenêtre , la coiffe renversée , et ses 
beaux cheveux noirs ruisselant sur ses épaules blanches. 
Elle rit avec un gentilhomme qui la tient dans ses bras 
et l'embrasse sur les yeux ; Garo feint de ne rien voir , 
mais elle se penche et l'appelle : — « Allan , mon petit 
AllanicI » — Elle a une demande a lui faire: elle veut 
qu'il aille lui quérir de belle eau pure à la f<Mitaine pour 
qu'elle puisse laver son visage et y effacer la trace des 
baisers. Allan, blessé malgré toute sa philosophie, refuse 
positivement; alors elle l'injurie et le menace. — t Cou- 
pez-lui une corne, dit-elle au gentilhomme, pour qu'il 
ait l'air d'une vache folle ; » puis elle descend, elle court 
à Caro, appuyé sur son boyau, lui détache quelques 
soufflets , et rentre en éclatant de rire. Allan reste un 
moment pétrifié, secoue la tête avec une triste gravité, 
et se retournant vers le public : — « Vous venez de voir, 
dit-il , un échantillon de la vie d'un pauvre vassal avec 
sa femme! Ne vaudrait-il pas mieux pour moi quitter 
cet enfer et m'enrôler pour la guerre? Au diable la 
femme I au diable le soulier qui va à tous les pieds? je 
veux vivre en gentilhomme et m'engager. » 

L'autre scène est une satire moins crue, mais n'est' 
pas moins plaisante. C'est encore un intérieur de mé* 
nage. Le paysan Lavigne rentre chez lui le front soucieux 
et l'œil larmoyant. Sa femme lui demande la cause de sa 
tristesse ; Lavigne lui apprend qu'il sort de confesse, et 
que le recteur lui a donné pour pénitence de rester trois 
jours sans boire Le malheureux est sûr d'en mourir. — 
41 Trois jours sans boire, dit-il, et entendre, dans les 



12 LES DERNIERS BRETONS. 

tavernes, le tiûtement des verres qui rend lé vin si bon! 
j'aimerais mieux me faire hérétique 1 » Sa femme lui 
adresse en vain une belle exhortation sur la tempérance ; 
quand elle a fini, Lavigne, qui semble l'avoir ^écoutée 
très*attentivement, se contente de lui répondre: 

— Ma femme, donnez-moi quelque argent. 

— Pourquoi faire , mon mari ? 

— Pour jeter dans le cliapeau du premier pauvre que 
je rencontrerai. 

Mais la femme, qui sait à quoi s'en tenir sur cette 
charité subite, refuse, et Lavigne sort avec l'affreuse 
perspective d'une journée entière de sobriété. Heureu- 
sement il rencontre Allan Caro qui le conduit à la ta- 
verne. Tous deux mettent en commun leurs ennuis do- 
mestiques , leurs dégoûts , et prennent la résolution de 
s'engager dans l'armée du comte de Poitou. La fin de 
Tacte nous les montre en effet près du comte , armés 
pour la guerre, et faisant déjà les pourfendeurs de mon- 
tagnes. 

Il'est bon de remarquer que les deux personnages que 
nous venons de voir en scène sont bien plus plaisants 
pour des Bretons que pour des Français. Pour eux , ce 
sont des types consacrés. En effet, dans ces deux scènes, 
nous avons vu à peu près toutes les sources comiques 
auxquelles puissent nos auteurs. Le théâtre celtique, 
conmie le vieux théâtre italien , a ses personnagee plai- 
sants fixes et invariables. Les moules sont tout faits, et 
et les caractères s'y coulent en fonte, comme des cloches. 
Ce sont le diable , Tivrogne et le mari conduit par sa 
femme. J'ai déjà dit ailleurs pourquoi, en Bretag'oie, le 
diable était un personnage ridicule ; l'ivrogne fait su^^tout 
rire, parce qu'il parodie un vice général, un vice apprécié. 
Tous mettent une sorte d'ostentation de bon caractère a 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 13 

rire des lazzis du Mezveyer, comme des gens bien éle- 
vés qui entendent la plaisanterie. C'est qu'en effet il 
n'en est peut-être pas un dans toute l'assemblée qui, 
en voyant le personnage, ne puisse dire comme le chif- 
fonnier : — ' Voilà pourtant comme je «erai dimanche. 
Quant au mari conduit par sa femme , c*est le Cassandre 
de la comédie armoricaine, c'est quelque chose de pis : 
c'est la personniûcation de la lâcheté et de la sottise. Dans 
les mœurs bretonnes, la femme ne doit être pour Tépoux 
qu'une domestique sans gages qui fait le ménage , les en- 
fants , sert les hommes a table,et mange les restes. Un 
mari qui se laisse conduire est un niais qui prostitue sa 
dignité , et qu'il faut écraser sous les épigrammes. Notez 
que ce vice (car c'en est un en Bretagne), tout méprisé 
qu'il est , n'y est pas plus rare qu'ailleurs. Là , comme 
partout , la nature s'est fait un jeu des mœurs qui lui 
étaient contraires. 

Le quatrième acte contient beaucoup de marches , de 
bavardages et de combats ; mais on voit que toute cette 
animation artificielle a embarrassé Fauteur. Son dialogue 
s'en ressent. Le pape Eugène débute par annoncer un 
jubilé universel et des indulgences pour tous les pécheurs. 
Le comte de Poitou est seul excepté. Mais presqu'aumême 
instant on vient lui annoncer que ce comte marche contre 
Rome. En effet , on voit bientôt Guillaume paraître a la 
tête de son armée ; il prend la ville sainte, chasse le pape, 
et met à sa place Anaclet. Eugène , dépouillé de la tiare , 
s'enfuit, en déclarant qu'il n'a plus d'espoir qu'en saint 
Bernard et qu'il va se retirer près de lui. • 

Les scènes qui suivent forment un bors-d'œuvre inex- 
plicable. C'est un acte entier des plus grotesques et des 
plus absurdes pasquinades. Un roi d'Hibernie s'allie au 
sultan pour foire la guerre au roi de Perse. GulUàume 



14 LES DERNIERS BRETONS. 

arrive en chevalier errant, au moment de la bataiDe : il 
se jette au milieu des trois armées , en fait un carnage 
horrible et met tout en fuite. Le roi de Turquie y la rage 
dans le cœur , retourne chez lui pour assembler de noe 
Telles troupes. Il appdle à son secours —^ t les serp^ts 
et les lions infernaux , les dragons volants , les tempêtes 
et les pluies de feu. » Toute la milice satanique répond à 
son invocation et se range sons les drapeaux. Hais le 
comte Guillaume dispersecette nouvelle armée. 

c -«- Il n*y a plus moyen d*7 tenir ! s^écrie un démon eo se 
sauvant à toutes Jambes ; jamais homme sur la terre n*a autant 
fatigué le diable que ce comte 'enragé ! b 

Cette phrase révèle sans doute la liaison que l'auteur a 
cru établir entre ce quatrième acte et le reste de son 
drame. Après avoir fait voler par Guillaume l'argent d'un 
évoque, enlever la femme de son frère, chasser un pape, 
il ne lui restait plus qu'^ le faire se battre contre lé dé- 
mon et à le montrer vainqueur : c'était le dernier coup 
de pinceau qui devsdt rélever cette physionomie d*hommo 
révolté contre tout et plus méchant que le diable 
lui-même. 

An cinquième acte y l'action reprend son cours. Nous 
sommes transportés devant le monastère même de saint 
Bernard. C'est une campagne triste et aride : une fille 
couverte de haillonS; les yeux hagards, les bras sanglants, 
arrive en courant. 

La jbunb fille, se déchirant la poitrine. Trois ans» trois 
ans qu'il est là, le démon ! qu'il me possède, qu*il me force à 
aller, à venir, h rouler, à courir, à crier!... Je vais à la mer. 
puie dans les campagnes, puis au sommet des arbres, puis dans 
les abtmes» puis dans le feu !... Je vais je cours, ]e hurle, je tue 
les enfants sur mon passage 1... Ah ! Je veui. Je veux monter 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 15 

aa haut d*ane toar, et je m'en préciterai la tète en ayant ; je 
yeux aller prés des grandes rones des moulins, et je \errai si 
elfes peuvent dépecer mes membres. Ou bien j'irai, j*irat par le 
monde, nuit et jour, toujours sans cesse, sans m'arrèter. Je cher- 
obérai les lions, les serpents, les loups et les ours, et ce seront 
mes frères et mes compagnons, puisque je n'ai plus sur la terre 
ni frère ni compagnon. Le diable 1 oh ! le diable ! Je l'entends 
qui me dit : ^ Prends un couteau ou une hache, et va sur la 
route, et tue le premier qui passera , déchire sa chair avec tes 
dents, et mange son cœur. — Lucifer, Lucifer... je te Vois là !••• 
tu as un grand voile sur la tête ! Tue 1 tue ! tue I... 

U paBie plofienrs personnel qa'eUe tae fueceisiTemeot. 

Arrive saint-Bernard ; elle court à lai ; saint Bernard 
lève la main, et elle tombe à genoux. 

Saint BEnirARn. Jésus I Jésus I Jésus ! c'est Jésus, le sau- 
veur du monde ! 

La jeune fillb, se débattant, Calvin ! Luther ! Satan ! au 
secours I 

Saint Bernabd. Au nom du Père, qui a créé le monde, du 
Fils, qui l'a racheté, et de TEsprit-Saint, je te somme, démon, 
de'retourner aux enfers et de quitter l'ame et le corps de cette 
pauvre dlle. 

Le diable fort do corpt de le jeune fille et •'enfatt. 

La jeune fille. Homme saint, oh ! merci l 

Saint Bernard. Allez, pauvre fille, changez de vie et ne 
TOUS donnez plus au tigre des ténèbres. Avec la gr&ce de Dieu, 
vous irez dans le paradis. 

Nous ne connaissons aucune exposition plus magnifique 
plus majuestueuse, que cette introduction de saint Ber- 
nard qui ne paraît que pour dire au démon : — Va-t'en , 
i— et dont la première action est une guérison surnatu- 
relle. Comme cette figure du grand solitaire se dessine 
lumineusement dès Tabord 1 On sent à cette scène si 
large et si poétique que le drame religieux arrive. Nous 



<6 LES DERNIERS BRETONS. 

voici tombés dans les légendes où les poètes bretons ex- 
cellent : on s'en apercevra bientôt. 

La fille guérie par saint Bernard est a peine sortie que 
le pape dépossédé arrive et lui raconte tout ce qui s'est 
passé. Le saint, plein de confiance en Dieu, promet de 
tenter la conversion du comte de Poitou. En effet, un 
messager vient annoncer a celui-ci que saint Bernard ar- 
rive, et qu'il le prie de venir écouter ses remontrances. 

Malgré son impiété, Guillaume n'ose résister a un pa- 
reil ordre. A cette époque , il y avait quelque chose de 
supérieur a toutes les puissances : c'était une sainteté re- 
connue. Les couronnes d'or étaient humbles devant les 
auréoles d'étoiles. Le comte répond donc qu il ira. Le 
lendemain , en effet , il arrive et demande Bernard. 

— « Entrez à Téglise , lui répond un moine , on y célèbre 
Toffice, et le saint abbé est prêt à vous prêcher. 

Le comte. Qu'il vienne lui-même ; je ne suis nullement 
pressé. 

Un baron. Cet abbé pense-t-il que nous soyons venus ici 
pour écouter la messe ? 

Un OBNTiLHoitfMB. Il 7 aurait un moyen de faire sortir les 
moines, ce serait de mettre le feu au couvent. 

Lavigne , qui est ivre et f[ui n'a entendu que les derniers 
mots, Je vais le mettre. £t nous verrons les moines courir les 
champs en retroussant leur robe comme des jeunes filles. €e sera 
drôle ! 

Il va pour mettre le feu au couvent ; mais , dans ce 
moment réglise s'illumine, et Ton entend le chant des 
prôlrcs. 

Pange, lingua , gloriosi 
Corporis mysterium , 
Sanguinitqae pretiosi 
Quem in mondi pretida 
Fructus ventri generofi 
Itex effudit g eotiana* 



POÉSIES DE LA fiRETAGNE. 17 

Le comte, touché de ces chants, tombe a genoux. 

Le comte. Miséricorde, mon Dieu! miséricorde l retenez 
fotrc iusUce et ne me punisse) pas encore I..* 

En ce moment entre saint Bernard. 

— a Repentez-vous sincèrement, dit-il au comte, et tout vous 
fera pardonné, a 

Mais Guillaume veut entrer dans le monastèv^î avec ses 
Soldats pour y implorer la clémence du ciel , et le saint , 
qui doute encore de la réalité de cette conversion subite, 
s*y refuse. Le comte blessé se retire. Il revient pourtant 
lè lendemain. L'impression momentanée qu'il avait 
reçue, en écoutant ces hymnes d'église tant de fois 
chantées dans son enfance, s'est déjà effacée ; il revient, 
le rire aux lèvres , Forguell au front et le sarcasme dans 
1«8 regards. Alors commence une immense scène entre 
lui et saint Bernard. Le comte a beau avoir recours suc- 
cessivement k la raillerie, au dédain , a la menace ; il se 
débat en vain sous l'austère puissance du saint, le moine 
met le pied sur son. orgueil , comme Marie sur la tête du 
serpent, et il le domine, il l'écrase de tout son poids. 

— « Je suis aa*de8sus de tout ce qui est sur la terre , dit le 
comte. 

^ Tu te trompes, méchant, répond le saint ; tu l*es levé de 
la cendre et de la poussière, et c'est là que tu as pris ton orgueil. 
Tu n'es le maître de rien. C'est Dieu qui commande. Tu es haut 
monté , eh bien ! malheur à toi I Tu tomberas de pWs haut , et 
ta chute sera plus lourde. » 

Guillaume, maîtrisé, surpris, veut encore soutenir 
son rôle de tyran ; mais son audace vient se briser comme 
un verre contre l'audace du solitaire. Il cherche vaine- 
ment a défendre ses vices , à les légitimer ; a chaque 
apologie, saint Bernard répond par une preuve accablante 



18' LBS DERNIERS BRETONS. 

et uo anathème ; enfin, poussé k bout, le ciHnte de P^Um 
se réfagîe dans l'ironie ; il a Tair de céder, il affecte nne 
humilité railleuse, il se confesse coupable, avec une sorte 
de fatuité insouciante , détaillant le péché et y mêlant ks 
railleries mondaines. 

Le cohtb. Eh bien ! pourquoi le nier pins longtemps T jt 
▼eui TOUS dire tonte ma Tie. Tai commis tous les péchés que 
1*00 peut commettre sur terre. Hélas ! il faut bien raroner» j'ai 
trouvé du plaisir dans ma condoite impvire. Iles regards lascili 
ont trompé rinnoceoce. Oui, J'ai aimé les tendres voix cl les don 
entreliens; j'ai aimé les regards ▼oloptoeux et les brillants vèto- 
ments. J'ai aimé à contempler les belles Jeones filles, alors q e. 
légères, elles se rendaient au marché, ou venaient en chantant 
le long des routes ombrées. Je suis allé les voir dans leurs Ira- 
Taux ou agenouillées dans les églises ; et à leur seul aspect , Il 
s'allumait on feu dans mon cœur. J'allais leur offrir tout mofl 
amour» et ma toIx était si persuasive, mon visage fSelgmil wi 
bien, que j'ai déjà eu plus décent maîtresses. Je leur promettais le 
mariage, puis j'avais l'indignité de me moquer d'elles. Hais 
aussi, abbé, vous ne savez pas combien les femmes sont main- 
tenant coquettes. Il suffit de leur montrer une'lueur d'amour 
pour qu'elles viennent s'asseoir sur vos genoux. Elles ne songent 
qu'à plaire aux hommes. Depuis quelque temps , Satan leur a 
appris à se mettre du fard sur le visage pour le rendre rose, 
toutes sont , ou des danseuses, ou des joueuses, ou des langues 
à deux tranchants. — Et Toilà pourtant» abbé, les êtres que j'ai 
aimés, les êtres, hélas! que j'aimerai tant que la vie courra dans 
mes veines. » 

A cette longue et railleuse tirade, saint Bernard ne ré- 
pond que deux vers ; 

« ^ Comte de Poitou, revenez & Jésus-Christ, qui vous a ra- 
cheté 1 Comte de Poitou , dépouillez vos mauvaises bontés, ou 
vous êtes perdu. » 

Guillaume résiste plus faiblement : il commence it eosi* 



POÉSIES DB LA BRETAGNE. 19 

prendre et a trembler. Enfio le saint, qui n*a plus d'es- 
poir qu'en Dieu pour vaincre entièrement, tombe a 
genoux, invoque la grâce divine, et le comte, touche 
d'ime inspiration d'en haut, se jette h. ses pieds. 

Là finit le cinquième acte et la première partie du 
drame, la partie profane. 

Dans le sixième acte, nous trouvons le comte de Poitou 
sérieusement occupé a réparer ses fautes. Il rétablit le 
vrai pape, obtient sa bénédiction, et vient, par son ordre, 
trouver saint Bernard pour qu'il lui enseigne la voie du 
salut. Il arrive encore au monastère avec une suite nom- 
breuse, mais bien différent de ce qu'il était lors de sa 
première visite. Il arrive a pied , les genoux sanglants a^ 
force d'avoir prié aux mille croix du chemin et la garde 
de son épée entourée d'un chapelet. li vient demander au 
saint abbé des consolations et des espérances, car il a le 
souvenirs de ^ept crimes capitaux qui lui plongent au 
cœur conmie les sept épées de Notre-Dame des Douleurs. 
11 craint que l'éternel n'ait pas au ciel assez d'anges de 
pardon pour en envoyer un effacer chacune de ses fautes. 
Cependant saint Bernard Tencourage, et pour le rassurer, 
il lui raconte une vieille histoire. 

« U y avait eu autrefois un seigneur comme lui qui 
avait fatigué Dieu et les hommes. Un jour deux pauvres 
moines se présentèrent a son château et demandèrent 
rhospitalitc ; mais sa jeune femme leur dit : 

— - Hélas ! hommes de Dieu, mon époux est dur à ceux 
qui marchent en deuil de la joie ; je n'ose vous recevoir, 
car il vous tuerait. Entrez dans cette crèche abandonnée 
des pourceaux ; c'est tout ce que je puis faire. 

Ces pauvres moines remercièrent et obéirent. Mais 
Toilii que le soir, quand le seigneur était h table, sa jeune 
épouse, qui était près de iui, se mit tout-à-coup & de- 



20 LES DERNIERS BRETONS. 

venir triste et a pleurer, et son mari lui ayant demandé 
ce qu'elle avait : 

— Pardonnez-moi , mon maître , dit la pauvre chré- 
tienne ; mais il est venu deux moines ici , et je n'ai osé 
les recevoir à cause de vous , si bien qu'ils sont a cette 
heure exposés au froid et à la faim, dans la crèche des 
pourceaux , ce qui m'est une cuisante douleur. 

Et la pauvre fenmic se mit derechef a pleurer : ce 
qu'ayant vu le seigneur, par amitié et nullement par 
charité, il voulut qu'on Ht venir les moines, qu'on leur 
servît du meilleur, et qu'on les logeât dans la chambre 
tapissée. Mais quand les hommes saints eurent mangé 
modestement, et qu'ils virent les grands lits qu'on leur 
avait préparés y ils dirent au maître: 

Ne vous offensez pas , seigneur , mais nous ne couche- 
rons point dans des lits semblables, car notre couche ici- 
bas, c'est la paille ott la terre. 

— Qu'il soit fait a votre désir, dit le gentilhomme tout 
ému ; et il lit apporter pour chacun d'eux de la paille 
fraîchement battue, puis il se retira. 

Mais a peine seul, il sentit comme miUe épines qui loi 
entraient ^ dans le cœur... C'était les remords des action» 
qu'il avait commises pendant sa vie. Tout hors de lui, il 
se lève , va trouver les moines , se confesse h eux , et leur 
dit ses repentirs , ajoutant que pour sûr Dieu lui garcte- 
rait rancune éternellement. 

— Ayez bon courage, lui répondirent les moines, nous 
allons prier pour vous , et Dieu nous inspirera. 

Puis l'ayant renvoyé, les pauvres mendiants prièrent et 
s'endormirent. , 

Mais voila que dans leur sommeil ils eurent une vision 
de Dieu. Ils virent Jésus -Crist sur son trône; l'âme de 
leur hôte était a ses pieds, toute grelottante de peur | et * 



POESIES DE LÀ BRETAGNE. 21 

devant le ttibunal se tenait le diable qui demandait Tâmc, 
et l'ange gardien qui plaidait pour elle. 

— Cet homme, disait le démon a Jcsus-Cbrist, n'a 
jamais fait que vous offenser. 

— Alors saint François s'avança et dit : 

-^ Monsieur Jésus-Christ, s'il vous plaît, saint Michel 
pèsera les bonnes actions de celui-ci et ses mauvaises ; 
alors vous jugerez d'après ce qui arrivera. 

— Qu'il en soit ainsi ! dit le fils de Marie. Et Ton com- 
mença la pesée. 

Mais, hélas i le plateau des crimes baissait toujours , et 
le diable riait ; il allait étendre sa griffe sur l'âme, lorsque 
saint François jeta tout-a-coup dans le plateau des 
bonnes actions là poignée de paille qui avait été donnée 
aux moines ; et le plateau, s'abaissant lentement, enleva 
l'autre jusqu'au bras de la balance. Alors le diable s'en- 
fuit en poussant un cri de rage ; l'ange gardien étendit 
ses deus ailes sur l'âme, et les saints dirent entre eux : 

Nous avons un frère de plus parmi nous. » 

Cet apologue rassure un peu le comte. Saint Bernard 
lui persuade ensuite d'aller trouver un ermite qui habite 
au fond de la vallée, et duquel il l'engage à prendre 
conseil. 

L'homme de Dieu ordonne a Quillaume de renoncer au 
monde , de revêtir la robe de pénitent , la hère de crin , 
les chaînes de fer dont les cénobites garrottaient leurs 
membres ; et Guillaume, ravi, renvoie ses pages et se fait 
ermite dans le désert. 

Le septième acte nous le montre revêtu de tous les in- 
signes de la pénitence , vivant au fond d'une forêt , avec 
ses terreurs et ses ri^mords. Tous ses rêves de solitaire 
prennent un corps et se dressent autour de lui. 11 voit 
l'enfer déchaîné pour le perdre, et employant tous les 



82 LES DERNIERS BRETONS. 

moyens qui peuvent le faire tomber dans le pécbé. Mais 
parmi ces moyens, renoavelés de la tentation de saint 
Antoine, il en est nn qui est un trait de génie del'anteur 
breton. ^ ^e saint a résisté à tons les appâts que le démon 
loi a présentés ; vainement une jeune fille égarée, après 
lui avoir demandé Thospitalité , s*est approchée de sa 
couche de paille , et avec de tendres et amoureux épan* 
chements, lui a apprb qu'elle Taimait et qu'elle le chei^ 
chait depuis longtemps ; vainem^t lui a-t-elle dit, en 
caressant d'une blanche main son visage frissonnant: 

** O GoiHaome ! qoHtex ce lit de paille ; ne geriez-roM pas 
mieai à mes cOtés dans tue coache moelleiise, an fond da palaif 
de mon péreî O Goillaornel mes bras ne seiaieiil-Us pas 
de plus douces chaînes que ces fers qui -meurtrissent f otre 
chair? 

Le saint ermite a ùdt le signe de la croix, il a crie la 
formule de l'exorcisme, et le fantôme tentateur s'est éva- 
noui. Alors Satan se {«ésente sous la forme d'un guerrier 
du Poitou. Une visière baissée cak^e son visage , la pous* 
sière et le sang couvrent ses éperons. 

Le ninoir. Gatllanme ! ta patrie est saccagée, nne armée en* 
aemîe assiège ta irille, et n to ne viens la défendre, eOe est 
perdue. 

Guillaume, Que dis-tn? ma ville prisa!. mais comment t 
Les habitants ne peuvent-ils se défendre? les miirailles sont 
fortes ! 

Le démon. Les habitants sont réduits à l'extrémité ; l'ennemi 
les presse. Je viens l'avertir de leur porter secours au plus tôt. 

Guillaume, éperdu. Les secourir !... Et le puis-je sous cette 
robe ? {U déchire M robe d'ermiie.) Ah ! si j*aYais desarm^t.- 
le siège serait bientôt levé. 

Le démon. En voici : Je t*en ai apporté. 

Guillaume, \es saissisant. Ahl des armes!... 
Le d^Qu If r«Tét d'osé aroHire oosplèu. 



POÉSIES D£ LÀ BRETAGNE. 23 

L'ak» GÀMII8L paratl. Ooilîaaine! GnUIaaine! où allez, 
voas ? vous avez promis à Dieu de rester son fidèle serviteur I 

Guillaume. Il faat que j'aille défendre ma ville qui est as- 
siégée. 

L'ANGE Gabriel. Ne croyez pas celui qui vous Ta dit : c'est 
l'esprit du mensoDge. 

Guillaume. Se peut-il 1 — O mon Dieu, mon créateur» 
pardon I (Il tombe à genoux») 

Je le demande, le mouTemenI d'Achille oubliant ses 
habits de femme, et s'élançant sur les armes que lui pré- 
seate Ulysse, est-il aussi touchant, aussi dramatique que 
cet élan de Guillaume? Gomme il fait bien sentir que le 
cœur du chevalier bat encore sous le cilice du pénitent I 
On comprend tout de suite combien de fois chaque jour 
le comte de Poitou , dans ses souvenirs tentateurs , doit 
prendre à deux mains son crucifix d'ermite, comme une 
épée de bataille ! Ce trait révèle mieux les combats inté- 
rieurs du saint que ne le feraient les plus beaux mono- 
' logues ; on devine la plaie en voyant le sang couler. 

Dans les scènes suivantes, nous retrouvons Guillaume 
aecablé par les souffrances du corps et de l'âme , triste 
jusqu'à la mort , et attendant que Dieu rappelle. Tout*à* 
coup une femme, belle comme une jeune vierge et mainte 
comme une vieille aleûle, passe devant la porte de sa 
cabane, s'arrête, et tourne vers lui son visage lumineux. 

La vemmb. Que faites-vous ainsi seul et malade , pauvre 
homme 7 Vous paraissez avoir une grande affliction. 

Saint Guillaume. Hélas I je suis on pauvre mlséiQble qui 
expie ses crimes passés. 

La Femme. Quelles fautes avez-vous commises^ mon fils, 
pour les eipier, seul , au fond d'une forêt t Totre pénitence a 
été dure, pauvre homme 1 

Saint Guillaume. Je Tavais méritée. 



24 LES DERNIERS BRETONS. 

La femme* Et vous voulez bien souffrir ainsi jusqu'à ce que 
la justice de Dieu soit salisraitc? 

Saint Guillaume. Xe le veux avec joii; ! 

La femme. PaUence, ô mon fils Guillaume ! et tu ne regrH* 
teras pas ce que tu souffres aujourd'hui. J'ai vu ta peine, et Je 
suis descendue du paradis pour te consoler. Je suis la mère de 
Dieu. Léve-toi de là, Guillaume, et mèts-toi en prière; bientôt 
tu recevras la couronne parmi les anges et les saintes, tes soeurs* 

Saint Guillaume. Vierge, mére de Dieu, merci à vous de 
m'avoir visité. Oh ! merci ! voilà que mou corps est devenu Tort 
et mon àme sereine. 

Ne trouvez-vous pas quelque cliose de ravissant , 2i 
force d*être naïf, dans cette forme vulgaire donnée à l'ap- 
parition de la mère de Dieu? Cette vision a apparence si 
humaine ne vous fait-elle pas l'effet d'un songe d'enfant ? 
ne vous semble-t-il pas que c'est là le souvenir de quelque 
jeune kloarek , qui , un jour , lorsqu'il avait sept ans, et 
qu'il gardait ses moutons siu* la montagne par un temps 
de gelée, en priant dévotement la Vierge dans un trou de ; 
. fossé , a vu quelque grande dame , qui passait sur le che- 
min , se pencher vers lui , avec un doux visage , et lui 
adresser les paroles de consolation et de pitié ? Le nioyen, 
je vous le demande , que l'enfant devenu grand sépare . 
maintenant ce souvenir d'une apparition céleste?.... Ne 
venait-elle pas réellement du paradis , cette femme qui 
était si richement vêtue, et qui paraissait avoir si chaud, 
lorsque lui, pauvre petit, grelottait sous son habit de her- 
linge? Certes , la mère de Dieu doit être ainsi parmi lès 
anges : elle doit avoir ainsi , pour l'hiver , une belle robe 
de soie avec de douillettes fourrures I 

Du reste, tout ce septième acte de Guillaume vous trans- 
porte dans un monde inconnu. Il ressemble au rêve d'un , 
écolier se préparant à sa première communion , et qui 
voit; toutes les nuits ; son ange gardien qui lui sourit ou 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 25 

qui pleure , selon qu'il a été sage ou méchant. Il y a un 
charme indicible dans la situation de cette âme qui attend 
l'heure de prendre sa volée vers le ciel. Quoique le drame 
soit fini depuis longtemps , et que toutes ces scènes ne 
soient qu'un dialogue entre Guillaume et ses chimères, 
quoiqu'on n'attende plus de dénoûment, on s'intéresse 
jusqu'au dermer versJ Et quand apparaît cet ange vêtu de 
blanc, mais dont les ailes sont noires ; quand il ap- 
prend à Guillaume que ses misères sont finies , qu'il est 
venu pour le conduire dans cette autre vie, où l'on entre 
par une porte qui rCa que six pieds, et qui se ferme 
avec une pierre , on reste^le cœur à la fois joyeux et at- 
tendri , pensif et comme anéanti dans la contemplation 
du comte de Poitou a genoux et mort, les lèvres pressées 
sur un crucifix*. 



(t) Le Gaillaumâ du drame breton n'est point an personnage imaginaire. 
Ce comte de Poitiers, comme on l'appelle dans l'histoire da temps, fut on des 
pins spirituels troubadours et l'un des plus ▼icieux princes de son temps. Oi| 
raccosa de sortilèges, de pacte avec le démon, ce qui était la folie du temps ; 
mais ses exactions, ses cruautés et ses déportements sont restés trop certains. 
Il arait enlevé la femme d'un de ses parents, le vicomte de Cbatellerault , et 
TaTait épousée du vivant même de son mari. L'évéque de Poitiers ajant com- 
mencé à prononcer contre lui l'excommunication» il voulut le frapper; l'évéque 
demanda an instant de repos» acheva la formule de i'anathème, puis lui cria : 

— Tue-moi, maintenant. ^ 

— Je m'en garderai bien, répliqua Guillaume; tu irais tout droit en paradas. 
Lorsqu'on prêcha la Croisade, le comte de Poitiers fut l'un des premiers à 

célébrer cette sainte entreprise, dans ses vers, et à prendre la croix. Il nous a 
laissé ses adieux , traduits par Raynouard. 

« Puisqu'il m'a pris fantaisie de chanter, je ferai un chant plein de tris- 
« tesse; je ne *>iendrai plus au Poitou ni au Limousin. 
' a Je partirai pour l'exil , laissant mon fils en guerre, en émoi et en péril , 
« jexpo:$é à la malice de ses voisins. 

« Dans le regret de quitter la seigneurie de Poitiers, je laisse à la. garde d« 
« Foulques d'Anjou mon domaine et mon fils. 

« Si Foulques d'Anjou et le roi, de qui je relève, ne lai donnent assistance^ 
« la plupart des seigneurs lui feront d'autant plus de mal qu'ils le verront 
« jeafQO et faibl«. 

II. 2 



96 LES DBRNIERS BRETONS. 

$ III. — Les Quatre fils ÂymoD. — Caractère de cette tra* 

gédie. — Jacques Riwd. — • Une représenUiUoii des 

Quatre lils Aymon à Laonioa. 

Nous voila arrivés à la seconde tragédie bretonne , les 
Quatre fils Aymon. 

Qui ne connaît riûstoire des quatre fils Aymon, le 
seul des romans chevaleresques qui soit resté national 
jusqu'à nos jours ? Qui n'a lu cette Iliade du peuple , que 
le peuple a conservée par instinct républicain, parce qu'il 
y avait là quatre chevaliers qui résistaient au roi, qui 
égorgeaient les seigneurs, et souffraient la misère et Tin- 
justice, comme de simples manants ? La tragédie bre- 
tonne n'est autre chose qu'une paraphrase poétique du 
roman. Quelque clerc du comté de Goêlo, enrôlé soudard 
par force ou par amour , rapporta sans doute cette chro- 
nique, de ses expéditions d'outre-Loire, et employa ses 
loisirs à en faire un drame. Il faut Favouer , il fut mer- 
veilleusemenl habile à approprier ce sujet aux sympathies 
du peuple pour lequel il le traduisait. 

A répoque où Thistoire des Quatre fils Aymon fut 



« S'il n'est bien èleré et brare, loriqoe Je ferai loin de vont, ili l'abais* 
€ seront bientôt, let traltret Gasconi et lee Angerine. 

« J'ai toqjonrs M preni et vaillant ; mais à prêtent , nons nooe eépartiont 
« l'nn de l'autre. £l poi I je n'en vaie Ters oelai à fiii lee pèlerioe denwndeot 
« merci. 

« Je quitte toat ce qae J'aTaif eoatnme d'aimer, elieralerie et grandeur, et 
« je m'en Taie, fana ploi tarder, où les pécheurs eeront délÎTrés. 

« A mea frèrei d'armée, ci je fia jamais tort, je leur demande de me le par* 
c donner : j'en prie Jésus en roman et en lalia. 

« J'ai éiA mondain et folâtre : mais notre Seignenr ne le Tent plus, la mê 
m puis plus supporter la fardeau en approehant dn terme. 

« O mes amis ! quand je serai en présence de la mort , renei tous près de 
• moi, car si j'aimai autrefois la joie et les plaisirs, je Tois Tolootiers partit 
« loin de moi et joia cl délicei, el la Tair et la gria, «t la Barta-iibéiiaa. m 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 27 

écrite, elle résumait l'esprit féodal ; elle exaltait la résis- 
tance du noble envers le suzerain , et donnait un bel 
exemple de révolte contre le roi. Ce dut être la Marseil- 
laise de rhomme-lige, et sans doute que dans les soirées 
d'hiver^ assis au fond de sa cheminée de douze pieds , le 
vieux châtelain ia racontait à ses fils pour leur apprendre 
qu'un gentilhomme n'avait de maître absolu que Dieu, 
et pouvait tuer le neveu d'un empereur, pourvu qu'il 
eût l'âme et Tépée solidement trempées. Le succès de la 
chronique des quatre fils Aymon dut tenir beaucoup à 
cette cause toute politique. Ce fut pendant longtemps un 
ouvrage de circonstance. Mais lorsqu'elle fut traduite 
pour les Bretons, les temps étaient changes. Les rois 
avaient mis le mors & la féodalité, et, solidement assis 
sur elle , ils la conduisaient avec le fouet et l'éperon. 
Louis XI avait déjà nivelé les seigneurs , diminuant de la 
tête ceux qui la portaient trop haute, et les jours de Ri* 
chelieu approchaient... La question ne se débattait donc 
plus entre le suzerain et la noblesse j mais entre celle-ci 
et le peuple. Le seizième siècle fut le siècle des com- 
munes. La monarchie avait jeté les gentilshommes à ge- 
noux devant le trône, et le tiers état, en se voyant l'épaule 
au même niveau qu'eux, commença a penser qu'il n'était 
point si petit qu'on l'avait fait jusqu'alors. L'auteur du 
drame des Quatre fils Aymon eut sans doute conscience 
de ce changement qui s'était opéré dans la société, et il y 
conforma son œuvre. Entre ses mains les quatre frères 
devinrent le symbole de la résistance au maître , qu'il 
s'appelât empereur ou comité. Obligé de respecter les 
éléments de la fable qui faisaient de ses personnages des 
chevaliers , il modifia assez leurs caractères , leurs lan- 
gages, leurs sentiments, pour en faire des héros popu* 
laîres. il les fit descendre à la roture par la souffrance. 



28 LES DERNIERS BRETONS. 

Bien loin de représenter, d'après la chronique, les quatre 
Gis Àymon comme des oiseaux de proie prenant leur 
volée du haut de leur aire pour rançonner le pauvre 
peuple, ravager les campagnes et brûler les villages, il 
les peignit comme de généreux opprimés, doux pour 
tout le monde, excepté pour les seigneurs : il les trans- 
forma en pastoureaux révoltés, et leur fit dire : Nous 
n'avons point de maUre, car nous sommes les plus 
forts. — Terribles paroles, qui contiennent la justification 
de toute révolte. 

Aussi la foule qui vint applaudir cette œuvre ne s'y 
trompa-t-elle point, et se prêta-t-elle a la métamorphose 
des personnages. Elle adopta , comme sien , ce rôle de 
Topprimé courageux qui lutte, qui succombe et qui ne 
cède jamais, parce que c'était un beau rôle, un rôle qui 
parlait à sa pitié et à sa haine. Puis , dans cet abandon 
des quatre fils Aymon, chassés par leur propre père 
comme les loups des montagnes, vivant de racines dans 
les forêts, déguenillés, sordides, échevelés, et n'ayant 
d'entiers que leur courage et leurs armes, il y avait une 
allusion qui flattait à la fois lïmagination et la vanité da 
peuple. Ce Renaud qui tuait des princes , détruisait des 
armées , et qui était sûr de sa tête , pourvu qu'elle fut à 
Fombre de sa lance ; ce R&naud, si dur a l'ennemi et si 
tendre à ceux qu'il aimait, qui, après avoir brisé avec Id 
glaive le joug de tout commandement, se faisait humble 
aux pieds de Dieu, se mêlait aux derniers rangs du peuple, 
et se laissait briser le crâne par le marteau d'un maçon ; 
ce Renaud personniQait admirablement le paysan breton 
du seizième biècle, si brave, si révolutionnaire, si rétif;- 
et pourtant si religieux et si soumis k èes prêtres. 

Rien ne doit donc étonner dans l'immense succès 
qu'obtint, en Bretagne, la tragédie des Qmtre fils Affmum* 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 29 

Quand elle pnnit, elle dut produire un effet procligieuï, 
ear elle remuait les passions qui étreigncnt le plus forte- 
ment les cœurs de la multitude. Ce jour-la il dut y avoir, 
parmi les spectateurs, bien des élans, bien des cris jetés, 
bien des révélations menaçantes de la Laine qui Iravaif- 
lait sourdement les masses ; et ce serait un curieux ren- 
seignement historique que le récit de cette première 
représentation. Malheureusement nul ne nous l'a con- 
servé. 

A défaut de ce document, je puis raconter ici ce que 
'j*ai vu moi-même à une représentation de la tragédie des 
Quatre fils Aymon , à laquelle j'assistai il y a longues 
années. Ce récit pourra servir en même temps d'instruc- 
tion et de preuve pour ce que j'ai dit plus haut. Il me 
fournira d'ailleurs l'occasion de faire connaître un carac- 
tère extraordinaire que je fus a même d'étudier. 

Je m'étais arrêté a Lannion pour voir son ^anà pardon 
annuel. Un pardon est toujours chose curieuse en Bre- 
tagne, mais surtout k Lannion, cette Venise de cinq mille 
âmes, où l'on danse les plus beaux passe-pieds du pays de 
Tréguier, et où Ton chante les plus belles complaintes ; k 
Lannion , où les jeunes filles sont si tendres, qu'un poète 
breton a osé dire que ce qu'il y avait de plus rare dans 
la paroisse après les vierges ^ c'étaient les étoiles en 
plein jour et les roses en hiver. J'étais curieux d'assister 
encore une fois a une fôte du pays que j'allais quitter ; 
pui9 je voulais faire plus ample connaissance arec un 
vieux paysan qu'un ami m'avait livré comme une mé* 
daille précieuse , et qui devait passer la journée avec 
moi. 

. Ce que j'ai a raconter de cet homme va m'écarter un 
iaataat des Quatre fils Aymon; néanmoins je prie le 



30 LES DERNIERS BRETONS. 

lecteur de me permettre cette digression. Je l'ai dëjk dii| 
j'écris ici des mémoires sur la Bretagne, et tout ce qoi 
peut la faire connaître, dans ses caractères généraux ou 
dans ses individuatités, se rattachent naturellement k 
mon sv^et. Il est d'ailleurs des souvenirs qui sont ju- 
meaux dans votre esprit, et que vous ne pouvez ra^^eler 
séparément. Tel est pour moi le souvenir de ce paysan el 
celui de la représentation des Quatre fils Aymon, 

Jacques Riwal était né aux environs de Loudéac.Lors 
que je le vis, il était déjà vieux, mais encore vigoureux 
et actif. C'étmt un de ces êtres créés par de robustes pa- 
rents , exposés tout nus, dès leur naissance, aux quatre 
vents du ciel, puis tannés par la bise, durcis par le froid| 
et qui arrivent a l'âge viril, sans chairs, sans nerfs, sans 
^iderme, n'ayant sur leurs os et sur leurs tendons de 
fer qu'un cuir imperméable à la pluie et au soleil. Le 
moral de Jacques répondait 2i sa constitution physique; 
son âme n^était que muscles et ossements comme son 
corps. Fort jeune, il avait eu à souffrir quelques injusticss 
d'un gentilhomme, et, depuis ce temps, il avait vouék 
toute la noblesse une haine inextinguible. Cette animosité 
était devenue son idée fixe ; Jacques semblait résumer 
toutes les velléités libérales du paysan breton ; mais ce 
qui chez les autres n'était qu'une tendance, chez lui était 
devenu tempérament. Ces frissons républicains, que tous 
les hommes de nos communes éprouvent accidentelle- 
ment, était passé pour lui h, l'état chronique. C'était un 
vrai manant de la ligue, toujours prêt k crier le terribm 
sur les seigneurs, mais plus tenace, plus éclairé, plus phi- 
losophe, que ne l'avaient été les révoltés de Mercœur. 

Lorsque la révolution arriva, on comprend qu'elle 
trouva Riwal prêt à bien la recevoir. La révolution était 
une bonne chose, puisqu'elle forçait les nobles k vider lo 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 3t 

p&TS. Biwal pourtant fut triste quand il vit que les 
prêtres' prenaient le même chemin que les nobles, car 
c'était un chrétien fenr^t. Il aimait la croix, parco 
que ses ie\x\ branches forment un niveau sous le- 
quel toutes les têtes sont égales; il aimait le Christ, parce 
que son instinct lui avait sans doute révélé que le Christ 
avait été, comme le disait Camille DçsmoiQins, un sans-* 
culotte du temps d'Hérode. Cependant, lorsque les au- 
très Bretons, obéissant ainsi a leur amour d'indépendance, 
8*armèrent pour défendre leur religion et donnèrent 
maladroitement à leur révolte une cocarde royaliste , 
Jacques Riwal ne se mêla pas aux insurgés, il ne confon- 
dit pas ces deux causes distinctes de croyance et de poli- 
tique ; il comprit qu'il y avait Ik un malentendu, et que 
Dieu, qui n'est pas gentilhomme, pouvait très-bien vivre 
dans une république. Tout en restant bon chrétien, il de- 
meura donc tranquille, laissant les chouans et les bleus 
engager leurs controverse à coups de fusil. Mais les cir- 
constances vinrent bientôt le tirer forcément de son repos. 

Les chouans se présentèrent a sa ferme, et, selon leur 
usage, le sommèrent avec menace de se joindre à eux. 
Riwal refusa, 

'— Si tu ne nous suis, dit le chef en colère, nous tue- 
rons tes vaches. 

' — Cela ne ramènera pas les nobles au pays, répliqua 
tranquillement Riwal. 

— Nous brûlerons ta f^me. 

— Vous ferez bien, dit encore Timpassible paysan, cap 
elle appartient a un gentilhomme. 

Les chouans se retirèrent après quelques dégâts et 4uel« 
ques mauvais traitemements , mais en promettant de re- 
venir. Le lendemain, Riwal vendit ses bestiaux , ses atte* 
lages et son ménage, ne garda qu'un lit clos pour sa 



32 LES DERNIERS BRETONS- 

famille et pour lui ; puis il attendit. Quelques jours après, 
comme il revenait des champs, sa femme lui dit : 
^- Les chouans sont Tenus et ils ont brûlé le Ut. 

— Ils n*ont pas brûlé la terre, dit Riwal, nous couche» 
rons sur la terre. 

Un autre jour il passait sur la grande route ; un àé^ 
tachement de bleus vint à lui : 

— Paysan , dit Tofficier, sais-tu ce que c'est que cette 
flamme que l'on aperçoit la-bas dans la vallée ? 

Rivsral tourna la tête de ce côté et devint pâle. 

— Ça, dit-il , après un moment de silence, c'est ma 
ferme où les chouans ont mis le feu. 

Jacques ne s'était pas trompé. En arrivant avec les sol- 
dats , il trouva sa petite fille qui se chauffait a la flamme 
de Tincendie. Mais sa femme avait reconnu les coupables I 
elle déclara leurs noms, indiqua leurs demeures, et plu* 
sieurs furent arrêtés. Rivsal partit le jour même avec sa 
famille pour une paroisse éloignée. Il n'y avait plus de 
sûreté pour lui près de Loudéac. Il loua une cabane sur 
les bords du Trieux , non loin de Lannion. Nul chouan 
n'avait encore paru de ce côté; pendant un mois^ 
Jacques fut heureux et tranquille. 

Un soir , il entendit dire que le lendemain , jour de 
décade, on célébrait une fête patriotique à Lannion. Il y 
avait danse au bignou , sous l'arbre de la liberté , et l'on 
devait y voir les dames de la ville , dans le costume de 
l'époque, avec le petit bonnet à cocarde tricolore, la 
guillotine d'ivoire suspendue en breloque k un collier de 
velours , les bas de laine bleue et les sabots blancs. Riwal 
était curieux d'assister h une semblable fête ; il y alla. 
Les réjouissances se prolongèrent fort tard , et quand il 
revint, la nuit était close, le vent était froid; le ciel chargé 



POÉSIES DE LA BRETAGNE, 33 

'd'éloîîcs que de grands nuages voilaient par instants, de 
sorte que. Ton passait alternativement d'une clarté douce 
a l'obscurité la plus profonde. Jacques, sans qu'il en sût 
la raison, sentait une tristesse insurmontable qui lui ser- 
rait le cœur, et, malgré lui, il pressa le pas. Il aperçut 
cnÊn, du haut de la montagne, la cheminée de sa cabane 
qui se dessinait par-dessus les arbres. Cette vue le sou- 
lagea , et il se hâta de prendre l'étroit sentier qui devait 
le conduire chez lui ; mais dans ce moment les nuages 
'couvraient le ciel ; Riwal voyait à peine a ses pieds. 11 ar- 
riva ainsi jusqu'auprès de l'endroit oîi devait se trouver 
sa maison ; il étendit les bras pour la chercher , et se 
heurta à un aubcpin planté près du seuil. — C'est ici, 
pensa- t-il. 

Il avançait la main pour trouver l'entrée, lorsqu'au 
lieu de la porte , quelque chose de flasque et de flottant 
céda tout-à-coup sous l'impulsion de cette main , puis 
vint le batire a la poitrine , et il sentit tomber sur son 
front une sorte de rosée gluante!... Riwal recula épou- 
vante. Dans ce moment , la lune se découvrait entière- 
ment, et, a sa lueur, il aperçut le cadavre de sa femme 
suspendu au châssis de la porte, la main droite étendue 
vers lui, et lui présentant, dans cette main, sa langue et 
ses yeux qu'on lui avait arrachés ! Riwal poussa un cri 
terrible. 

— Marguerite I dit-il... 

Et il regardait, les cheveux hérissés, la pendue qui vi- 
brait encore a sa corde sanglante... Marguerite ! 

— Mon pcre I dit une voix qui venait de la tefîe. 

Le paysan regarda a ses pieds. Sa petite fille était ac- 
croupie au dedans du seuil sous le corps flottant , pâle , 
les yeux fixes, et n'osant faire un mouvement. Riwal 
courut à elle et l'enleva dans ses bras. 

u. 2* 



34 tES DERNIERS BRETONS. 

- * Marie ! cria le malheureux, qu'est-ce que cela Jésus? 
quand donc les chouans sont-ils Tenus ? 

Mais reniant était si égarée d*effroi et de douleur, 
qu'elle ne pouvait répondre. Riwal la lit asseoir près lui, 
sous Taubépin, et tâcha de la rassurer. Enfin, après des 
questions réitérées, il apprit d'elle tout ce qui s'était 
passé. Les chouans avaient voulu venger leurs compai» 
gnonâ dénoncés par la femme de Riwal et donner on 
exemple qui jetât l'épouvante dans les campi^es. En se 
retirant, ils avaient dit à l'enfant : 

«-» Avertis ton père que d'ici à hnîl jours nous met* 
trons aussi sa langue et ses yeux dans sa main droite !... 

Riwal écouta tout ce récit sans prononcer une parole. 
11 passa la nuit près du cadavre' de sa femme, couché à 
lerre, et sa fille dans ses bras. — Cette nuit-là fut terri* 
Me, monsieur, me dit- il ; de temps en temps je sentais 
une goutte de sang qui me tombait sur le visage, et à 
diaque goutte je répétais : -* n fout que je tue autant de 
chouans que j'aurai de taches ropges ici danain !... Cette 
nuit-là je crus que j'allais devenir fou. 

Le lendemain, Riwal enterra sa femme; il amena sa 
fille à un de ces beaux-frères qui demeurait à Saint-Brieuc, 
acheta un fusil, et se mit en campagne, bien résolu de se 
venger. 

Alors commença pour lui une existence inouïe si^r la- 
quelle il faudrait écrire un livre, et non quelques pages^ 
une de ces existences de sauvage, comme Cooper sait les 
raconter, solitaire, rusée, craintive ; une vie de bête fauve, 
avec la prévoyance de plus. Il ne se montra que dans les 
villes, et seulement de loin en loin, pour acheta; 
de la nourriture. Quant a la poudre et aux balles ^ 
pour s'en procurer, il tuait un chouan quand Foc- 



POÉSIES DE LA BRETAGNE, 85 

casion s'offrait belle et facile; car de peur de donner 
réveil, il économisait sa vengeance. Le jour , il restait 
eaché dans le creux des pierrières, dans les meules de 
foin, dans les halliers, au haut des arbres, dans le fonds 
d'un puits desséché, dont Torifice était voilé par des ron- 
ces, dans J^ ruines des chapelles ou les souterrains des 
fienx châteaux. La il consolait sa solitude en disant son 
chapelet et en se racontant à lui-même des histoires. — 
Cette expression est de lui. — La nuit, il mettait sa haine a 
Faffût le long des sentiers parcourus par les royalistes, 
et il les attendait à la longueur de sa carabine. Le nombre 
de ceux qu'il tua fut probablement considérable, car, de 
son aveu, il ne laissa échapper aucune occasion. Une seule 
fois il épargna un chouan en prières au pied d'une croix 
de carrefour. — Si je l'avais tué alors, me dit-il, il se- 
rait allé en paradis. 

Une nuit , Riwal , en entrant dans un vieux four en 
raines qui lui servait de retraite depuis quelques jours, 
y trouve un homme endormi. 11 lui met le bout de son 
fusil sur la poitrine, et lui crie : Qui vive ! — RoyaÙste, 
dit le paysan en se réveillant. — La réponse n'était pas 
achevée, qu'une balle lui avait traversé le cœur. Gomme 
les bandes tenaient la campagne, Jacques ne put sortir de 
sa retraite que vingt-quatre heures plus tard, et il passa tout 
ce temps assis près du cadavre, les pieds dans le sang. 

Une autre fois, Riwal se trouve caché dans une meule 
de paille où deux royalistes viennent se réfugier. Des sol- 
dats passent et sondent la meule avec lu baïonnette; Jac- 
ques sent le fer qui lui pénètre dans le ventre, il ne 
pousse pas un cri ; les bleus continuent leur route, et les 
chouans , rassurés , s'endorment. Alors Riwal se glisse 
hors de la paille et y met le feu. Les deux hommes y fu- 
rent étouffés. 



3$ LES DERNIERS BRETONS. 

Cette yie dura jusqu'au moment où la tranquillité s.e 
rétablit en Bretagne. Une fois la guerre civile éteinte, 
Jacques Riwal recommença a se montrer. Il alla repren- 
dre sa fille à Saint-Brieuc , loua près de Lannion une pe* 
lite ferme de quelques journaux et vécut tranquille. Lo 
soulèvement des Cent-Jours fut trop court et trop peu 
important pour Tarraclicr à son repos. Mais sa haine 
contre les nobles ne diminua en rien, et lorquc je le vis 
en 1825; c'était encore le chouan républicain de 1793. 
Je passai une journée presque entière avec lui. Dans le 
cours de Fentretien, on vint à parler de poésies celtiques^ 
et Riwal m'apprit que le jour même on représentait près 
de la ville une tragédie bretonne : les Quatre fils Aymon. 
Je lui proposai de m'y conduire, et nous partîmes en* 



Le pardon avait attiré k Lannion une affluence im« 
mense. Toutes le» paroisses des C6tes-du-Nord y avaient 
aivoyé quelques représentants. C'étaient de roses Tré* 
goroises, dont les bonnets élancés rappelaient lafonm 
des pirogues américaines; d'ardentes Lamballaises, à 
l'oeil quêteur, aux lèvres invitantes, avec leurs flots de 
cheveux noirs débordant de leurs coiffes italiennes ; c*é* 
talent de naïves Lannionnaises , s'épanouissant sous les 
barbes de leurs coiffures, semblables aux ailes repliées, 
d'une phalène. Puis venaient des hommes du Mènes Brée^ 
avec Thabit de toile blanche , les longs cheveux , et les 
immenses sabots durcis au feu ; les matelots de Pontrieux, 
à la veste bleue , au petit chapeau de paille et aux escar- 
pins a boutp pointus. Parmi eux, on distinguait, de loiq 
en loin, quelques vieux lamaneurs, reconnaîssablcs a 
l'ancre d'argent pendue a leurs boutonnières, rius'loia 
étaient les meuniers de la vallée , habilles de drap blanc , 
et portant le bonnet bleuâtre ; les bouchers avec leufi 



POESIES DE LA BRETAGNE. 37 

vêtements bruns , leurs bas rouges et la ceinture k gaine 
ÛQ cuir ; les tailleurs , remarquables par leurs culottes 
carmélites, leurs bas violets, et les belles piqûres eiécu* 
iêes sur le devant de l'habit; car chaque population, 
chaque profession avait son costume qui la distinguait, 
foute cette foule s'agitait au milieu des boutiques de 
colporteurs, des loteries de faïence et des marchands d'é- 
i>inglettés en ûl de laiton. Les enfants , groupés autoilr 
des étalages, achetaient de petits pains blancs exposés en 
venté sur la paille ; les jeunes filles regardaient les belles 
images des aveugles, suspendues à de longues ficelles avec 
des guerx bretons à la marge ; les Jeunes mères ven« 
datent leurs cheveux pour des mouchoirs de Chollet que 
leur distribuait un charlatan, et les vieilles femmes mar- 
chandaient des chapelets garnis de houppes bariolées. Au 
milieu de cette mêlée, on voyait passer .quelquefois un 
carrosse du dix-septième siècle, tout bordé de clous de 
cuivre I tiré par des chevaux de fermes aux attelages do 
cuir blanc ornés d'arabesques rougeâtres, et les paysans 
curieux se rangeaient lentement devant la voiture du 
vieux gentilhomme, et ils tiraient encore plus lentement 
leurs larges chapeaux, en poursuivant le triste équipage 
de ce long regard et de ce long sourire dont rien ne peut 
rendre la silencieuse moquerie. 

Je marchais émerveillé au milieu de cette multitude. 
J^avais là devant mes yeux toiite une époque passée, et 
je croyais voir se réaliser pour moi le conte de la Belle 
m bois dormant. H me semblait que, conune le prince 
voyageur, je venais de rompre le charme qui avait retenu, 
d^ns le sommeil pendant trois siècles, une population en- 
tière, et que c^était une cité d'autrefois qui se réveillait. 

Cependant j'étais sorti de la ville sous la conduite de 
lacques Riwal , et nous arrivâmes bientôt au lieu de la 



38 LES DERNIERS BRETONS. 

représentation. Le théâtre avait été dressé au milieu d'une 
Taste garenne, autour de laquelle des planches mal 
clouées sur les pieux «ifoncés en terre formaient une 
triple rangée de bancs. Les spectateurs qui n'avaient pu 
trouver place sur ces gradins se tenaient debout par dov 
rière ; les arbres des champs Toiûns, les fossés « les croix 
du chemin , et les toits de quelques maisons assez éloi* 
gnées, étaient couverts d'eafants ei d*écolîers. Le nmiibre 
total des spectateurs pouvait s'élevâr a trois mille. Après 
d'assez longues redierdies, nous panrluHiesàtrouvwrfteee 
sur un banc. 

La scène était vide au mameiA de notre entrée. 0| 
acte venait de finir , et Cbarlemagne buvait dans une 
grange voisine avec ses chevaliers; il Mut attendre 
longt^nps. 

J'Sprouvais une impatience d'autant ph» vive , que je 
ne connaissais point encore la tragédie des Quatre fils 
Aymm. J'étais curieux de voir quelle fonne le poète 
avait donnée à cette svelte et féerique légende , de savoir 
comment il avait approprié h de rudes Bretons ces élé- 
gantes images de chevaliers % cors d'ivoire, à armures 
diamantées et a fines devises. Je savais par cœur mon Ins* 
toire des Quatre fils Aymm, telle que je Tavaîs lue im* 
primée sur papier d'emballage de Limoges , dans ces 
bonnes éditions du peuple , ides el uAdes comme Iui| 
les «euks peut-être qui échapperont h la pounibire êl 
aux Ters. Cependant , en attendant que la leprésenlatim 
commençât, j^ntcrrogeai mon compapon sur ce drame. 

— La tragéiSe des Quatre fils AffmoUj monsieur, ase 
dit-il , est une belle pièce en sept j^onnées , où il t ^ 
beaucoup de marches et de battîtes. J'ai joué antrefiiia 
le rôle de Renaud k Tréguier ; c'est u&bien beau persan- 
nade pour un paysan. B y a plaisir h avoir ainsi; | 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 89 

toate une journée, des habits dorés sur le corps, des no- 
bles à bâtouner, et des seigneurs à fouler aux pieds. Par 
instant on croit que c'est une réalité. Et puis on peut se 
révolter tout haut , et Ton entend les autres qui applau- 
dissent. On peut dire en bon breton ce qu*on a dans le 
cœur, et qu'on ne saurait pas -dire soi-même ; ça vous 
lève un fardeau de dessus la poitrine de réciter les vers 
comme ceux-ci. 

Et Jacques Riwal se mettait a déclamer: 

er 11 y a d&m le palais dfi r^ btea d«8 nobles qni méritent 
le IMHB de trallres; maisje les récoinpeoserai ao jour se^n leurs 
ceuvres, si je vis. Il est temps de mofiifer que nous avons dq 
cœur. Oh ! je m*arracberai moi-même la chair avec les dents 
plutôt que de ne pas défendre ma famiUe contre ces hommes. » 

« Âfa I je comprends maintenant ce qui s*est passé. Mon oucle 
Béuvet a été tué; mais ceux qui ont fait le coup en rendront 
compte, je vous le promets. Sire> t6t ou tard je tirerai vengeance 
de vos seigneurs qui ont tué mon onele. Tous m'en tendez tous 
Ul, nobles ?... Personne ne bouge ? £b bien ! s'il y a quelqu*mi 
de vous à qui ces paroles remuent le sang, 4^*11 sorte , et nous 
verrons son adresse à manier les armes 1 » 

lacq&es avait répété ces derniers vers en étendant le 
bras et élevant la nÀx , comme si, dominé par un sou- 
venir perscmnel, il se fût fait I application des paroles de 
Renaud, et comme s'il eût défié la foule, n reprit presque 
aussitôt : 

— Cela est beau, n'est-ce pas ^ monsieur? Et écoutez 
eet autre passage encore 1 

« La fAcberie d*nn vol, Mogls, pourquoi l'en inqiiiétes*tn r 
La fÂcheiie d'un roi , j'en fais c^is comme de cello d*un veau 
qui telte sa mère. Si notre père s*est séparé de nous devant 



10 LES DERNIERS BRETONS. 

Tempercur, s*il noa9 a déshérités!... qu'importe I... J*ti dv cou- 
rage, et je vous en fais serinent deyanl la Trinité, tant qae 
j'aurai Bayard sous moi et flambcrge à mon flanc » je vivrai 
partout en dépit du roi. » 



Un roulement de tambour , qui annonçait la continiui- 
tion du drame, arrêta Jacques dans ses citations. Les ac- 
teurs parurent tous sur le théâtrei et Ton d'eux s'avança 
pour réciter le prologue. 

La première chose qui me frappa dans cette entrée fut 
le costume. Charlemagne avait un habillement complet 
.de bedeau , avec la robe mi-parli d'écarlate et de violet, 
le jonc pour chasser les chiens , et le bâton a croix d'ar- 
gent. On lui avait attaché sur la tête une couronne de 
papier doré, ornée de chapelets et de médailles de plomb. 
Les pairs de France étaient vêtus de vieilles soutanes avec 
des ballins * drapés en guise de manteaux, et de grands 
chapeaux bretons. Mogis, en sa qualité de magicien, 
avait un costume complet de mahométan. Quant aux 
quatre fils Aymon , Richard , qui sortait sans doute de la 
ligne, portait Thabitde petite tenue, le pantalon garance, 
la giberne et le briquet ; Âlard avait la robe d'un mage, 
le bonnet b poil, et les bottes a Téouyère ; Guichard, 
rhabit de marquis, culotte courte, perruque poudrée, 
souliers a boucles, et l'épée horizontale ; il ne lui man* 
quait que le claque, qu'il avait remplacé par un bonne! 
de police. Âu milieu de cette grotesque mascarade, Re- 
naud seul semblait avoir tenté de mettre, sinon plus de 
vérité historique, du moins plus de poésie dans son cos- 
tume. Il était vc-tu en archange saint Michel, avec le 
casque dore en tête, la tunique semée d'étoiles et Icsbro- 

I Couverlore fabriqués arec de Tétonpo. 



POESIES bE LA BRETAGNE. 41 

dcquîns antiques. Mais comme s'il eût voulu, sous ce 
fantastique déguisement, garder un symbole du pays , il 
agitait b la lanm \\n bâton-à-téte, orné d'une g:inse de 
laine bariolée. G^eftt presque été une idée de génie, si ce 
n'avait été une naïveté d'ignorant. Toute la création du 
poète était, en effet, révélée parce bizarre rapprochement. 
C'était bien Ta le Renaud du drame breton tout entier : 
un brillant archange, tenant a la main, au lieu du glaive, 
le dur pen-basàvL manant. 

Cependant le troisième acte. commença (les deux pre- 
miers avaient déjà été joués). Il prenait la légende au 
moment où Charlemagne, pour venger la niort de son 
neveu Berthelot, tué par Renaud d'un coup de damier, 
vient assiéger les quatres flls Âymon dans leur château 
des Ardennes. On y voyait les prouesses des quatres che- 
valiers et de leur cousin Mogis, la trahison d*Iiermier -de- 
Seine, qui s'introduit dans la citadelle sous le yoile de 
Tamitié, et la livre aux gens du roi ; enfin le combat du 
duo Aymon contre ses propres enfants, qu'il force à fuir 
dans les montagnes. On voyait ceui-ci,. après avoir 
souffert toutes sortes de maut, et être devenus si mai- 
grès qu'ils n'osaient se «wowfrer, prendre la résolution 
de se rendre à Dordonne, habitation de leur père^ pour 
implorer sa pitié. Ils arrivent en effet devant le château. 
Le pont-levis est baissé; le jour commence k paraître; 
tout respire autour d'eux l'abondance, le calme et le 
bonheur ; les nobles armoiries de leur famille, gravées 
sur la porte d'entrée, étincellent d'or et d'azurl Tous 
quatre s'arrêtent timides et attendris devant ce seuil 
qu'ils passèrent, il y a sept ans, couverts d'armures 
twillantes, joyeux, florissants et aimés de leur père. 
Aucun d'eux n'ose le franchir. 



tS LES DERNIERS BRETONS. 

Renaud, astis devam le château. Nous voilà arrivés prés 
et! dorcymoej opo, je ne pais vous dire qaelle souffrance m'é- 
. touffe 59 eœui„ ^dand Je vois la paix et le repos que goûtent imil 
et jour les hommes de ce pays t et nous qui sommes les enlîiDf» 
légitimes du seigneur, nous n'avons d*autre toit que la vo6te dcf 
forêts ! voiti le château de mon père. Cest là que j>i été mis 
au monde, li que J*ai passé les premi)&res années de ma vie» là 
où j*ai vécu, pauvre petit« si frêle, si gracieux, et surtout sî 
plein de joie ! Et oMintenant la porte m*en est interdite, et 
maintenant, mon Dieu ! J'en suis chassé comBie un dragon fe> 
rouche ! 

GuiCHABB. Consolez-vous^ Renaud ; renoncez à ces plaintes, 
nous pourrons encore une fois posséder notre ancienne deflDeme. 

Renaud^ se levant. Allons donc, an nom de Dieu et de It 
vierge Marie, allons voir ce qu*il y a de nouveau chez nous, le 
ne sais, mes frères, si nous serons bien reçus, n'ayant pas de- 
mandé de sanf-condult à notre père, car c'est on homme dur et 
frandctnent fidèle à la loi. foot-élre voodra-t-il nous livrer an 
roi. 

Alabb. N'ayez paa cette pensée, Renaud; notre père n'est 
pas assez inbuniain pour noua maltraiten Hoi Je pense que 
lorsqu'il nous verra de retour au foyer, il en aura beaaeoup 4t 
Joie. 

Ilf t'approchtat de la pacte en ohAtem ; des vUlaf eol« les regarltiil 

par les fenétref. 

Le premibb-tiixaobois. Quels sont ces gens-d, dites-mol» 
compère? Jamais on n'a vu dans le canton pareille truandaille* 
Ce sont des monstres ou des Sauvages. 

Le second viLLAcisois. Jamais, je vous assure. Je n'ai vu 
des êtres pareils : ils ont Tair de bêtes fauves. Certainement ce 
sont des Sarrasins ; ne restons pas ici. 

La dachctse Aymond sort, réTeose, tendit que aet fila toni près de la porte. 

La duchesse. Non, il n'est point de femme au monde por- 
tant cette lourde vie. il n'en est pas qui ait jamais eu autant sq^ 
Jet de pleurer que moi 1 J'avais quatre Gis vaillants et red Dutés» 
les plus braves chevaliers que Von pî^t voir, et la fortui e leur 



POESIES DE LA BRETAGNE. 43 

V 

est fi enflemie, q«rils ont été bannis de la maison paternelle par 
lear propre père, et maintenant ils vivent comme des désertenn. 
Il n*esl personne dans ce pays qni voulût les secourir» et leur 
père désespéré est allé» comme un insensé, eherclier au loin des 
. aventures. Me voilà malatenaBi abandonnée par le père et les 
fils i (Elle aperçoit le» quatre frire» »ans le» reconnaître,) 
Bien 1 mes pauvres inalbeureni, quels gens étes-vons, que Je 
TOUS vois si misérables et si briklés par le soleil ? Etcs-vous des 
païens ou des chrétiens 7 vous avez sans doute besoin d'aumftnes? 
Si vous éles nécessiteux» dites-Ie avec sincérité» et Je vous secour- 
rai au nom de Dieu, aûn qu*il secourre aussi mes pauvres eo- 
fiints» et qu'il les sauve des mains de leurs ennemis. — Se peul- 
il, 6 mon Dieu 1 que vous ne me fassiez pas voir mes quatre ôls 
encore une fois avant de mourir l... — Oli ! je voudrais qu'ils 
fussent là, à la place de ces roalheureui, dût-il m*en coûter tout 
ce que je possède dans ee monde l 

Benad, pntqw éTanovi, te jette em genoai de n mère et ee eeehe le tinge 
4anf sa robe. Celle-ci recamitt too file, «t, noyée de Inmee, Jett« la cii« 
lui prend la tète entre see meins» et dit : 

La ducubssb. Renaud! Renaud! ah! Je vous reconnais; 
fsons êtes mon fils. C'est vous, Renaud ; voilà le petit signe que 
TOUS avez prés de Tœil. Renaud, comment avez- vous pu voir ma 
douleur sans me dire que c'était vous 7 — mon fils ! mon fils! 
où est allée la gr&cc de votre beau visage, maintenant si changé 7. •• 
Vous étiez une Ci'éature si iKlle et si forte. Renaud, oh ! le plus 
bel enfant sur le berceau duquel une mère ait jamais diantél 
que vous êtes pâle et maigri 1 — Mais voilà aussi mes tiois au- 
tres fils. Ab 1 mon sang se calcine dans mes veines de compassion 
et de douleur en les voyant si misérables. — Mes innocents, mes 
pauvres innocents 1... {Elle leur prend le» main» l'un après 
l'autre.) Mais loués soient Dieu et la vierge Marie I Venez, mes 
fils, je veui vous embrasser tous.. Venez, Je vous donnerai des 
liabtts, de l'argent et de l'or» car votre aspect me brise le cœur. 

.Rbnadd. Ah ! Je savais bien» ma mère» que vous deviez dé- 
plorer notre absence I Et nous aussi» nous avons eu lieu de la 
pleurer» car»' depuis que vous ne nous avez vos, nous avona enp 
4aré bien dea fatigues et des souffrances. 



44 LES DERNIERS BRETONS. 

La duchesse. Mais qui donc a pa tous rédotre 4 cet 
état t 

Renaud C'est toQjoars notre père qui nous a perdus. Il a tué 
tous nos gens sans en excepter an seul, et il nous en aurait fait 
autant, 8*il avait pu. Nous avons vécu longtemps au milieu dtf 
forêts, ne mangeant que des racines améres ; mais enfin nem 
nous isommes décidés à venir tous ensemble vous trouver, ma 
mére aimée, pour vous prier d'avoir pitié de nous et de noos 
douner de quoi conserver notre vie. 

La duchesse. Asseyez-vous prés de cette table, mes quatre 
créatures chéries. Oh ! mon cœur éclate de donleor quand je 
songe à la fureur du duc Aymon, votre père, qui n*a ni pitié ni 
tendresse pour son propre sang. » 

La duchesse appelle alors son intendant pour qu'il 
fasse servir a diner à ses fils. Les quatre frères commencent 
à manger y quand, tout-a-coup, le son du cor et lesaboie» 
ments des chiens se font entendre. 

— C'est votre përel dit la duchesse en se levant ëpou* 
vantée! 

Et c'est efTectivement le duc Aymon qui revient de la 
chasse, qui entre et reconnaît ses enfants. On comprend 
d'avance toute la scène ; elle est pleine de mouvement 
et de passions. Le' duc. repousse les prières des ses fils; 
il leur ordonne de sortir du château. 

— Vous n'aurez rien de moi, je l'ai jure, répond-ll 
à Alard qui livi demande des secours. Alors Renaud se 
lève, ég^ré par l'indignation et la colère. 

Renaud. Adieu , et pour jamais, ô mon père ! Oh ! non. Je 
ne croyais pas, vieillard» que vous fussiez un homme si dur; 
mais maintenant Je vous connais. Mes frères et moi nous avions 
cru que nos tétcs étaient i Tabri sous votre toit, nous avions cru* 
que Tamour paternel vous ferait ouvrir vos bras à des fils , et 
vous les chassez avec de mortelles injures ! 'fit c'est parce que 
nous avons vengé la mort de votre frère Beuvet que vouf avet 



POÉSIES DB LA BRETÂGNB. âS 

loê soif tl ardente de notre malheart H^t il le faltait pour- 
tant» mon père, car nous, nous ne sommes pas des lâches ; nous 
fOoloQS soutenir ceux qui sont de notre sang. Qaant A voas, 
al vous tenei tant à faire votre pait avee Tempereur. père, en- 
foyei-ltti les quatre tètes de vos quatre flis, et vous deviendret 
son Civori ! — • Ou » s*il faut que nous périssions de misent , eh 
hien , venez , mes frères , sortons I — Nous nous assiérons par 
terre» £evant la porte de cette maison, et là, les mains étendues 
vers les passants, nous crierons : Famine 1 famine I famine 1 el 
nous mourrons , appuyés contre la porte du château de notre 
père ! Il pourra ajouter ce haut fait A i*histoire de sa vie. — 
— Venez , sortons , mes pauvres frères I {Égaré et tirant son 
ipée.) Mais non... mon sang crie dans mes veines; il vaut mieut 
mourir maintenant. 

Il Birohe sur son pèn !• gltlf e à !• ntiii; 

GuicoARD, $e Jetant au devam de Renaud. Frère, frère, au 
nom de Dieu » apaise ces transports de colère ; respecte notre 
père; c*est notre mettre, notre seigneur ; il a droit de nous dire 
ce qu*il veut, S*il est injuste et violent , soyons obéissants et 
sages. Dieu et le monde nous condamneraient al nos mains 
s*abaissaient sur notre père. 

Hbnaud. Mon frère, Je ne pois retenir ma rage quand Je vois 
celui qui devrait nous soutenir, uniquement occupée nous nuire. 
Mais, aussi vrai que Je suis un bon chrétien , je lui ferai payer 
chèrement celte injustice! Oui| père dénaturé, si je repasse ja- 
mais le seuil de celte maison , Je livrerai voire âme à la dam- 
nation, car Je déchaînerai le ravage sur vos terres ; Je pendrai 
vos vassaui le long de vos chemins, et Je vous donnerai encore 
une fois si^et de dire au roi que vous ne nous connaissez ptui 
pour vos fils ! 

Le duo A jBOD, qui a écouté mm répondre, se frtppe la poltria» 
et poulie UD long soopir. 

Lu DUC. O mon Dieu I 6 mon Dieu ! que vous me faites mi- 
sérable 1 Vous avez raison, Renaud, et moi J*ai tort. Je n*aurais 
point dû vous abandonner en présence du roi ; mais maintenant 
Jtai Mt serment : je dois le tenir si Je ne veuz passer pour traître 
al jMrjure. MaiS| pour remplir mes devoirs de chaque cOté, void 



16 LES DERNIERS BRETONS. 

ce qne je veox liire. Tom^ b» femme el lear aère, < 
cet eofoots toutes fodes de Meoort ; de Tor, de l'armait » dit 
Tœox ; je les ai iMimit* maitTons B'étes pas liée par ma pf»P 
messe. Âdieo , mes SA», et p«8s6je tous revoir I Je retoorae à 
la cliasse et vous laisse i voire mère. Bonne fortooe à ▼ooa^ 
Eenaud, k tous tous» mes enlantsl Ali! pourquoi ne ftiitei» 
vous point votre pais avec te rd i^. 

Pendant tonte cette scène, dTnne si antique sfanpKcIté, 
Fattention de la foule avait été profonde. Les femmes 
pleuraient, et au moment où Renaud tire son épée contre 
le vieux duc Aymon, un petit garçon, qui était près d» 
moi, s'était levé tout éperdu, et s'était écrié : 

— Chmi^lhù%ai^BmQAl (Jésusl yotre père> Re- 
naud 1 ) 

Et ce cri naif avait attendri tout le monde. 
Le troisième acte était fini ; quand les acteurs eureBl 
disparu, je me détournai vers lacques Riwal : 
«— C'est ÏMfi beau, celte sctoel Hr dis-je. 

— Olil c'est l'autre acte qu'il faut voir, monsieur f 
me r^ondit-îl ; c'est dans fautre acte que Renaud tue le 
plus de seigneurs dji roi. 

Cependant, les quatre fils Âymon, après avoir levé des 
troupes et s'être joints à Mogis, qui leiur amène une se-. 
mée, se mettent en campagne. En passant par la Gasco- 
gne, ih secourent Ton, roi de ce pays, contre BoigoQ, 
chef sarrasin , qui considérant que tes blés étaient 
grands et que les coursiers trouvaient à bi^outer sur 
la terre de Gascogne^ avait fait une chefancbée jusqu'à 
Bordeaux. Yon , sauvé par les quatre fils Aymon , leur 
pirouve sa reconnaissance en donnant sa soeur Claire m, 
mariage k Renaud, et lui permettant de bâtir le difttesa 
fort de Montauban, où il se retire avec ses trois iièstm^ 
Um bientôt oa apprend ipk9 iSiariemagne dMme iQlf 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. f7 

eCHirse de chevaux, aQn de trouver un coursier digue de 
son neveu Roland. La couronne d'or de Tempereur doit 
être lé prix du vainqueur. Renaud part pour Paris avec 
Bayard. M remporte le prix, et quand Charlemagne lui 
propose d'acheter son cheval, il lui répond : 

— 61 vom avei besoin d'un fcoorsier pour porter votre Dèvea, 
cberchez-en un aolre/Cbarles» car vous ii*aarez pai le mien 
quand vous me ie payeriez avec la pruneUe de vos yeui. Moi 
aussi J'ai besoin d*an bon cheval , car je suis Renaud et celui-ci 
est Bayard. J*at gagné votre couronne; je la ferai monnayer 
pour payer les soldats avec lesquels Je vous ferai ia guerre , i 
vous et à vos barons. 

Dans ia légende Renaud dit seulem^l : 

— Celte couronne est nn gage précieas ; je veui la garder, 
et ferai meUre Vescarboucle au plus haut de la tour de mon 
èbiteau , pour servir de fantd aux pa^sanls. * 

Quelle différence ! Combien le héros du drame breton 
remporte en énergie ! Combien son insulte est plus au- 
dacieuse et plus poignante pour l'empereur ! 

Charlemagne, furieux, iév« encore une armée et vient 
assiéger Montauban ; mais les quatre fils Aymon le défont 
dans une sortie, pillent le camp^ enlèvent le dragon que 
Roland a placé sur sa tente, pour la distinguer, et en 
parent les girouettes du château . 

Dans l'acte suivant , Charlemagne , désespérant de ré- 
duire les quatre fils Aymon par la force des armes, se ré- 
soud a les prendre par trahison. 11 menace le roi Yon de lui 
6tèr sa couronne, s'il ne réussit à les livrer^ et cdui- 
ei en fait la promesse. En conséquence, le prince gascon 
annonce à Renaud qu'il a réussi a faire sa paix avec le 
roi de France, et qu'il n'a qu'à se rendre avec ses trois 
frères dans les plaines de YaucouleurSi chacun d'eux 



48 LES D£RNIBRS BRETONS. 

n'ayant que son épéc et portant des branches vertes dans 
la main. Là, ils doivent troaver le roi et les douze pairs 
de France qui les recevront a merci. Les trois frères de 
Renaud font quelques objections , et semblent craindre 
une trahison; mais celui-ci les décide a le suivre, et ils 
partent tous les quatre, accompagnés de plusieurs comtes 
de la cour du roi Yon. Le jour est beau, la campagne est 
verte , les oiseaux chantent dans l'air , et la clievauchée 
s'avancent vers Vâncouleurs. Cependant un fatal pres- 
sentiment semble peser sur tous ceux qui sont la ; tous 
marchent le front baissé et l'air soucieux. Renaud dit 
tout bas : 

-^ Vierge Marie, saovex-nous de mort subite et de trabîfoo. 

Puis, se tournant vers ses frères : 

«- Mais vous êtes tristes, mes frères ; ob ! chantei , Je f oo§ 
en prie. » 

BicBABD. VoQS le voûtez, Renaod? chantons alors , met 
frères, chantons ensemble pour obéir à Renaud. 

A Bout loot joie, aies frèret« 
Nous alioog à Vaacouieurs 
Pour finir la guerre, 
^ La gverre qui est caose que beaucoup d'hommes meurent. 

Bénédiction de Dieu, du fond du cœur, 

Bénédiction de iiiea au roi Yon, 

Car c'est lui, c'est lui seul 

Qui a jeté ta paix entre l'empereur et nous. 

AtARD. Ah! chantez, Renaud, chanlez pour nou*, car nous 
ne pouvons trouver Tcxpression joyu:ise qui réjouit l'àines 
chantez, Renaud, si vous voulez que nous croyions qu'il o*jr s 
pas de trahison. 

Rbnaud. Écoules donc, mes frères, écoutez, 



POESIES DE LA BRETAGNE. 49 

. Oh ! que ce jour a de joie pour noi ! 
Toile le momenl de la paix, il est arriTé ; 
Quand la paii sera conclue arec le roi de France, 

Adieu souffrances, adieu chagrin ! 
Malheur à tous, païens, ennemis de la foi ! 
A fow désormais tous nos coups, contre tous toutes nos lanoef , 
Quand la paix sera conclue du fond dn cœur 
Entre le roi de France et les enfants d'Aymon. 

GuiCHABD. Quelle est eette grande lande que Je vols? Mes 
frères, sommes-nous arrivés à Vaucouleurs? 

Lb comte Ahton. G*est ici qu'on vous a donné rendez* 
tous. 

ALAttD. Regardez les immenses garennes. Je sub terribleroeni 
inquiet ; J*ai i>eau regarder, personne ne vient. 

GcKHARD. Je ne vois non plus personne au loin ; retournons, 
mes frères, retournons sur nos pas, et ne nous arrêtons pas plus 
longtemps ici. 

Les comtes, dievaliers, il' faut encore attendre ; tout à l'heure 
le roi va venir. 

Renaud aperçoit la bannière de Fouquett et entend le son 
des trompettee. Malheur é nous , mes frères 1 il y a trahison, 
car Je vois ta bannière de Fouquet de Morillon i et, au haut de 
la grande lande, est Oger le Danois. Mes frères » nous sommes 
venus mourir ici I 

Alaad. Renaud, misérable Renaud, se peut-il que vous nous 
ayez trahis t Nous sommes vos pauvres frères, Renaud» nés da 
même père et de la même mère 1 

GoiCHARD. Il avait tant envie de nous vendre, qu'il nous t 
lui-même conduits ici! 

RiCBABD. Allons ! Alard et Gnlchard , à moi 1 et nous lave* 
rons nos mains dans la poitrine du traître. 

Ils ifélnnceat eu Renand . qui les regarde en plenraot, lant faits 
sa moiiTemenl. 

Bbh AUD. Oh ! Dieu I mes frères, et vous Pavez cru • et vous 
avez pu le croire ! que mol J'ai voulu vous trahir t.. . Ah 1 si cela 
est , di^es à la terre de m'engloutir sur l'heure 1 Mes pauVret 
frères, que vous êtes insensés 1 hélas! mon sort île sera ni plus 
dotti ni pire que le vôtre 1 {Se taumon/t vere lee e<nM$n) Ëcoih 
u. 8 



50 LES DERNIERS BRETONS. 

lez , comtes d'Anjoa , de Moobandél » d* Anton , tous stcz été 
députés par le roi Ton pour nous condaire ici avec ansaof- 
condait ; on nous trahit, voua devez nous secourir ! 

Le comte AiiTOR. Noua D*avoos d*aotre mission que de 
TOUS conduire dans ee Keo. Peo noot Importe test le fesle. Dé- 
brouillez vos cartes comme tous Tenteodrez, non nous en re- 
tournons. 

Renaud. Ah ! scélérats , lâches et poltrons I voos étiez dans 
la trahison ; je sais bienqa*il me faudra mourir, mais vous mou- 
rez auparavaal. A l'œuvre i Eicbard, AlarJ, tuops chacun le 
nôtre. 

BicBABiK II ne faudra pas beaucoup me prier pour cela ! (11$ 
iueni les trois eomUs,) Noos étions de grands fous, mes firéret, 
de croire que ftenaad nous avait trahis ! Maintenant Je Tois 
bien qu'il est avec nous, paisqa*il nous venge des traîtres. 

Renaud. Hélas 1 mes frères, mettons-nous è genou, deroàii- 
doDs pardon au eréalear da monde et prioos-k d'avoir pitié de 
notre &me, car je vois qu'il faudra mourir. (Tous guatre $9 
nMttent à genoux^ Msnaud diii) Tnnité adorable ! regardei 
avec pitié quatre chevaliers chassés de lenr patrie, et que l'oo 
veut tœr an milieu de leurs péchés. Jésus, mon Dieu l Csites- 
ftons encore la grftee de sanver notre vie, qœ nous paissions diue 
pénitence, et que nous soyons dignes d'entrer dans votre para- 
dis. {Lesçuaire frères se ralevanl.) Uaintenant que nous avons 
recommandé notre Ame an Tout-Puissant, prenons congé Tua 
de l'autre. — Mes frères, mes panvres frères, je vous dis adiea 
du fond du cour, je vous embrasse pour la dernière fois. Pais- 
sions-nous, après notre mort, nous retrouver ensemble dana Je 
ciel ? (ils s'embrastem.) Et maintenant que nous sonones prêts 
à mourir, attendons avec courage notre ennemi. Qu'on ne dise 
pas que les &mes des quatre fils Aymon étaient logées dans des 
peaux de lâches. 

Ici la mêlée oommeace, lies défis, et les coups se cher- 
Ami y se croisent , ge répondent ; mais les quatre fils 
Aymon sont séparés par lechoe des assaillants, et Ri* 
chard, tombe expirant, frappé d'un coup terrible ptr 
Gannelon, qui s'écrie : 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. SI 

— ITb de mofos ! ptthqae Ridiard, le plus brare d'eotre eoi, 
«Il morl, Deos aoroos bienl6t le» atotrea» 

Hais Richard se relève et dit : 

*- Ne te réjouis pas tant, Gannelon, ma mort fanra coftté 
cher. Paisqoe je meors. Il fasl que to meures aassi, sang pour 
aaog, tie ponrTie. 

Et iliui plonge son épée dans le coaur ; puis^ retom- 
kant a genoux, H se penche e& souriant sur le cadavre de 
son ennemi, et dit. 

— Te TOilà soldé, traître ; si je suis presque mort, toi, tu es 
morttoolèraiL 

La chronique française ne contient rien de pareil. 

(! RMard, dit-elle, se tofi, tennt son ventre d-une mailla 
Tépée de l'autre, et en l&elM au coup si riKie sur son euoemi, 
qn'U U fmdiî ùoimm tm eocAo% eft se reooaeba, ea? il perdait 
beaucoup de sang. » 

Malgré le beau coup d'épée de ce Richard, nous pré- 
férons celui du drame breton ; ici, Richard, au heu de se 
coucher, regarde son ennemi, et rit de le voir mort 
avant lui. 

Cependant Renaud, lancé dans la mêlée, n'a rien vit 
de ce qui s'était passé ; mais tout-a-coup, n'apercevant 
plus son jeune frère, il s'arrête et s'écrie : 

Où est Richard 7 mes frères, où est Richard ? Si nous Tavons 
perdu, malheur à nous! c'était le plus vaillant de nous tous ; 
fr'ii est pris, il faut que nous mourions. 

GmiCHABD. Hélas 1 Je 4e vois là-bas, étendu sur la terre ;Ja 
crains qu'U n*att succombé ; il est' baigné dans son sang. 

Renaud, courant à Richard. Fortune horrible 1 Oh ! quel 
malheur 1 — Mon frère ! mon frère, oh I ils vous ont blessa 
mortellement. 

IscBABP, retenant avec $e$ deum mèUn $$$ êntrailla. Voua 



S9 LES DERNIERS BRETONS. 

le Toyef, Renaud, Je ne poarrab Yîyre quand même mon tmê 
«erait de fer. Mes entrailles sont dans mes mains. Mais eelalqui 
iii*a mis dans cet élat a reçu sa récompense. Cest le saperbt 
Gannelon qui m*a frappé à mort. (Souriani,) Regarde, frère» 
H est U sous mes talons. 

Renaud. Ab ! noble cbeTatier, le délire me Tient en tous 
f oyant ainsi égorgé. O mon frère • mon bien-aimé frère ! si je 
pouTals souffrir à ta place , que je le ferais arec joie ! Aban* 
donne-toi, mon frère, à mes bras, que Je te porte sur ce rocher; 
Tair te ranimera, et nous attendrons Û qu'ana mort erselle ait 
séparé les quatre fils Aymon. 

Let quAtre lUf A jmoii su le tocb^r. 

Alabd. Les Yoilè qui reviennent à Tassant. Hélas! Renaud, 
Je crains bien qu*il ne faille nous rendre. J*al une blessure 
cmelle, et Richard ta mourir. Vous n'êtes plus que deui ca* 
pables de résister; moi^ Je sens met Jambes qui fléchissent. 
- Rbnaub. Ai-Je bien entendu» mon Jeune frère Alardî... 
Teux-ttt qu*on te croie un bâtard ! ear to n*et pas mon ft^re le* 
gitime, si tu as peur, Alard 1 

RiCBABD, «e soulevant tur $eê genoux. If est-ce pas de nouf 
rendre que parle Alard? Oui, si vous voulez être pendus de* 
main ! Renaud, mon frère, prenei dans ma poche ce mouchoir^ 
faites-m'en une ceinture, que mes entrailles ne perdent pas ainsi» 
. el j'irai eneore au combat jusqu'à la fin. Pendant qu'il y aura 
Qo reste deirie dans ces membres, ils ne vous manqueront pas* 

Rbnaud. Ohl bénie soît Theurc où vous êtes né» Richard! 
— Entends-tu, Alard ? Celui-ci est mon frère ! 

Alabd. Le combat donc» le combat! moi aussi Je le veuBt 
maintenant. 

Le combat recommence en effet , et les quatre fib 
Aymon vont succomber, lorsqu'ils sont secourus par 
Mogis, qui arrive avec une^rmée. Ils retournent k Mon- 
tauban, et lé roi Yon, craignant leur colère, se sauve 
déguisé en moine. Mais il est pris par les troupes do 
Charlemagne, qui veulent le punir de ce qu'il n'a point 



POËSIES DE LA BRETAGNE. 53 

réussi a livrer les qaatres frères, comme il Tavait promis. 
Renaud, en apprenant cette nouvelle, oublie, avec une 
gënërosité toute chevaleresque, les sujets de plainte qu'il 
a contre son beau-frère ; il attaque les troupes du roi 
et délivre Yon. Son frère Richard est pris dans la môlée. 
Quand le sixième acte commence, Richard va être pen* 
du à Montfaucon par Ripus, le seul des seigneurs qui ait 
Youlu'accepter une pareille mission ; mais Renaud accourt 
avec une troupe nombreuse, et pend Ripus & sa place. 
Richard prend alors les vêtements de Ripus et se présente 
il Charlemagne qui lui dit . 

— Approchez , Ripus ; voas avez fait une chose qal me plait» 
et comme je suis roi de France, Je vous en récompenserai. Ap- 
procbez, que Je vous embrasse. 

RicBABD. N*approcbez pas trop, empereur, car Je ne veai 
point agir en traître. {Il arrache ion casque.) Je suis Richard, 
votre plus mortel ennemi. Ripus est resté à Monlfaucon à.mt 
place,. et Je suis venu ici eipr^ pour vous le dire. 

Charlemagne s'écrie et appelle ses chevaliers. A Tinstaut 
Richard sdnne du cor, Renaud paraît avec Mogis; ils 
livrent un grand combat, et les quatre ûls Aymon se 
retirent après avoir tué bon nombre des soldats du 
roi. Mais Mogis, qui est resté en arrière, est fait prison 
nier. L'empereur veut le tuer sur-le-champ, et il ne con* 
sent qu'avec peine h retarder son supplice jusqu'au 
lendemain ; encore exige-t-il de lui la promesse qu* il ne 
cherchera pas ï s'échapper; Mogis répond qu'il ne par^ 
tira pas sans lui dire adieu. 

Le roi le fait enchaîner au pied de son lit, puis il se 
couche. Aussitôt Mogis jette sur lui un enchantement, 
ainsi que sur la cour. Tous s'endorment d'un profond 
sommeil. Alors Mogis appelle l'enfer h son secours; ses 

I. r 



U LES DERNIERS BRETONS. 

chaînes tombent a ses pieds ; ilselèTe^sesecoun^cl 

en étendant les bras. 

MoGis. Oh ! oh 1 me ?oi1à gaillard ! fi faot qae Je Joue on 
toar à Charles et à ses pairs. Quant à dérober, autant vant-il 
qoe ce soit beaucoup que peu. Je n*en serai pas moins» dans tons 
les cas, an voleur. Paisqw j*]r««is,|*7 sois : roi, princes et barons, 
aucun n'y échappera. {Il prend la couroime, U êeeptrt dutùi, 
ff U» épêes des douze paire de Fronce.) Maintenant me ToÙi 
bien fourni en. épées. Allons, courage, tfogis^ tu allais être 
pendu... et je te couronne I (/l pose la couronne de Charles 
magne sur sa.téle^ s^ approche ensuUe du roi, et le heurte du 
pied.) Je m*en vais. Chariot, roi de France ; mais n'allci pas 
prétexter cause d'ignorance, et dire que je n'ai pas pris congé 
de TOUS. Votre serviteur, bonjeor, petit Charles , et dormes à 
Totre aise. Je crois qoe tantdt, quand vous vous réveilierei, voos 
seres on peo étonné. 

Cbarlemagne se réveille , et désespéré, il envoie des 
mfBsagers k Renaud pour hn proposer la paix, s'il veai 
livrer Mogîs et lui rendre sa connmne. Renaud refuse la 
première demande et accorde la seconde. Il se présente 
ensuite au camp de Pemperenr pour tâcher de Tapaiser, 
et propose de combattre contre tel adversaire qu'on vou- 
dra lui opposer. Roland accepte le défi. Les deux cheva- 
liers joutent longtemps avec des chances égales ; mais un 
orage et Tobscuilté les séparent. Alors Mogis, au moyen 
de son art magique, pénètre la nuit dans la tente du roi, 
l'enlève tout endormi, et le transporte à Montauban. 
Les frères de Renaud veulent tuer l'empereur, mais Re- 
naud se jette à ses pieds. 

Renaud. Empereur» encore one fois, je vons en snpplle, re- 
cevei-rooi en grâce, ainsi que mes firéres, et je vons promets poor 
Jaroats foi et obéissance. 

CaAiuLBMA6iiE. Rcosod» VOOS VOOS étos étrangement tioaupé 



POÉSIES DB LA BRETAGNE. 1» 

H tàm tvcz cra que je serais plus Tacile i tob prières parce qae 
Je suis en votre pouvoir. Jamais tous n'aurez de paii de moi. 
Renaud. Eh bien , Gharlemagne , puisque oe veui pas de 
paix avec nous, tu es libre. 

Et il baisse le pont-levis de Montanban pour faire 
jBortir le roi sain et sauf. Celui-ci continue le siège et 
«fiame le château. Bientôt les quatre fils Âymon sont 
réduits h la dernière extrémité. Leur père, qui est dans 
Tarmée des assiégeants, les prend en pitié, et il se sert 
des machines de guerre pour leur lancer des viyres^ 
AU lieu de pierres et de traits. Charlemajgne le découvre 
et en fait d'amers reproches au duc Aymon ; la réponse 
de celui-ci est adsiir able : 

~ Empereur Gharlemagne, Je ne m*exciiserai pas : U est oa- 
tnrel A Teau de mouiller, à Pair de refroidir, au feu de réchauf- 
fbr ; il est aussi naturel au père d*aimsr ses enfants. Le cri du • 
sang ne peut se taire, 6 roi 1 Je vous le déclare donc devant ces 
princes, quand vous sépareriei ma peau de mes chairs vivantes, 
jamais désormais je oe ferai aucun tort à mes fils. 

Chablbmaghb. Aller, due Aymon» alla retrouver voti* 
flemme, et dites-lui que vous n*avei plus d'héritiers.; cardlci 
à peu de jours vos quatre fils auront vécu. 

Cependant ceux-ci font mentir la prédiction de Gharle- 
magne, car ils se sauvent, sur Bayard, du château de 
Uontauban, et se réfugient à Dordonne, dans la maisoA 
de leur père. Ils y sont de nouveau assiégés par Tempe- 
reur, qui finît par être abandonné de tous ses seigneurs, 
et forcé de recevoir les quatre fils Aymon à merci. Re- 
naud s'engage h faire un pèlerinage en Palestine pour 
expier ses fautes envers le roi, et il part vêtu en pèlerin. 

Là finissait la tragédie bretonne; elle n*avait pas suivi 
la légende plus loin. 



56 LES DBRNIERS BRETONS. 

^près de longs applaudissements, la foule se relira, le 
la regardai sortir, assis et pensif. 

La nuit commençait a tomber. Le soleil, qui descendail 
k rhorizon , ne laissait plus voir que les derniers plis de 
sa pourpre nuageuse, et la lune montrait son pâle crois- 
sant perdu dans Tocéan du ciel, comme une nacelle en- 
flammée. Le champ qui avait servi de théâtre était vide. 
J*entreYoyais seulement au loin les blanches silhouettes 
de quelques jeunes paysannes qui se perdaient dans 
Tombre : j*entendais encore leurs rires frais et moqueurs 
qui m'arrivaient par rafales ; cela dura quelques minutes, 
puis tout se tut 1... 

Alors je demeurai perdu dans l'immense solitude qui 
m'entourait, je contemplais, avec une indicible rêverie, 
les toits aigus des manoirs qui pointaient dans la cam- 
pagne; l'écoutais le son des 4»nques des bergers, les 
tintements des cloches des paroisses, un vieux air mur- 
muré sur la montagne, et an milieu de toute cette nature 
confuse, Uieffable, il me sembla que je me réveillais d'un 
songe. Je crus m'étre endormi sur quelque livre de che- 
valerie , et avoir rêvé une histoire de la Tàble-Ronde. le 
cherchai autour de moi mes paladins, mes enchapteurs, 
mes prêtres , mes empereurs , tout ce vieux monde de 
croyances et de romanesques entreprises, de naïves 
amours et d'énergies surhumaines!... Mes yeux, en se 
baissant, tombèrent sur le farouche Jacques Riwal, qui, 
penché sur son bâton, me regardait. Cette vue me réveilla 
et m'émut, comme si la réalité se fût personniûée devant 
moi et m'eût touché du doigt. En sortant du moyen-âge, 
et encore* debout sur le seuil du passé, je me trouvais 
face a face avec le présent : — la république en sabots ^ 
appuyée' sur son indepen-bas^ et attendant I 



CHAPITRE V. 



DUAXaSS. 

5 I. — Introduclion. — Sainte TriiOne. 

II nous resto k parler de la tragédie légendaire do 
Saintù Triffîiie que nous avons promis de faire con- 
naître ; mais ici, nous l'avouons^ notre embarras devient 
cxlreme. Apres les deux drames longuement racontés par 
nous , dans les chapitres précédents , nous craignons de 
fatiguer le lecteur par la répétition des mêmes formes et 
la monotonie de notre analyse louangeuse. L'intérêt que 
nous inspirent ces œuvres* bretonnes ne nous aveugle 
pas à un tel point, que nous espérions le faire partager à 
tous. Outre la prévention patriotique, il y a pour nous, 
dans ces drames, un charme qui n'existe point pour tout 
le monde. Au milieu de notre prose flasque et sans cou- 
leur, nous entendons encore Tacccnt biblique du vers 
breton, nous entrevoyons l'original a travers notre pâlo 
traduction, et la phrase française nous Jrappe comme le 
ferait une note qui nous rappellerait un chant de nour- 
rice ou quelque romance rattachée a de doux souvenirs. 
Mallieureusemcnt , ce charme n'existe que pour nous 
seul. Notre traduction ne réueille aucun souvenir chez 
la plupart de nos lecteurs; elle ne lei;r reflète pas 
une natinc spéciale et aimée, tous les usages, toute la 
foi ; loutoâ les habitudes d*un peuple fraternel ; elle no 



58 LES DERNIERS BRETONS. 

leur apporte ni ce parfum d*ajonc3 en fleurs et de blé 
noir, ni ce tintement des clociies de village, ni ces bruis- 
sements de la marée sur nos grèves , ni ces modufations 
mélancoliques des trompes d'avoines de nos pâtres , sur 
les montagnes bleues du pays. Si nos études sur les 
poésies celtiques ont éveillé quelque intérêt, nous devons 
l'attribuer au mouvement de curiosité et de surprise qu'a 
dû exciter, au premier moment, une littérature aussi 
inconnue, aussi singulière et aussi touchante; mais ce 
sentiment , nous craignons qu'il ne soit déjà épuisé , el 
que notre Bretagne ne produise l'effet de ces enfants 
présentés par leurs parents à des étrangers, et qui, après 
les avoir amusés un instant par leurs gracieux caprices , 
les fatiguent bientôt* 

Cependant nous avons k cœur de compléter ce que 
nous avons dit du drame breton, et la tragédie de Sainte 
Triffine diffère si essentiellement de celles que nous 
avons déjà analysées, elle est si spéciale par son sujet, 
par son exécution, si supérieure de style et de logique, 
qu'il nous a semblé impossible de la passer sous 
silence. 

Jusqu'ici on n'a vu, dans le drame celtique, que réim- 
pression âpre et dure de la passion. Saint Guillaume el 
les Quatre Fils Aymon sont deux inspirations sau- 
vages où les sentiments suaves n'apparaissent que par 
accident, comme un rayon de soleU dans un ciel d'hiver. 
Ce qui Tait le fond de ces deux compositions, c'est une 
sorte de rusticité fauve, mêlée aux élans énergiques de la 
piété. Après ces pièces il restait k formuler l'expression 
clégiaque de la passion dans un cœur à plus .tendre épi* 
derme que celui du comte de Poitou et de Renaud. Les 
âmes humaines ont deux sexes comme les corps ; les 
tragédies bretonnes ne nous en ont encore montré quo de 



POESIES DB LA BRETAGNE. 59 

mâles et de fortes, rame féminine reste à peindre : c'est 
celle que l'auteur de Saiîik Triffine s'est efforcée d9 
réviler dans son œuvre. 

. Avez-Yous trouvé quelquefois, dans votre vie, une de 
ces femmes pieuses qui passent leurs jours entre un. mari 
égoïste 9 des enfants malades, et les gènes du ménage, 
sans qu'un soupir tombé de leurs lèvres, sans qu'une . 
ride plissée sur leur front protestât contre leurs souf- 
frances? Véritables* va^e^ d^ élection ou rien n'^aigpt, ou 
les pensées et les sentiments tombent, ainsi que la rosée 
dans le calice des fleurs, sa^s y laisser d'amertume ni de 
lie. Si vous n'en avez pas rencontré de telles, du moins 
TOUS en avez rêvé. Eh bien! ainsi est TrifQne, épouse 
d'Arthur et reine de Bretagne; Triffine, la pauvre jeune 
fille d'Hibemie, poursuivie par le démon , dans la per- 
sonne de son frère Kervoura; Triffine, qui passe par 
toutes les boutes , par toutes les terreurs, par toutes les 
souffrances, et qui reste tendre, douce jusqu'à la fin. Et 
ne croyez pas que cette céleste résignation lui vt^me 
d'insehsibité. La jeune ÉBe d^Hibemie aime les beaux 
vêtements , tes pages k toques ble«es et les cmciôx d'or. 
Elle aime k s'asseoir aux pieds de son noble époux , sa 
tête biQnde bercée sur ses genoux ; elle aime la vie, car, 
près de mourir, die pleure, die erie a Dieu son effroi , 
elle lui dit: 

a Mourir 1 mourir d*ane mort violente î niai$ vous ne savez 
donc pas ce que c*«8t ^ue mourir» Seigneur I » 

CoBnaissez-YOUS rien de plus éperdu que ces paroles 
adressées à Dieu : Mais vous ne save^ donc pas ce que 
c'est que mourii\ Sekgtkmr l Et plus tard, à genoux sur 
l'échafaud, elle étend encore sas bras vers les jeunes filles 
fu'elle voit dans la foule , et leur dit : 

c -^ Adien,|Baaes filles I idiettyteuH^ses Jeunes fiUIes ! dans 



eO LES DBRNIBRS BRETONS. 

votre Joie de Tivre, n*oubUex pas TrilBoe qae les Terres mange- 
ront dans sa fosse; adieu à tons ceux qui sont ici!».. Il en est un 
sarlout à qui je dis trois fois adieu Je Tattendrai dans le ciel. » 

Et Arthur, à qui elle adressa ces mots, est là, Tis-à-râ; 
il est venu pour voir sa tête rouler à terre , et elle ne lai 
en veut pas, elle l'aime toujours, elle lui a dit : 

« — Je meurs sans colère, car e*est tous qui me faites mou- 
rir ; je meurs sans regrets,, car vous ne m*aimex plus ! » 

Cela n*est-il pas beau et déchirant ? Ne trouvez-vous 
point que cette Triffine est parente de Desdemona ? qu'elle 
n'est ni moins dévouée, ni moins mélancolique, ni moins 
belle à voir mourir? Kervoura, par exemple, ne vaut pas 
' Othello ; Kervoura n'est qu'un plat tyran de mélodrame ; 
mais aussi ne remplit-il, dans le drame, d'autre office que 
eelui d'un pilori auquel on attache la victime qui nous 
intéresse ; Kervoura est le poignard qui tue ; c'est Triffine 
seule qui fournit le sang et les larmes. 

Aux amateurs de mythes , nous pourrions dire que 
Triffîne personnifie la femme bretonne, soumise, pieuse^ 
façonnée au joug de Thomme, et prenant la vie avec rési- 
gnation , ccâime une épreuve où tout ce qui n'est pas 
douleur est une grâce ; mais telle n'a point été la pensée 
de l'auteur. Triffine est une idéalité trouvée entre le pa- 
radis et la terre, dans le monde de la poésie, par quelque 
candide imagination armoricaine. C'est la jeune captive 
de Chéûier, qui pleure et espère , et gui plie et relève la 
tête au noir souffle du nord. 

Quant au drame d'où se détache cette touchante figure, 
il était fourni par les légendes. C'est une histoire comme 
toutes nos histoires bretonnes, où Ton trouve un enfant 
miraculeux, des pirates du nord que le ciel frappe de 
paralysie , et un évêque avec lequel Dieu entretient une 
correspondance suivie. Encore, dans Sainte Triffine^ 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 61 

Jesus-Clirist ni la Vierge ne viennenj-ils dénouer la pièce. 
L'auteur savait sans doute son Horace : 

iXec deus inlcraU, nbi digniu riadico nodnt 
Incident. 

Le jugement de Dieu suffît pour tout éclaircir et tout 
mettre k sa place. Ce dénoûment, du reste, u'est pas dé- 
pourvu de grandeur; c'est un beau spectacle que cet en- 
fant frappant de son glaive un homme fort et posant son 
petit pied sur la tôte du méchant; en proclamant Tinno- 
cence et la sainteté de sa mère. 11 y a la un dramatique 
commentaire des mots de l'Écriture : Dieu seul est fort I 
Le plus grossier Celte devait les comprendre en voyant 
ce vengeur de douze ans, debout près du cadavre de" 
Kervoura. " 

Mais le récit du drame de Sainte Triffiine, présenté 
simplement et sans réflexions , fera comprendre tout le 
charme dé cette composition. Nous allons le donner ici 
en le plaçant dans son cadre et en faisant revivre, autant 
que nous le pourrons, l'époque pour laquelle il fut com- 
posé. Peut-être , posé ainsi devant son siècle et entouré 
de son atmosphère, fera-t-il mieux ressortir ses simpli- 
cités ravissantes. Ce sera d'ailleurs, pour nous , une nou« 
Telle occasion de faire connaître un coin de cet immense 
poème qu'on nomme la Bretagne. Jusqu'à ce qu'elle ait 
trouvé son Michel- Ange pour la peindre en pied, sur une 
toile k sa taille, il faut s'en tenir aux études qui peuvent 
la faire connaître en détail. 

$ II. <— Une réunion de poètes bretons au seizième siècle. 

Le quinzième jour du mois de décembre de Tannée 1 530 
fiitun des plus froids qu'on eût vus, de mémoire d'homme, 
n. 4 



63 L£S DERNIERS BRETONS. 

à 6f éliand-Loudéac , petite ville de la province de Bre- 
tagne La neige . qui couvrait la terre depuis huit jours 
accomplie ^ avait tellement refroidi Tair, qu'à moins d'af- 
faires pressantes , nul bourgeois ne quittait la maison, et 
toutes les rues étaient désertes. Quant aux grands che« 
mins, on n'y voyait plus ni colporteurs, ni étrangers, ni 
soudards. On apercevait seulement, de temps en temps, 
dans les campagnes, un prêtre qui allait porter le via* 
tique , un capucin faisant la quête dans les fermes, ou 
quelques jeunes gentilshommes vêtus de bon drap founréi 
qui chassaient dans les bruyères. Mais, les paysans avai^ 
d)andonné tous leurs travaux. A peine si Ton en raicoa* 
trait quelques-uns de loin en loin, allant a la ville ou en 
revenant, par nécessité ; et encore c'était pitié de les voir 
marcher le long des sentiers, les deux mains sous lears 
aisselles, les jarrets plies, cherchant le côté de la route oh 
le soleil montrait sa lumière sans chaleur, et si grelottants, 
si transis, si resserrés dans leur sentiment de froid, qa'ib 
passaient devant les calvaires sans découvrir leurs têtes 
ni faire le signe de la croix. 

Comme nous Tavons déjà dit en commençant ce (^a-^ 
pitre, le quinzième jour de ce mois de décembre le froid 
s'était encore accru par une bise mêlée de givre. Aussi 
chacun était-il rentré de bonne heure, et, à la tombée 
de la nuit , toutes les portes étaient fermées, tous le» 
châssis de toile écrue(qui, à cette époque, tenaient 
encore lieu de carreaux), avaient été baissa et Im 
volets rabattus par-dessus. On eût dit la ville entière 
. endormie ou morte, sans les rumeurs qui sortaient des 
habitations, et les clartés qui passaient entre les join- 
tures des croisées. 

Une maison surtout, dtuée au milieu de la principale 
rue de Loudcac, se distinguait par la lumière qui bjnilait 



POËSIES DB LA BRETAGNE. «S 

h travers sa fenêtre sans Tolets et par les éclats de rire 
qni en sortaient fréquemment. Cette maison était e^e 
de la veuve Flohic, qui tenait, k cette époque, Fauberge 
la plus achalandée de Tendroit. Une enseigne suspendue 
au-dessus de la porte, k côté d'une touffe de gui, aver- 
tissait les passants et les étrangers de sa destination. 
La veuve Flobic avait fait peindre sur cette enseigne 
Jésus-Christ en habit complet de gentîlhonmie, et Tépée 
SB côté, montant au ciel, soutenu par deux anges. Au- 
dessus on lisait, en breton : A la Résurrection de notre 
Sauveur; et plus bas, également en breton : Dinée des 
v&^offeurs à pied ; qwrtre sok : Couchée des voya- 
gturs à pied : sia? sols. Au haut de renseigne était écrit : 
Auberge par la permission du roi et du parlement. 

Or, dans un0 salle basse de la taverne de la Résur- 
rection^ cinq buveurs se trouvaient, ce soir-Ëi, joyeuse- 
ment attablés près du feu, ayant chacun lievant eux un 
pichet en faïence rempli de cidre nouveau. Le peu 
d'él^ance de leur costume, uniquement composé de hee^ 
linge et de gros drap, n'aurait pas suffisamment in- 
diqué leur condition à une époque où beaucoup de 
gentilshommes bretons conduisaient la charrue «n habit 
de toile et Tépée au côté; mais l'abs^ce de celle-ci 
prouvait clairement qu^aucun d'eux n'appartenait k la 
noblesse. C'était en effet une réunion des gens du peuple, 
mais d'autant plus digne d'être observée, que ces cinq 
hommes résumaient alors toute la littérature du pays : 
les quatre plus grands poètes de la Bretagne se tpou- 
vjûent là. 

Le plus vieux d entre eux, Ivon IVoëdec (Ives emx 
grands piedsj^ était un sonneur * renommé dans les 

(i)Utt«reiea. 



64 LES DERNIERS BRETONS. 

pays de Goêlo et de ïrégûier. 11 passait pour maître 
consommé dans Tart du bigniou et du hautbois. Nui ne 
rayait comme lui conduire un branle , et sa prê<ience 
seule donnait de l'éclat a \mpardon ou a une aire neuve. 
U était également recherché dans les châteaux, où il 
passait souYcnt des semaines entières, pendant Fhiver, 
jouant du rebec et donnant le bal à la jeune noblesse. 
Outre sa réputation musicale, il avait encore acquis 
une grande célébrité comme rimeur; on citait de lui 
une foule de guerz populaires qui se chantaient à tous 
les fours et à tous les moulins de .la vallée. Ivon Troadec 
était un vieillard joyeux et sensible, une espèce d'Ana- 
eréon de bourgade, dont^ l'âme sans fiel débordait dans 
de gracieuses compositions. Sa figure , grotesquement 
curieuse, portait Tempreinte de ce caractère bienveillant, 
dépourvu d*écorce et d'angles, qui l'avait rendu le bien* 
yenu de tout le monde. 

Le. voisin qu'il avait à ses côtés formait ayec lui, au 
physique comme au moral, le plus entier et le plus frap- 
pant contraste. C'était un homme dont l'extérieur annon- 
çait une vigueur peu commune.' 11 était petit, mais large, 
anguleux, massif; on eût dit un buste d'Hercule soudé 
aux courtes jambes d'un Lapon. Ses cheveux roux tom- 
baient en désordre sur un yaste front épanoui, tandis que 
ses traits confus rappelaient une. esquisse grossièrement 
indiquée par le fusain d'un dessinateur habile. Or, ce 
petit homme a figure sauvage n'était autre que lan Âba- 
len, autrefois soudard du comte de Rieux, établi, de- 
puis quelques années, a Bréhand-Loudéac, comme four- 
bisseur d'armes, et auteur du fameux drame des Quatre 
filsAymon. 

Y >a-vis étaient asssîs deui autres buveurs. L'un était 
Per Coatmot (Pierre du bois de la merj, beau jeune 



POÉSIES DE LA BRET\GNE. eS 

faomme, tout triste et tout pâle de son génie, qui n'avait 
pu se faire prêtre parce qu'il était serf, et qui jetait sa 
douleur dans des sônes qui faisaient pleufer les jeunes 
filles aux veillées. L'autre, déjà vieux, portait un obstume 
si particulier qu'il mérite une courte description. Une 
robe arménienne, faite de gros drap et doublée de peaux 
de lapin, l'enveloppait tout entier. Il avait pour coiffure 
une toque également garnie de fourrures, et sa longue 
barbe blanche descendait jusqu'à sa poitrine. De sa poche 
sortait à demi une longue écritoire de cuir, et k sa cein- 
ture était suspendu un livre à couverture de bois et à 
garniture de fer, sur lequel était gravé le cachet distinclif 
adopté par lui et qui était un Saturne armé de sa fauWy 
avec cette légende : Virtus hanc aciem rettmdit. A<5cs 
signes, il était facile de reconnaître Jacques Colinée, 
élève du célèbre Henri Estienne, et l'inventeur des lettres 
italiques. C'était le mattre es arts d'impression 4e la 
cité de Loudéac, et le livre qu'il portait à sa ceinture 
était le fameux Testament grec in-8<^, dont il avait lui- 
même gravé et fondu les caractères, qu'il avait composé, 
imprimé, corrigé, annoté et relié, car, à cette époque, . 
l'imprimerie n'était pas seulement une industrie ; c'était, 
k la fois, un art, un métier, une science. Il fallait réunir 
dans sa seule personne l'érudition de dix de nos savants, 
l'adresse de cent de nos ouvriers. Aussi était-ce plus 
q[u'une profession, c'était comme une fcanc-maçonnerie; 
quelque chose de mystérieux et d'effrayant pour le vul- 
gaire, qui, ne pouvant comprendre tant de patience, de 
travail, d'intelligence, criait a la sorcellerie devant le noir 
appareil inventé par Guttenberg. 

Enlin, plus bas que les quatre personnages dont nous 
Tenons de parler, sur un escabeau à trois pieds, un idiot 
était accroupi dans l'attitude ramassée et tout animalo 



66 LES DERNIERS RRETONS. 

habitaelle aux êtres atteints d*une débilité mentsde. Les 
traits d'OMyler Morfan n'ayaknt point cependant le ca- 
raetèn: d^une imbëdDilé natire. A ce front ckasve et o«- 
Vtfti, a cette tête amincie Ters la partie postérieore, a ces 
fMn dilatés, m«s longs ^ délicats, )i cette régnlarité 
affaissée de tons les nraseles do la face, îl était Isetle de 
reconnaître une natnre primitîfement noble et bdk. 
Monran, en effet, était tombé dans la ^e, tout cakiné de 
passions, et brûlant comme un métal en fusion ; mais 
pour n'avoir point rencmiM le bon côté du moule, y 
' s'était trouvé faussé, et était devenu ce je ne sais quoi, 
tenant le milieu entre lliomme de génie et Tidiot; type 
à moitié effacé, qui faisait mal k voir et jetait Tesprit 
dans une sorte d'inquiétude. Il avait voulu d'abord entrer 
dans les ordres, mais ses excès Tavaient fait expulser des 
écoles. Alors il s'était livré aveuglément aux dérèglements 
les plus frénétiques. Ballotté entre ses appétits de brute 
et ses scrupules de chrétien, il s'était jeté tour à tour 
dans les désordres et les repentirs ; il s'était fait soudard^ 
pillant les campagnes du Léonais, forçant les fenunes, 
incendiant les fermes; puis on l'avait vu, deux, mois 
entier, au haut du Mmes^Briey dans une grotte humide, 
eouché sur la pierre, et criant ses remords k Dieu. De si 
monstrueuses prodigalités d*imagination^ de stabilité, 
d'intelligence, l'avaient épuisé ; il s'était trouvé conduit,, 
jeune encore, k cette sorte d'bébétation dans laqudie il 
croupissait alors, et que traversaient k peine de temps 
en temps quelques lueinrs de son énei^ie d'autrefois. Ce- 
fak jets l'âge de vingt-deux ans, et dans une ces mses 
qui secouèrent tant de fois sa vie, qu'il avsdt composé 
l'é^ange drame de Saint Guillaume, qui avait eu dans 
Ib pays un succès immense, et que toute la Bretagne 
ébà^ venn voir k Guiagampi où on l'avait r^résenté 



POÈSrES DE LA BRETAGNE. €7 

Mais Olivier Morvan n'était plus/ au moment où se passe 
h scèneque nous déeiinma, qu'un pâle fantôme de hii* 
aéme. Incapable de tout travail, il «fait s«»n^ à tirer 
profit de la beauté de sa voix, ei U s'était fét recevoir 
cfaantre de la paroisse de Bréhand-Loadéac. Ce n'hait 
guère qu'au lutrin, pendant le» plus b^ftes cérémonies de 
TasHkée, lorsque l'élise était eQri)«umée d*encens, les 
dMles couvertes de genêts fleuris, et les cierges allumés, 
qu'il semblait encore, parfois, se retrouver, et que ¥m^ 
telligcnce descendait dans ce crâne vide. Alors, sa voix 
panait une expression in^pos^ble à exprbner. On l'en- 
tendait dominer les chffi&ts de l'église par des accents si 
suaves et si terribles, par des inflexions si incisives et si 
enivrantes, qu'un vague satsissement courait dans la foule, 
et qu'on se disait k l'oreille avec une sorte d^effroi : 

« — Morvan compr^d aujourd'hui t • 

Mais ces élans étaient courts. Au sortir de f office, oà 
il avait retrouvé un sublime éclair de raison, il venait an 
cabaret noyer dans Tivresse sa vague tristesse d'idiot. 
Les autres buveurs lui faisaient ^ce près d'^ix, en sou« 
venir du passé, et ils r^nplissaient son verre comme 
ils eussent fait de celui d'un absent ou d'un meurt, p» 
une sorte de survivance d'amitié et d'admiration pour 
l'ombre de ce qui avait été autrefois un grand poèt«. 

Au moment ou nous avons introduit nos lecteurs dans 
la taverne de la Résurrection de notre Sauveur, les 
I^chcts avaient élé déjk remplis et vidés plusieurs fois ; 
les douces fumées du cidre conunençaient a exciter les 
buveurs égayés par un feu d'ajonc qui flambait dans l'àtre 
«I qui ies échauffait. Us s'abandonnaient a ce {Saisir ^ 
égoïste qui naît instinctivement, chez nous, de la com* 
paraison du bien-être dont nous jouissons à la souffrance 
que nous pourrions éprouver. La bise glaciale qui sifflait 



(» LES DERNIERS BRETONS. 

au deliors leur rendait le cidre meilleur, Taspect du foyer 
plus doux. Aussi la gaieté était elle générale. P^Coatmor, 
qui ne s'était point d'abord livré a la même joie que ses 
compagnons, était alors en butte à leurs agaceries. 

— Sur ma part du paradis! s'écria Ivon Troâdec, 
Coatmor écoute plus le vent que ce que nous disons. Le 
Yoilà la tôte penchée contre la fenêtre; attend-il que la 
brise lui apporte quelque parole de jeune fille l'appelant 
pour causer avec elle derrière le pignon <, 

Le jeune maître d'école sourît doucement. 

— il fait un Vent impérial *, dit-il, et de ce temps les 
paroles des jeunes filles ne seraient pas entendues, même 
par l'oreille d'une taupe. 

— A quoi penses-tu d'ailleurs, Troadec? dit Abelçn de 
sa rude voix; ne sais-tu pas que Coatmor a renoncé k 
prendre les jeunes filles par le petit doigt?' Ayant peu, 
tu verras sa tête sous un capuchon brun. 11 commence 
déjk a prêcher contre l'amour et la danse. 

— Qu'est-ce que j'entends? reprit Troadec; prêcher 
contre la danse, rimeur! et Jes sonneurs, que devien- 
dront-ils? Tu veux donc que l'on me promène avec une 
ceinture de paille autour du corps ^? 

— L'armurier ment comme un tailleur, dit le jeune 
poète en riant. 

— Je mens ! reprit Abelen, vous allez voir, vous autres! 

(I) Les Bretons, en parlant des conTersations secrètes des «nonrsu, «e 
•errent de cette eipression. C'est en effet derrière le pignon que lenjstère 
de ces eiitretiens coart le moins de risques, puisque c'est le seul c6té d« la 
maison sans feuélred'oà Fon puisse les épier. 

(S) Expression bretonne. 

(8) En Bretagne, lorsqu'on Toit nn Jeune homme et une jeune fille se te«ir 
* par le petit doigt, c'est une prenre qu'ils se font la cour. 

(4) Ketnered ar gourix ploux, pour dire : faire banqueroute, pstoë que 
dans le moyen Age on conduisait, en Bretagne, les banqueroutiers autour de !• 
paroisse arec une ceinture de paille autoar des reins. ^ 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 69 

Lis-nous donc le dernier sône que tu chantais Tanlre 
}Ourà Margarite Kcrennor. 

Le maître d*école rougît et voulut se défendre, mais 
tous les buveurs crièrent h la fois : 
• — Dis-nous ton sône, Coatmor ; vas-tu faire comme 
les demoiselles nobles quand on les prie de chanter un 

BOM? 

Le jeune poète ne put s'y refuser longtemps, et après 
8*étre recueilli un instant, il commença le sâne qui suit, 
de cette voix haute et prolongée particulière aux chan- 
teurs bretons. 

SONE. 

€ — Je n'irai point avec vous jusqu*A Paris, mon doax ami , 
dI jasqu'à Bouen non plus. Qu'irais je voir parmi les liommcs 
da haut pays? Une glace qui est souvent trompeuse, à ce qu'on 
dit. 

« Non , Je n'irai avec vous que Jusqu'au reliquaire du village, 
mon doux ami ; jusqu'au reliquaire, pour voir les ossements, car 
un Jour il fant mourir 1 

« Les ossements sont là , placés nuit et jour. Ils ont perdu 
leur vêtement de ciiair ; Us ont perdu leur peau si douce et leurs 
mains blanches, et leurs Ames aussi 1 Où sont-elles allées, leurs 
Ames, mon doux ami ? 

« Quand les prédicateurs sont dans fîi chaire, vous riez d'eux. 
Vous dansez dans cette vie!... Oh! vous danserez aussi dans 
l'autre! 

« Car dans l'enfer il y a une grande salle tapissée pour les 
danseurs, tapissée de pointes de fer en dedans et autour. 

« Et là, nu-pieds, joyeux ami, vous danserez, et les démons 
avec nne fourche rougie vous exciteront et vous diront : — 
Danse encore , jeune homme ; danse , Jeune homme qni aimais 
lespardofia. 

« — Taisez-vous, Jeune fille, avec vos railleries, et aimez moi, 
car Je vous aime. Prenca-moi pour votre époux • et la vie sera 
II. 4* 



70 LES DERNIERS BRETONS. 

douce pour nous, et je D*aimerai plus ulla danse ni les pardons. 

« — Je n*avais que quinze ans achevés» mon doux ami^ quand 
fallai au coin de l'église. Mon bon ange était là, et il m'annonça 
qu'il fallait aller an couvent... au couvent pour me faire reli- 
gieuse, et laisi^er les souffrances du monde de côté. 

« — Ma jolie maîtresset croyez-moi, oubliez le couvent ^ioa- 
riez-vous i moi; je vous abriterai dans la joie, comme Die:: 
dans son couvent, ma maîtresse 1 Je vous abriterai dans moo 
amour, comme Dieu dans son couvent, ma maîtresse jolie. 

cr ^ Non , non , jeune homme, cherchez une autre jeune fille» 
Vous êtes un homme beau et corpulente, vous trouverei quelque 
autre qui sera aussi bien que moi et mîeai aussi, grâce à Bien. 

« — Je n'en veux ni de mieux , ni de semblable ; il faut que 
je vous aiç ou que je meure. Je n'en veux ni de mieux ni de 
pire; mais je vçux que vous me preniez à merci. 

ff Tenez, ma maîtresse, voici une bague : mettez-la à votre 
main gauche. 

« — La bague de Dieu me conduira ; je ne mettrai point 
d*autre bague à mon doigt que l'alliance de Jésa&Cbrisi. Celle- 
là ne nous qnitte pas. 

« — Oh ! ma maîtresse, que de temps j'ai passé prés de vous 
sans profit , si ce que vous dites est la vérité ! 

« -* Jeune homme , le temps que vous avez perdu près de 
moi* je vous en récompenserai en priant jour et nuit, pour que 
vous alliez dans le paradis I 

a -« Adieu donc, 6 jeune fille ! adieu. Hélas ! maintenant fe 
le sais, on a tort de rire quand on est petit enfant, car la vie 
est triste ; on a tort de trooyer doux le lait de sa nourrice, car 
la vie est amère. » 

— Bien chanté, Coatmor, crièrent tous les buveurs ; 
ta es un beau rimeur. 

-* Diis pietas tua et musa cordi e^f^ ajouta Collinée 
avec son sourire disirait et bienveillant. 

(1) En Bretagne, am ycax des paysatis, la corpulence est une graode btftntA; 
c^«9l an aigno de diatiadlioii^ de riclissBe, de ioigir, cemoie chifi^noM, daas le 
i élerée, le potelé des mains et la blancheur da visage 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 71 

Un gémissement sourd se fit entendre aui pieds de la 
table, et une Yoix vibrante, une Toii pleine de tristesse 
ei d*accent, répéta doucemrat : 

— Oh a tort de rire quand on est petit enfant, car 
la m est triste; on a tort de 'trouver doux le lait de 
sa nourrice, car la vie est amire ! 

Tous les yeux s'abaissèr^t sur Morvan Fidiot. Son 
visage pâle s'était levé au niveau de la table ; un éclair 
d'intelligence douloureuse brillait dans ses regards, el 
deux larmes coulaient le long de ses joues affaissées. 

— Olivier a entendu, dit Abalen. Quand on lui parle 
il ne sait plus ee qu'on lui' dit ; mais les vers, il les com- 
prend encore. Il est comme les rossignols en cage, qui 
ne chantent que lorsqu'ils entendent un autre rossignol 
chanter. 

Puis, comme s'il avait pitié de cette raison momenta- 
nément rappelée : 

— ton pichet, chantre, dit-il à Morvan, 
L'expression intelligente quitta à l'instant les traits de 

ridiûL 11 avança machinalement son vase de faïence, et 
laissa éclater un rire stupide en voyant que l'armurier le 
lui remplissait. 

Après un moment de silence, tout le monde parut avoir 
oublié l'incident qui venait d'avoir lieu. 

— C'est grand dommage, mon jeqne ludi magister^ 
reprit Collinée en s'adressant ¥ Goatmor, que toi et tous 
ceux-ci vous ne soyez point nés dans Rome ou dans la 
belle Grèce ; peut-être bien aurais-tu été un Horatius, 
edui-ciun Eschyle, et cesonneur le beau diantre de Téos; 
mais Dieu vous a fait naître sous un ciel inclément, par- 
lant la langue des barbares , et c*est grande pitié de'^voir 
ainsi les perles de voti» imaguiation enchâssées dans le 
plomb grossier de votre langage celtique* 



1B LES DERNIERS BRETONS. 

— Ne dis pas de mal de la Bretagne, Colilhée, s'écria 
Âbalen. J'ai été soudard dans tout le haut pays jusqu'à la 
Scine,%t je n'ai point trouvé d'autres contrées ou Therbe 
fut si vertè/les landes si fleuries et les clochers si hauts. 
Quant au langage, U est noble et fort, ainsi qu'il convient 
a des hommes. Les mots disent ce qu'ils veulent dire; 
ils touchent l'esprit comme une main et lui font sentir 
l'objet. La langue bretonne est la langue de nos pères ; et 
Dieu fasse paix k ceux qui l'ont parlée avant nous ! lyouta 
l'armurier en découvrant sa tête. 

Le vieil imprimeur sourit. 

— C'est ainsi qu'ils sont tous, dit-il ; ainsi que j'étais 
aussi, moi, il y a vingt ans. Le jeune imagier Kemewote, 
qui m'est arrivé avant-hier, et qui veut faire son appren- 
tissage dans l'art d'impression, est comme toi, Âbalen ; 
il croit que la langue bretonne est celle qui se parlait dans 
le paradis terrestre. Et cependant il sait le latin, lui !••• 
Mais je crois qu'il fait aussi des vers bretons. 

— Par la vierge Marie I maître, pourquoi ne lui avex- 
vous pas dit de venir ce soir avec vous? il nous aurait 
chanté des guerz de Comouailles. 

— 11 viendra, répondit Coltinée. 

Ce fut une exclamatien générale de joie. 

— Apportez du cidre, veuve Flohic, cria Abalen, je 
veux boire et chanter jusqu'à l'heure des poulpiQuets. 
Que Dieu te bénisse, Collinée, pour celte bonne pensée l 
Et quand viendra le jeune gars? 

— Je crois que le voici, répondit l'imprimeur en p^- 
chant l'oreille. 

lin effet, le bruit de sabots criant sur la neige glacée se 
faisait entendre au dehors ; bientôt on heurta k la porte, 
et l'hôtesse alla ouvrir. 



POÉSIES^ DE LA BRETAGNE. 7S 

— Béncdiclion de Dieu a cotte maison et à ceux qui y 
'«ont I dit rétrangei* en entrant. 

— ^ Et a vous, répondirent les buveurs 
— Nous vous attendions, Tanguy, ajouta ColUnée. 
•■ >Le jeune liomme s*avança en s'excusant et le chapeau & 
la main. C'était un beau garçon de vingt-quatre ans, de 
lailie petite, mais souple et élégante. Sa ûgure mobile 
était encadrée dans des flots de cheveux noirs, qui tom- 
baient des deux côtés sur ses épaules. Un costume com- 
plet de Eernewote, de couleur violette et garni de ganses 
ccarlates, serrait sa taille. Ses larges culottes de toile pi- 
quée, à demi échappées de dessus ses hanches, descen- 
daient jusqu'à ses genoux, et s'y réunissaient a des guê- 
tres brunes boutonnées sur le devant. Au moment ou il 
s'approcha, tous les yeux se tournèrent sur lui, et il y eut 
parmi les buveurs un échange de regards, un mouvement 
de bienveillance qui indiquaient clairem^t que la pre- 
mière vue avait été favorable au Kernewote. Troîidec et 
Âbalen lui firent une place entre eux et rengagèrent à 
s'asseoir. 

— Venez au feu, mon jeune homme, lui dit le pre- 
mier, car le remplisseur de coffres * est dur cette année, 
et je pense, ajouta-t-il, que, pour vous rendre dans notre 
ville, vous avez dû trouver, par les chemins, plus de bé- 
cassines que de pèlerins. Le sofeil ne gène pas la marche 
par le temps qu'il fait. 

— Madame la Vierge a filé sa quenouille • pendant 
tout mon voyage, répondit Tanguy, et jeu'ai trouvé de- 
hors que des cacous qui cherchaient des bêtes mortes et 
les pendus qui brandillaient aux potences. Tous les hon- 
nêtes gens étaient k la maison. 

(I) Ar rau are% nom qae leii Bretons donnent A rautomne* -U 

(i) Eipression bretonne pour dire qa'ii tombe d« la neige. , 



74 LES DERNIERS BRETONS. 

— Et vous ayez marché longtemps ainsi? 

— Trois jours entiers. De Kerné ^ ici, le chemin est 
long, et je doute que celui du paradis soit plus diflictle. . 
sans compter les soudards qui ravagent le pays. 

— Les soudards I les aYes-TOUS rencontrés? deman- 
dèrent b la fois toutes les Toix. 

— Non, par la protection de saint CorenUn; mais j*ai 
TU de leurs oeuvres. Les fessés de la routo sont couverts 
de croix des deux cAtés, et do Orhaix à Vannes on dirak 
un cimetière. 

Tous se regardèrent en hochant la tête, et y eut im 
moment de silence. 

'— Cela doit être ainsi, s'écria enfin Abalen, en frap- 
pant la table du poing avec violence, cela doit être ainsi. 
Le moyen que nous soyons tranquilles, maintenant qace 
nous n'avons plus notre maître à nous, et qu'on nous a 
faits français? Les deux yeux d'un homme ne peuvent 
voir de Paris dans le bas pays, et nous avons beau crier, 
ses oreilles n'entendent pas de si loin. 

— Ah I 011 est notre bonne duchesse? reprit Troadec 
en soupirant; que ne sommes-nous encore au jour où je 
la faisais danser, au son de mon bigniou, lors de son 
passage en Goèlo? car elle ne méprisait pas la musique 
du pays, et elle ne préférait pas les vielles criardes d'Au- 
vergne, comme nos gentilshommes d'à présent. 

— Nous avons le Parlement pour défendre nos droits^ 
compère, dit CoUinée avec douceur. 

— Ah l oui, le Parlement l le Parlement s'occupe bien 
de vilains comme nous! le Parlement sait qu'on nous 
emprisonne pour payement de subsides qui ne font point 
partie de nos fouages, le Parlement sait qu'on nous em» 

(I) Aoiie . Dom de QuiiRperr 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 78 

ploie k des conrées indues ; il sait que les gens de guerre 
exigent de nous du blé, de la paille, du foin et le reste, 
et pour remédier a tout cela, qu'a4-il fait? qu'a-t-il or- 
donné? 

— Il a ordonné reprit Coatmor, qu'on ne jouerait plus 
les-tragédies qui amusaient le populaire de Goèlo et Tré* 
guier. . 

€e souvenir, jeté ironiquement par le maître d'école, 
sembla faire une impression extraordinaire. Le jeune 
homme venait de rappeler un des actes les plus impo- 
pulaires du Parlement de Bretagne, un de ceux qui avaient 
le plus excité de récriminations et de résistances. Les 
hôtes qui se trouvaient alors réunis k la taverne de la 
Résurrection avaient dû nécessairement, en raison dé 
leurs goûts et de l'intérêt d'amour-propre tout spécial 
qu'ils y avaient, s'irriter encore plus vivement que les 
antres d'une pareille défense ; aussi s'éleva-t-il un choeur 
général de malédictions contre l'ordonnance en question. 

— Et pourquoi messieurs du Parlement ont-ils fait 
cette défense? demanda Tanguy. 

— Ah ! pourquoi? répondit Abalen en ricanant ; pour 
l'honneur des lîtœurs et de la sainte religion, a ce qu'ils 
disent. Parce qu'ils oie veulent pas que les serfs portent, 
même par plaisanterie, des habits de seigneurs et de pré- 
lats, de peur qu'ils ne les trouvent plus commodes que 
leurs chupens; parce qu'ils disent que c'est offenser le 
bon Dieu et les bonnes mœurs que de montrer sur le 
théâtre des prêtres et des nobles qui leur ressemblent. 

— Puis, reprit Collinée k voix basse, c'est une occasion 
pour les manants de se réunir, de se compter, et cela 
aura semblé dangereux 1 Le populaire pourrait bien pen- 
ser 4 la fin qu'il est assez grand pour faire ses affaires 
tout seul^ et qu'il n'a plus besoin d'une nourrice qui lui 



76 LES DERNIERS BRETONS. 

donne sa bouillie, en en mangeant les trois quarts, les 
dents nous ont poussé depuis quelque temps. Bientôt le 
jour pourra yenir pour ceux qui sont puissants, de mé» 
dîter rÉvangile. 

Et le vieillard frappa doucement sur le livre qui était sus- 
suspendu à sa ceinture, en murmurant : oûm u/aU •/ 

— Ainsi, dit le jeune Kernewole , je ne pourrai voir 
aucune de vos belles tragédies? Quand je suis parti de 
Kerné, on m'avait bien promis cependant que je serais 
témoin de merveilleuses représentations au pays de Tré- 
guier. Nous n'avons pas entendu parler, dans notre Cor- 
nouailles, de la défense de messieurs du Parlement. 

— Vous êtes heureux d'être loin de Rennes, ditXro'âdec; 
mais jouez-vous aussi des mystères dans vos montagnes? 

— Nous en jouons. Outre les belles tragédies de Saint 
Guillaume j des Quatre fils Aymon, de Sainte Barbey 
qui sont de la langue de Tréguier, nous avons aussi des 
mystères écrits dans le breton du Léonais, qui est le plus 
doux de tous, et d'autres en langue de Cornouailles faits 
dans le pays même. 

— Et quelles sont ces pièces? 

— Il y a le Comte de Gouesnou^ Jacob, la Vie de 
Sainte Barbe, Sainte Triffine, et beaucoup d'autres. 

— Par le ciel ! dit Âbalen en frappant sur sa cuisse, je 
donnerais pour connaître ces tragédies une des meilleures 
arquebuses de ma boutique. 

— Je puis vous en raconter une, répondit Tanguy ; 
j'aî Joué le rôle d'Arthur dans Sainte Iriffine. 

(1) Halbeur k tous qui étei dtos l*a])oadance, car rou aurai faim ; ma!- 
Iieor à Toas qui ries maintenant, car rou gères dani le deoil et toqs plei- 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 77 

— Malo ! Rlaîo ! crièrent tous les buveurs, et Âbalen 
pardessus tous les autres. NoGl au Kernewole 1 du cidre, 
veuve Fioliic, et une bonne fascine dans le foyer. Nous 
allons entendre une tragédie de Gornouailles ! 

L'aubergiste apporta du cidre, réveilla le feu, et, après 
s*étre recueilli un instant, Tanguy commença, avec une 
sorte de timidité qui ne ressemblait pas mal au trouble 
d'un auteur risquant sa première pièce devant des juges 
habiles et sévères. 



g IIL — Tragédie de Sainte Triffine et de Kervoura, 

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. 

Ce que je vais vous raconter est la vie de Sainte Trif- 
fine et de Kervoura, tragédie en neuf journées, avec pro- 
logues. Je prie Dieu le Père, Dieu le Fils et rEsprit-Saint 
de m'assister et de me donner une voix aussi douce que 
celle de la tourterelle dans les ifs des cimetières. 

Voici ce qu'on voit dans la première journée : 

On est en Tan de jrâce cinq cent huit. Arthur porte la 
couronne de Bretagne; il a épousé Triffine^ princesse 
d'Hibernie, « qui est une femme sainte s'il en fut sur la 
terre, qui se plie à toute chose avec une humilité sincère, 
et dont toutes les actions sont Inspirées par une douce cha-. 
rite. » Kervoura, son frère, est, au contraire, un homme 
dont le cœur est plus noir et plus profond qu'une nuit 
d'hiver, et qui a pris Satan pour son ange gardien. Il a 
quitté sa sœur ; il parcourt le pays, cherchant la puis- 
sance et les richesses. Il arrive ainsi près d'Abacarus, roi 
d'Angleterre; dont la fille n'a point encore choisi d'époux. 
Abacarus, après beaucoup de victoires, a été frappé par 
la maladie ; il est au lit^ accablé de langueur et de poison. 



78 LES DERNIERS BRETONS, 

<r — Je suis un roi puissant dans la Tie, s*écrie-t-il; Je ton- 
drais être pauvre et trouver la santé. » 

11 demande ensuite ^ Kervoara, qui est venu 1^ Toir, 
s'il ne pourrait pas lui trouver un homme capable de le 
guérir. Lai, jeune homme, qui a vu la France et la Bre- 
tagne, il doit avoir rencontré de grands physiciens qui 
savent remonter Je corps comme des ouvriers habiles le 
font des machines et des engins de guerre. Eervoura lui 
promet de trouver un remède à ses maux. 

« — Si vous faites cela, dit Abacarus, vous êtes un Jeiue 
homnieet J'ai onepettfitfrtfs; Je ferai de vous deux un roi et 
une reine. » 

Cette promesse allume l'ambition de Kervoura ; « dnt-il 
tomber au feu étemd, il veut guérir le roi pour obtenir 
la couronne. » Il va donc ti^ouver une sorcière habile, 
c qui regarde les étoiles du del comme un alphabet, qui 
sait tout, et que les jeunes filles malades d'amour vi^nent 
souvent consulter. » Kervoura lui demande les moyens 
de finir les maux d'Âbacarus; la sorcière invoque Jupiter 
et Satan. Satan apparaît avec grand bruit de tonnerre, et 
déclare qu'il fiaut prendre un garçon premier-né, de sang 
royal, et âgé de six mois ; le tuer, faire manger sa diair 
rôtie à Abacarus, et lui faire boire son sang; qu'alors 
celui-ci redeviendra fort comme un jeune homme, et 
qu'il, pourra encore serrer la hache d'armes dans sa main, 
et les jeunes filles dans ses bras. Kervoura, qui a tout en- 
tendu, reste bien embarrassé. 

Cependant il part pour la cour du roi Arthur. Arrivé &, 
il s'aperçoit que sa sœdr Triffine est enceinte. Il envoie 
aussitôt un messager a la magicienne. Celle-ci est occupée 
à lire Agrippa et Cornélius, « qui sont les deux plus grands 
auteurs dans l'art magique; et elle arrive de I4 terre 



POÉSIES DE LÀ BRETAGNE. 79 

nouvelle y où elle peut aller dans un instant, quand il lui 
plaît. » Aussitôt que le messager lui a fait connattre le 
désir de Kervoura^ elle regarde dans un verre d*eau, et y 
voit TrifQne enceinte d'un garçon. Le messager rapporte 
cette nouvelle à Kervoura, qui se décide aussitôt à pren* 
dre toutes ses précautions pour s'emparer de l'enfant que 
sa sœur va mettre au monde, afin de guérir Abacarus et 
d'arrivé au trône. 

« — Ce qaé Je vais commettre est épouvantable , diUi\, mais 
il est honorable d'être roi ; ainsi il faat qae Je rompe avec la 
conscience pour m'avancer dans le chemin de la cruauté. » 

Il annonce alors k la cour qu'il veut bâtir un palais à 
£erfuntun. Un page va trouver de sa part des picoteurs, 
et leur ordonne de venir travailler pour son maître ; mais 
ceux-ci refusent en ie raillant. Kervoura, averti, arrive 
plein de colère. 

Kbbtodra. Écbntez ici, mercenaires, que voas me contiez 
vos raisons ! On vient de me dire que vous éliei terriblemeiit 
beani parleurs I Xe veux voir si voas aurez maintenant la har- 
* diesse de me répondre avec autant de respect qu'à mon ^age. 
^ÈelatanL) Gomment, cacoux ! vous avez eu reffronterie d'ia- 
sulter mon page, et vous avez cru que Je souffrirais cela? et 
vous avez cru que Je baisserais la tête sous vos insultes? 

Lb maItrb picoteub, Hrant $on bonnet. Monseigaenr, tt» 
ensez notre ignorance : i\ n*était point dans notre pensée de 
vous oflTenser ; mais nous avons dit que nous étions placés ici 
pour achever on travail commencé depuis longtemps* 

Kbevouba. le t'excnsend, coquin» comme In le mérltet. 
Quand le bâton t'aura parlé, alors tu me reconnaUras. Si ta ne 
me respectes pas quand Je suis ailleurs, lorsque j'arriverai tu t'en 
trouveras mal. (Il U frappe.) Tiens, fils de prêtre. 

Lb sbcord PiooTEUBy avec bumilUé. Monseigneur, bous 
tommes prêts à vous suivre ; ayez la bonté de laisser mon com- 
pagnon, et nous vont bâtirons un château où vous le direz. 



80 LES DERNIERS BRETONS. 

KfiRYouBA. Toi, ribaud, je te traiterai un de ces jours comme 
ton compagnon. Tiens to^corps en arriére ; mon bâton est lourd. 
Et Vous tous, venez avec moi ; je veux vos services. {Leur mon- 
trant un terrain.) Voici la place où il faut m'élever on château. 
Ainsi prenez vos dimensions. On me fera de écurii^, des cui- 
sines, des salles, des chambres, et quant tout sera fiii, peut-être 

payerai-je !..• 

(II sort.) 

Le UAtTRB picoTEUR, le regardant s'en aller. Ces seignews 
sont les fils du diable... Et nous, sommes les damnés de la 
terre l 

Les ouvriers se mettent à travailler en chantant leur 
chanson de métier. 

CHANT DES HCOTEURS. 

Premier picotevr. Il n*est personne dans cette vie, quelqie 
vaillant qu*il soit, qui ne trouve quelque part son maître. 

Deuxième picotevr. Pour nous, pauvres gens de métier, il 
f a assez de sonffrances !... Travaillons-nous, on nous frappe; 
sommes nous oisirs, on nous frappe encore. 

Troisième picoteur. Avec de méchantes gens, nul homme 
de métier ne trouve son compte. Souvent, pour tout paiement. 
Il reçoit des coups et des injures. 

Quatrième picoteur. Mais la misère rend plus fort, et les 
mauvais traitements plus dur à la peine* Celui qui se proméRe 
souvent devient plus agile i la course» 

Le château est enfin construit, et Kervoura en est con- 
tent. Il éloigne Arthur, en le faisant inviter par Abacarus 
à l'aller voir à Londres, et il amène sa sœur Triffine à sa 
nouvelle maison de Kerfuntun. Arthur arrive a la cour 
d'Albacarus avec une suite nombreuse. 

Arthur. Maître souverain , monarque prudent , je me sens 
rempli de joie en voire présence; Je voudrais vous témoigner. A 
quel point je suis touché. Je sens mon cour bondir dans ma 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 81 

poitrine. roi I j'ai laissé pour tous ma femme cl mi fr.niiU.^ 
sans balancer, et Je suis venu à la té^re d'Angleterre pour voui 
eonsoler dans vos peines par mon ardente aiïccUon. 

Abacarus. Souverain des Bretons, vous avez obligé un 
homme. Si j'en pouvais encore trouver Toccasion, je voudrais 
verser pour vous tout mon sang. Votre seul aspect m'a mis tant 
de joie dans l'àme, que je me crois guéri en vous voyant dans 
ma maison. 

Abacarus donne ensuite Tordre de faire faire bonne 
chère à Artliur et à sa suite. 

Mais Kervoura poursuit toujours ses projets. Triffine 
accouche ; il lui soustrait son enfant, en lui faisant ac- 
croire qu'elle a avorté , et il envoie celui-ci en Ilibcrnie 
avec une nourrice. L'enfant s*embarque sur la grande 
mer, pauvre agneau qui ne sait. pas qu'on le conduit au 
loin pour mourir. 

Ici unit la première journée. 

— Et c'est une belle journée , Kemewote, dit grave- 
ment Abalen en lui versant a boire. 

les seigneurs sont les fils du diable , et nous , nous 
sommes les damnés de la terre. 

Maître CoUinée devait graver ces deux vers-la en 
bonnes grosses lettres, et les afficher a sa porte aux yeux 
de tous, au lieu de ces grandes feuilles couvertes de gri- 
moire qu'il expose derrière ses châssis. Ce Kervoura est 
un vrai seigneur. Par saint Briec ! je voudrais saVoir ce 
qu'il deviendra. 

— Et TrifÛne, syouta Coatmor, la sainte et douce 



— r enfant s* embarqua sur la grande mer, mur- 
mura la voix de l'idiot; pauvre agneau qui ne savait 
pas qu'on le conduisait au loin pour mourir l 

— Silence, Morvan l dit Troadec. 



82 LES DERNIERS BRETONS. 

L'idiot se tut. Tangoy reprit aussit&t. 

Le navire qui porte Tenfant et la nontrice YOgoefor 
les flots : on ne voit plus partout que le ciel, qui est noir, 
et FeaUf qui est plus noire que le ciel. Les matelots ont 
perdu leur route, et la petite voile blanche flotte, égarée, 
comme la feuille d'une rose sauvage sur un étang. ^^ 
« Ce vent est fou, dit le maître ; il brisera le mât, si nous 
ne baissons les voiles. » Les matelots s'apprêtent à obéir ; 
mais voilà que tout-à-coup un vaisseau flamand parait ; 
il arrive comme un goêlan, les voiles étendues. Le navire 
breton veut en vain fuir et se défendre , il est Bientôt 
atteint ; les pirates Tabordent. 

Lb capitaine flamahd. Ah I ah ! paysans manques, nous 
voici bord à bord. Quand on n*est pas le^ plus fort, il ne faui 
point se défendre. Mais maintenant voos voilà pri» ; votre car- 
gaison est notre propriété, et vous, vous êtes celle des poissons. 

Le preuier matelot, à ffencux. Tout oe que nous possé- 
dons vous appartient, disposez-en ; mais laissez-nous la vie I 
Nous nous sommes rendus, ne nous tuez pas. 

Le capitaine. Tu te rends apiés que tu es pris, toi ? Va à la 
mer; un plongeon sur la tête. (Il le tue et le jette à la mer,) 
Aux autres maintenant. (£et Flamands tverU tous les maté' 
lofs. Le capitaine flamand s'adreue à la nourrice,) Et toi, 
jeune ûUe, avec ton petit oiseau, léfe-toi ; ta étais la ribaude 4e 
ceux-ci, n'est-ce pas ? Xette ce b&tard à la mer, si tu ne veux 
être invitée à la même fête que tes amants. 

La nourrice. Tuer un pauvre enfant innocent 1... Oh ! cela 
est un crime san^» cœur. Il y a de la pitié en moi ; vous me fai- 
tes horreur. 

Le capitaine; Jette é la mer cet enfant, te dis-je, et nous te 
laisserons vivre ;' et si tu es une belle fille, tu nous serviras 
comme tu servais les autres. 

La nourrice. J*aime mieux mourir que de perdre mon ftme. 
Il se trompe celui qui croit que Je lui livrerai ainsi mon hon- 
neur pour rançon. Je ne Jetterai pas non plus mon pauvre te« 
nocent dans la mer ; ma vie est i voua, mon honneur est à moi. 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. ^83 

Les Flamands furieux yeuient la frapper de leurs ha- 
ches, mais leurs bras restât immobiles et paralysés. 
Effrayés de ce miracle, ils tombent k genoux, et le nailre, 
sans conducteurs et jouet des yagues , disparaît tur la 
jn^ bleue. 

La scène smvante se passe a Saint-Malo. Un ange ap- 
paraît ài'évêque de cette bonne ville. Il lui dit que Dieu 
hU fait ses compliments et lui annonce qu'un navire de 
pirates flamands vient d'aborder au rivage, qu*ii faut aller 
quérir un enfant qui s^y trouve avec sa nourrice. L'ange a 
ajouté : 

— CVst un rejeton de haute ligB6e,el rÉterœl le réserve pour 
un grand miracle. 

L'évéque obéit. H se rend au navire d'où il ramène la 
nourrice et l'enfant 

Ici finit la seconde jonrnée. 

Dans la suivante, on voit Arthur de retour prèsde Triffine, 
et Kervoura qui part pour l'Hibemie. En y arrivant, ce- 
lui-ci demande la nourrice et Tenfant envoyés il y a un 
mois, mais on lui répond qu'on ne les a point vus. Ker- 
voura devient pâle et s'asseoit ; puis tout éperdu, il s'écrie : 

— Le malbear est sur tons mes projets. Il suffit que Jedéske 
une chose pour qu'elle échoue. Je ne sais pourquoi je me tiens 
dans cette vie : pourquoi ne pas mourir plus t6t ? — La corde 
4»u Teaa l..« — puisque l'enfer ne veyt pu s'ouvrir pour moi ! 
Démons qui brûlez, Je suis plus malheureux que vous, car Tarn- 
bition est la plus brûlante des flammes. Oh 1 je le sens, le dè^ 
sespoir me rendra fou : je deviendrai semblable à un chien en- 
ragé. Cet enfant, qu'est-U donc devenu? où Ta-t-on conduit? qni 
r« pris? Berit, AsUrot, venez i moi 1 Je renonce à Dieu ; je me 
livre à vous, je me donne à vous sang et &me, yeni el oreilles. 
Je me donne à vous pour loi^ours si vous voulez me dire ouest 
renfant I 

Les démons parussent , et Bârit dit a Kervoura qu'il a 



8A LES DERT^IERS BRETONS. 

s 

été trompé par Trifûne , que l'enfant est en son pouvoir. 
Le méchant entre en fureur, il jure dans son âme de se 
venger, et écrit pour cela en Bretagne,. 

Cependani Trif&ne ne se doute de rien. 

« La sainte femme est dans son oratoire aussi joyeuse 
qu'un ange, » lorsqu'une de ses servantes entre précipi* 
famment. 

La FJLLt DB CHAHBBB. Triffioe,- Triffine, reine de la peUta | 

Bretagne, malheur à vous I Je viens d'an endroit où j*ai entendu 
une horrible discussion que les princes avaient entre eux dans 
la salle du conseil. Ils ne pouvaient ne voir. J'ai entendu, tout 
entendu... et je suis tombée sans force sar la terre ! 

Triffine, émue. Ma fille, je vous en supplie, dites-moi ce 
que vous savez. Que disaient- ils dans le conseil ? 

La fille de ghambhb. Ma maîtresse, avant ce soir, vous j 

serez prisonnière. 

Tbiffine, é/onnée. Ce soir, prisonnière? qu*est-i} donc ar- 
rivé 7 A quel sujet? Grâce à Dieu, Je suis innocente , je ne mérite i 
pas que Ton me chagrine... j 

La fille de chahbrb. Croyez ce que je vous dis, et écoa* 
lez-moi. Votre frère Kervonra est cause de tout. Il a écrit de sa 
main« de sa propre main, il a éerit 1... des crimes abominables! 
Oh ! à leur pensée mon cceur se soulève. II a érrit que vous aviez 
eu un enfant et que vous Taviez tué, par haine pour voire époux. 
Ensuite il a dit que vous alliez soudoyer des gens pour tuer celui- 
ci. Les princes, les baions, à la lecture de cette lettre, ont coq* 
clu qu'il fallait vous jeter en prison pour vous juger. 

Tbiffine. O Jésus ! ce coup m*a frappée... je ne puis me le- 
ver. {Elle veut $e lever et tombe à genoux.) Vierge et anges du 
paradis, ayez pitié de moi, car je suis accusée sans raison. 

La fille de chahbbb. Ma maîtresse, ma maUres5e, au nom 
du vrai Dieu, prenez courage et relevez-vous. Il n*y n point de . 
temps pour les larmes ; car si Ton vous surpiend, votre malheur 
sera bien plus grand encore. 

TniFFiiTE. Hélas I ma fille, que voulez- vous que je fasse? s*ils 
veulent me perdre, je suis perdue. Et c'est mon frère Kervoura, 
mon frère 1 6 mon Dieu ! que lui ai-Je fait ? 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 85 

La fille de cdaubre. Hàtez-Tous , puisqoe vous en avez 
encore le temps>; changez vos Tèteinent% prenez un simple habit 
de paysanne, et vous pourrez sortir du palais comme une ser- 
vante- Voici une jupe et un corset. Habillez-vous avec courage; 
«auvez-vous ; et , au nom de Jésus- Christ, ne dites pas un mot 
de moi ; car, s'ils savaient ce que je fais, ils me tueraient. 

Tbiffine , quittant sei vêtements. Voici le triste habit que 
prennent les reines ! Voiisi la toile qui couvre les princes l Que 
Dieu me soit en aide, puisqu'il faut que je les quille ; puisqu'il 
faut vous dire adieu, noblesse et couronne ! O mon Dieu i sortir 
seule ainsi ! une femme l la nuit ! Oh 1 j'ai peur ! 

La fille de chambre. Maîtresse» il est temps de fuir, le 
terme fatal approche. Je voudrais pouvoir vous conduire sur le 
chemin et vous consoler ; mais le roi des anges est un bon pas- 
teur ; invoquez- le dans les dangers. 

Tbiffinb, en pleurant. Ceci est le départ d'une femme pure 
qui, du rang de reine, est tombée à la condition d'une pauvre 
fille. Adieu donc à mes douces habitudes, adieu à mes pompes, 
adieu à ma royauté. ,(£^^d embrasse les portes et les murs,) 
Adieu au palais de mon époux, adieu à mon crucifix d'or qui 
recevait mes confidences de joie ; maintenant les croix de pierre 
des carrefours seront baignées de naes larmes. 

Triffine sort ; elle marche longtemps dans la nuit , 
comme une femme qui va k la mort, aussi frissonnante 
que les feuilles des buissons. Toujours, derrière elle, elle 
croit entendre des voix qui crient : — ïriffine , Trif- 
fine !... Et quand le bruit des traquets de moulins s^i- 
lève dans la vallée, elle se penche pour écouter si ce n'est 
pas le galop des cavaliers qui la poursuivent. Souvent, 
au milieu de la nuit, il lui semble qu'il passe dans Fair 
des rutneurs, que des flammes scintillent au loin sur les 
bruyères. Alors elle se dit : •— Ce sont les kourils qui 
dansent, et elle presse le pas, tout éperdue. D'autres fois, 
elle entend de grands coups qui font retentir les pierres 
blanches des doués dans les prairieS; el elle se dit encore : 
11. « 



86 LES DERNIERS BREiaNS. 

-* €e sont les lavandières ée nuit qui layeat leurs draps 
mortuaires; et elle court plus pâle et plus ëpardae« Elle 
inaretie ainsi jusqu'au jour. Quand l'aube vient , elle se 
trouve devant un grand calvaire, au milieu de plusieurs 
routes qui se croisent. Elle s*assied sur les marches de 
pierre. 

TBiFimnE. le vais iii*arrêter ici : mei pieds sont goollés et 
ne peuvent plus me soutenir ; la douleur a brisé les forces de 
mon courage; Je sois trop §àiïAe pour continuer. (Elle s'assied, 
et se met à pleurer.) Pauvre TrifBne 1 ta le croyais benrenae à 
jamais, et ton sort a cbangé sans que tu l'aies niérilé. ▲ quoi 
t*ont servi tes honneurs? A quoi t'ont servi tes beaux Têtemeats 
des dimaadiest Hélat ! quand Je me regarde. Je me G^s plaoïer. 
Me voili vêtue comme la plus pauvre des esclaves. J*ai quitté 
tous ceux que J'aimais^ et encore Je suis criminelle à leurs yeux. 
O mon frère Kervonra, que n'ea-tu à cette place pour entendre 
mes plaintes! quelque dur que sott ton cœur» fi s'ouvrirait â 
mes larmes. O Kervoura , tn m'as perdue I et pourtant sens 
avons été élevés tons deux sur le même cœur... Mais il teat 
que Je continue ma route. (EUê $$ lève.) O Jésus-Chriai cœur 
triste comme moi, sois mon prolecteur contre les méchants, et 
guide-moi. 

TrifGne reprend sa route. Bientôt elle arrive dans une 
ville et entre dans une église. 

Tbiffihb. Entrons dans cette église pour faire ma prière à 
la reine de la vie ; c*est elle qui m'a préservée et qui me préser- 
vera toujours. l^Elle se met à genaux.) Vierge Marie, glorieuse 
protectrice des Itommes, vous êtes le soulagement, des orphelins; 
consolez » *\h I consoles celle pauvre reine qui vous prie. Après 
bien des souffrances, il ne lui reste rien. (Cherchant à se lever.,) 
Mon corps est accablé de fatigue ; les jointures de mes membres 
sont brisées ; je ne puis plus ni me lever, ni marcher. Ma tète» 
flottant sur mes épaules, est tout étourdie, et Je ne sens plus ni 
non corps ui mon esprit. {S'aff^issant sur elle-même,) Teici 
la 6n de tout. Je n'ai plus de courage. Ma place est marquée 



POESIES DB LÀ BRETAGNE. 87 

ici. Je ne la quitterai plas. Après tant de peines et 4*ioquiétude8, 
non cœnr se rend à ia doulear : Je n'en puis plus. 

(Elle tombe dans na sonoidl (faocaUmnent.) 

là Unit la troisième journée. 

Voici ce qu'on voit dans la quatrième. 

La duchesse qui gouyeme Orléans arrive avec une sui« 
vante dans l'égQse où Triffîne est endormie. Elles la ré- 
veillent, lui demandent qui die est et ce qu'elle fait la. 
Triffîne leur répond qu'elle est une pauvre étrangère, et 
que, victime de la haine d'hommes puissanjts, elle a été 
foreée de fuir son pays. La duchesse lui propose de ia 
prendre k son service, Trifûne accepte, mais sans lui dire 
qui elle est ; car la duchesse est la tante d'Arthur, et, si 
elle connaissait Trifline, elle pourrait peut-être la rendre 
k son.neveu pour la faire mourir. 

La scène suivante se passe a la cour du roi de la petite 
Bretagne, qui déplore la disparition de sa femme, et qui 
pleure amèrement, parce que le doux visage-de Trifûne 
n*est plus Ik pour le réjouir. 

Arthur. Mes princes, gens de ma maison, fa! une grande 
m^ancolie dans le cœur de ne savoir ce qu'est devenue ma 
femme. Hélas I Je crains que dans son trouble elle ne se soit 
Jetée à là mort. Triffine , Trifline , as-tu pu être si prompte à 
Veffrayer, si prompte à fuir d'auprès de mol? Étais-Je donc s! 
terrible avec toi? ne savais-tu pas bien que Je n'aurais pu te 
perdre, et que la corde du gibet que Je voulais passer k ton 
cou se serait bien vite changée en deux bras caressants? Si tu 
n'avais péché, que ne restais-tu à la maison ? Mes gens, oh ! Je 
vous en supplie , cherchei-moi Trifflne, et tirei-ffioi de peine. 
Chl mes gens I donnei-moi des noarelies de Triffine, car il y a 
dans mon Ame uo grand chagrin à cause d'elle. 

Mais les gens d'Arthur ne savent rien de la refaie. Le 
roi se résout h envoyer iin aiessiiser pour la cheroher 



85 LES DERNIERS BRETONS. 

dans toute la Bretagne. Le messager va par le pays, as- 
semblant les hommes au son de la trompe, et demandant 
à tous s'ilâ n'ont point vu Triffine, la reine de lapetitt 
Bretagne. 

— Elle est petite, diUil; elle a les yenx noirs et plus doui: 
qae ceux d'une brebis ; elle est rose, et tout son visage est si beau^ 
qu'on le dirait doré par le reflet d*une étoile. 

Mais nul ne peut dire qu'il ait vu b femme que cherche 
Arthur, et le messager revient tristement, vers le roi, qui 
est seul et qui pleure toujours. 

Triffîne aussi est bien malheureuse chez la duchesse 
d'Orléans. Il y a là une vieille gouvernante qui la bat, 
et qui finit par renvoyer garder les pourceaux. Triffînâ 
arrive a l'endroit où est le troupeau, et elle parle à celui 
qui le conduit. 

Triffihc. Yenei ici. Jeune garçon ; retournez à la ville, et 
moi je resterai i votre place prés des pourceaux, pour les garder 
toujours. 

Le garçon. Comment , vous voulez rester ici seule ? une 
belle Glle comme vous, garder ces pourceaux! Il vous (hndrait 
trouver un bon ami pour vous garder vous-même. (S'appro- 
chant de Tri/fine.) Moi , j'aurais un grand désir de rester avec 
vous. Le temps nous paraîtrait plus court à tous deux. Lorsque 
le ciel serait bleu , nous pourrions nous amuser dans les cam- 
pagnes, et quand il sera triste, nous irons causer dans le creux 
de quelque rocher. {Il s'approche encore davantage,) Écoute- 
moi, jeune fiile, si tu veux nous ferons une convention. Ta cou* 
sentiras à ce que je désire, et moi je Tcrai dés l'aurore ton travail 
et le mien. 

Tridine repousse avec indignation ces propositions, et 
elle reste seule exposée aux loups et aux soudards qui 
désolent le pays. 

« — Vol qui al été la première princesse et la plus riche de 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 89 

l'Hibernic, dit-elle, voyez-moi maintenant ! Mon corps a porté 
Tor, l'argent, les diamants et les perles; mon Tront s*est épanoui 
sous la couronne des reines, et maintenant me voilà gardienne 
de pourceaux immondes I » 

Cependant elle prie pour alléger ses souffrances. La 
duchesse, qui se promène dans la campagne, l'aperçoit de 
loin, et, en la voyant ainsi à genoux, si doucement dé- 
solée devant Dieu, elle dit k sa suivante : 

« — Mademoiselle, la prière de cette jeune femme m'a rendue 
triste, et je me sens épouvantée. Je crois que c'est quelqu'un de 
qu«(1i(é. » 

Elle s'approche alors, et, après avoir cherché k conso* 
1er Triffine, elle lui dit qu'elle sera désormais sa femme de 
chambre. 

Dans les scènes suivantes, on voit l'intendant d*Ârthur 
qui arrive chez la duchesse d*Orléans. Il se rend h la 
cour du roi de France, Louis, et, en passant, il est venu 
saluer la tante de son maître. La duchesse lui fait grande 
joie et grande chère. 

Ici finit la quatrième journée. 

Voici ce qu'on voit dans la cinquième journée. 

La duchesse se promène dans son jardin avec Tinten*^ 
dant d'Arthur ; tous deux parlent de la reine, de la reine 
douce et malheureuse, qui dort sans doute dans quelque 
tombe inconnue, sans avoir sur ses os une pierre qui 
demande les prières de ceux qui passent, sans avoir à ses 
pieds une croix pour avertir qu'elle a été chrétienne. 
Tout-a-coup Triffine entre, elle-même, dans le jardin. 
pour cueillir une salade. La duchesse va lui parler. 
L'intendant la suit des yeux. Il croit reconnaître ses trafts 
pâles et charmants ; il commence k soupçonner la vérité, 
et demande a voir de plus près cette jeune fille qui sert 
n. 5* 



90 LES DBRNIEES BRETONS. 

les gentilshommes. MaisTrîffiae, avertie, refuse deyenlf; 
elle quitte la salle et se renfenne dans sa chambre.' Àloii» 
la duchesse, à qui rintendant a fait part denses soupçons, 
vient elle-même la trouver* Après quelques questions, 
elle lui dit : ** 

La duchesse. Dites-mo!» jeune femme^ fl vous êtes TriflBne» 
reine de la PetUe*6retagoe, comme on m'en donne l'espérance. 
Je m*époiivante à cette pensée, car si vous êtes Iriffine, ceitei» 
J*en ai le cœar brisé. 

Tri FF! NE. Je n*ai rien à vous dire , rien qn*è vous soppUapy 
an nom de Jésas-Cbrist , de me secourir dans celte vie, car j*ai 
été accusée injuslement, et ie cœur me manque i l'idée du cbâ- 
timent. 

La DucnessB. Je voos fiiis serment qoe, lors même que vous 
sérier coupable» pas un cheveu ne tomberait de votre tête : ions 
n'avez rien A craindre ; mais» an nom dn ciel , dites votre nom. 

Tbiffiiyb. Puisqu'il faoL tout vous découvrir, je suis Trîf* 
fine, noble femme et reine ^ depuis six ans servante dans voire 
palais I 

La duchesse. Sauveur de ma vie! Princesse, je vous demande 
pardon des insultes qui vous ont été faites. Dieu ! vous id» 
servante des servantes! gardienne de pourceaui ! Qae tout ce 
qu'il y a de gens dans maison vienne pour tiemander pardon A 
la reine, comme Je le demande moi-même. (Elle se met à ge- 
naux,) Reine de la Petite-Bretagne, je vous en prie , an nom 
même de vos souffrances, pardonne! à votre tante ! 

TriiBne la relève et pard^âine k tout le monde. L'in- 
tendant, de retour, apprend à Arliiur que sa femme est 
reùrouvée, et le roi arrive avec empressement. Mais quand 
il se présente au palais de la duchesse, celle-ci l'arrête k 
la porte et lui demande ce qu*fl cherche. Il dit qu'il vieat 
Toir la rose qu'il aime, la souveraine de son cœur, ta 
duchesse lui présente successivement plusieurs femmes, 
comme on fait aui nouveaux mariés de €ornouaiileS| eC 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 91 

Arinr dit toujours que ce u'esi poiut celle qu'il demande. 
Enfin Trilfine parait, et le roi s'écrie : 

-^ Là Toilal maîDlenant je sais content! Yoili TrifQne, 
raine de la Basse-Bretagne, Pardonnez-moi de vous aroir cansé 
de la douleur y madame 1 Oh i J*ai bien soufTert pour vous, 
croyez-moi 1 

TaiFFiNB. Arthur, J*ai essuyé bien des peines : mais je ne 
m'en plains pas, puisque Dieu le voulait, et que Je suis toujours 
votre plus aimée. Arthur, regardez-moi l Oui, je suis bien la 
Jeune fille d'Hibernie que vous avez conduite chez vous avec la 
eoaronne royale au front. Voili un voile d'or que j'ai conservé. 
Eegardez-le, Arthur ! je le portais le jour où nous promîmes 
Fan A l'autre de vivre ensemble avec bonheur. 

Arthur, attendri. Gela est vrai ; voilà nos noms brodés là, 
en or pur... Triffine, oh! croyez-moi, je ne livrerai plus mon 
wéiWt aux faux rapports, je ne croirai plus que mes propres 
jeax. Viens avec moi, femme choisie, et, avec la grâce de l'Bs- 
pril-rSaint, nous vivrons encore heureux, malgré les niéchaots 
qui voudraient troubler notre joie. 

La ovchesse. Gloire à Dieu et à la vierge Marie, puisqu'ils 
ont réjoui les cœurs de tous les Bretons ! Arthur, vous m'aviez 
envoyé ma nièce en mendiante ; je vous la rends velue en reine l 
Allez donc, et soyez, jusqu'à la fin de vos jours, doux et bons, 
l'an envers l'autre. Un miracle a été fait en votre faveur ; dé- 
lassez vous maintenant dans la douce présence de votre épouse, 
^ Arthur! et songez que si vous faites encore couler ses, pleurs, 
TOUS pécherez. 

Triffinb. Tenez, Arthur, mon roi ; venez et Je serai votre 
veine fidèle. 

Arthur part pour la Bretagne avec TrilÛne, et ici finit 
la cinquième journée. 

Le Kernewote s arrêta encore une fois pour vider son 
pichet, que Gollinée avait rempli. Ses auditeurs, émer- 
veillés, le regardaient avec une véritable admiration. C'é- 
tait chose toute nouvelle pour eux que cette adroite con- 
texture d'un drame gui. se déroulait sans épisodes étran- 



n LES DERNIERS BRETONS. 

gers, sans lacune, sans divagations. Us suivaient cette 
série logique de scènes soumises à une pensée unique, et 
et qui ressemblaient a autant de fils conduits par la même 
navette pour former une trame serrée; ils éprouvaient un 
croissant intérêt; puis/ tout à coup, des points d'arrêt 
venaient agacer leur attention, ou bien une chute subite 
du drame (comme celle ou Tanguy venait de s'arrêter, à 
Ja fin du cinquième acte) coupait en deux Fintrigue, arrê- 
tait les prévisions, et donnait à tout ce qui allait suivre 
le charme de la nouveauté et de Tinatlendu. Ils sentaient 
tout cela sans pouvoir l'exprimer. Et puis leurs esprits, 
habitués à l'obscure confusion des tragédies habituelles, 
étaient tout a coup saisis, devant l'œuvre qu'on leur 
présentait, de je ne sais quel sentiment de lucidité, comme 
il arrive toujours en face des œuvres empreintes d'un 
beau caractère d'unité. 

— Celui qui a fait cette tragédie connaissait son Hora* 
tins, dit Collinée. Simplex dundaxatet umm. Il a suivi 
la marche d'IIomérus dans ses belles rapsodies : 

Senper ad ereotam feflinat, et, in médias rei, 
Non secua ac notas auditores rapiU 

— Je ne sais pas le latin, maître, reprit Troâdec ; mais 
la tragédie du Kernewote me fait l'effet de nos beaux air<i 
du pays quand je les joue sur ma bombarde. On ne pour- 
rait y rien changer, ni s'arrêter en route : c'est tout d'une 
pièce, comme la croix de Saint-Michel en Grève. 

— La suite, la suite ! s'écria Âbalen, avec une curio- 
sité brusque ; le public parlera quand les acteurs auront 
fini. 

Tanguy reprit. 

Voici ce que l'on voit dans la sixième journée. 

Kervoura est dans le désespoir, parce que sa sœur fssi 



POÉSIES DE LA BRETAGNE, 93 

rentrée eu grâce près d'Arthur. Il envoie demander par- 
don a celui-ciy et il s'excuse, en disant qu'il avait été 
trompé lui-même. Le roi de Bretagne, après avoir ba- 
lancé un peu, veut bien qu'il revienne la cour. 

•— II m*a fait du mal, dit-il, mais maintenant mon bonheur 
est si grand, que Je vendrais que tout le monde fut heureux. 
Ce qui est passé est oublié. Dites-lui de venir. Il n*y a rien 
pour moi désormais dans la vie» rien au delà de mon intérieur si 
doui. 

Eervoura arrive à la cour-, et s'excuse encore près 
d* Arthur. 11 lui annonce que Triffine accouchera, dans 
trois mois, d'une fille. 

-— Tous verrez, dlt-U, par la vérité de ma prédiction, si je 
mérite que Ton me croie. 

Cette prédiction s'accomplit en effet. Mais Kervoura est 
tourmenté nuit et jour par sa haine ; elle bat incessam- 
ment son cœur, comme une mer furieuse. 11 est malade 
du bonheur de Triffine. Enfin, lassé de ses tortures, il 
s'endort un moment. Alors les démons paraissent et l'en- 
tourent. Astarot dit : 

— • Il dort , mais son esprit veille toujours dans les tour- 
ments ; je vais lui souffler un nouveau moyen de perdre Trif- 
iine. 

Il s'approche ensuite de son oreille, prononce quelques 
mots à voi;x basse, et, quand le prince s'éveille, il s'écrie 
qu'il a trouvé le moyen de se venger, et il est tout joyeux 
de sa mauvaise pensée. 

Cependant Triffine ne soupçonne rien. On vient lui dire 
que son frère veut lui parler, et qu'il la prie d'aller Je 
trouver dans un bois qui est peu éloigné du palais, parce 
qu'il a un secret à lui confier. La reine se rend h Ten^ 
droit indiqué , mais des soldats qui ont été placés là par 



94' LES DERNIERS BRETONS. 

Kervoura Tentourent aussitôt, la prennent dans leurs 
bras et l'embrassent de force. Arthur, averti, arrive en 
ce moment. Il voit de loin la reine dans les bras des sol- 
dats, et, croyant que c'est de son consentement, il entre 
dans une grande colère, et jure de punir son épouse in- 
fidèle. 

Cependant il rencontre un prêtre et veut le consulter. 
Celui-ci, qui est un serviteur de Kervoura, apprend aa 
roi que Trifïïne lui a avoués en confession, qu'elle le tra 
hissait. Arthur n'a plus de doute et se décide a se veii< 
ger. II fait saisir la reine par des gardes qui la condui-^ 
sent dans un cachot creusé sous la terre, et où il fait si 
noir qu un ange gardien n'y verrait pas Thomme qu'il 
protège. L'un des soldats dit h Triffine : 

— Entrez, madame » voilà le palais et la chambre dorée qoe 
vous méritez; voici de la paille pour YOtre Ut, et ces fers en- 
toureront votre corps jour et nuit, comme des ornements 

royaux. 

Quand la journée suivante commence, Triffine estdaBs 
sa prison^ maigre et désolée. 

Triffikb. Dieu, qui donnes la force, console mon cœur dé- 
chiré ! Hélas! avec le temps, je sens qu*il faut céder. Voilà neuf 
mois que j*habite ce trou obacnr. Neuf mois ici, sans feu» sans 
un rayon de lumière l Oh l si je voyais seulement ui\e étoile I 
Une étoile, mon Dieu, au milieu du ciel bleu l Ah ! roi des as- 
tres, donne-moi un changement, car je ne puis plus rester dan» 
cet abîme. Pauvre femme ! j*étals accoutumée aui duvets moel- 
leux, aui courtines de soie, et depuis neuf mois la paille est sous 
mas membres, les lézards et les crapaud! me servent de courti- 
nes I mes membres, se sont enddrcis dans la douleur. Nuit et jour 
mon corps se gerse sous les morsures du froid. Jésus, secourez- 
moi l Justice et torture, s*il leCaat^; j'aime mieux mourir que 
de rester ici* 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 95 

Mais le parlement est assemblé pour juger TrîfÛne. Ar- 
thur entre et s'adressa au chef des juges. 

Arthub. Salut, président, yolre roi est venu i votre palai» 
pour TOUS porter sa plainte contre une femme. Elle est en prison 
maintenant. Vous aurez pour agréable que je parle moi-même 
pour ma cause ; je me choisis en Bretagne pour mon avocat... 
Et si cela vous déplaît I... je suis votre roi. 

Le président du tribunal répond que le parlement lu! 
est soumis. Arthur rapporte alors les accusations qui s'é* 
lèvent contre Triffîne. On interroge des témoins, qui tous 
sont gagnés par Eervoura, et qui répondent de manière 
à faire condanmer la reine. Les juges font paraître celle- 
ci devant le tribunal. 

Le président. Refne de la petite Bretagne, Trifline, avan- 
cez : voici que nous sommes venus pour faire connaître le con- 
tenu de Taccasation portée contre vous. 

TBiFFiNE. Je suis prête, messieurs ; je ne me défendrai pas. 
Parlez à votre fantaisie devant la pauvre femme que voici ; je 
sais bien que je n*ai pas de défense contre les rais«)n8 que vooi 
chercherez. 

Le président. D'abord, pourquoi avez*Yous fait périr Ten- 
fant que vous avez nais au monde ? 

Triffîne. Je n*ai rieq à vous répondre, messieurs ; j'ai dit 
déj& que je n*avais pas eu d'enfant. 

Le président. On a dit aussi que vous vouliez faire mourir 
votre époux. 

Triffîne. Arthur !... Dieu voit la vérité et sait si je t'aime 
encore I... 

Le PRÉSIDENT. On vous accuse enfin d*avoir été trouvée avec 
des amants dans un bois. 

Triffîne. Si vous saviez la vérité, messieurs, aussi bien que 
ces hommes que je vois là et qui m'accusent!... [Elle montre 
les témoins,) Mille remords sur eux ! Mais, messieurs, je vous 
ai dit ma volonté ; ma vie est mon corps soat à vous ; V Dieu le 
reste l 



96 LES DERNIERS BRETONS. 

Le pbèsidbht, fwani avancer Arthur qui $'$9t Onu à T^ 
rarf. Madame» Yoici le roi TOlre époax. Je toos supplie, aanom 
de Biea, de loi parler comme i un homme loyal et de lui dire 
la vérité. 

Triffinb, à Vaspeet dé $on mari, $e lève, el décrie avêù 
amertume : Je sois criminelle^ et il est un homme lo^al 1 Je me 
suis donnée à la Vierge sainte, qu'elle réponde pour moi si elle 
le Ycut ; je n'ai rien k dire. {Tendant les bras au roi, avec un 
élan d'amour.) O Arthur 1... Arthur!.. {Le roi reste tmmo- 
hUe, Triffne se couvre le visage.) Adieu, adieu, mes gens. Je 
veux la mort 1 

Le pariemeDt va aux voix ; Kervoura opine pour U 
mort de la reine ; un conseiller lui dit : 

— Il est bon de penser, monseigneur, que c'est votre sœur ; 
et TOUS auriez le courage derenToyer mourir!... Je n'ajouterai 
rien à ce que J'ai déjà dit ; Dieu soit en aide à ceux qui sont a^ 
fligés ! 

La sentence est enfin portée ; le président, avant de la 
lire, pose la main sur les dépositions, et dit : 

— D'après ces charges-ci, nous avons délibéré et condamné 
TriflQne à mort. Nulle considération ne peut empêcher l'arrêt ; il 
faut qu'elle périsse. Je suis maintenant son juge souverain. La 
reine de Bretagne est sous ma volonté, car Je suis le président 
de ce parlement, et tout le monde doit courber la tête devant la 
sentence que je rends. En conséquence, vu les crimes de la reine 
de Bretagne {il les ênumère), nous la condamnons à être dé- 
pouillée de son habit de reine, de sa couronne, à demander par- 
don au roi Arthur, puis à avoir la tête coupée sur un billot. 
Voilà l'arrêt. La mort sans rémission, et je signe de ma propre 
main cette sentence de rigueur. Après, Je donne cette femme au 
bourreau pour qu'il prenne sa tête. 

L'arrêt est annoncé au peuple. Un messager tout habillé 
de noir va par les villes et les campagnes; il marche nuit 
. et jour, et il s'arrête a tous les carrefours ; il sonne dé 
la trompe et il crie ; 



\ 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 9r 

— Pat ordre du parlement, Triffine, reine de Bretagne, va 
Rfotirir ; priez Dieu pour son âme. 

Puis il passe plus loin, et sa voix retentit ainsi par toute 
la Bretagne, et tous les cœurs sont frappés de crainte ; 
chacun dit tout bas * 

— On tue les reines malmenant comme de simples femmes ; 
que Ta devenir le monde? VoilÀ que le billot rouge sert d'oreiller 
aux lêtes couronnées. 

Cependant Triffine a été reconduite dans sa prison, oii 
elle attend riieure ; la pauvre femme est triste, car, au 
moment de mourir, la vie lui devient plus douce. Elle 
est jeune, elle est belle, elle est pleine de jours, et elle 
voudrait vivre ; elle voudrait entendre encore une fois le 
bruit lointain des fléaux dans les aires des métairies, 
voir encore une fois une Fête-Dieu pour chanter avec 
les pjêtres, et jeter des fleurs sur les petits enfants ha« 
billes en saint Jean-Baptiste. Elle touche ses mains qui 
sont chaudes, qui sont fortes, et elle pleure en son* 
géant que bientôt elles pourriront dans là terre, froides 
et desséchées ; elle les embrasse, folle de douleur, et elle 
crie à Dieu pour demander qu*il ait pitié d'elle. 

TRrFFiNE.Oh ! comme mon cœur est triste ! Mon temps est fini, 
mon temps est flnl , Je le sais ! Dieu éternel ! ne viendrez- vous, 
pas à mon secours ? Ah I quand j'aurais abattu , brisé sous mes 
pieds vos temples saints, quand j'aurais brûlé vos églises, pro- 
fané vos sa^sremcnts» alors encore je trouverais en vous de la 
miséricorde en présentant à vos yeux ce que j*endure. Roi des 
étoiles, 6 mon Dieu I serai-je la seule à ne pouvoir obtenir pitié? 
Vous êtes plein de charité pour toute la nature ; tout l'univers 
vous doit sa conservation ; let anges chantent nuit et jour votre 
gloire ; le poisson dans la grande mer, le ver dans sa maispn de 
terre crient votre nom ; à chaque créature vous donnez sa part de 
joie, el è cette pauvre femme-ci vous ne donnez que tourments! 
Christ! pourquoi iiiis-je humiliée t pourquoi condamnée & mou* 



M LES DERNIERS BRETONS. 

rir t A iMiirir, mon Dtea ! i inoarir ! à moarir d'une mort flo- 
lente I Mais tous ne savei donc pas ce que c'est qoe «ovrirt 
Seigneur 7 Voyez» Cbrist » Je n'ai point péché, vou^ êtes bon, et 
Je suis punie ! Oli ! Je deviens folle à cette pensée ; Je deviens 
folle en songeant que vous aussi vous m'abandonnez. — Tiiffine, 
Triffine , pauvre chère insensée , que veui-tu ? Te venger de 
Dieu ? Jésus 1 pardon, pardon, mon Sauveur 1 c'est ma souf- 
france qui crie et accuse, et non ma volonté. 

La Toix OB l'ange Raphaël. Courage, fidèle Triffine I 

Tbiffine. Ah I donpez-moi du courage. Seigneur, donnei-moi 
du courage I que Je souffre Jusqu'à ce que vous soyez satisCût ! 

L'angb. C'est la peine qui donne la gloire. Dieu a dit : ^- 
Gloire pour tourments ! 

Trivfihb. J'obéirai. Oui , j'obéirai. Je ne me damnerai pas 
pour la torture de la chair. 

L'angb. Il faut que ce soit ainsi. 

Triffine. Oui, oui , Je n'écouterai que vous. Il faut gagner 
Tauréole ; il faut chercher le ciel et dépouiller la terre. Tous 
serez njon mattre, ange que J'entends, et vous enlèverez, avec 
TDS ailes, les souillures qui flétrissent encore mon âme. Mais Je 
suis abandonnée depuis si longtemps; Je souffre tant» 6 moo 
ange gardien 1 voyez mon corps affaissé sous les cbatuetl Vierge, 
Vierge, détournez uo instant vos regards de votre fils pour sou- 
tenir mon cœur. 

L'ange. Courage, femme. Dieu écoute ta prière : rappelîe-toi 
Jésus-Christ. Ceiui-li versa Jusqu'à la dernière goutte de son 
sang, quand il était dans votre vie, et nulle-plainte ne tomba 
de sa bouche, car il était content de souffÉ'ir pour les pécheurs, 
Btvous, TriflQne, vous êtes impatiente de vos mauil vous 
Jetez à Dieu vos plaintes pour un peu de douleur I... Ma sœur 
chérie, oh I par combien de douceurs sera payé votre amer- 
tume ! Regardez ici, ma sœur 1 celui qui vous parle vous con- 
solera. {L'ange devit^ visible.) Je prendrai votre àme> et J'irai 
la poser aux pieds de la Vierge sainte ! — Sois fidèle Jusqu'à la 
dernière heure, ma sœur, et ne tarde pas plus longtemps au 
milieu des langueurs de ce monde obscur. 

Tbiffinb. Ange de lumière 1 que vous êtes beau 1 Votre amie 
a été consolée par votre voiu Je sois à DiM& seul mainteaanC 



POÉSIES DE LÀ BBEl'AGNE. 99 

Plus de larmes ! Justice» presse tes sappUees. Je veux seuffrir. 
Oh t quand arrivera l'heure de la mort? Oh ! quand. verrai-je le 
reflet de mts yeui dans la hacbe du bourreau? 

Mais pendant que Trîffine se résigne ainsi \ h mort, 
rév<!que de Saint-Malo, averti par Dieu, part pour Ren 
nés ayec le fils de Trifflne et sa nourrice. L'enfant iest 
armé comme un cavalier, il a une épéeà la main, des 
pistolets ! Ceux qui le-voient passer s'émerveillent en re- 
marquant son regard fier, et Us se découvrent devant lui 
en disant : 

•— Celui-ci est un jeune saint ou un ange déguisé qui va fake 
qndque miracle. 

là finit la septième journée. 

Voici ce qu'on voit dans le huitième et dernière 
journée. 

Tous les juges sont assemblés, et le peuple regarde. 
Triffine entre, ses beaux cheveux épars. Elle s'arrête de- 
vant Arthur, qui est debout entre ses soldats, pâle comme 
un fantôme. La pauvre femme tombe à deux genoux de* 
iramtlui. 

Tbiffinb. Pardon, Arthur, de n'avoir pas été assez douée à 
votre cœur, de ne vous avoir pas rendu la vie comme un jour de 
paradis ! Toilà les fautes dont je suis coupable ; voilà l'amende 
honorable que je vous fais. Je n'ai point commis d'autre crime. 
Adieu, mon Arthur, je meurs sans colère, car c^est vous qui me 
tuez ; je meurs sans regret, car vous ne m'aimez plus. 

Après avoir dit cela d'une voix qui fait pleurer tout le 
monde, Triffine se lève comme une reine, la tête reje- 
tée en arrière, et elle marche versféchafaud. Quand elle 
est arrivée, deux soldats la prennent et la font monter 
près du biirot. 

Le PBEiiiBa soldat. Agenouillez-vous \k» donnez voi deux 
mains que je les attache avec cette corde. 



100 LES DERNIERS BRETONS. 

Le DEVxiÈHB SOLDAT. Il faut couper sa belle chevelure pour 
pouvoir trancher plus racilement son cou délicat. {À Triffine,) 
Femme, dites adieu maintenant à la vie et à ceux que vous 
aimez; regardez^vous à votre dernière heure. Vous ne vous 
lèverez plus vivante de la place où Têus êtes. 

Tbiffinb , avec ferveur. Dieu , donnez-moi le courage de 
pardonner à tous mes ennemis. {Etendant la main vers la 
foule.) Adieu donc au monde! adieu à vous qui m*avez vue 
vivre couronnée et heureuse ! Je meurs votre princesse et votre 
reine, car c*est sans raison que Ton me traite ainsi. Au Jour du 
Jugement dernier, Je me présenterai devant Jésus-Christ avec 
ma léte dans mes mains, et il la fera voir à ceux qui m'ont con- 
damnée, et il les maudira. Adieu , Jeunes filles que Je vofo là- 
bas; adieu, heureuses Jeunes filles I Dans votre Joie de vivre, 
ii*oubIiez pas Triffine que les vers mangeront dans sa fosse. 
Adieu , beaux enfants , qui venez me voir mourir, hélas 1 vous 
ue savez point ce que c'est, vous qui ne folles que de naître. 
Adieu a tous ceux qui sont ici. Il en est un surtout i qui Je dis 
trois fois adieu. Je l'allendrai dans le ciel. 

Lb DEuxiÈHB SOLDAT, pleurant. Je suis si triste, en enten- 
dant celte femme, que je n'aurai jamais le courage de la frapper. 
Certes, elle est innocente. 

Le pbehier soldat. Ne dis pas cela, ou tu seras puni. Ta 
parles de ce que tu ne connais pas. On nous a ordonné de U 
tuer, il faut le faire. 

Lb DEUXIÈHB soldat. Conpe-lui la tète si tu le veux : pour 
moi, je ne le ferai pas. Quand Je regarde son visage, mes mem- 
bres deviennent sans force; 

Le premier soldat. Te voilà devenu bien tendre ! J'ai va 
un temps où tu n'étais pas si sensible, quand tu éventrais les 
femmes enceintes, et que tu mettais leurs enfants au bout de ta 
pique. 

Lb DEUXIEME SOLDAT. Qucllo différence !... C'était en pays 
étranger. 

TRIFFINE. Au nom de Dieu, mes gens, exécutez l'injuste sen- 
tence, car je n'attends plus rien que la fin de ma vie. 

Le DEUXIÈME SOLDAT. Nous falsous aussi trop de façons avec 

elle. Puisque la main te .tremble, à moi. 

llpreflilUhtcbtf. 



POESIES DE LA BRETAGNE. 10! 

' Le dbuuèbib soldat. AUends. Écoatc : quelle esl cette 
Itompette? Regarde, voilà des caTalicrs qui galopent vers noas 
ventre à* terre. 

L'enfant, rérâqae et leor tuite paraissent. 

L'enfant, aux soldats. Arrêtez, soldats, ne frappez pas trop 
vite : celui qui le ferait ne serait pas sûr de sa vie. Si quelqu'un 
fait un pas, si quelqu'un touche celte femme, Je lu) brûle le 
cœur d'un coup de pistolet. •» Je défends ma mère! Elle aura 
justice contre ses ennemis et contre les faux témoins. {S$ tout' 
nant vers les Juges et les témoins.) Faux prêtre, j'aurai ta vie 
devant tous les princes. Qu'on saisisse cet homme et qu'on le 
mette en prison. Justice, parlement! Si on le laisse échapper, 
on s'en repentira. (Aux soldats qui sofU sur Véchafaud,) Venez 
ici, misera bics, avec vos cordes ; jetez à .terre ce faux témoin et 
ee Kervoura; liez-les comme des sangliers furieux. {Auxju$es.) 
Juges, il faudra que vous rapportiez aujourd'hui votre arrêt, car 
ees trois misérables doivent être pendus. 

Arthub. Quelle preuve apiiorte cet enfant de ce qu'il avancet 

L'ekfant. Vous le saurez , Arthur. (Il court vers Vécha- 
faud*) Mais il faut que je délivre celte sainte. Courage, vous 
vivrez, me voilà venu à votre secours. {Il la prend par la main, 
ei s'avanèe avec elle vers Arthur.) Arthur, roi de Bretagne, 
celui qui vous parle ici est votre fils. Oui • Je suis l'enfant qae 
TrilTme a mis au mondei et c'est à cause de moi qu'elle a souffert 
tant de tourments. Sauvé par la grâce du Seigneur, j'ai été élevé 
par l'évêque saint que vous voyez. Je ne suis pas venu sans 
preuves. Voici ma nourrice que Kervoura connaît ; voici des 
gens qui sont vivants et que vous pouvez interroger. (Sejetani 
dans les bra» de Trifflne,) Ma mcre, 6 ma mère I Jamais vous 
n'avez vu deTiIs rempli d'autant de joie. 

Tbiffinb. Un fils, un fils... J'ai un fils! {Elle le regarde.) 
Gomme il a une belle chevelure, mon fils! {au roi,) Arthur» 
oh 1 ne cherchez pas d'autre preuve que lo cri de mon sang« 
{Elle étend la main sur la tête de V enfant.) Je le bénis ; c'esl 
mon enfant. 

Kbbtoura. Gomment peut- on écouter les mensonges d^ao 
ibige de eel âge t C'est sans doute no fils de prêtre qoi chereh« 



102 LES DERNIERS BRETONS. 

«Yantare. Et vous dooneriei» Arthor, U coaronne de Bretagne 
à reofant de quelque ribaude ? Si Je ne me retenais, Je l'écn- 
serais sous mes pieds. 

L'bhfabtt. Je ne suis pes le fils d'ooe ribaude, Kervourt ; je 
Tais te le prouver, car Je te connais. C'est toi, tyran, qui n'as 
enleYé dès ma naissance pour me faire mourir lorsque faurais 
eu six mois, afin de guérir Abacarus et de gagner une couronne; 
le démon t'avait donné ce conseil , et I*ange du Seigneur me Fa 
fait connaître. Tu vois, Kervoura, que je te connais. 

Kbrtouba. Tu mens. 

L'enfant. Pourquoi pâlls-tn alors t 

Kbrvouea, égaré de colère. Je n'y puis plus tenir. Je qidtle 
ces lieux si l'on ne cbasse ce bâtard. Ya-t-en, drAle, et tiens ee 
MoiOet. 

n doDM «B MolBet è renfanl. 

L*BNFANT, tirant ton épét, A moi, la loi I à moi, mon père 
et ma mère 1 Princes et barons, je Yeux Yengeance. J'ai été in* 
suite par ce méchant ; le combat! je demande le combat! 

Arthur. Que Bien juge; j'en croirai ce qu'il décidera. 
Laissez combattre cet enfant* 

Eeryoura et Fenfant descendent alors dans la lice ; ma|s 
l'ange saint Michel combat à côté du fils de Triffioe. 
KerYOura se sent comme frappé d'aYeuglement^ et Tenfant 
loi perce le cœur. Le pied sur son cadaYre, et appuyé svr 
son épée qui est debout dans le corps du traître, il dit : 

-- Arthur, celui-ci était an méchant; Je suis ton fils» et ma 
mère est une sainte. 

Le roi ouvre ses bras k la reine et a Tenfant ^ et tout 
le monde s'en va heureux. 

Ainsi finit la vie de sainte TrifQne et de Kervoura, 
tragédie en huit journées. 

Qae Dieu protège l'honorable assemblée qui a bien vonla 
l'écouter jusqu'au bout , et qu'il donne place dans son saint pt- 
radis à tous ceux qui sont icit — Amen. 



POÉSIBS DE LA BRETAGNE. IM 



8 IV. — Les poètes breto&i. 

Un applaudissement général suivît le dernier mot prô- 
fioncé par Tanguy ; toutes les yoix s'élevèrent en même 
temps. 

— Malol Malo ! Kemewote^ c'est une belle tragédie. 

— Une tragédie a vous faire éclater le cœur dans la 
poitrine, igouta Troadec. J'avais froid dans ones cheveux 
blancs en entendant les soldats parler k Triffine sur Té- 

.ehafaud, et dire: 

— // faut couper sa belle chevelure pour pouvoir 
trancher plus facilement son cou délicat Femtne, vous 
ne vous Ùverex plus vivante de la place où vous ites. 

— Et toi, Morvan, dit A'balen en frappant sur Tépaule 
de l'idiot, que penses-tu de la tragédie du Kemewote, 

L'idiot releva la tête. H jeta sur l'armurier un long 
r^ard d'une inteUigence et d'une douleur indicibles, «t, 
avec un accent dans lequel l'égarement de la passion se 
mêlait étrangement à l'interrogation naïve et enfantine : 

— Où est Triffine? dit-U , où est Triffine? Mon Dieu I 
moi j'aime Triffine. 

Puis, d'une voix harmonieuse, il murmura ces vers de 
son Saint Guillaume. 

c Non, il n'est point d'autre femme ^vaille celle- 
ci, point d'autre femme aussi parfaite s point d autre 
fleur sans tâche comme elle, b 

— Sur le salut de mon âme, Tidiot a raison, s'écria 
Abalen; il n'y a point de Triffine dans tout le pays jus- 
qu^à la Seine. C'est plus qu'une sainte, c'est une vraie 
femnte , et je donnerais ma part de paradis pour vivre 
mes jours avec sa pareille. Oh! ce £ervi>oral si j'^Taii^ 



iOi . LES DERNIERS BRETONS. 

été Arthur, je lui aurais brûlé les entrailles ! Ponrqrfoî 
meurt-il de la main de cet enfant ? 11 aurait fallu le 
faire déchirer à quatre chevaux'comme Hernier de Seiae, 
et exposer les quatre morceaux de soo corps aux quatre 
vents du ciel. 

— C'eut été une mortvulgaire, ditCoatmor, etil folhît 
que, dans sa punition, on sentit la main du Tout-Pois* 
sant. 11 y avait bataille entre Dieu et le diable; le diable 
avait pris un homme fort, et Dieu n*a voulu prendre 
qu'un enfant pour tuer Thomme fort, afin de faire com- 
prendre que son bras étart assez long pour n-avoir pas 
besoin d'une grande épée au bout. Cela est habile et 
beau. 

— Et vous, mon maître, dit Tanguy en s'adressant )i 
Collinée, la tragédie vous a-t-elle dit quelque chose au 
cœur, quoique écrite dans la langue des barbares ? 

-* Le roitelet aime toujours les toits de chaume où 
il est né y et la voix do ses frères *, répondit le vieillard, 
et cependant, Kemewotej celte pièce n'obéit guère aux 
règles d'Horiatus. 

Ficta Tolaptatis caasa sint proxina Terto; 
HeOf qaoeanqae TOiet, poscat, libi' fabula credL 

II eût mieux valu pour celui qui a fait la tragédie qu*il 
eût connu la belle antiquité et qu'il eût traité quelque 
sujet du temps des Hellènes. Iliacum carmen deducitin 
acius. Au lieu de cet enfant, il aurait pu faire descendre 
de Tempyrée Minerve, aux bras blancs , ee<t xfvx^xiec ou 
bien Iris, la prompte messagère, oxm i/ic «n*^»^ ^'^^^ ^^ 
noble et grand. 
^ — Laissez l'enfant, laissez Fenfant, cria Coîitmor. Que 
me font a moi vos Minerve et vos Iris, maître Collinée? 

(1) Ar laooeanik a gar aUo tr Coueo po leacb e Toiie giuei ag ai aoo«t evf 
f breadear (l*r*Tcrb« braton). 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. 105 

Je ne suis point un païen, par «alnt Briec ! Mais l'en- 
fant 1... Oh ! comme cela fait du bien de le voir délivrer 
sa mère ! comme cela console 1 comme cela fait croire à 
la providence ! Mon Dieu ! c'était bien beau ces temps 
où Ton voyait des miracles. Oh ! comme j'aurais voulu 
vivre alors et être un saint pour causer avec les anges, 
parler à la mer, à la flamme, k la terre, et voir qu'elles 
m'entendaient ! Mais ces grands jours sont passés ; il ne 
vient plus d'anges en Bretagne ; tout se perd ; les beaux mi- 
racles, les beaux usages, la foi de nos pères ; nous ne voyons 
plus de saints chez nous, depuis que les Français sont venus. 
La Bretagne s'en va, et bientôt notre langue sera ou- 
bliée. 

— Ne dis pas cela, Coalmor ; foi d'Abelen , cela ne sera 
pas. Vois-tu, quand un peuple a ses saints à lui, son lan- 
gage à lui , ses chansons et ses tragédies à lui , ce peuple-là ne 
change pas de nom aussi facilement qu'une Glie qu'on marie. 
Les seigneurs peuvent se faire Français, s'il leur plaît, 
mais nous, nous resterons ce que nous sommes. Nous 
n'apprendrons pas la langue da ceux du haut pays, et 
s'ils veulent que nous les entendions , il faudra qu'ils 
parlent la nôtre. Nous resterons avec nos grands cha- 
peaux et nos longs cheveux, pour nous reconnaître entre 
nous, et quand l'occasion viendra , Malo ! pour la Bre- 
tagne ! nous nous lèverons avec l'arquebuse et les 
fourches a la main , en jetant notre cri : Liç dar pot 
cal ht euz en Armorik (place aux durs garçons de l'Ar- 
morique) I II se trouvera bien encore, de par le monde, 
un pauvre gentilhomme qui consentira a être duc de Bre- 
tagne; qu'en dis-tu, Kernewote? 

— le dis que le jour où il faudra chasser les Français 
de nos paroisses, les hommes de la Cornouaille prendront 
leurs habits du dimanche avec leurs pm-bas les plus 

II- ۥ 



IC8 LES DERNIERS BRETONS- 

lourds, et que nos gentiishonunes ne seront pas longs à 
sangler leurs chevaux des montagnes. Tous ont gardé 
leurs anciennes pensées I et le seigneur de Pont-rAbbé 
a laissé sur la porte de son grand château l'écusson de 
Bretagne, avec la levrette et la devise ^ 

— Que la sainte Trinité Vous entende ! dit Coatmor, 
alors les beaux jours reviendront pour notre pays. 

— Et les jabadâos et les passe^ieds reprendront 
dans les châteaux, fit observer Troâdec. 

— Et le parlement n'empêchera plus de jouer les tra- 
gédies, dit Âbalen. 

— Et moi , ajouta Tanguy , je deviendrai expert dans 
Fart de maître Gollinée, et j'imprimerai les belles poésies 
de la Bretagne, et nous aurons nos livres, comme nous 
avons nos clochers, nos rivières et nos montagnes I 

Un cri général de joie répondit au jeune homme. 

— Béni soit le jour ou tu es venu parmi nous, Tanguy, 
dit Âbalen en étendant vers lui sa large main; tu nous as 
fait aimer mieux notre pays et notre langage; tu es un 
brave compagnon. Si quelqu'un te voulait du mal rajK 
pelle-toi que tu as, dans ce corps-ci, une douzaine de pi» 
ebets de sang prêts a couler pour toi. 

— Les Kernetootes n'ont pas moins de sang dans ta 
veines que ceux du pays de Tréguier j répondit. Tanguy, 
touchant la main d' Abalen et en s'inclinant avec une cour- 
toisie toute chevaleresque ; j'ai un crâne à faire défoncer 
h ton service. 

— Je voudrais voircommeje te vois, ajouta l'armurier, 
l'auteur de Sainte Triffine, car celui-là aussi est un chré- 
tien et un Breton. 

— Tu le vois comme tu me vois, Abalen^ car Tauteiir 
de Sainte Triffine^ c'est moi. 

(i) Il f«ll«( va ordre tzpcèf 4m roi «t dei aMBaoei pour le lui ftiri lilîim. 



POÉSIES DE Lk BRETAGNE. f07 

One exclamation de surprise s'élera à ees mois, et 
tes regards se tournèrent vers le Kemetoote, qui, rouge 
jusqu'au front, baissait les yeux et penchait la tête a?ee 
un mouvement à la fois fier et modeste ; bientôt tes ap- 
plaudissements éclatèrent de toutes parts. 

— Malol malo l Noèl au Kernewotet Noèl k Sainte 
^Tr if fine ! Noël à la Bretagne et aux auteurs bretons l da 

tidre, une mer de cidre, veuve FlohiCi c'est aujourd'hui 
fête. 

«*- 11 est minuit, mes gens, dit une voix sèche qui sor- 
tit du fond de Tâtre ; les chrétiens doivent rentrer chec 
eux maintenant. 

En prononçant ces mots, la veuve Flohic s'était levée 
du banc qu'elle occupait dans le fond de l'immense che- 
minée, et, tenant à la main une chandelle de résine re- 
tenue entre les deux brandies d'un bâton fendu, elle s'a- 
vançait vers la table pour enlever les piclœts. ^ 

— - Est-il vraiment Theure des morts? demanda Troa- 
dec. 

— Écoutez, dit la veuve. 

Les buveurs firent silence ; le son triste et clair d'une 
cloche arriva distinctement jusqu'à la salle de l'auberge; 
tous se découvrirent et se signerait. Q^entôt une voix lu- 
gubre s*éleva dans la nuit : 

Réreiltez-TOQS, gens qui (formel^ 
Pries Oieo poar les trépasiéf. 

— Qu'est-ce que cela? demanda Tanguy avec terreur. 

— C'est le sonneur des âmes y dit Coatmor ^; il est 
venu nous surprendre comme la mort au milieu de la 

(1) DwM toatef tes Tilles da pays de Trégnier, on aftil conservé, iwiq^^k 
la réfolution de 17S9, Tosage de faire parcoarir les rues par une aspica da 
watchnan chargé de demander des prières pour les loorts. On appelait, en 
frf eiop; ce fôonear de nuit le lomifur dei dtnet. 



108 LES DERNIERS BRETONS. 

Joie et des espérances, pour nous ayertir que ceux qui 
sont dans les cimetières lèvent maintenant leurs tombes 
et attendent des prières. 

6'ii f en a parmi vous, ajouta*t-ily qui ont des parents 
ou des amis dans le purgatoire , ils n*ont qu'à se mettre 
à genoux ayec moi. Voici un innocent * qui demandera 
pardon à Dieu pour les ftmes en peine, v 

Tous les buveurs s'agenouillèrent, et il se fit un grand 
rilence. On entendait au dehors le vent qui soufflait dans 
les toits anguleux et qui faisait grincer la poulie de fer 
du puits banal ; la cloche du sonneur des âmes tintait 
au loin, et son cri monotone arrivait avec le bruit confus 
des moulins et des cascades. Tout k coup, au milieu de 
ces mille rumeurs funèbres, la voix de l'idiot s'éleva 
douce, triste et suave; elle psalmodiait le de Profimdis 
pour le repos des âmes de ceux qui étaient morts. 



J. V. — GondosioiL ^ 

Peu d'années après la scène que nous venons de rap^ 
porter, la Bretagne était en feu, et l'effort de nationaii* 
sation qu'Abalen avait, annoncé était tenté par elle. La 
ligue, cette croisade religieuse dont les communes avaient 
fait si vite un mouvement provincial, la ligne avait pris 
en Bretagne un caiactère tout spécial d'insurrection po* 
pulaire. Un ambitieux secondaire, espèce de doublure 
des Guise, Mercœur, s'était misa la tête des turbulences 
bretonnes, et il s'efforçait de rajuster les débris du trône 
ducal. Mais trop d'éJéments inconciliables travaillaient 

(t) Innocêni «tt le nom doaoé eo breton ans îOioti. Not paysans les r». 

cardent conuae spécialement agréaUef à Die«, par I*lnipoMibili:é dans laqneO» 
Bi sont de auU ftii e, aussi foat-ilf grand cas de tout pdènfc 



P.OJËSIES DE LA BRETAGNE, 109 

alors noiro province pour qu'il pût les atteler utilement 
a son ambition. Le peuple et la noblesse tiraient en sens 
inverse. Le premier, lassé du bât féodal, avait décidément 
.pris le mors aux dents, et faisait tous ses efforts pour 
se débarrasser du cavalier qui Fécrasait depuis six cents 
ans. lA seconde, tout en se divisant en partis hostiles, 
tout en sollicitant les secours des communes, pour se 
déchirer elle-môme, n'en voulait pas moins conserver ses 
prérogatives et son pouvoir absolu sur le corvéablci H ré- 
sulta nécessairement de ces prétentions contraire un dé- 
saccord radical entre le populaire et les gentilshommes, 
désaccord qui les empêcha de travailler utilement a Taf- 
franchissement du pays. Bientôt même les paysans firent 
. cause a part, et commencèrent a courir sus aux seigneurs 
€t a leurs hommes d'armes, quel que fût leur gonfaloii. 
Mais cet clan révolutionnaire était prématuré; ce n'était 
qu'une de ces crises de fièvre auxquelles un peuple, ma- 
lade de son état social, s'abandonne de temps en temps; 
indispositions passagères, qu'un peu de sang tiré apaise 
bien vite et que nos vieux historiens désignaient sous Vex- 
^^vesûon^oétiqued' émotion du populaire. L'énaeute dd 
la Bretagne eut le résultat de toutes celles qui n'ont pas 
l'esprit de naître viables et de grandir jusqu'à la révo- 
lution. On tua ce que l'on put de rebelles, on pendit ce 
que Ton prit, et, comme il fallait quelqu'un qui payât 
les frais de la guerre, on pardonna au reste. La noblesse 
bretonne fit ensuite sa paix avec le roi, qui lui accorda 
toutes sortes de faveurs pour se l'attacher, et tout alla 
comme devant. Ce fut la dernière tentative de la Bretagne 
pour s'isoler, et le dernier rêve d'indépendance de nos 
communes. Le peuple, détrompé de ses espérances, se 
replongea dans son indifférence politique, et n'opposa 
plus à la conquête française que la résistance d'i^grtie de 



110 LES DERNIERS BRETONS. 

ses coutumes, de sa langue el de ses superstitions. Ces 
moyens, si faibles en apparence, ont seuls suffi pour lui 
conserver, pendant trois siècles, sa physionomie spéciale^ 
et ce n'a pas été, k notre avis, un spectacle sans intérêt 
que cette lutte silencieuse el héréditaire de quelque» 
milliers de familles contre Tinfluence étrangère, lutte 
que prolongeront encore quelque temps les croyances et 
l'amour du sol, mais dont onpeutprévoir la fin prochaine, 
et dont nous consignons ici l'expression dernière. 

Ainsi, trois siècles auront suffi pour renoureler les 
pensées de la race la plus énergique, la plus yolohtaire ; 
d'une race dont la ténacité a reçu la plus incontestable de 
toutes les confirmations, celle d'un proverbe populaire. 
Trois cents ans, jour pour jour, après cette soirée où 
nous avons représenté une réunion d'auteurs bretons 
écoutant la tragédie de Sainte Triffine, se berçant de 
Tespoir prochain de redevenir on peuple indépendant^ 
d'avoir une langue spéciale, une littérature, un théâtre, 
moi qui suis peut-être le descendant d'un de ces manants 
poètes, moi, Breton francisé, je déchiffre avec peine, sur 
un manuscrit rongé des mites, cette Biéme tragédie; je 
déroule ses vers comme les bandelettes des momies d'E- 
gypte, cherchant a y découvrir le mystère d'une civilisa:» j 
tion perdue. Fils si différent de mes pères, j'étudie la | 
pensée de ces vieux poètes comme une osuvre morte, j 
sans être sûr de toujours la comprendre I — Et trois fois j 
cent années ont pu effectuer de si prodigieux changeme&tsl j 
Et dans nul autre lieu de l'Europe, peut-être, lemouve» | 
ment civilisateur n'a été plus lent, plus insensible qu'eu 
Bretagne 1 Nulle part ailleurs le passé n'est aussi près 
du présent, et pourtant ce passé est déjà si éloigné, qu'il 
faut l'étudier, comme les planètes du ciel, avec l'induo- 
liou et ranalysc î Quel pas ont donc faits partout ceS tcoift 



POÉSIES DE LA BRETAGNE. lit 

sikies qui viennefnt de passer? Qu'était-ce donc que ces 
géants qui ont emporté avec eux, si loin, dans les plis de 
leurs robes, [es idées, les croyances, les espoirs de nos 
ancêtres, pour que ces idées, ces croyances, ces espoirs 
'soî^t devenus des problèmes à résoudre, des thèses d'an« 
tiquaire k soutenir? N'y a-t-il pas quelque chose de rà- 
fraîchissant et de sain pour l'âme dans la contemplatiou 
de cette prodigieuse marche du genre humain, au milieu 
des obstacles et des pièges? En regardant la route déjîi 
faite par cet Infatigable Ahasvérus, qui oserait douter de 
sa force pour celle qui lui reste a faire? Quelques incré* 
dules peut-être qui calomnient le progrès auquel ils doi- 
vent ce qu'ils sont, comme les abbés du dix-huitième siè- 
cle riaient de la religion qui les faisait vivre ; quelques 
prêtres du désespoir qui voudraient nous faire prendre le 
monde pour un manège, et Fhumanité pour, un cheval 
aveugle, tournant autour de la meule de la nécessité l 
Mais pour celui qui cherche la vérité de bonne foi, il ne 
peut y avoir de doutes. En voyant disparaître ces natures 
saillantes dont la Bretagne nous offre un reste si curieux^ 
en apercevant cette action lente, mais irrésistible du 
temps sur les nationalités, il comprendra que l'œuvre 
providentielle s'accomplit. Et qu'il ne s'inquiète pas si, 
dans cette tendance générale vers l'association, les socié- 
tés lui paraissent sans ordre, sans raison, sans poésie; il 
faut qu'il regarde notre siècle comme un grand déména- 
gement du genre humain, dans lequel, idées, foi et scien- 
ces se trouvent confondues. Placée entre un passé démoli 
et un avenir pour lequel on commence seulement k ras- 
sembler les matériaux, notre société couche à la belle 
étoile, mal protégée par de vieilles toiles arrachées a l'an- 
cien édiûce et & grand'peine recousues ; mais ce bivac 
n'est point la demeure déQnitive. Après de longues et pé^ 



ff3 LES DERNIERS BRETONS. 

nibks marches dans le désert, après aToirfaincQ les obs* 
tadcs, commis bien des Craies, oaMié bien des fois son 
IHeo et adoré le Tcan d'or, le genre humain arrîTerm oifia 
a la terre promise (nons fespénms fermement !) et, plos 
heoreox qoe les fiébreox , il n'y liooTcra point d'ennemis 
hcomhatlie. 



LES DERNIERS DRETONS. 



TROISIÈME PARTIE. 



INDUSTRIE, COmiERCE ET AGRICULTURE 
DE U BRETAGNE. 



Nous avons montré Jusqu'à présent le Breton dans ses 
rapports avec la vie morale ; il nous reste a le faire voir 
dans ses rapports avec la vie matérielle. Nous avons dit ce 
qu'elait Thomme poétique, nous allons voir ce qu'est le 
travailleur. Notre étude intellectuelle ne cessera pas, mais 
elle prendra une nouvelle forme ; nous en demanderons 
les éléments h des faits positifs, nous la poursuivrons h 
travers les réalités de la vie. Ce sera môme, peut-être 
une chose curieuse que ce côté psychologique cherché 
dans la statistique, science jusqu'à présent réduite a des 
. formules algébriques. La statistique ne devrait point être 
seulement ce que Font faite les géomètres de notre 
temps. Vaste étude qui résume la situation d'un peuple, 
elle devrait en embrasser toutes les faces, en chercher les 
motifs moraux ou physiques, en déduire les conséquen- 
ces philosophiques ou mathématiques Les chiffres seuls 
ne sont que des résultats muets qui ne nous apprennent 
point leurs causes. La statistique ainsi faite n*est autre 
chose que le grand-livre d'une nation ; elle lui dit si elle 



If4 LES DERNIERS BRETONS. 

est sur le chemio de la banqueroute ou de la fortune, 
mais elle ne lui apprend pas le pourquoi. Le pourquoi 
est plus haut que les formules chiffrées, plus haut que les 
relevés d'administration et que les recensements publics; 
le pourquoi est tout entier dans Têtre multiple qu'on ap- 
pelle peuple ; dans ses coutumes, dans sa foi, dans son 
intelligence, dans son caractère. Toute statistique large- 
ment comprise devrait procéder par Tétude des mœurs. 
Vous m'avez dit combien 'ce pays comptait de chevaux^ 
de manufactures, de loteries, c'est bien ; mais dites-moi 
aussi ce que c est que Thomme qui l'habite, car tout vient 
de lui et y retourne. C'est seulement quand je le con- 
naîtrai que vos chiffres auront de la valeur pour moi, 
que je pourrai trouver un remède au mal et aviver la 
source du bien. Les quatre règles sont une bdie chose ; 
mais me diront-elles pourquoi l'Espagne, cette beUe cm- 
trée, est descendue au dernier rang des Etats, tandis que 
la dure et petite Angleterre occupe la première place? là, 
comme partout et toujours, l'homme a fait son sort, en 
dépit de la terre et du soleil, car l'hœnme est i'insfnt- 
ment qui donne à la matière la valeur et le mouvement. 
Décrivez donc l'instrument si vous voulez que je 8«;he 
quels sont les changements k apporter, les améliorations 
ï accomplir. 

Or, ce que nous tentons ici est un essai de Cjb genre. 
Ce qu'on va lire est de la statistique psychologique. 
Heureusement resserré dans un cadre étroit, nous espé- 
rons que notre travail en sera plus exact et plus complet. 
L'objet à mesurer est petit et par cela même plus a Ion- 
^eur de notre bras. A d'autres d'essayer cette analyse 
«ur un plus vaste sujet. 



CHAPITRE I. 



^ I. «- Caase an peo d*îiiiporCsnee de rindastrie en Bretagne. 
-* Ouvriers du seizième eiècle. ^*< Caractère de l'oomer 
breton. «-» L'horloger de Paimpol. 

Trois choses sont k considérer dans la statistique oio- 
raie dont nous nous occupons : Pindustrie^ le corn" 
mercôy l'agriculture. Ce sera la matière de trois chapi- 
tres distincts : 

L'industrie de la basse Bretagne est peu de chose ; elle 
se borne, à peu près, k la production d'objets de consom- 
aaation locale. A part un petit nombre de grandes exploi- 
tations,* l'industrie propre du pays se réduit a quelques 
poteries grossières, à quelques tanneries, a quelques pau- 
vres papeteries a marteaux, semées çk et la dans les val- 
lées, et qui se transforment chaque année en moulins k 
lié. Ajoutez k cela la fabrication des toiles, dont nous 
parlerons plus tard, et vous aurez une idée générale de 
l'industrie du pays. 

Quant aux métiers, ils sont pauvrement exercés par des 
ouvriers isolés, et, k de bien nures exceptions près, on ne 
trouve ni grands ateliers, ni usines importantes dans les- 
quelles ceux-ci puissent s'instruire des perfectionnements 
apportés à leurs professions. 11 en résulte que les états 
manuds sont généralement pratiqués sans hcdbileté. 



116 LES DERNIERS BRETONS. 

Mab parmi toutes les causes qui ont arrêté ai Breta* 
goe râan de Findiistrie ouTrière, fl ea est une plus puis- 
sante et qui tient à un préjugé tout-à-fait local : nous 
vouions parler de l'espèce de mépris qui, dans nos cam- 
pagnes, frappe Touvrier et le place dans une situation 
presque honteuse. U nous serait dilOcile d'expliquer l'o- 
rigine de ce dédain pour F homme de métier ; mais die 
est fort ancienne. Dans le moyen âge, beaucoup de nos 
gentilshommes se trouTèrent trop pauvres pour se main- 
tenir dans une noble oisiveté ; il fut décidé qu'ils pour- 
raient conduire la charrue sans dâ'oger, mais non exercer 
des métiers, parce quHl éiait indigne d'hommes nobles 
de se livrer à de vils travaux. Peut-être le mépris 
pour les professions-mécaniques vient-il de ce que beau- 
coup d'entre elles furent primitivement exercées, en 
Bretagne, par des étrangers, des Bohèmes et des Juifs, 
que l'on désigna sous le nom détesté de cacoux. Quoi 
qu'il en soit, ce mépris s'enracina fortement, et il s'est 
maintenu partout jusqu'à nos jours. 

Cependant, il faut le reconnaître, ce préjugé ne fut 
pas toujours un obstacle à l'avancement des arts manuels 
en Bretagne. La preuve en est dans les clochers, les 
cloîtres, les chapelles qui étalent, sur le ^ol breton, leurs 
opulentes dentelles de granit. Mais Tépoque où ces édi- 
fices furent bâtis explique les merveilles de leur construc- 
tion. Touss'élevèrentau commencement du seizièmesiècley 
au moment oii la Bretagne entrait dans une de ces inspi- 
rations poétiques , plus rares encore chez les nations que 
chez les individus, et auxqueUes on doit les chefs-d'œuvre. 
Ce siècle fut, dans l'Ârmorique, un siècle de virilité pour 
le géant populaire. Tourmenté depuis longtemps d'une 
ardeur comprimée, il se mit à transporter des rochers et 
à remuer des montagnes afin d'essayer ses forces. Un 



INDUStRIE, COMMERCE, ETC. 117 

besoin de mouvement, une crise d'imagination saisit su- 
bitement les masses , qui , par une réaction puissante 
qu'avait amenée la francisation de la noblesse, tendaient 
Il se nationaliser davantage. Les croyances encore vivantes 
favorisèrent cet élan et lui donnèrent une direction reli- 
gieuse. Alors les ouvriers, sortis momentanément de Tab- 
jection dans laquelle ils croupissaient , conçurent une 
pensée de réhabilitation. Des confréries de picoteurs, de 
menuisiers, de forgerons, de couvreurs, de maçons, etc., 
se formèrent de toutes parts ; quinze mille ouvriers par- 
coururent la Bretagne, leurs outils sur l'épaule et le cha^ 
pelet à la main, mêlant des cantiques populaires au son 
du biniou qui marchait à leur tête. Ce fut comme une 
sainte croisade de travailleurs auxquels Texaltation don- 
nait des forces, une adresse et une patience que Ton at- 
tendrait vainement de l'habileté moderne Alors s'élevè- 
rent, au bruit des hymnes et des prières répétées en 
conmiun, ces églises miraculeuses qui dominent les 
villages du Finistère; alors le granit, pétri comme de 
l'argile, se déroula en arabesques flamboyantes ; le chêne ; 
découpé au ciseau, tapissa les chœurs mystérieux ; alors, 
sous chaque assise, sous chaque poutre , contre chaque 
angle , le long de chaque corniche , on vit naître ces my- 
riades de saints, de dragons, de démons, de grotesques ; 
et dans ces vastes compositions, mélange de pensées ter- 
ribles ou plaisantes, saintes ou obscènes, tout fut admi- 
rablement exécuté, parce que chaque ouvrier trouva né- 
cessairement a rendre l'expression de son individualité. 
Chacun eut son ouvrage de goût h accomplir ; chacun put, 
après l'achèvement, voir à découvert sa part de travail , 
s'admirer et se complaire dans son œmTe. Puis, Thonncur 
de l'ouvrage entier retoml)ait sur tous. A cette époque , 
rarchitccto n'était pas, comme maintenant; unliomme 



118 LES DERNIERS BRETONS. 

isolé, TÎvant dans une autre sphère, auquel reyenaient 
toute la gloire et tout le profit : rarchiteete n'était qu^on 
maître maçon, le prraiier enfre les autres, mangeant à 
leur table, heurtant son Torrc aux verres de ses onyriers^ 
et prenant leurs conseils. 

D'ailleurs , une cause plus passante que toutes cdies 
que nous indiquons surexdtait les facultés de rouYrier. 
breton : il cherchait une réhabilitation. En élevant d^ 
églises, il faisait a la fois une œuyre glorieuse et méritoire , 
il acquérait une importance qu'il n'avait jamais eue au* 
paravant. Son travail le purifiait. Il devenait le logmt du 
bon Dieu, et, ^ ce titre, il appelait sur lif( quelque chosd 
du respect et de Tadmiration qu*inspirût son ouvrage. 
Aussi lui permettait-on de dresser un autel dans une des 
plus belles églises de Bretagne (le Folgôat) , et d'y graver 
sur la pierre, comme un gentilbonmie, son écusson rotu- 
rier, composé de la truelle, de la règle et de réquerre. 
Certes-, le métier dut alors lui paraître beau et attrayant. 
L'ouvrier avait une mission. La foi vint illuminer son 
ignorance. Il se sentit prêtre k sa manière, et toutes ses 
aspirations pieuses, toutes ses prières, se traduisirent suc 
le Kersanton en caractères indélébiles. 

Cette vigueur de volonté dura tant que la crise popu- 
laire qui ébranlait le pays eut son cours^ et que les grands 
travaux entrepris avec l'or de la reine Anne se multi- 
plièrent. Mais lorsque Louis XII eut perdu sa Brette 
moult regrettée ^ et que la réaction nationale se fut ra- 
lentie, les grands ouvrages cessèrent tout-a-coup. Rendus 
h leur obscurité et au dédain public, les ouvriers sentirent 
Fenthousiasme leur mourir au cœur. Ils se dispersèrent 
tristement dans les villages, s*y établirent, et, se résignant 
aux vulgaires labeurs qui s'offraient seuls désormais pour 
les faire vivre, ib oublièrent, comme un raye dejeunç^^ej 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 119 

les jours d'exaltation et d*espérance auxquels ils avaient 
assiste. 

 ces causes matérielles, qui expliquent la décadence 
des arts manuels eu Bretagne, il faut en joindre d'autres 
plus intimes et non moins puissantes. Beaucoup d'obsta- 
cles, Tenant de lui-même, s'opposent k Tavancement in- 
dustriel de Touvrier breton. Au premier rang il faut 
placer sa répugnance pour les déplacements. Ailleurs , le 
«ampagnonage , cette franc-maçonnerie du prolétaire, 
(acilite a l'ouvrier les voyages, et lui eh fait même une 
obligation. Chaque compagnon doit faire son tour de 
France, et, dans cette instructive pérégrination, se trou- 
vant en contact avec un grand nombre de méthodes nou- 
velles, il dépouille nécessairement une partie de ses 
préjugés ; il s'inspire dans les grands ateliers d'industrie, 
comme l'artiste dans les galeries de Rome ou de Florence ; 
il s'initie & mille procédés ingénieux ; il étudie la manière 
des maîtres, l*imite et l'égale parfois. Peut-être même 
n'arrivera-t-on à une vaste éducation industrielle qu'au 
moyen de ces voyages de travailleurs k travers les nations 
civilisées. Ce sera une belle époque que celle oâi l'on 
pourra voir , au lieu de ces tristes groupes de conscrits 
«liant livrer leur chair aux boucheries nationales , de 
joyeuses bandes d'ouvriers traverser les villages, portant 
dans un mouchoir noué h. leur bâton toute leur for- 
tune , toutes leurs espérances, et répétant gaiement leur 
chanson de métier. Plus tard, ces pèlerins travailleurs 
reviendront, rapportant, au lieu de reliques saintes 
destinées à guérir les maladies de l'âme et du corps , 
quelque invention utile, toute-puissante pour guérir la 
plus terrible de toutes les maladies humaines : la mi- 
sère 1... Us reviendront en rapportant surtout l'oubli des 
luB^es nationales i car le prolétaire étranger aura frapp 



120 LES DERNIERS RRETONS. 

dans leurs mains, il aura sué et chanté, ri et souffert ayee 
eux. 

Mais en attendant que ces utopies dorées se réalisent, 
il reste encore bien des ykilles empreintes à effacer dans 
les mœurs. En Bretagne surtout, la rénovation ne pourra 
avoir lieu qu'au moyen d'une transformation presque 
complète du caractère, de T habitant ; car outre les habl* 
tudes casanières de l'ouvrier armoricain, qui nuisent tant 
à ses progrès, il faut reconnaître qu'il n a point cette ac- 
tivité remuante que Ton retrouve chez d'autres races. Sa 
nature ne le porte point à l'ambitieuse et incessante re- 
cherche du bien-être, si propre à hâter l'instruction in- 
dustrielle. II ne court après la fortune ni ne Pattend : 
c'est la seule superstition populaire à laquelle il soit de- 
meuré étranger. Le pain noir de chaque jour, l'ivresse du 
dimanche et un lit de paille pour mourir vers soixante 
ans, voilà son existence, son avenir et il l'accepte comme 
définitif. Sa misère est, à. ses yeux, une maladie hérédi- 
taire et incurable. Ajoutez que son imagination vient à 
chaque instant àja traverse de son industrie; que ses 
préjuges, son caractère, ses poétiques inclinations, bri- 
sent sans cesse l'édifice naissant .de sa fortune. Position, 
intérêt, il sacrifiera tout a une tradition pieuse ou a un 
mouvement du cœur. Nous pouvons citer à l'appui deFo- 
pinion que nous émettons un fait qui s'est passé, il y a 
quelques années, presque sous nos yeux. Quoique ce soit 
un 'événement exceptionnel, il donnera une juste idée de 
la prépondérance des facultés poétiques sur la faculté 
industrielle, dans l'ouvrier breton. 

Paimpol est une ville du département des Côtes-da* 

Nord, un peu moins grande que la moitié d'une rue de 

" Paris ; mais son port lui donne une certaine importance. 

Elle on a eu beaucoup surtout pendant les guerres de Tem- 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. t2| 

pire. C'était, ainsi que Roscoff, Camaret, le Conquet, un 
lieu de relâelie pour les corsaires bretons. On y voyait 
alors cinquante tavernes et trois horlogers ; et ce n*ctait 
point trop; car les corsaires avaient besoin des uns et des 
autres. Le dernier mousse réservait toujours, sur sa pre- 
mière part de prise, de quoi acheter une montre h bre- 
U)ques, qu'il ne montait jamais, mais qu'il suspendait 
coquettement a son cou, avec un filin goudronné. Mal- 
heureusement pour les horlogers dePaimpol, la paix ruina 
leur industrie. Quelque temps encore les relâches des ca- 
boteurs (rendues plus fréquentes par l'activité momenta - < 
née du commerce, dans les premières années de la res- 
tauration) les aidèrent à vivre; mais cette ressource 
diminua peu à peu et leur manqua bientôt presque en- 
tièrement. 

Parmi ceux que frappa le plus cruellement ce désastre, 
se trouvait un jeune homme nommé Pierre. 11 avait choisi 
la profession d*horloger à une époque où cette industrie 
prospérait à Paimpol ; mais à mesure qu'il avait avancé 
en âge, ses espérances s'étaient affaiblies. Enfin le maître 
chez lequel il travaillait lui déclara un jour qu'il n'avait 
plus d'ouvrage k lui donner, et Pierre se trouva sur le 
pavé de Paimpol, sans emploi et sans ressources. 

La nécessité de quitter son pd^s et de chercher ailleurs 
du travail était déjk bien pénible pour Pierre ; mais ce 
qui la rendait insupportable, c'était la pensée de se sé- 
parer d'Yvonne avec laquelle il avait grandi et qu'il aimah 
depuis sa première communion. Yvonne était une jeune 
couturière de Paimpol qui travaillait tous les jours -pen- 
dant douze heures a sa fenôtre, près d'un vieux potébré- 
ché dans lequel elle avait planté une giroflée jaune ; qui 
se confessait régulièrement tous les mois, et dont la voix 
douce ne chantait jamais que des sônes mélancoliques oa 
II. 7 



122 LES DERNIERS BRETONS. 

des noêls pieux. Elte vivait avec sa mère; qui gagnait pé- 
niblement sa vie à porter de Teau et à lav^ ponr les 
bourgeois. Tous les soirs Pierre venait causer àtec la 
mère et la fille, et le dimanche, en été, il les conduôsàit, 
après vêpres, dans les champs pour recueillir des mures 
ou des noisettes. L'hiver, il leur faisait, tout haut, mie 
lecture dans un Guide du chrétien. Ils menaient ainsi 
une vie pure, charmante, sans ennuis, sans regrets et 
«ans impatience; une vie de foi et d*amour comme on 
en voit encore décrites dans les livres,, mais comme on 
n'en trouve plus guère dans le monde. 

Les deux jeunes gens savaient qu'ils devai^t se marier 
un jour, quoiqu'ils ne se le fussent jamais dit. C'était on 
de ces engagements tacites que l'on contracte par des 
habitudes plutôt que par des paroles, mais qui n'en sont 
pas moins sacrés. Aussi, lorsque Pierre vint annonce à 
Yvonne qu'il était renvoyé de chez son patron, et qa'O 
lui fallait quitter Paimpol, la pauvre fille resta frappée 
d'une douloureuse stupeur. Fendant quelque temps les 
deux enfants ne surent que pleurer ensemble, sans son- 
ger a autre chose qu'k l'affreuse pensée de se quitter. 
Avec la nonchalance habituelle à tous Jes caractères 
faibles qui fuient moins la souffrance que l'action, ils 
restèrent sous la couronne d'épines, songeant aux blessures 
qu'elle leur faisait au front, et non au moyen de s'en dé- 
livrer. Par bonheur, la mère d'Yvonne était une femme 
pratique qui avait mis son cœur h l'abri sous la rude 
^corce de son bon sens et qui ne se désolait qu'en der- 
nier ressort. Après avoir laissé quelque temps les deux 
«nfants pleurer, elle vint jeter brusquement sa parole 
positive au milieu de leurs plaintes, et les avertir qu'il 
^tait nécessaire de prendre une résolution. Enfin, à la 
suite de beaucoup de débats et de projets^ il fut convenu 



INDUSTRIE. COMMERCE, ETC. 123 

que Pierre partirait au plus tôt pour trouver du trayail, 
et qu'il reviendrait dès qu'il gagnerait assez pour se char- 
ger d une femme. Trois années étaient jugées nécessaires 
pour atteindre ce résultat» 

Deux jours après cette résolution, l'horloger se mit 
effectivement en route pour Rennes. Il y eut beaucoup 
de larmes versées au moment de la séparation. Cepen- 
dwt la tristesse des deux jeunes gens conserva quelque 
chose de serein. En se quittant, ils gardaient dans leurs 
cœurs une sève d'espérance qui devait les nourrir. Yvonne 
arvait confiance en Dieu^ et Pierre dans son courage ; tous 
deux étaient sûrs de se revoir bientôt. 

Mais Pierre ne fut point heureux. Il parcourut une 
partie de la France^ ne trouvant a se placer que momen- 
. tanément, vivant au jour le jour, pauvre et découragé. 
Trois années s'écoulèrent sans qu'il pût songer à revenir 
en Bretagne : enfin, après une série d'événements qu'il 
serait inutile de rapporter, il passa en Irlande, arriva à 
Dublin avec un Anglais dont il avait fait la connaissance, 
et entra, comme ouvrier, chez Thorlog^ Smith, à des 
conditions avantageuses. 

Maître Smith était un homme de cinquante ans, d'un 
extérieur froid, avare de paroles et de mouvements. 
Jeune, il avait été simple ouvrier, avait beaucoup souf- 
fert, et s'était habitué k cette impassibilité de bronze, 
derrière laquelle il cachait sa nature sensible. Longtemps 
froissée, son âme s'était retirée en elle-même et ne se 
mpntrait plus'que dans de rares occasions. Maître Smith 
passait généralement pour sévère et bizarre, mais sa pro- 
bité était renommée. Une fortune assez considérable avait 
été la récompense de cette probité et d'une .économie la- 
borieuse. Depuis phisieurs années il était veuf et vivait 
avec sa fille unique miss Fanny* 



121 LES DERNIERS RRETONS. 

Pierre s'iiabitoa bien vile au tranquille intérieur de 
rhorloger irlandais. C'était une bonne et douce créature 
a laquelle il fallait peu de place et peu de Oruît pour être 
heureuse. Maître Smith, qui n'avait eu jusqu'alors que 
des ouvriers grossiers ou vicieux, s'attacha au jeune Fran- 
çais dont l'assiduité silencieuse et lu bienveillance timide 
le charmèrent. Une maladie assez grave dont il fut atteint, 
et pendant laquelle Pierre lui donna des marques d'un 
intérêt reconnaissant , acheva de le lui rendre cher ; le 
jeune Breton finit par acquérir, dans la maison, la position 
d'un associé plutôt que celle d'un ouvrier. 

Une seule chose jetait de la gène dans les rapports qui 
existaient entre la famille Smith et Pierre, c'était la diffi- 
culté de s'entendre. Le Breton s'exprimait en anglais avec 
beaucoup de peine, et sa timidité augmentait encore l'em- 
barras qu'il éprouvait a parler. Il en était résulté, dans 
la maison , une habitude de silence presque cofitinuel. 
Pierre, Smith et sa fille s'entendaient le plus souvent par 
le geste ou le regard, et ce mode singulier de se commu- 
niquer leurs pensées avaient imprimé à celles-ci quelque 
chose de plus vague, mais en même temps de plus ex- 
pressif et de plus affectueux. Pierre s'était habitué au;;, 
formes caressantes de miss Fanny, sans y voir autre chose 
qu'une sorte de télégraphie rendue nécessaire par la dif- 
férence des langues. Lorsque, assise au comptoir, sa tête 
blondeappuyée sur son bras nu que recouvraitàmoitiéune 
mitaine noire, elle oubliait ses regards sur le jeune ouvrier, 
Pierre ne voyait dans cette attention rêveuse qu'un encou- 
ragement amical ; lorsqu'elle lui demandait quelque chose 
par un geste, en prononçant son nom avec l'accent pro- 
fond et musical qu'une voix de femme ne sait donner qu'à 
un seul nom entre tous, Pierre ne voyait Ih que l'expres- 
sion d'une bienveillance qui cachait le commandement 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 125 

sous la douceur de l'inflexion. D'ailleurs il éprouva long- 
temps auprès de miss Fanny une sorte de crainte respec- 
tueuse dont toutes ces marques de bonté ne pouvaient 
le guérir. Miss Fanny, qui devina sa timidité, n*en devint 
que plus pressante dans ses avances ; elle finit enfin par 
Tenhardir et par le placera son égard sur un pied d'égalité 
, entière. 

U s'établit par suite entre les deux jeunes gens une in- 
timité tendre*, qui se transforma bientôt, chez la jeune 
fille, en un amour secret. Pierre la vit devenir triste, iné- 
gale, souffrante, sans deviner la cause de ce changement. 
Deux ou trois fois il crut l'entrevoir ; mais il repoussa 
aussitôt ce soupçon, en rougissant, comme d'une suggestion 
de l'orgueil. Enfin, un jour pourtant, ému d'une profonde 
pitié pour miss Fanny, dont la douleur avait redoublé 
depuis quelque temps, il osa lui demander ce qu'elle 
avait. Sans lui répondre , la jeune fille fondit en larmes 
et se sauva dans le parloir, placé derrière la boutique. 
Pierre l'y suivit et l'y trouva a genoux devant une chaise, 
le visage caché dans ses deux mains et sanglotant amère- 
ment. Tout troublé, il s'approcha en l'appelant, voulut 
écarter ses mains , et lui répéta mille noms tendres que 
la pitié lui inspirait. 

— Confiez-moi votre peine, dit-il enfin ; ne savez-vous 
pas que je vous aime? 

— Vous m'aimez ! s'écria Fanny en jetant un cri dé 
joie... 

Et elle laissa son front tomber sur l'épaule du jeune 
. homme, qu'elle entoura de ses bras. Elle venait de prendre 
pour un aveu d'amour ce qui n'avait été qu'aune expres- 
sion d'amitié fraternelle. 

Pierre, éperdu, se trouva engagé sans le vouloir, sans 
l'avoir prévu. L'émolbn^ la surprise, la timidité, ladiOi- 
II. 7* 



128 LES DERNIERS BRETONS. 

culte de s'exprimer, lui ôtèrent toute présence d'esprit. 
Il no put que rendre maehinalem^l à miss Fanny ses 
étreintes. Maître Smith entra en ce mom^t^ sa fille s*ë- 
lança vers lui et se jeta dans ses bras; il comprit ce qui 
s'était passé, -et tendant les mains au jeune outri^, qui 
demeurait les yeux baissés, et dans un embarras mortd. 
— You hâve then at last understood yourself! *t- 
il en souriant, // 1^ well childrmf tohat day the weâ- 

Pierre babutia quelques iLots entrecoupés; Smith, 
mit son trouble sur le compte de la joie, et n'y prit pas 
garde. Le jeune breton se retira désespéré. 

Pendant plusieurs jours, il se crut le jouet d'un rôra : 
mais tout se préparait pour son mariage ; Fanny tra- 
Taillait déjà à son trousseau. Elle était rederenue gaie et 
chanteuse. Pierre comprit qu'il ne pouyait plus recula; 
il se résigna. Ce n'était point un de ces fermes caractères 
qui ne sentent jamais les angles d'un obstacle, et qui le 
heurtent jusqu'à ce qu'ils l'aient brisé. Pierre était crain- 
tif, et, comme la plupart des hommes, incapable de pro- 
tester contre les événements accomplis. Qui sait d'ailleurs 
si l'espèce de violence qui lui était faite n'éreillait pas ea 
lui quelque sensation chatouilleuse? A son insu, peut- 
être, il se laissait prendre a la pensée de devenir riche, 
indépendant, honoré. 11 se voyait, lui jusqu'alors pauvre 
ouvrier loué a Pheure, travaillant enfin pour son compte, 
marchant dans sa volonté et dans son indépendance. Puis 
la douce figure de miss Fanny passait au fond de ces va- 
gues tableaux de bien-être, avec ses longues boudes de 
cheveux blonds et son sourire caressant ; la figure de miss 
Fanny, si bonne, si charmante, qui l'aimait tant, et qui 

H) VoQS Tonfl étei donc MUndoi & la 11b? C'eft bien, enfants : à qoënù 
ienofseî 



INDUSTRIE, COMMERCE; ETC. 127 

était me dameth^ moyen de ne pas se laiser aller, par 
instants, à de consolantes pensées ? le moyen de ne pas se 
résigner à dormir dans ce nid d'amour que Ton sentait 
d'avance si doux et si abrité ? 

Mais ces rêveries de bcmheur, Pierre ne s*y abandonna 
pas kHiigtemps. Sa conscience Tavertit qu'au fond de cette 
prétendue r^ignation il yavaii une lâcbeté.Depuisqullde- 
vait épouser Fanny, le souvenir d'Yvonne lui revenait sans 
cesse. Il se la représentait à sa fenêtre étroite, près de son 
pot de giroflée jaune, travaillant d'un air joyeux et con- 
fiant en attendant son retour, et cette pensée lui faisail 
couler les larmes des yeux. Une circonstance vulgaire en 
apparence, la mort d'une jeune fille qui habitait près do 
maître Smith et qui se noya parce que son fiancé l'avait 
abandonnée, l'émut singulièrement. Tous ses souvenir» 
d'enfance et de Bretagne se ranimèrent en même temps 
pour l'accuser. Il devint sombre et malade. Maître Smith 
crut que sa tristesse n'était autre chose qu'une impatience 
d'amant, et les préparatifs du mariage furent hâtés. Mais 
la préoccupation douloureuse du jeune ouvrier ne fit que 
s'en accroître. Chaque soir les voix qui lui parlaient de 
Paimpol, d'Yvonne, de ses anciennes promesses, se fai- 
saient entendre plus menaçantes ; son chagrin était devenu 
du désespoir. Il se voyait infâme sur la terre et damné 
dans le ciel pour avoir trompé sa compagne d'enfance. 
Enfin, une nuit qu'il était couché dans sa mansarde, et 
que dévoré par la fièvre, il s'était assoupi un instant, 
voilà qu'un son de cloche le réveille : il prête l'oreille... 
à merveille l il reconnaît ce son î c'est l'accent frais et ^ 
lointain des cloches de Paimpol I le même qui se faisait 
entendre le jour de sa première communion, le jour où 
il vit Yvonne pour la première fois ! Mais maintenant ces 
cloches ne tintent plus joyeusement comme alors; c'est 



128 LES DERNIERS BRETONS. 

un glas funèbre qu'elles font entendre ; elles sonnent une 
agonie I Pierre, éperdu, se soulève dans son lit : il écoute 
encore ; le bruit des cloches s'affaiblit, s^éteint dans l'es- 
pace ; il se fait un silence l... — Tout-a-coup, du milieu 
de la nuit, une voix s'élèye plaintive et connue. C'est la 
même voix qu'il a tant de fois entendue le soir i une fe- 
nêtre de Idirue de F Église; et la voix chantait le sône 
de la Fiancée, si célèbre au pays de Tréguier*. 

«r Ma mère , oh ! dites-moi pourquoi l'on parle bas dans la 
maison , ma mère, oh ! dites-moi pourquoi les domestiques sont 
en deuil ; ma mère, oh ! dites-moi pourquoi vous avez les yeui 
rouges? » 

a — Mon fils, on parle bas parce que vous êtes malade; 
mon fils, le noir convient à tout le monde ; mon fils , j*ai les 
yeux rouges parce que j'ai pleuré sur vous. » 

Pierre écoutait fasciné, perdu dans sa vision. Il lui sem- 
blait qu'il était h Paimpol, qu'il revenait de cueillir des 
fleurs d'aubépine au bord de la mer, qu'il entendait 
Yvonne chanter à sa croisée; et par une habitude machi- 
nale et involontaire, par souvenir, il se mit a chanter à 
demi-voix le second couplet de la chanson. 

(i) Voyez dans Barzaf-llretx, toI. f , p. 21, des strophes qai ont quelque 
rapport avec celle-ci. U. de la YJilemarqoé cite nae imitatioD française que 
nous avons entendu, comme lai, chanter dans la haute Bretagne. 

Oh ! dites-Boi, ma mère, ma mie, 
Pourquoi les cloches sonnent ainsi? 

— Ma fille, on fait la procession 
Tout à l'entour de la maison. 

— Oh ! dites-moi) ma mère, ma miai 
Quel habit mettrfnje aujourd'hui ? 

— Prenez du noir, prenes du blanc; 
Mais le noir est plus vonrenant. 

— Oh ! dites-moi, ma mère, ma mie, 
Pourquoi la terre est rafraîchie ? 
«- Je ne peux plus tous le cacher. 
Votre mari est enterré. 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 129 

« Ma mère, ob 1 dites-moi pourquoi j*ai le cœur douloureui 
aujourd'hui; ma mère, ob 1 dites-moi pourquoi les chiens hur- 
lent si tristemeni ; ma mère, ob ! dites-moi pourquoi le soleil 
ressemble dans le ciel au visage d*une veuve. 

Il lui sembla qu'on lui répondait : 

« — Mon fils, le cœur est douloureux quand il se brise quelque 
affection ; mon fils, les chiens hurlent quand ils sentent la mort 
mon fils, le soleil est pâle pour les enterrements. » 

Le jeune homme reprit en tremblant : 

« Ma mère, ob ! dites-moi pourquoi les cloches sonnent ; ma 
môre, ob ! dites-moi pourquoi j'entends le bruit des marteaux 
dans la maison voisine ; ma mère, ob! dites -moi pourquoi les 
prêtres chantent dans la rue ? » 

La voix répliqua aussitôt : 

« — Mon fils, c'est que les cloches sonnent pour le repos 
d'une âme ; mon fîU, c'est que l'on cloue une châsse dans la 
maison voisine ; mon fils, c'est que les prêtres portent en terre 
votre fiancée. » 

Ici le chant s'éteignit, les cloches tintèrent encore un 
instant au loin, puis tout se tut, Pierre était resté a ge- 
noux près de la fenêtre, presque évanoui. 

Il n'en doutait plus ; ce qu'il venait d^entendre était 
un avertissement ainsi que Dieu en envoyait souvent à 
ceux de la Bretagne; c'était un intersigne! 11 ne pouvait 
résister a cet appel sans commettre un sacrilège. Une voîx 
était venue de son pays pour lui rappeler ses promesses 
etlui dire d'y retourner. En vain le souvenir de Fanny, 
la noce déjà préparée, se dressèrent devant lui comme 
de&obstacles invincibles ; il entendait toujours le reten- 
tissement de cesdoches et de celte voix. Cette cloche et 
cette voix rappelaient ; il fallait partir. 

Après une nuit de délire, de larmes, de combats inté- 
rieurs, il écrivit à maître Smith une longue lettre dans la- 
quelle il lui racontait sincèrement toute son histoire. Il 



130 LES DERNIERS BRETONS* 

lui disait comment «ne erreur Tavail rendu le fiancé do 
miss Fanny, lui partait de rarertissement qu'il avait reçu 
de Dieu et lui annonçait sa résolution de quitter Dublin. 
Il envoya sa lettre et attendit avec anxiété la réponse^ 

Le soir, il reçut un paquet renfermant une somme plus 
forte que celle que lui devait l'horloger^ avec un billet 
qui contenait seulement ces mots : 

You might hâve spoken before. Your silence has 

made u$ ail mhappy for a long Unie; but it tmst be 

so. There is a letter for a fellow-member from Bdin- 

burg. A workman shall gain by him sufficiently to 

live with a woman *. 

SmiB. 

Une lettre de recommandation pour im horloger d'E- 
dimbourg était effectivement jointe au paquet. 

Pierre partit le jour même. 11 arriva à Paimpol où il 
trouva Yvonne pauvre^ malade et bien changée. Sa mère 
était morte depuis quelque temps, et, en rapprochant les 
époques, le jeune ouvrier trouva qu'elle avait dû rendre 
le dernier soupir au jour et a l'heure où il avait entendu 
une voix chanter sous* ses fenêtres le sône de la Fiancée. 
Le mariage se fit sans bruit, et les deux jeunes époux par- 
tirent aussitôt pour TÉcosse. 

Avec la lettre de maître Smith, Pierre trouva a se placer 
h Edimbourg, et ses affaires prospèrent. Il gagnait beau- 
coup et dépensait peu. Aussi, au bout de quelques années, 
put-il acheter un petit fonds d'horlogerie, qu'il exploita 
pour son propre compte. 

Mais tout réussissait vainement au gré du jeune mé* 

(1) Voas auriez dA patict plos tôt. Votre iilence nom a tons rendus mal-^ 
beiireoK poar longtemps maieQCla doit être ainsi. Voici une lettre poer na 
confrère d'É4imboarg : na ouvrier gagnera cbes loi «Mes pour Tivra tvec ko» 
feanse* 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. tSï 

nage, Yvonne devenait chaque jour plus triste, plus pâle , 
jrfus frêle. Souvent Pierre la trouvait assise, les mains 
croisses sur les genoux , dans un affaissement désespéré 
et avee deux longues larmes qui glissaient sur ses joues 
creusées. Alors il lui demandait ce qui causait ses pleurs, 
cette pâleur, ce dépériss(»n^t , et la jeune femme lui 
répondait qu'elle ne pouvait le dire , qu'elle ne savait 
d'où lui venait sa peine ; mais qu'elle avait peur, qu'elle 
était triste , qu'elle no pouvait plus rire k rien dans la 
monde. En l'entendant, Pierre se désolait, il faisait mille^ 
tentatives pour la réintéresser li la vie ; tout était inutile. 
Le cœur d'Yvonne recelait une de ces tristesses prophé- 
tiques qui saisissent presque toujours les jeunes femmes 
chez lesquelles couve un germe de mort : douleurs étran- 
ges, qui prennent au milieu de tous les enivrements » 
qui ne viennent point de notre âme, mais de nos nerfs ; 
qui nous gagnent comme une maladie , et semblent être 
Finstinct mystérieux de notre corps, pressentant l'appro- 
che de sa dissolution. 

Yvonne était née trop faible pour une fille du peuple» 
L'enfance rude et abandonnée a laquelle l'avait condamnée 
le hasard de sa naissance avait épuisé la vie en elle. 
Toute petite , elle avait plié sous la pauvreté , et quand , 
plus tard, l'aisance vint , quand on voulut la relever, il 
se trouva qu'elle était brisée. Pierre la vit s'affaiblir el 
s'éteindre. Il put suivre, sur ses traits, le progès du mal 
et calculer sa mort k heure fixe, car la vie semblait fuir 
d'elle goutte k goutte , comme une liqueur précieuse 
s'échapperait d'un vase fêlé. Bientôt elle comprit que son 
heure était venue', et elle n'en éprouva point de déses- 
poir. Elle croyait k son âme, k Dieu , au paradis, et ne 
voyait dans celte mort qu'un voyage qu'elle allait faire la 
première. D'ailleurs elle avait épuisé l'existence et ne 



132 LES DERNIERS BRETONS. 

pouvait que gagner k changer de monde : sa vie Tencoa- 
rageait a mourir. Une seule pensée attristait ses derniers 
instants. Ses os ne seraient pas ensevelis dans la terre 
bénite de la Bretagne ! Et qu'éprouverait sa pauvre âme 
si elle revenait, la nuit, au milieu de tant d*âmes étran- 
gères? Elle ne pourrait donc voir de loin sa petite ville 
endormie au clair de lune, entendre Tborloge de sa pa- 
roisse, écouter le vent gémir dans les grandes halles que, 
jeune fille, elle fuyait avec tant d'effroi, lorsque le biniou 
invitait à la danse, et qu'elle se sentait près de céder a 
cet appel du démon? A ces souvenirs , un regret cuisant 
s'emparait de la mourante. Elle tournait sa tête vers le 
mur pour que Pierre ne la vît pas, et elle pleurait dou- 
cement jusqu'à ce que ses yeux se fussent fermés et qu'un 
songe lui eût fait voir le cimetière de Paimpol , sa chèçe 
et dernière espérance. Cependant elle gardait le silence , 
car elle ne voulait pas afQiger Pierre avant Theure : mais 
quand le moment solennel fut venu, quand la jeune 
femme 'sentit que son âme lui tremblait sur les lèvres, 
elle appela Pierre à son chevet. 

— Pierre, lui dit-elle, jurez-moi que vous ferez ce que 
je vais vous demander. 

— Je te le jure, dit le jeune homme en pleurant. 

— Je vais mourir ; promettez-moi de ramener mon 
corps en Bretagne, et de m*enterrer au cimetière de 
Paimpol, près de ma mère. 

— Je te le promets, répondit encore l'horloger, étouffé 
par les sanglots. 

— Merci, Pierre, murmura Yvonne. , 

El . comme si elle n'eût attendu que cette promesse^ 
elle «itcndit ses deux mains vers son mari^ sourit el 
mouvat. 



INDUSTRIE, COMMERCÉ, ETC. 133 

La douleur de Pierre fut profonde ; mais il ne s'y aban- 
donna pas lâchement. 11 avait son serment k accomplir. 
Cette âme faible était devenue forte par Tamour. Il re- 
nonça a son commerce, vendit tout ce qu'il possédait, 
acheta de sa fortune entière le droit d'emporter le corps 
de sa femme, et l'embarqua avec lui pour la Bretagne. 
Sept ans auparavant, un navire l'avait transporté, s'ap- 
puyant sur lé bras d'une fiancée et le cœur gonflé de 
bonheur ; aujourd'hui, le même navire le remportait au 
pays d'où il était venu, assis près d'un cercueil où il avait 
cloué bonheur et fiancée. 

La traversée se fit sans accidents. Le huitième jour, les 
côtes de Bretagne apparurent. Déjà l'archipel de Bréhatse 
montrait au loin, tout argenté parles brisants; le cœur 
de l'horloger se serra, et il sentit des larmes l'étouffer. 
Cette terre où il était né, où il avait aimé, où il avait été 
heureux, il ne revenait plus y chercher que la place d'un 
cercueil ! Personne n ; l'y attendait, qu'un fossoyeur pour 
creuser la fosse et un prôtre pour la bénir. 

Cependant la nuit se fit et le temps devint sombre. Le 
capitaine de la goélette que montait Pierre parut craindre 
un orage ; ses appréhensions ne tardèrent pas à se réali- 
ser. Un grain s'éleva du large qui chassa le navire vers la 
terre. En vain l'équipage réunit toutes ses forces pour 
vaincre l'effort de la lame qui battait en côte.; le frêle bâ- 
timent, balayé par l'ouragan, courait sur les flots avec ses 
voiles désorientées èl en lambeaux, comme un oisean ma- 
rin blessé a l'aile. 

Bientôt la terre se montra de plus près; le navire allait 
entrer dans les brisants. On entendait à quelque pas le 
bruissement rauque et caillouteux du ressac qui rugissait 
parmi les écueils. La goélette, comme si elle eût été épou- 
vantée elle-même, résistait par moments à la houle, 
il. 8 



134 LES DERNIERS ERETONS 

diangeait de direction, toarl»IIiHina&t dans k tiNinneate, 
incertaine et effarée ; tout à coup une toîx s^éleya dans 
Forage: 

— C'est le cadavre qqe nous aTcms à bord qui nous 
porte malheor. 

Ce mot sembla agir comme nne commotion électrique 
sur l'équipage. La croyance superstitieuse, omunnne k 
tous les marins, que la présence d*un mort dans un na- 
vire compromet sa sûreté, revint au sourenir de tous. 

— Qu'on jette a la mer le eadayre, crièrent-ils d'une 
seule Toix. 

Et ils s'élancmnt vers la diambre, saiârent le cmneil 
et le transportèrent sur le pont. Hais Pierre, aT^rti par 
le tumulte, vint se jeter au milieu d'eux. 11 voulut parler, 
on ne Técouta point; U voulut défendre son bi^, on le 
repoussa. 

— A la mer, la morte ! burlaient les matelots. 
Ils soulevèrent la châsse. 

— Non pas sans moi, cria a son tour Pierre. 

Et se* jetant sur le emnâl, il l'embrassa à deux mains, 
sans qu'on pût l'en détacher. Les marins s'arrêtèrent n'o* 
sant commettre un assassinat. Dans ce momodt^ une se- 
cousse terrible fit craquer toutes les membrures da navire, 
et le mât brisé s'abattit. La goélette venait d'être précîpi* 
tée entre deux rochers qui la retinrent comme les deux 
bras d'un étau. Elle 7 resta toute la nuit sans que les 
coups de mer pussent l'en arracher. 

Quand le jour vint, l'orage s'était un peu apaisé^ et 
des barques de Bréhat recueillirent l'équipage. Pierre et 
son cercueil furent égalemait sauvés. 

L'ami dont nous tenons tous les détails de ce récit 
avait vu l'horloger breton conduire lui-même a son trou 
de terre le corps de la jeune femme. Après avoir élevé h 



INDOSTRIE, COMMERCE, ETC. !35 

Yvonne, avec ce qui lui restait d'argent, une tombe en 
granit rose, que Ton peut voir encore, Pierre est reparti 
pour chercher du travail, pauvre et simple ouvrier comme 
naguère. Seulement cette fois il est parti en laissant dans 
le cimetière de Paimpol douze années de son passé et les 
espérances de son avenir I 

SU.—- L'ouvrier breton de nos jours. »- Les pêcheurs* 
— Jahoua le menuisier. 

En Bretagne, les ouvriers ne jouissent pas du grossier 
bien-être auquel atteignent les cultivateuïs. Ceux-ci du 
moins ne connaissent jamais la faim. Leurs enfants gran* 
dissent autour d'eux sains, forts et bronzés à l'air des 
campagnes. Si Phiver vient sans que la mère ait pu leur 
économiser un vêtement, ils ont une bonne fascine de 
landes pour se réchauffer au foyer, une bonne couette de 
balle fraîche pour dormir douillettement. Puis le soleil 
brille sur leurs tètes, les oiseaux chantent sur leurs. toits 
de paille, la campagne leur appartient avec tousses plai- 
sirs. L'hiver, ils ont les lacets tendus dans les prés, les 
boules de neige et les contes des veillées ; aux premières 
feuilles du printemps^ viennent les hannetons dorés, les 
nids dans les épines blanches, les houlettes de fleurs de 
lait ' et les chapelets de marguerites; en été, les mûres 
le long des fossés, les lucets dans les fourrés des monta* 
gnes, les grandes courses dans la vallée et les bains pris 
sous la roue du moulin ; en automne, enfin, les batteries, 
la récolte des pommes et la chasse au hérisson dans les 
vergers. Chaque saison leur apporte ainsi ses amusements, 
Ib connaissent mille jeux ignorés de l'enfant des villes. 
Aussi aspirent-ils la vie par tous les pores ; ils rayonnent 

(1) PrkMfèrw MSfagee. 



136 LES DERNIERS BRETONS. 

la joie autour d'eux; ils la communiquent a la maison en- 
tière, car la où les enfants sont heureui, la famille est 
tranquille ; là oîi les enfants ne souffrent pas, les pères 
sont patients et attendent Tavenir. L'ouvrier, lui, n*a 
point cette encourageante consolation. Pauvre et triste, 
il est sûr que, chaque année, le froid et la faim viendront 
le visiter. Logé dans les venelles fétides de quelque petite 
ville ou dans les sales bouges d'un village fangeux, il ne 
respire point cet air des vallées, tout chargé de mielleuses 
senteurs, qui coule dans la poitrine comme un élixir cé- 
leste ; ses enfants maigrissent, chétifs et pâles, sous les 
murs humides de sa tanière. Tout ce qui les entoure est 
sale, triste, dégradant ; ils s'étiolent dans le milieu cor- 
rosif qui les enveloppe, et par une sorte de confratemilé 
mystérieuse, la corruption physique devient pour eux le 
germe de la corruption morale. Tout les pousse à la me- 
cbaneeté par la laideur, à la dureté par la souffrance. 
S'ils deviennent grands, ils ne seront pas, comme les (ils 
du laboureur, une richesse pour leur famille ; ce seront 
des ennemis, des rivaux, et un jour le père leur dira : 

— Vous êtes forts et jeunes, je suis vieux et faible, 
votre concurrence est trop redoutable pour moi ; allez 
ailleurs. 

Et si ce sont des fils pieux, ils partiront ; ils diront 
adieu à leur mère, à leur village, et ils iront chercher 
dans un autre coin une place qui leur*permetle de vivre 
comme a vécu leur père t 

Ne nous arrêtons point trop sur ces tableaux ! Quand 
on sonde de pareilles plaies, on éprouve un ressentiment 
douloureux, et quand on se dit : — Moi aussi je pou- 
vais naître le fils d'un ouvrier breton, on se sent froid au 
cœur. 

Mais, parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est 



ÏNDUSTRIR, COMMERCE, ETC. 137 

point dont les misères puissent être comparées b celles 
des tisserands. La fabrication des toiles a eu autrefois une 
grande importance dans notre province, qui en exportait 
à Fétranger pour iflusieûrs millions. La guerre, les fautes 
de l'administration et les traités de conmierce, comme 
savent en faire nos ministres depuis Colbert, ont ruiné à 
jamais cette industrie. Les fortunes considérables amassées 
par les anciens fabricants se sont dispersées ; et aujour- 
d'hui les tisserands sont descendus a un degré d'indi- 
gence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible 
idée. Cependant cette industrie s'est conservée dans les 
familles ; une sorte de préjugé superstitieux défend de 
l'abandonner. Des communes entières, livrées exclusive- 
ment à la fabrication des toiles, languissent dans une 
pauvreté toujours croissante, sans vouloir y renoncer. 
Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes 
du tisserand de l'Àrmorique. Assis devant le même mé- 
tier, bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres, 
il fait courir, de la même manière, dans la traiùe, la na- 
vette grossière qu'il a taillée lui-même avec son couteau, 
tandis que, près de lui, sa femme prépare le fil sur le 
vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est avec ces 
moyens imparfaits, avec tous les désavantages de Tisolc- 
ment et de la misère, qu'il continue a lutter contre les 
machines perfectionnées, la division de la main-d'œuvre 
cl les vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le 
prix des toiles s'abaisse de plus en plus depuis trente 
ans; il s'obsline et reste immobile à sa place comme une 
sentinelle perdue du passé. À chaque diminution de gain 
il dit : 

— l'aurai faim quelques heures de plus chaque jour. 

On croirait qu'un charme fatal le lie indissolublement 
h 800 métier ; que le bruit monotone du dévidoir a pour 



138 LES DERNIERS BRETONS. 

lui un langage secret qui l'appelle et Tattire. Proposei- 
lui de quitter cette industrie à l'agonie, de cultiver le ri* 
che sol qu'il foule et qu'il laisse stérile^ il secouera sa 
tête chevelue avec un triste sourire, et il vous répon- 
dra : 

— Dans notre famille, nous avons toujours été fabri* 
cants de toiles. 

Montrez-lui sa misère, ses enfants courant dans le vil- 
lage avec une simple chemise pour vêtement, il ajout^a 
avec une indicible eipression d'espérance : 

— Dans notre famille, nous avons été riches autre^ 
fois I 

Cherchez enfin à lui faire comprendre que les temps 
sont changés, que toute chance de foriime est passée, que 
ses souffrances ne feront que s'accroître ; il soupirera 
profondément, et vous dira encore : 

— C'est le bon Dieu qui conduit le pauvre monde. 

Après cela n'insistez plus, vous êtes au bout de ses rai- 
sonnements, vous l'avez acculé à la Providence. Si vous 
ajoutez quelques objections, il ne répondra plus. 

Cependant il ne vous a pas tout dit. Cet homme a une 
idée fixe qui le soutient. 11 fait un rêve dont il attend 
l'accomplissement, comme les juifs altendent la venue 
du Messie. Il loge avec une chimère qui pare sa miséra- 
ble demeure. La nuit, quand ses yeux se sont fermés, il 
parle a cette chimère, il Técoute, il la voit. Il compte tout 
bas les pièces de toiles qui lui sont conmiandées, le nom- 
bre de louis d'or qu'on lui donnera chez les négociants 
de Morlaix : il croit entendre vaguement le bruit des 
quatre métiers abandonnés qui obstruent sa maison ; il 
croit Y voir, comme au temps de ses pères, quatre ou- 
vriers travaillant sous ses ordres pour les galiotes de Lis- 
bonne et de Cadix. Alors, épanoui d'une orgudUeuse 



INDUSTRIE. COMMERCE, ETC. 139 

joie, il pense à ce quUl fera de ses profits. 11 rêve au bel 
habit de drap brun qu'il achètera, et aux couverts d*ar- 
geat qu'il veut substituer a ses cuillers de bois ; cir Ik 
est la dernière expression des rêves ambitieux de tout ou- 
vrier breton. Les couverts d'argent sont pour lui ce 
qu'est réquipage pour le petit industriel; c'est le terme 
de ses plus vastes désirs. Aussi, arrivé là, le tisserand 
s'endort-il dans son enivrement. Et, le lendemain, le froid 
et la faim le réveillent, comme de coutume, au soleil 
naissant, et il reprend les travaux et les cruelles réalités 
de chaque jour 1 

A cette peinture d'une existence misérable, nous pour- 
rions joindre celle d'une existence plus pauvre encore 
peut^tre, et soumise à des privations plus dures, celle 
du pêcheur. Mais le pêcheur du moins jouit de l'attrait 
d'une pirofession hasardeuse. Sa vie a des surprises et des 
retours inattendus. La misère ne lui donne pas ses tortu- 
res, jour par jour, et par portions égales, avec cette abru- 
tissante uniformité qui est le pire de tous les maux. Il a 
des alternatives d'aisance et de disette. Il joue une par- 
tie contre la mer, ses filets sont les dés, sa vie l'enjeu. 
S'il gagne, joie et abondance dans sa cabane 1 S'il perd, 
les larmes et la faim! Mais, en tous cas, il commence 
toujours son travail avec le bénéfice de l'incertitude. Et 
puis ses journées s'écoulent loin de l'aspect de sa famille 
indigente; il les passe au milieu des poésies de la mer et 
du del, dans la lutte contre les vagues, ou bercé molle- 
ment par la lame assoupie. Il n a sur la terre ferme qu'un 
abri de quelques heures et un ancrage pour sa barque; tout 
}e reste est sur les flots. Sa baie est à lui, c'est Ik qu'il vit, 
qu'il a ses habitudes et ses connaissances. Rien, dans cette 
plaine bleue et mouvante sur laquelle il flotte, ne lui rap- 
pelle sa misère ; il ne la voit que de loin, de même que 



110 LES DERNIERS BRETONS. 

le clocher de sa paroisse. Souvent plusieurs jours se pas- 
sent sans qu'il revienne vers son pauvre foyer. 11 a ses tles 
de repos, ou le soir il étend ses filets au soleil couchant 
et où il dort, dans le creux d'un rocher, sur un lit de jone 
marin. Aucune voix importune^ aucun cri d'enfant af- 
famé ne vient l'y poursuivre. Il sommeille au roulement 
des vagues, en se rappelant les belles histoires de pêcheurs 
qu'il a entendues, tout enfant, à la veillée. Il rêve qu'il 
prend dans ses filets un poisson d'or dont les yeui sont 
deux perles, ou qu'il aborde a un rocher inconnu, d'où 
l'on voit pendre les pierres précieuses comme une longue 
chevelure de goémon. Les années s'écoulent ainsi, et 
quand la vieillesse arrive, le pêcheur laisse à ses fils sa 
chaloupe trouée, et il vient tranquillement, près desfem 
mes et des enfants, manger le pain que les plus forts sont 
allés gagner sur la mer. Heureux si quelque orage n'em- 
porte pas un jour chaloupe et matelots, car alors le vieil- 
lard n*a plus de ressources sur la terre ; alors on le verra 
prendre sur son épaule tremblante le bissac du mendiant : 
il ira frapper de porte en porte avec son bâton blanc ; et, 
récitant d'un ton plaintif des prières sur le seuil des mé- 
tairies, il attendra que la plus âgée des filles de la maison 
vienne jeter dans son chapeau un morceau de pain noir 
avec lequel il fera le signe de la croix après l'avoir baisé. 
Et il continuera ainsi jusqu'à ce qu'un jour d'hiver quel- 
que pâtre, en allant au champ, ne le rencontre au pred 
d'une meule de paille, courbé en deux, les lèvres violet- 
tes, les mains roidies, et ne vienne dire : — Le vieux 
pêcheur est mort de froid cette nuit! 

Je n'ai parlé jusqu'à présent que des souffrances maté- 
rielles des ouvriers de notre province, parce que ce sont 
les seules pour le plus grand nombre ; cependant, la 
aussi, il est quelques privilégiés d'intelligence qui se 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. Ul 

creusent douloureusement le cœur avec la pensée. Génies 
mal nés qui se sont trompés de logement en venant au 
monde, et qui, conservant, malgré tout, leur instinct de 
gloire, pleurent la couronne d'épine qu'ils portent, non 
parce qu'elle déchire, mais parce qu'elle ne brille pas, 
Grâce à Dieu, ces artistes de naissance sont rares, et l'on 
n'a pas souvent a soufTrir de l'horrible spectacle d'âmes 
forcées à se mutiler elles-mêmes pour tenir dans l'é- 
troite place que leur donne le monde. Encore faut-il 
chercher longtemps avant de les reconnaître, car elles 
cachent leurs cicatrices et demeurent silencieuses. Ni 
plaintes, ni cris, ni imprécations, ni mépris amer ! Le 
Breton est comme ces anciens Germains, qui ne laissaient 
point voir leur sang a l'ennemi. Quand viennent les fris- 
. sons de désespoir, il a d'ailleurs de sûrs moyens de les 
combattre. Si c'est une âme à belle trempe que n'a pas 
ébréchée la douleur, il marche à l'église, donne sa dé- 
mission de la gloire terrestre et se fait candidat du para- 
dis; si, au contrairoj c'est un homme dont les forces se 
sont affaissées dans la lutte, et qui ne peut plus lever les 
yeux aussi haut que le ciel, il court au cabaret, boit et tue 
ce qui peut lui rester d'inquiètes pensées. Ainsi deux con- 
solateurs sont toujours la pour lui : Dieu ou Teau-de-vie. 
En 1820, je me rendis k Commana, pauvre bourgade 
des montagnes, oii je devais trouver un ami qui était 
venu exercer la médecine dans ce pays désolé. J'arrivais 
de Penmarc'h, encore tout étourdi des hurlements de 
rOcéan, tout pensif du souvenir de cette ville morte dont 
J'avais vu les ruines se dessiner sous un linceul de bruyè- 
res en fleurs, parsemé de pâles roses marines * ; j'avais 
traversé de longs sentiers, des deux côtés desquels ne 

(f ) T. es rotet pimproncllct. 

H. 8* 



142 LES DERNIERS BRETONS. 

s'élevaU plus une pierre, et le paysan qui me conduisait 
m'avait dit : 

— Ceci s'appelle la rue des Orfèvres ; cette autre, la 
rue des Forgerons ; cette troisième, la rue des Sculp- 
teurs. 

Et j'avais regardé avec épouvante ce vaste désert oîi 
ne bru&ssait plus que le vent, et qui avait été une cité 
opulente, abritant a son ombre sept cents joyeux navi- 
res 1 Je n'étais pas encore remis de Tétonnement rêveur 
dans lequel m'avait jeté cet aspect ; mais a Commana je 
devais être arraché à mes méditations et trouver l'occa- 
sion d'oublier les ruines que je quittais devant des ruines 
bien autrement touchantes ; celles d'un beau génie se dé- 
truisant dans la misère et l'obscurité. 

Mon ami m'attendait, et nous passâmes une douce soi- 
rée. Comme moi, il avait habité loin de son pays assez de 
temps pour avoir appris a l'aimer. Nous parlâmes de la 
Bretagne, et c'est un riche sujet d'entretien quand on est 
Breton, qu'oa se comprend et qu'on est assis sous une ton- 
nelle de clématites, d'où l'on entend les cris des pâtres de 
l'Ârrez qui vous arrivent avec le parfum du blé noir et 
les sauvages modulations des flûtes de sureau. Tout en cau- 
sant , Frantz me parla avec un vif intérêt d'un menuisier 
de campagne, qui demeurait sur le coteau voisin, et qu'il 
me cita comme doué de. dispositions merveilleuses pour la 
mécanique. Nous convînmes de l'aller voir le lendemain. 

En effet, dès que le jour parut, nous nous acheminâ- 
mes vers la demeure de Jahoua. Le soleil dorait les mon- 
tagnes a l'orient ; les bruyères se déroulaient au loin ta- 
chetées de moutons noirs. Tout ce qui nous entourait 
était stérile. Pas un arbre, pas une haie, pas un coin de 
verdure. Quelques sillons de sarrasin en fleurs jetaient 
seuls, aux pieds des landes, leurs franges neigeuses ; et 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. iL 

cependant le soleil qui se levait, les nuages rosés qui se 
roulaient sur le bleu de Thorizon, le yent du matin qui 
soupirait dans les fougères, donnaient à cette campagne 
je ne sais quelle beauté agreste. Il y avait là de l'air, un 
plein ciel, quelques merles qui sifflaient dans les joncs 
de la vallée. On sentait passer dans Tair ce souffle fort et 
vivifiant des campagnes ce souffle qui fait chanter les oi- 
seaux et épanouir les fleurs. Aussi avancions-nous cau- 
seurs et joyeux, tout imprégnés de la délicieuse fraîcheur 
du matin. 

En arrivant sur le coteau, Frantz me fit voir de loin la 
maison singulière dans laquelle logeait le menuisier. Ce 
n'était autre chose qu'un vieux colombier recouvert 
d'un toit de chaume, et dans lequel des fenêtres irrégu- 
liëres avaient été percées. Mon ami m'apprit que h. 
femme de Jahoua, qui était noble^ avait reçu en hén- 
tage cette ruine avec le demi-arpent de landes qui l'en- 
tourait, et que son mari Pavait transformée en maison 
d'habitation ainsi que je le voyais. 

Lorsque nous arrivâmes, le menuisier travaillait de- 
vant la porte. Frantz lui souhaita le bonjour et lia con- 
versation. Pendant qu'il causait, je m'approchai de l'éta- 
bli pour examiner l'ouvrage de Jahoua. C'était un bahui 
de chêne fort grossièrement exécuté, et qui était loin de 
révéler, de la part de l'ouvrier, l'habileté que je lui avais 
supposée. J'en exprimais mon ëtonnement k Frantz, en 
français, ignorant que Jahoua comprît cette langue ; mais, 
k son sourire, je vis qu'il m'avait entendu. 

— Je fais mieux que cela quelquefois, me dit-il ; mais 
il faut que Toutil aille vite, pour avoir fini avant que mes 
cinq enfants ne crient la faim ! J'ai encore employé deux 
jours pour faire ce bahut^ et l'on n'a pas beaucoup de blé 
noir pour trois francs. 



144 LES DERNIERS BRETONS. 

— Serieas-Tous si peu payé pour ce travail? 

— Celui qui paie trouve toujours que le travail est 
cher, me répondit-il avec la prétention sentencieuse ordi- 
naire aux paysans bretons. 

— H ne faut pas juger Jalioua sur ceci, reprît mon 
ami. Jahoua/ quand il le veut, travail comme les saints, 
vite et bien. C'est a lui que nous devons presque tous les 
christs de Tarrondissement. 

— Vous sculptez des christs? lui demandai-je. 

— Quand je ne trouve pas de bahuts à faire. 

— Mais c'est un travail qui doit vous rapporter davan- 



— Bien peu. Je sculpte à la journée, ou bien on me 
paye les christs à la taille : cinq francs du pied. Encore il 
y a des curés qui veulent la lance et la couronne d'épines 
par-dessus le marché. 

Dans ce moment, un son timbré retentit dans la maison 
de Jahoua, et se répéta sept fois. Je me retournai avec 
étonnement. 

— C'est mon horloge, me dit le menuisier. 

— Vous avez une horloge? 

— Qu'il a faite lui-même, en regardant la vieille pen^ 
dule de ma cuisine, ajouta Frantz. Entrons, vous allez la 
voir. 

Jahoua tira son chapeau avec cette politesse hospita- 
lière que l'on trouve chez le plus rustre de nos villageois, 
et se rangea, en nous faisant voir la porte d'un geste in- 
vitant. Nous entrâmes. 

La femme du menuisier était assise près du berceau de 
son dernier-né, occupée à ûler. Dès qu'elle nous aper- 
çut, elle se leva et nous souhaita la bienvenue, en reti- 
rant sa quenouille et déposant son fuseau. Frautz se mît 
à l'interroger sur ses enfants, pendant que Jahoua xao 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 145 

conduisait vers une sorte de cercueil en bois collé le long 
du mur, vis-à-vis de la porte : c'était sa pendule. 11 m'ou- 
vrit la longue boîte de peuplier, et je jetai un cri de stu- 
péfaction en apercevant l'intérieur de cette incroyable 
machine. 

Dépourvu dès ressources nécessaires pour exécuter le 
travail qu'il avait entrepris, le menuisier s'était servi de 
tout ce qu'il avait pu approprier de quelque manière à 
son œuvre. Le fer, le cuivre, la pierre, avaient été tour à 
tour employés par lui. 11 n'existait point, dans toute la 
machine, deux pièces de la même nature, ni faite Tune 
pour l'autre. On voyait que chacune d'elles n'avait été 
raccordée qu'à force d'adresse avec sa voisine, et Ton y 
reconnaissait encore la trace d'une destination primitive 
toute différente. Le cadran était une large ardoise, sur 
laquelle une pointe de compas avait tracé le chiffre des 
heures et quelques arabesques d'assez bon goût; le'tim- 
bre dont le son avait éveillé mon attention, n'était autre 
chose qu'un fragment de bassine de fonte sur lequel ve- 
nait frapper une tige de fer à bouion cuivré, débris enlevé 
aune vieille pelle de foyer. Le reste n'était ni moins 
fruste ni moins étrange. J'étais immobile devant ce tra- 
vail, lorsque l'on vint appeler Jahoua. 11 sortit un mo- 
meiit. 

— Eh bien! me demanda Frantz.qui s'était approché, 
que pensez-vous de cet ouvrage? 

— Cela doit^faire une détestable pendule ; mais certes 
c'est une création admirable. On s'effraye a penser toul 
ce qu'il a fallu d'imagination, de calcul et d'adresse, pour 
achever un pareil travail. Cet homme est un grand méca« 
nicien. 

— Je ne sais trop ce que Jahoua n'aurait point été, s'il 
fût né ailleurs, dit Frantz; tout ce que vous voyez ici est 



116 LBS DERNIERS BRETONS. 

son ouvrage. C'est lui qui a fait les meubles, répare les 
mars, élevé le toit. Il travaille également bien le bois, la 
pierre et les métaux. Une invention lai coûte moins 
qn'one imitation. Cet homine a une faculté particulière 
pour simplifier tous les instruments de la vie usuelle. 
Vous' voyez la serrure de cette armoire? il n'y entre pas 
tine parcelle de fer, et elle n*en est pas moins sûre. En 
voici la clef qui ne se compose d'autre chose que d'une 
cheville et d'un clou. Vous êtes habitué aux foyers fu- 
meux des chaumières bretonnes : voyez celui-ci. 

Je me détournai vers la cheminée. Ce n'était point, 
comme je Tavais vu partout, jusqu'alors, dans nos cam- 
pagnes, un grand parallélogranmie surmonté d'un vaste 
tuyau donnant passage h une colonne d'air glacial qui re- 
foule la fumée vers Pintérleur ; Jahoua avait fixé m fond 
de l'aire un débris de ces immenses cuves en (erre cuite, 
destinées k couler les lessives, et donnant ainsi au foyer 
une forme hémisphérique, favorable i la concentration de 
la chaleur et à sa réflection, il en avait fait une véritable 
cheminée k la Rumford. ' 

— Il a donc vu des foyers modernes? dîs-je à Frantz. 

— Jamais, me répondit-il. Il n'en existe pas un seul, 
que je sache, dans fout le canton, et Jahoua n'a jamais 
quitté les environs de son village. Je vous l'ai dit d'ailleurs, 
Jahoua n'imite guère ; il crée ou perfectionne. Vous ver- 
rez chez moi un tournebroche de son invention qui sonne 
pour avertir de le r^nonter. Il a fabriqué pour un de 
nos agriculteurs un coupe-racines et un pile-landes avec 
lesquels un enfant de douze ans fait l'ouvrage de deux 
hommes. Lui-même ne pourrait vous dire de combien de 
déc-'^uvertes de ce genre il est Tauteur. Dès qu'on aper- 
çoit, dans le pays, mi ustensile iausité et plus commode* 
une mécanique simple et iogénieusej on peut dire avee 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. U7 

certitude : ^ C'est Jahoua qui a fait cela. Si ces essais 
. coatiûuels ne le ruinaient^ il vivrait à Taise pour le pays, 
c*est-à-dire qu'il pourrait manger du lard une fois par 
semaine et du pain une fois par jour. Mais quand ses cri- 
ses de méditations créatrices lui prennent il néglige spn 
travail ioumalier^ mécontente ses pratiques et les perd. 
Du reste, Jahoua n'est pas un ouvrier ordinaire. 11 a étu- 
dié trois ans pour être prêtre, et a reçu les premiers élé- 
ments d'une instruction classique. 11 a même retenu 
quelques bribes de latin qu'il aime parfois a semer dans 
la conversation avec une coquetterie pédantesqùe qui 
n'est pas exempte d'orgueil. C'est une intelligence excen- 
trique et maladive qui ne prend jamais le grand chemin, 
et que tourmente sans cesse une fièvre d'inspiration. L'es- 
prit de Jahoua fait la chasse aux découvertes, comme les 
braconniers oberlandais font la chasse aux chamois, sans 
trêve, sans repos, sans découragement, avec une passion 
furieuse et incessante. Sa fougue d'imagination se révUe 
dans ses combinaisons mécaniques, aussi bien que dons 
ses conceptions d'artiste. Les mathématiques et la poésie 
vivent en communauté dans ^n cerveau. Malheureuse^ 
ment les moyens d'exécution lui font kute. Jahoua était 
plutôt né pour commander k des ouvriers que pour être 
ouvrier lui-même ; c'était la main intelligente appelée k 
conduire l'outil, et non le manche destiné k y être soudé. 
Aussi est-ce un homme profondément malheureux. Il ne 
vous le dira pas, il ne se Test peut-être jamais dit a lui- 
même; mais observez-le bien, suivez les attitudes de son 
âme, vous découvrirez, par instants, des mouvements 
gênés et douloureux qui indiquent une blessure cachée. 
Comme Frantz achevait de parler^ Jahoua rentra avec 
un prêtre. Au premier coup d'œil, je le reconnus pour 
un de ces curés bons vivants que Ton trouve en Bretagne 



148 LES DERNIERS BRETONS. 

de même qu'ailleurs, quoique plus rarement, espèce de 
fonctionnaires publics tonsurés, qui font les aflaires du 
bon Dieu comme le percepteur fait celles du gpuTerne- 
ment. En nous apercevant, il tira son tricorne, fit enten- 
dre un gros rire jovial, et s*avança vers Frantz qu'il coU' 
naissait. Nous sûmes de lui qu'il était venu voir une statue 
de Vierge que Jahoua sculptait pour son église. Il se plai- 
gnait beaucoup de la négligence du menuisier, qui le fai- 
sait attendre depuis tà% mois. 

•^ Il faut pardonner quelque chose h. Jahoua, lui dîs-je ; 
ce n'est pas un honune ordinaire. 

— C'est vrai, me répondit le curé en baissant la voix; 
le pauvre diable est aux trois quarts fou. 

Cependant le menuisier était allé prendre son ouvrage 
au fond de sa maison, et l'avait apporté près du seuil, 
afin qu'on pût le voir plus distinctement, tk il enleva les 
toiles qui l'enveloppaient, et nous aperçûmes une Vierge 
presque achevée. 

Mon premier mouvement fut un mouvement de sur- 
prise. L'idée de la vierge Marie s'était tellement liée, dans 
mon esprit, à certaines formes raphaélesques, que je ne 
la reconnus pas dans Tœuvre de Jahoua. Je m'attendais à I 

voir, comme d'habitude, une jeune femme aux yeux bais- { 

ses, tenant entre ses bras un enfant nu et riant. Cepen- | 

dant cette première impression de désappoiniement pas- 1 

sée, je me mis à examiner on détail l'œuvre du menuisier, j 

et, à mesure que je me dégageais de mes souvenirs, sa 
pensée se révélait plus clairement k moi. La mère de 
Dieu était assise dans une posture affaissée. Son fils dor- 
mait, attaché k son sein, de telle sorte que son visage se 
trouvait complètement caché. Les traits de la Vierge por- 
taient l'empreinte d'une inquiétude douloureuse etépou- 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 149 

vantée. Un mouvement, convulsif de ses bras ramenait 
Tenfant vers son cœur, comme si elle eût voulu le cacher 
ou le dérober a quelque danger. Son visage, sur lequel 
brillait, a travers Tinquiétude, ie> ne sais quelle bonté 
simple et forte, son mouvement vrai mais lourd, toute 
son attitude lui imprimait un caractère breton que com- 
plétait son costume de femme kernewote. Je regardai 
longtemps cette conception puissante avec 'un étonnc- 
ment profond. Jusqu'alors je n^avais vu que la mère de 
Jésus ; ici j'avais sous les yeux la mère du Christ. C'était 
bien Marie, oppressée sous le poids de cet enfant qu'elle 
allaite, et qui est un Dieu ; Marie confondue devant le 
grand mystère auquel elle est môlée, ayant peur d'elle- 
même et de son fils, parce qu'elle sent qu'elle est hors 
des voies humaines, et que quelque chose d'inouï l'attend; 
Marie, enfin, redevenue femme un instant par l'oubli de 
sa divine mission, regardant avec épouvante dans l'ave- 
nir la grande croix qui se dresse pour la rédemption des 
hommes, et sentant l'instinct de mère qui se réveille dans 
son cœur et fait frisonner sa chair. Ce n'était plus la 
cette Vierge que j'avais vue si souvent représentée dans 
le calme céleste de sa divinisation et de sa maternité ; 
c'était la Vierge sous son enveloppe souffrante et mortelle, 
c'était le véritable symbole de la femme dans la vie. 

J'étais tout concentré dans la contemplation de l'œu- 
vre du menuisier, lorsque le curé, qui jusqu'alors s'était^ 
entretenu à quelques pas avec mon ami, s'approcha et 
vint se placer a côté de moi. 

— Eh bien! dit-il, comment a-t-il fait cela? 

Je ne lui répondis rien. 11 se mit à regarder en pen- 
chant la tcte. 

— Qu'est-ce donc, Jahoua? s'écria-t-il tout à coup ; ta 



ISO LES DERNIERS BRETONS. 

as fait k notre sainte Vierge f air tout affole I Pourquoi^ 
mon mignon, lui as-tu donne cette mine pleureuse? 

— Faites excuse, monsieur le recteur, répondit Jahoua, 
mais à l'âge qu'a l'enfant Jésus, la sainte Vierge a peur 
d'Hérode, et fuit le massacre des innocents. 

Je n'avais pas songé à cette explication, qui donnait au 
groupe, outre son mérite d'expression, un mérite de con- 
venance et de vérité bistorique ; cependant elle ne sembla 
pas persuader le curé. 

— N'importe, dit-îl, il valait mieux la faire sourire 
comme dans toutes les gravures ; il ne fallait pas oublier 
que la Vierge était une mère... 

— Oui, mater dolosora, murmura Jahoua avec un 
indéfinissable sourire. 

— Et l'enfant Jésus ? reprit le curé, on ne sait pas de 
quoi il a TSir, caché comme il est ; pourquoi ne pas 
montrer sa figure? 

— Farce que je ne savais quelle figure faire au fils du 
bon Dieu ! 

Le prêtre haussa les épaules ; puis se tournant encore 
vers la statue du menuisier : 

— Heureusement, ajouta-t-il , que le barbouilleur 
nous vient le mois prochain ; la peinture changera toul 
cela. Nous donnerons de belles couleurs à la Vierge, et 
nous la ferons rire malgré le massacre des innoc^ts. 

Il rit beaucoup lui-même de ce rapprochement qu'il 
parut regarder comme une phisanterie fort spirituelle, et 
après avoir recommandé à Jahoua d'achever au plus tôt^. 
il partit. 

Nous continuâmes à causer avec le menuisier, qui nous 
montra plusieurs ouvrages ébauchés. Nous allions enfia 
nous retirer, lorsque mes yeux, en scrutant tous les re- 
coins de la maison, s'arrêtèrent sur un grand nombre de 



INDUSTHIE, COMMERCE, ETC. 151 

madriers qui m*aTaieni frappé dès mon entrée, et qui 
paraissaieat appartenir a quelque travail de charpente 
inachevé. 

— Qu'est-ce que cela ? demandais-je h Jahoua ? 
11 rougit un peu et me répondit : 

— C'est le commencement d'un moulin, monsieur. 

— Vous fabriquez donc aussi des moulins ? 

— Il voulait en faire un pour son compte, dit Frantz 
en riant : Jahoua a une idée fixe ; c'est de transformer 
son colombier en moulin a vent, n y en a peu dans la 
commune, et ils sont loin de suffire aux besoins. Jahoua 
pense avec raison que s'il pouvait en construire un, il y 
trouverait une source de profits. Malheureusement le 
temps et l'argent lui ont manqué jusqu'à présent, car voilà 
bien longtemps qu'il a commencé son moulin. 

— Sept ans, monsieur, dit Jahoua ; il y a sept ans. . 

— Mais êtes- vous avancé dans votre travail ? 

La figure du menuisier prit une expression de tristesse 
sombre, et il me répondit en balbutiant : 

— L'an dernier j'avais fini. Il ne me manquait plus 
que les meules , mais l'hiver a été dur ; il n'y avait pas 
d'ouvrage , et le bois est rare par ici. La femme a brûlé 
une partie des pièces du moulin pour chauffer les petits 
qui avaient froid. Il a fallu recommencer. 

— Et vous n'avez pas perdu courage ? 

— Pourquoi ? Quand je serais micore sept ans, qn'im« 
porte, si j'ai mon moulial La route a beau être longue 
de Commana à Quimper, un enfant finit par la faire à 
force de mettre ses petits pieds l'un devant l'autre. 

Je regardai avec adnûration cet homme de bronze qui 
avait marché pendant sept ans sans interruption et sans 
repos vers son espérance, y concentrant toute son âme, y 



152 LES DERNIERS BRETONS. 

confiant tout son avenir, et qui, rejeté loin du but au mo* 
ment d'y atteindre, recommençait le chemin, lescbeveux 
grisonnants et les pieds meurtris, sans faire entendre une 
"plainte. Tant de volonté et de patience me semblai^t une. 
merveille. 

— Et n'avez-vous jamais songé à quitter le village ? loi 
dis-^je; vous auriez pu aller a la ville, et avec votre génie 
inventif, vous seriez devenu riche en peu de temps. 

Il secoua la této: 

— La fortune ne se trouve pas où on la cherche, mon- 
sieur ; elle est où Dieu Ta mise. L^ laouenanic ^ rcsi > 
contre aussi bien un grain de blé dans les champs que 
dans la cour d'un château. 

— Mais ne sentez-vous pas quelquefois du regret de 
n'être qu'un pauvre menuisier de village? N'êtes-vous 
point triste quand vous avez fait quelque chose de beau 
comme votre Vierge, et qu'on vientvous dire quec'éstmal? 

Jahoua haussa les épaules avec un sourire triste et doux . 

— Ceux qui payent ont le droit de parler, monsieur , 
dit-il. 

J'étais véritablement attendri. 

Jusqu'^diors je ne m'étais figuré le génie méconnu que 
dans une lutte furieuse contre le monde ; je me l'étais 
représenté sous l'image du lion succombant aux morsures 
du moucheron , avec un dernier rugissement de rage ; et 
voilà que tout-a-coup je voyais surgir devant moi un 
grand homme en guenilles, escomptant sa gloire à vingt 
sous par jour, et laissant souffleter son génie sans qu'au- 
cun soupir tombât de ses lèvres, sans qu'une ride de dé- 
dain plissât soïi large front, sans qu'une bouffée de colère 
montât do son cœur à son regard 1 Je voyais devant moi 
un Michel-Ange villageois, forcé de brûler le Sainl-Flerre 

(i) Roitelet. 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 153 

de Rome auquel il avait travaillé sept ans, dont on bar- 
bouillait les statues pour les faire sourire; et il était 
calme, il était bienveillant , il n'avait point pensé que le 
monde était injuste envers lui ; il n'eût point compris 
mon admiration si je la lui eusse exprimée ! Je restais 
confondu. 

Cependant nous étions sortis, et à quelques pas du 
seuil nous nous détournâmes pour regarder extérieure- 
ment la demeure du menuisier. Jalioua la contemplait 
avec une joie forte et silencieuse ; ses yeux semblaient 
suivre, dans Tair, l'aile blanche du moulin que créaient 
ses rêves. 

Nos regards se rencontrèrent, et il vit que je l'avais 
compris. 

— Oui, monsieur, me dit-il en souriant, j'aurai la, un 
jour, quatre grands.bras qui besogneront pour moi ; des 
bras de chêne et de toile qui ne se fatigueront pas. Alors 
je pourrai travailler selon mon idée , dans mon moulin ; 
je pourrai penser k mon aise sans entendre les pratiques 
crier. Un meunier, voyez- vous, n'a pas beaucoup à faire. 
Tant qu'il entend son aile chanter sur l'axe, il n*a pas à 
s'inquiéter ; le vent du bon Dieu lui boulange son pain. 
Si jamais vous revenez au pays. Monsieur, et que vous 
voyiez de loin une aile tourner au-dessus de ce toit de 
paille, dites sans crainte qu'il y a la un homme qui s'ap- 
pelle Jahoua et qui ne demande plus rien au bon Dieu.. 

Après avoir prononcé ces mots avec tine sorte d'élé- 
gance agreste et une sensibilité qui m'émut, le menuisier 
se découvrit, nous souhaita le bonjour, Net, un instant 
après, il était rentré dans son colombier. 

•- Eh bien ! me dit mon ami, lorsque nous eûmes fait 
quelques pas dehors, que pensez-vous de cet homme ? 

— C'est un génie qui aura dépensé toute son intclli- 



154 LES DBKNIBRS BRETONS. 

««Qce k faiF« une mauTaise pe&dde et un moulb, lëpoô» 

'<-* S'il fait jamait ea notiliii, Bie dit Franlz. 

•^ Et pourquoi non ? 

— - Cet homme a un anévrisme dont il ne se doute pas; 
dans dix-huit mois il sera mort, et le moulin ne sera paft 
achefé. 

Je m'arrêtai brusquement, m jetant un cri , et js dé- 
tournai malgré moi Ters le colombier de Jahoua un re- 
gard ef&ré. 

Le pauvre ouTrier était encore près de sa porte, re- 
gardant en l'air, yers le toit de sa demeure, et trois petiss 
enfants jouaient sur le seuil. 

f IIL — Aptitude des ouvriers bretons. — L*usme de M. Frî- 
mot. — La digue de RoscofT. — Eeinec. «^ Nécessité de 
grands établissanen^ indostrieb en Bretagne. 

En parlant de Jahoua, je n'ai point {^retendu donner 
une personnification de l'ouTrier breton : quoique le ca« 
ractère celtiques^aecusât én^quement dans cet homme, 
les facultés supéri^res d<mt il était doué en avaient &it 
une exception. Mais il ne faudrait point prendre non plus 
les réflexions que j'ai précédemment émises sur l'infé- 
riorité industrielle de la Bretagne , pour un brevet d'in- 
capacité infligé k ses ouvriers. Ce qui leur manque, ce 
n'est point l'aptitude, mais les moyens et Foccasion. Je 
crois même que peu de races sont aussi propres aux tra«» 
vaux de la forte industrie, car peu de races possédât k ua 
aussi haut degré la vigueur , la patience, l'esprit de com- 
binaison, et surtout cette espèce de roideur musculaire et 
d'insensibilité physique qui rendent le travailleur infoti- 
gable à la peine. Aus» , toutes les fois qu'une circood^ 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC- 155 

ta&ee^t venue aider , *ms notre province, k la manlfes- 
istàm des dîsposîHons mannfacttrrfères, on les a vues se 
feire jour de la manière la pins éclatante. 

n y a quelques années qu'un ingénieur distingué, 
Ib. Frîmof , établît h. Landemau une fabrique de machines 
V vapeur. C'était une entreprise d'autant plus hardie, 
que tous les instruments «d'exécution, y compris les ou- 
vriers, étaient a créer. M. Frimot tentait, d'ailleurs, la 
résolution d'un problème entièrement neuf, en fait d'ap- 
plication de la vapeur. Les machines qu'il voulait faire 
exécuter étaient l'essai d'un système personnel ; les mé- 
caniques d'exploitation elles-mêmes avaient toutes été 
inventées par lui, car M. Frimot était aussi, lui, un 
Jahèua qui avait sur celui de Gommana l'avantage de 
sortir de l'École Polytechnique. On conçoit quelles diffi- 
cultés il dut rencontrer pour tirer ainsi du néant un nou- 
veau monde industriel l Mais M. Frimot ne s'en effraya 
pas. Il appela autour de lui tout ce qu'il trouva de taillan- 
diers de village, de serruriers de carrefour, d'armuriers 
de bourgades ; le port de Brest lui fournit quelques for- 
gerons, non pas habiles, jnais habitués aux grands four- 
neaux, et ce fut avec ces ouvriers qu'il commença. 

Pendant les premiers mois , il y eut de quoi devenir 
fou. Les cent bras de l'usine allaient comme une machine 
détraquée, sans ordre, sans intelligence; la pensée de 
rinventeur , mal comprise ou maladroitement exécutée, 
n'entrait dans les tenailles du forgeron que pour en sortir 
parodiée et ridicule ; sa création, mise vingt fois sur l'en- 
clxhne, ibrgée, faussée, déformée en tous sens, en sortait 
enfin monstrueusement traduite, véritable caricature du 
plan harmonieux qu'il avait tracé. M. Frimot fit recom- 
mencer l'œuvre, sans étonnement et sans impatience* 



155 L'ES DERNIERS BRETONS. 

Celte fois le travail prit une marche plus habile ; les mar- 
teaux avaient appris leur métier pendant le premier es- 
sai; l'ouvrier breton s'était aguerri dans cette Iutt<& 
contre le fer , la houille et le feu ; il avait deviné les 
moyens de les maîtriser, d'en faire des esclaves utiles. La 
matière obéit à rintelligence, les métaux se pétrirent et 
se contournèrent docilement sous Taction de sa volonté ; 
une première machine s'éleva Tel entra en action. Ce fut 
un jour véritablement solennel que celui où cette ma- 
chine s'agita sous l'effort de la vapeur, et où le premier 
coup de piston lit retentir l'cdiâce. Us étaient là, tous 
ces ouvriers sortis quelques mois auparavant de leurs ha- 
meaux, et qui n'avaient jamais vu semblable merveille ; 
ils étaient la, le cou tendu, les yeux fixes et presque 
épouvantés devant leur propre ouvrage, lis regardaient 
cet être étrange de fer et de cuivre dont ils avaient labo- 
rieusement limé les membres pendant des mois , qu'ils 
avaient fabriqué et monté pièce à pièce , et qui mainte- 
nant, animé d'une sorte de vie intérieure , lançait sa 
grande voix dans l'espace et agitait ses bras de géant. 
Pendant plusieurs jours , ils ne purent passer devant la 
machine sans détourner la tet^ avec une surprise d'en- 
fant, qui n'était pas exempte d'une superstitieuse inquié- 
tude; mais peu à peu ils s'habituèrent a sa présence; 
ses rauques sifflements devinrent poUr eux comme une 
voix amie ; ils ne purent plus travailler sans l'entendre ; 
ils l'avaient baptisée du nom de Jeannette^ et quand elle 
était arrêtée , ils disaient d'un air triste : 

— Jeannette dort aujourd'hui ; 

Et les marteaux tombaient plus languîssamment sur 
rcnclume , et il semblait a tous qu'il manquait quelque 
chose a Tatclier. . , 

rius taid, rétablissement s'agrandit ; de nouvelles ma- 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 157 

chines furent exccii(ées, et le nombre des travailleurs- 
augmcuta; mais M. Frimot continua a les prendre parmi 
les ouvriers du. pays. Nous avons été témoin de l'entrée 
dans les ateliers de plusieurs de ces campagnards, et c'é- 
tait en vérité chose plaisante que de voir leur admiration 
inquiète, au milieu de tous ces bras de fer qui s'agitaient 
autour d^eux. Ils.regardaient comme des enfants étonnés 
ces machines élégantes ; ils tournaient autour avec une 
sorte de précaution respectueuse; ils n'osaient approcher, 
de peur de les géncr ; ils leu^ auraient volontiers tiré 
leur chapeau par politesse, car c'était pour eux plus que 
du métal ; c'étaient des espèces d'ouvriers mystérieux et 
intelligents, tels qu'ils n'en avaient encore jamais ren- 
contré dans la vie. Mais cette naïve ignorance durait peu ; 
le.nouveau venu se formait vite au feu de la grande forge, 
Un mois après leur arrivée, on voyait ces campagnards 
peureux se jouer au milieu des étincelles et de la fumée, 
comme de vrais cyclopes habitués à vivre dans les flammes ; 
se lancer l'un à l'autre, les gueuses de fer rougi, et jeter 
a pleine poitrine les cantiques ou les guerz bretons, au 
milieu des monotones battements du piston et des sourds 
rugissements dé la chaudière bouillante. 

Malheureusement, ces essais qui avaient constaté si 
brillament l'aptitude des Bretons pour les arts mécani- 
ques, furent ruineux pour celui qui les poursuivait. Cette 
étude expérimentale, faite par le maître et les ouvriers, 
avait été entreprise sur une échelle trop vaste pour les 
ressources matérielles de M. Frimot, et il fut forcé d'ar- 
r(^ter cet élan industriel qu'une fortune particulière ne 
pouvait entretenir. ^ 

Mais il avait pu apprécier l'ouvrier breton, et il savait 
désormais ce qu'on avait droit d'en attendre. Il eut encore, 
avant de quitter la Bi^etagne; une nouvelle occasion de 
II. 9 



158 LES DERNIERS BRETONS. 

s'en assurer. Ce fut près de RoscolT^ dans la constracUon 
d'une digue destinée à enlever un coin de grëye à la m^. 
Le travail a exécuter était entièrement neuf. Les ouvrios 
ne s'en inquiétèrent point. Une population entière accoa* 
rut pour prendre part à cette œuvre de géants, et ce fui 
pour M. Frimot lui-même une véritable merveille qœ 
l'audace, Fintelligence, la force, avec lesquelles ils ac 
complirent cette œuvre difficile. Deux mois lei:^ suffirent 
pour l'achever. Â les voir lutter avec tant de gaieté et de 
courage contre la mer terrible qui grondait autour d'eux, 
on eût dit ^qu'Us prenaient un plaisir d'enfant a la com^ 
battre. Au mileu de ces rocs qu'ils ébranlaient de leurs 
leviers, couvert comme ils l'étaient de vase salée et arro* 
ses par l'écume de la boule sous laquelle ils travaillaient 
en chantant, on les eût pris pour déjeunes lions marins 
folâtrant sous les griffes de leur mère. Le^ quartiers de 
rochers détachés de la côte venaient avec une sorte d'ins- 
tinct prendre leur place et se ranger l'un contre Tautre 
à la digue. Je n'oublierai jamais le spectacle dont je fus 
témoin à cette occasion, un soir que j'arrivais à Roscoff. 
J'ignorais la construction de cette digue, et je marchais 
lès regards fixés vers la mer où le soleil venait de descen- 
dre dans toute sa gloire. J'étais absorbé par cet admira- 
ble tableau, lorsqu'en baissant machinalement les y^ux 
sur la grève qui commençait à se noyer dans Tombre, je 
crus être le jouet d'une hallucination. Sur le sable blanc 
du rivage, on voyait cinquante rochers de granit, pous- 
sés par des mains invisibles, s'avancer d'un mouvement 
uniforme et solennel. Un murmure confus montait de la 
rive sur la montagne, mêlé à je ne sais quel frottement 
écaillcux et strident je demeurai immobile et presque 
épouvanté : je crus un instant voir une "armée de ces 
monstres fabuleux des légendes bretonnes, qui avaieniï 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 153 

quitté' lears cavernes, el qui se traînaient lourdement 
vers la moit. Heureusement, les voix des hommes et les 
dodiettes des cfaevamx qui revenaient de la digue m'arra- 
rachèrent bientôt à ma fantastique vision. Le lendemain, 
je vis les travaux au grand jour ; je n'eus plus peur, mais 
fadmirai. 

Je ne terminerai pas, j>uisque je suis en train de citer 
des anecdotes, sans dire un mot d'un charpentier de 
Horlaix, nommé Keinec, et que je me rappelle avoir va 
dans mon enfance. Cet honmie> qui avait été employé 
quelque temps au port de Brest, n'avait jamais pu ap* 
prendre à lire ni à écrire. À l'âge de cinquante ans, il se mit 
m tête de construire un navire, seul, sans plan, et sans 
calcul écrit. Il projeta de mémoire cette immense ma- 
diine, en combina toutes les parties, et l'exécuta an grand 
ëtonnement des négociants du port |ui avaient d^avance 
condamné l'œuvre du charpentier. Depuis ce premier 
essai, douze navires de différentes grandeurs furent cons- 
truits par lui avec le mSme succès, ce qui lui faisait dire 
dans ses jours de gaieté qu'il avait autant de ses enfants 
sur l'eau que Notre -Seigneur Jésus -Christ avait eu 
d'apôtres. Je me souviens encore d*avoir vu lancer, ii 
mon passage k Cornic, le dernier brick qu'il ait construit; 
Keinec avait alors quatre-vingts ans accomplis. Lorsque 
l'imm^ise machine s'élança dans la mer, au milieu des 
acclamati(ms, et reparut, rasant avec grâce le rivage, le 
vieux charpentier était sur le pont , appuyé contre le bé- 
nitier que l'on avait apporté pour le baptême du navire; 
il découvrit ses cheveux blancs, fit le signe de la croix et 
baissa la tête. 

•^ Eh bien! qu'avez-vous, père Keinec? lui cria le 
eai^taine en lui frappant sur l'épaule ; est-ce que vous 
pleures? 



/ 
160 LES DERN'IERS BRETONS. 

— C'est mon dernier fils que j'envoie sur là mer, 
monsieur, dit le vieillard avec une triste douceur. 

Puis il regarda longuement son navire, serra la mala 
du marin et descendit k terre. 

Un mois après il était enterré au cimetière de Ploujean, 
et ses fils plantaient sur sa tombe une croix surmontée 
d'un vaisseau à la voile. 

Je pourrais ajouter une foule de preuves de Taptitude 
deTouvrier breton; mais, il faut le reconnaître, cette 
'"imagination si féconde chez lui, et qui se montre en tonte 
occasion, est le plus souvent sans grand résultat, faute 
d'éducation professionnelle et de moyens d'exécution. 
Son adresse ingénieuse ne s'exerce que dans une sphère 
étroite, et ne dépasse point, en général , les bornes d'une 
industrie personnelle et isolée. Tant que de grands centres 
de fabrication n'existeront point dans cette province, les 
arts manuels n'y feront aucun progrès; et ces grands 
centres, il faut qu'ils soient créés par des étrangers. Le 
Breton n'ira point chercher l'éducation industrielle pour 
la transporter dans son pays ; il l'attendra sans empres- 
sement et sans appel , tranquillement accroupi dans sa 
misère ; mais si elle vient vers lui , il saura l'accueillir et 
en profiter. Quoique la Bretagne, par sa position écartée, 
ne soit jamais appelée a la production manufacturière 
aussi impérieusement que les provinces centrales, on peut 
la regarder comme éminemment propre, par sa nature 
et par le caractère de ses habitants, k toutes les fortes 
industries qui s'appuient sur l'agriculture. Il est possible 
aussi que des richesses minéralogiques encore ignorées 
couvent dans son sein, et la découverte de bassins houil- 
1ers susceptibles d'exploitation suffirait pour changer en- 
licrcraent la face du pays. Mais quel que soit l'avenir qui 
l'attende, la Bretagne ne pourra sortir de son néant, sous 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 161 

le rapport manufacturier, que par la création de grandes 
usines, soutenues par des capitaux suffisants. Alors seu- 
lement cesseront les industries morcelées et mal entendues 
qui répuisent au lieu de renricbir ; alors commencera 
rémancipation de ses ouvriers, ensevelis jusqu'à préseni 
dans une ignorance indifférente et fatale. 



CnAPITRE II. 



COMSISBCB. 



Trafic des anciens Bretons. — Commerce des cheYanx, — Mieliel 
le Nonnand et Benric le Breton. 

II y eut on temps où les Celtes armoribains faisaient le 
commerce de la moitié du monde. Depuis que les noms 
de Tyr et de Carthage n'étaient plus que deux grandes 
épitaphes écrites sur des cités mortes, les Celtes de la pe* 
tîte, Bretagne dominaient l'Océan germanique et sarma- 
tique, la mer de Cronie et la mer Atlantique, tandis que 
Marseille s'était emparée de la mer intérieure, et régnait^ 
sans partage, sur ce magnifique lac de deux cents lieues. 
Partout, sur l'Océan, on rencontrait les hauts navires des 
Venètes, et il était facile de les reconnaître, car les galères 
d'Italiç n'étaient auprès d'eux que de frêles chaloupes. Ils 
voguaient sans rames, avec leurs voiles de peau souple, 
teintes en azur comme les. flots, et leurs ancres rattachées 
à la poupe avec de grosses chaînes. C'étaient eux qui trans- 
portaient les laines des Cantabres, l'étain, l'argent et le 
fer de la Lusitanie, les fourrures de la Scandie et le vin 
des îles Fortunées. 

Plus tard, Brutus , lieutenant de César, détruisit leur 
marine dans la bataille navale qui eut lieu entre Camac 
et Diarorigum ; mais vers le sixième siècle nous la voyons 
encore reparaître, quoique moins puissante. Elle noue 
de nouvelles relations avec les peuples du nord de l'Ett- 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 163 

rope, malgré les flottes normandes et les pirates flamands. 
Jusqu'au quatorzième siècle, son importance se soutint, 
et c'èCi alors seulement que les guerres continuelles avec 
FAngleierre commencent à amoindrir son conunerce. 
Hais il est bientôt protégé par la création d'une marine 
militaire, et jusqu'en 1791 il ctmtinua h prospérer. Au 
moment de la révolution il était encore immense. Mal- 
gré la ruine de la compagnie des Indes établie a Lorient, 
les^ navires bretons et étrangers remplissaient nos ports. 
Les lourdes galiotes hollandaises venaient nous demander 
nos blés, les felouques espagnoles enlevaient nosl)eurres 
et nos toiles, et nos bricks apportaient aux Norv^égiens^ 
aux Russes, aux Danois, la cire et le miel recueillis dans 
nos montagnes ; aux Catalans et aux Portugais, les pois* 
sons péchés sur nos baies. Alors les petites villes du lit- 
toral étaient pleines de ces négociants en bonnet de laine 
et en sabots qui mangeaient dans Tétain, mais dont les 
coffres*forts regorgeaient de doublons d'Espagne ; véri- 
tables fourmis qui recueillaient grain k grain leur amas de 
blé, et qui, doués de Tesprit médiocre et patient, indispen- 
sable pour tout négoce, créaient avec de petits moyens, de 
grandes fortunes que leurs iils trop habiles n'ont pas su 
^conserver. La révolution de 1791 interrompit le cours de 
ces prospérités commerciales. Aujourd'hui il n'en existe 
plus nulle trace dans les petits ports de TArmorique que 
la vase encombre chaque jour, et où l'on voit^Ies navires 
inachevés pourrir sur les cales de construction. 

Ainsi la basse Bretagne a vu le temps détruire successi* 
vement toutes les relations avantageuses qu'elle avait avec 
l'étranger. Il ne lui est rien resté de ses anciennes sour- 
ces de richesses ; pas même une guerre avec rAnglaîsiK)ur 
occuper ses corsaires ! Aussi sa marine est-elle anéantie 
pour longtemps, sinon sans retour. Tout se borne désor* 



1G4 LES DEUNIERS BRETONS. 

mais k un commerce intérieur sans importance. Nous en 
excepterons toutefois celui du beurre et celui des che* 
vaux, qui occasionne encore un mouvement de capit^»ix 
assez considérable. 

On trouve en basse Bretagne deux races de chevaux 
bien distinctes. La première^ qui ne fournit que des cbe*- 
vaux de trait, lourds, peu élevés, mais robustes, est fort 
commune dans les plaines, principalement dans le Léonais 
et les vallées de Tréguier. La seconde, plus élégante, ne 
se rencontre guère que dans, les montagnes. C'est une 
race grêle , légère , au poil noir, a Tœil fauve, à peu près 
semblable à celle qui peuple les pampas de l'Amérique du 
Sud, et dont se servent les gauches pour leurs étranges 
expéditions a travers les déserts. On y reconnaît, au pre* 
mier coup d'œil, la trace du type arabe, mais avec ua 
germe de dégénérescence sauvage, avec moins de grâce et 
de fierté. Du reste, a partir du cheval nain de Vile de la 
Terreur, (Ouïssant) jusqu'au beau coursier de guerre des 
pointes de la Coquille (Conquet), cette race subit de 
grandes variations de taille, de forme et de vigueur, selon 
les cantçns qu'elle habile Le Morbihan ne fournit près- 
que partout que des chevaux de charbonniers , au poil 
long et hérissé, dont on méconnaîtrait l'origine sans le 
regard acéré que dardent leurs yeux perçants, sous leurs 
crinières rousses. 

Outre ces deux races , il en est une troisième, produit 
bâtard et honteux que Ton doit aux soins éclairés du gouh 
vernement ! Elle résulte du croisement des juments ar- 
moricaines et des énormes étalons entretenus dans nos 
haras. On peut la reconnaître à sa grosse tête bretonne 
emmanchée d'un* long cou normand et soutenue par de 
maigres jambes. C'est une race de juste-milieu entre 
toutes les races existantes, également impropre au trait 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 165 

OU a la selle, et dont la présence dans les foires excite un 
long rire. Du reste, ces chevaux , qui ne sont pas le pro- 
duit de la nature, mais du haras, ces chevaux administra- 
tifs, créés par ordre, qui n'ont été trouvés bons, jusqu'à 
présent, qu'à gagner a leurs maîtres les primes accor- 
dées par l'État, sont en assez petit nombre. La routine et 
le grossier bon sens de nos paysans rendront probable- 
ment inutiles les ingénieuses combinaisons de nos hommes 
d'État, et nos chevaux resteront excellents, malgré leurs 
efforts pour les améliorer,^ 

Ce n'est pas que notre race chevaline ne puisse subir 
des modifications; mais pour cela il faut changer les élé- 
ments qui la font ce qu'elle est , c'est-h-dire le climat et 
la nourriture. Ainsi les deux tiers des chevaux de la Nor- 
mandie ne sont autre chose que des chevaux bretons 
achetés dans notre pays lorsqu'ils n'avaient que deux ou 
trois ans, et refaits dans ^s pâturages du Cotcntin. Vingt- 
cinq mille chevaux sortent chaque année des trois dépar- 
tements armoricains pour suivre les maquignons qui les 
vendent plus tard comme chevaux normands. J'ai déjà 
dit que ce commerce était le seul de quelque importance 
qu'eût conservé la Bretagne. A l'approche des grandes 
foires, on voit nos routes couvertes de cavaliers en 
blouse bleue , portant suspendu au poignet un lourd 
bâton garni de cuir, et derrière eux une valise à 
moitié cachée sous une limousine. A leurs yeux bleus, a 
leur voix mielleuse, k la politesse avec laquelle ils vous 
tirent leur chapeau de paille, il est facile de reconnaître 
les Normands. Les autres,. maigres, soucieux et sombres, 



(I) Depuis que ces lignes sont écrites, d'heorenx changements ont étd ap- 
portés à l'administration des baras ; on a compris la nécessité de perfèC" 
tionner L'espèce au lieu de la changir, et des produits satisfaisants ont été 
obtenus. 



166 LES DERNIERS BRETONS. 

cbeminent lentement^ et leur feutre écourté ne quitte ja- 
mais le serre-tête de toile qui cachejeur chevelure grise ; 
ce sont les Poitevins et les Monceaux, race soupçonneuse 
et morose, dont la probité querelleuse est pire peut-être 
que la rouerie joyeuse et sociable de^ Normands. 

Mais c'est dans les foires mêmes qu'il faut observer les 
acheteurs et les marchands en présence, étudier leurs di- 
verses natures, voir Tadresse façonnée des maquignons 
aux prises avec la ruse patiente de nos paysans. De tout 
temps la Bretagne a été une terre promise pour les Nor- 
mands : depuis qu'ils ne l'exploitent plus les aifmes à la 
main, ils Texploitent par leur conmierce. Les acheteurs 
de chevaux ont remplacé les soldats de Rollon. Les Bre- 
tons ne l'ignorent pas : instruits par une expérience ache- 
tée \ leurs dépens , ils sont dans un état de défiance 
permanent contre les maquignons, et leur taciturnîténa- 
turelle s'en augmente d'autant. Souvent , pour exciter la 
confiance et pour faire croire qu'il sera facile de les sur- 
prendre, ils feignent l'ivresse ; mais le plus ordinairement 
ils se retranchent dans une stupidité apparente domi rien 
ne peut rendre la plaisante vérité. Ce jour-là il n'y a plaa 
un seul paysan qui sache le français^ et les acheteurs 
inexpérhnentés, trompés par cette ruse, laissent échapper 
une réflexion, l'expression d'un désir, qui guident et ren- 
dent le marchand plus ou moins tenace dans ses préten- 
tions. Cependant les vieux maquignons ne se laissent 
point prendre k cette comédie. Quelquefois au contraire 
ils en tirent parti, en affectant eux-mêmes une ignorance 
complète de la langue celtique. Alors c'est une scène à* 
voir que cette lutte de fourberie bretonne et normande , 
que ces deux hypocrisies se combattant avec les mêmes 
armes. Le paysan immobile écoute, avec une attention 
hcbétéé,^es remarques du maquion, qui, l'air indifférent 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 167 

et dédaigneux, regarde le cheval comme s'il ne s'en sou- 
ciait nullement, lui trouve mille défauts qu'il se fait re- 
marque! à lui-même assez haut pour être entendu du 
vendeur, et finit par proposer la moitié de la valeur réelle 
de l'animal. Remarquez que presque toujours le résultat 
de cette fourberie laborieuse entre deux acteurs d'égale 
force est de vendre le cheval à son prix, c'est-a-dire d'at- 
teindre, avec beaucoup de peine, le but auquel on aurait 
pu arriver de prime abord en usant réciproquement de 
franchise. 

Je m'étais rendu par curiosité k la célèbre foire de la 
Martyre, dans le Finistèf e, où les plus beaux chevaux du 
paya se trouvaient réunis au nombre d^environ dix mille. 
L'immense champ de foire ne présentait qu'une mer 
mouvante de têtes d'hommes et d'animaux, d'où s'éle- 
vaient des jurements, dés cris, des hennissements, dont 
le mélange formait une inexplicable rumeur que Ton en^ 
tendait de loin comme le bruissement des vagues. Je 
voulus parcourir la foire ; mais, pressés Tun contra l'autre, 
les chevaux ne laissaient aucun pas^sage. C'était entre leurs 
pieds, par-dessous leurs ventres quelquefois, qu'il fallait 
avancer ; et , dansi cette mêlée d'hommes, et de chevaux , 
ce n'était qu'avec le poing et le penrbas que l'on pouvait 
fiûre sa trouée. De quelque côté que l'on se tournât, on 
se trouvait face îi face avec ces têtes velues, ornée de ru- 
bans et de plumets ; qui vous envoyaient au visage une 
brûlante hsJeine ou un hennissement sauvage. Â chaque 
pas, une lourde calce venait se poser sous vos pieds meur- 
tris. Par instants, on entendait une longue clameur s'éle» 
ver ; ou voyait des chevaux se dresser debout. Curieux et 
les crins hérissés. Alors une impulsion immense était 
imprimée à la foule entière, et, entraîné malgré soi dans 
cette marée, on roulait au nûlieu des hommes et des 



168 LES DERNIERS BRETONS. 

cbevàux dont les flots vivants vous emportaient au loin. 
J'avais a peine fait quelques pas que je me trouvai mêlé 
à une de ces bourrasques passagères. Après m'en être tiré 
avec beaucoup de peine, je rebroussai chemin ^ tout ef- 
frayé, et je me réfugiai dans l'auberge, décidé à tout re- 
garder du seuil, fy étais depuis quelque temps, prome- 
nant mes regards sur la foule confuse et variée dans 
laquelle on voyait s'agiter pêle-mêle les habits de toile 
blanche des Bretons, les blouses bleues des Normands et 
les vestes brunes des Poitevins ; je me plaisais a suivre 
les chevaux qui quittaient, à chaque instant, le champ de 
foire pour aller s'essayer sur la lande voisine , lorsqu'en 
regardant plus près de moi , mes yeux s'arrêtèrent sur 
une jument placée a peu de distance de la porte de Tau- 
berge, et dont la beauté me frappa. Elle appartenait a la 
forte race que nourrit le Léonais , et tout en elle respirait 
celte vigueur calme et sûre d'elle-même qui semble être 
le cachet de tout ce j[ui naît sur le sol de la Bretagne. 
Je ne pus m*empêcher d'exprimer mon admiration au 
tavernier, qui se trouvait a mes côtés. 

— C'est un bel animal ! monsieur, me répondit-il ; 
aussi M. Michel a-t-il dit qu'il l'aurait à tout prix. 

— Qu'est-ce que M. Michel ? 

— C'est le maquignon avec lequel vous causiez ce 
matin. 

Je me rappelai, en effet, avoir déjeûné avec un honmie 
frais et blond que j'avais remarqué à son accent normand 
et à la politesse avec laquelle il s'appropriait à table les 
meilleurs morceaux. 

— Et qu'attend donc M. Michel pour faire son mar- 
ché ? demandai-je h l'aubergiste. 

— Que la foire soit plus avancée. 

— Mais si la jument est achetée par un autre? 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 169 

— Oh ! il a l'œil dessus, monsieur. Michel comprend 
son affairo^ Voyez-vous ; mais le vieux Bernic est encore 
plus malin ; c'est un homme qui vendrait le paradis au 
bon Dieu. Ce sera un marché curieux a voir. 

Ces mots de Taubergiste piquèrent ma curiosité ; je ré- 
solus d'être témoin du marché de la belle jument. J'at- 
tendis longtemps. Ce ne fut qu'au moment où la foire 
conmiençait a s'éclaircir, et lorsque les paysans qui ap- 
partenaient aux communes les plus éloignées s'étaient 
déjà retirés, que je vis Michel s'avancer vers l'auberge. 
11 causait avec un paysan qu'a l'éperon soudé contre son 
soulier gauche et à son fouet croisé en bandoulière, je 
reconnus, tout de suite, pour un entremetteur. En passant 
devant la jument, Michel s'arrêta^ et dit a son com* 
pagnon: ^ 

— Tiens, je n'avais pas vu celle-ci I 

Il la regarda quelque temps en sifflant. 

— C'est dommage, dit-il, qu'elle ait la tête bretonne. 
Ces têtes I... ça a l'air d'une mesure d'avoine au bout 
d'un cou de cheval... Avec ça, la plus belle bote perd 
son prix. Je donnerais cinq cents francs de la jument 
grise... 

— Chut ! lui dit l'entremetteur, le paysan vous entend. 

— Qu'est-ce que cela me fait? Je te dis que je don- 
nerais cinq cents francs de la jument, si on voulait lui 
changer la tête ; mais comme elle est je n'en donnerais 
pas la moitié. 

Pendant toute celte conversation, qui avait lieu a deux 

pas du paysan breton k qui Taubergisle avait donné le 

nom de Bervic, celui-ci était demeuré immobile et ne 

semblait avoir rien entendu. Ce ne fut qu'au moment où 

U. 10 



170 LES DERNIERS FRETONS. ' 

lu maquignon s'approcha davantage et se mit à tâter le 
cheyal qu'il parut Tapercevoir. 

— Vous voulez acheter mon cheval? dit-il à Michel en 
souriant. 

Michel le regarda avec surprise. 

— Âh! tu parles français, toit dit-il. C'est bien heu- 
reux. Eh bien, voyons ; combien veux-tu de ta bête? 

Le paysan ne répondit pas et se mit à refaire tran- 
quillement une des tresses de la crinière. 
L'entremetteur répéta la demafide en bretoa. 
Même silence. 

— Ah ça! quelle langue entend-il donc, cet animal* 
la ? cria le Normand. 

Bervic se détourna comme s'il eût deviné qu*on lui 
parlait; il parut inquiet, et regarda attentivement tlichel 
et son compagnon. 

— Peira a lavar an amitTim^t demandà-t-fl à ce 
dernier. 

L'entremetteur le lui répéta en breton ; Bervic pencha 
la tête pour écouter^ mais parut n^avoir saisi que quel- 
ques mots. 

-- Meazo Bouzard^f dit-il en haussant les épaules. 

— n est sourd f dît Michel, qui entendait le breton 
aussi bien que sou interprète. Que le diable emporte la 
brute! on ne pourra pas lui faire entendre un seul mot. 

Le paysan sourit au maquignon, et lui répéta dans 
son mauvais français : 

d) Que dit le aïoifsfeurr 
(l)iesiilii8oard« 



INDUSTRIE, COMMERCB, ETC. 17f 

— Moi suis sourd.,, sourd. 

— Eh I je le vois biep^ sauvage^ répondit Michel. 

Il s'approcha de l'ereille de BerriCy et lui cria eu fioiisant 
un porte-voix de ses deux mains I 

— Combien ta jument? 

— Mille francs, répondit Bervic en breton. 

L'entremetteur répéta le prix au IVormand. Celui-ct 
haussa les épaules, et, par habitude, comme si le vendeur 
eût dii l'entendre, il s'écria : 

— Excusez, mille francs ! ta jument pond des écus de 
cent sous, à ce qu'il paraît I Mille francs pour un cheval 
qui a une tète comme ça !.•• ta veux te gausser de moi^ 
vieux farceur. 

Bervic paraissait suivre avec attention les gestes du ma-- 
quignon, et, comme s'il e&t deviné qu'il se récriait : 

— Beau cheval, dit-il, beau cheval... 

Et il montrait sa jument avec complaisance ; il détaillait 
ses perfections en parlant tantôt français, tantôt breton. 
A chaque éloge Michel opposait une critique j mais Bervic 
n'entendait rien, et continuait toujours. 

r- Décidément il est sourd comme une cruche, dit le 
Normand à l'entremetteur. 

— Il paraît, répondit celui-ci. 
Michel baissa néanmoins la voix. 

— Tu vas lui proposer trois cents francs, dît-il , coûte 
que co&te, il faut que j'aie la béte. 

Il s'approcha ensuite du paysan^ et leva la main ; Bervic 
étendit la sienne. 

— Trois cents francs, dit le Normand en frappant dans 
la main du paysan. 



172 LES DERNIERS BRETONS. 

ï/entremelteur lui répéta la somme en breton ; mais îl 
se récria a son tour. U recommença l'ënumcration de tou- 
tes les qualités de sa jument. Michel se mit à l'examiner 
de nouveau ayant de proposer un prix plus élevé. 

— Elle n'est pas poussive au moins? dit-il. 

La question fut traduite et criée au paysan, qui jura, 
par Jésus et la Vierge, que la bête n'était pas poussive. 

— Ni morveuse? 
Nouvelle affirmation. 

— Ni fourbue? 

AfGmation jplus énergique que jamais. Le père Bervic 
assura également que sa jument ne mordait ni ne ruait ; 
et il lit voir sa bouche, souleva ses pieds, la fit marcher 
et trotter. Pendant tout ce temps, de nouvelles proposi- 
tions lui avaient été faites par Michel, et a chaque éca que 
celui-ci ajoutait k son prix proposé, ou que l'autre re- 
tranchait a son prix demandé, tous deux se frappaient 
dans la main pour confirmer leur proposition et la signer 
en quelque sorte. Us étaient d'accord, sauf quelques piè- 
ces de six francs, lorsque Michel dit tout a coup ; 

— Comment ta bote porte-t-elle? 

L'entremetteur allait répéter la question, lorsque Ber- 
vic détourna la tête du cheval, et la montrant au maqui- 
gnon : 

— Bons yeux, lui dit-il. 

Le maquignon se mit a examiner les yeux, dont il avait 
oublié de s'occuper. Le paysan diminua ensuite son prix 
de quelques francs. Ils étaient près de conclure, lorsque 
ridée de faire monter le cheval revint au maquignon. 11 
dit a l'entremetteur de l'essayer, et celui-ci étendait déjà 
la main pour saisir la crinière ; mais Bervic ne lui ea 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 173 

donna pas le temps. 11 se mit k courir en tenant en Icsse 
sa jument et la faisant trotter. Michel le suivit pour obser- 
ver la marche de ranimai. Quand il Teut rejoint, il lui 
proposa un écu de plus. Le paysan parut hésiter un ins- 
tant ; puis enûn il se décida. Le marché fut conclu, et des 
arrhes données par Miclicl. Tous trois s*acheminèrent en- 
suite vers Taubergepour ratiûer le traité en buvant, selon 
Tusage. Comme ils entraient, le tavernier lança à Michel 
et a Bervic un regard curieux. 

— Eh bien ! qui a trompé l'autre? ^it-il en riant. 

— Le Breton est enfoncé, s'écria Michel: j'ai la bête 
pour cent cinquante-deux écus. 

— Pour cent cinquante-cinq, dit vivement Bèrvic ; 
vous avez dit cent cinquante-cinq. 

Le maquignon fit un saut en arrière et demeura stu* 
péfait. 

— Eh bien I eh bien ! tu n*es donc plus sourd, toi? s'é- 
cria-t-il. 

— On n'a pas besoin d^être sourd pour boire un coup 
de vin, répondit le paysan avec un sourire où la raillerie 
se voilait sous je ne sais quelle bonhomie grotesque. 

Michel se frappa la tête de ses deux mains. 

— Ah 1 le scélérat m'aura trompé, dit-il en se toumanS 
vers la jument. 

— L'avèz-vOus montée? lui demanda l'aubergiste d'un 
air goguenard. 

— Non, pourquoi ? 

— - C'est que la bête a une mauvaise habitude : elle ne 
peut souffrir ni cavalier ni harnais, et on n'a jamais pu en 
rien faire. 

Le Normand se tourna vers Bervic, qui élail tranquil- 
lement appuyé sur son pen-bas. 



174 LES DBANIERS BRKTONS. 

^ Je ne preadw pM taD «heiali Yiei» oeq«m; a'^ 
crîa-^t^ilfttriem. 

^^On ne peat pts foreer le monde, répondit paisible- 
ment Benric; mais alors les arrlies seront a moi. Qua- 
rante francs font da bien k un pauTre elirétien. 

ADcbel écornait de rage. Il lerait sa crayache pour con* 
per la igore du paysan ; l'aubergiste le tira par le bras. 

-«-Ne frappez pas, monsieur Michel, lui dit-il à d^ni- 
voix ; le vieux a été le meilleur lutteur de Gomouailles- 
c'est un corps de fér. Groye^moi, prenez la bête; eOe a 
belle apparence, et puisqu'on a pu vous la Tendre^ tous 
pourrez bien la Tendre à un autre. 

Michel résista d'abord, mais il finit par se laisser per- 
suader, et, après force malédictions, il paya la somme 
promise. Bervic la recompta trob fois, Tépludia écu par 
écu, se plaignit de ce que trois pièces étaient mal mar- 
quées, et empocha le tout de fortmauTaise grâce. OoeAt 
dit que c'était lui qui se trouvait lésé. Cependant Michel 
était entré dans Vauberge en maugréant \ le paysan Tj 
suivît, et vint se placer vis-à-vis de lui. 

— Eh bien! que veux tu encore, brigand? 

— C'est Pusage que celui qui achète paye un coup aboire, 
dit le père Bervic d'un air câlin. 

A ce dernier trait nous parUmes tous d'un éclat de rir^^ 
et le Normand sortit furieux. Bervic attendit encore quel- 
que temps, et se retira enfin en murmurant. 

Comme il partait, le tavemier nous le montra du doigt 
en secouant la tête avec une admiration profonde» 

•— Voilk un homme I dit-il ; il volerait un huissier, si 
c'était possible. 11 a l'air d'un christ de carrefour, mats 
c'est un démon baptisé. Cette fois encoie» voyez-vouSi 1» 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 175 

Normand a été battu, La doublure de grosse toile a usé 
le drap fin. 



S II. ^ fUces comiiierfaBtes de la Bretagne, — U RoscotUo» 
-»UPUlawer. 



Malgré ce que nous arons dît de Vadresse des paysans 
bretons, il faut reconnaître qtie leur caractère les rend 
généralement peu propres au négoce. Le manque d'acti* 
TÎté est, à cet égard, un obstade invincible. Cependant, 
parmi les races variées que présentent les communes de 
rArmorique, il s*en trouve quelques-unes plus heureu- 
sement organisées, 

La Bretagne fut d'abord partagée entre un certain 
nombre de familles douées de goûts et d'aptitudes diver« 
ses. Elles se multiplièrent et formèrent autant de tribus 
séparées qui, plus tard, prirent le nom de paroisses. 
Chacune de ces paroisses, isolée de ses voisines par ses 
habitudes, son costume, ses entraînements, conserva 
nécessairement son caractère natif. Les mariages ne pu- 
rent l'altérer, car ils ne se contractèrent que très-rare* 
ment hors de la communauté, et maintenant même 
encore, on voit peu d'alliances de commune à commune. 
De là les différences singulières que Ton remarque en 
Bretagne entre des paroisses limitrophes ; de là ces tri- 
bus presque uniquement agricoles qu'un simple ruisseau 
sépare de tribus presque uniquement industrielles ; de 
là ces quelques races actives, commerçantes, émanci- 
pées, que l'on trouve au milieu de races stationnaires 
et superstitieuses. 

Parmi les populations qui forment ainsi un contraste 



176 LES DERNIERS BRETONS. 

frappant avec les habitudes casanières de la plupart des 
Bretons , on peut citer principalement les Roscovites , 
quelques peuplades de TArrez, du pays de Vannes, et les 
Bretons de Brcliat, au pays de Tréguier. 

Roscoff est une petite colonie maritime placée sur 
rOcéan, et qui, lorsqu'on vient de la mer, parait accro- 
chée au bas du promontoire, comme une coquille 
marine. D'après sa position, on devrait s'attendre à voir 
tous les habitants de la commune consacrés au service 
de la mer ; cependant il n'en est rien. Roscoff ne fournit 
pas plus de mafins que les autres points du Finistère, et 
presque toute sa p(fpulation s'occupe de la culture des 
terres, qui softt, dans ces parages, d'une incroyable fer- 
tilité. Les légumes les plus délicats y poussent en plein 
champ, et les Roscovites en font un commerce immense 
dans toute la Bretagne. Quelque route que vous par- 
couriez, vous les rencontrez assis sur le brancard de leurs 
charrettes légères, rapidement emportés par un petit 
cheval du pays, et chantant une ballade bretonne. Leur 
costume se compose d'un habit de toile blanche- et Une 
sur lequel se dessine élégamment une large ceinture de 
serge rouge. Mais le plus souvent ils se débarrassent de 
leurs habits pour la route, et alors on aperçoit le grand 
gilet vert à manches bleu de ciel qui leur presse étroite- 
ment la taille. Leurs cheveux noirs tombent sur leur 
cou avec une négligence pittoresque cl leur chemisa 
sans collet est fermée par une épinglette de cuivre 
qu'ornent des grains de verre colorié. C'est avec ce vête- 
ment leste et gracieux qu'ils parcourent les routes de 
Bretagne sous le soleil, la neige et la pluie. Aucun temps, 
aucun chemin, aucune fatigue ne les arrête. Plusieurs 
vont vendre leurs produits a cinquante lieues, et je me 
rappelle en avoir fréquemment renconlrc dans les i «es 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 177 

de Rennes, offrant leurs asperges et leurs cboui-fleurs 
avec la même aisance qu'aux marches de Brest et de 
Morlaix. En 1830, l'un deux s'imagina d'aller a Paris 
avec sa petite charrette, son unique cheval et ses plus 
beaux légumes. Il partit, effectua heureusement son 
voyage de cent quatre-vingts lieues, et au bout de trois 
semaines il était de retour, et racontait a ses voisins 
émerveillés qu*il avait vu la maison du roi et le roi lui- 
même. * 

Du reste, ce n'est pas seulement par sa hardiesse en- 
treprenante que le Roscovito se distingue, c'est encore 
plus par sa souplesse caressante et son tact commercial. 
Son caractère n*a rien de la roideur que l'on reproche 
avec raison à ses compatriotes. Tenace, mais sans ru- 
desse, il y a en lui une sorte d'élasticité qui le garantit 
dans tous les chocs. 11 rebondit contre les obstacles y 
sans s'y blesser, et les surmonte plus fréquemment qu'il 
ne les brise. Aussi ne se décourage-t-il point facilement. 
Gai et entreprenant, lorsqu'il voit une porte se fermer 
devant lui, il se contente de dire : 

— AUons plus loin. 

Et il continue sa route en chantant. Il faut ajouter que 
nul ne sait comme lui apprécier un acheteur et juger son 
côté vulnérable. Nul ne sait mieux se montrer insolent 
pu poli , brusque ou caressant , selon l'occasion. Soyez 
timide, et vous le trouverez arrogant ; il vous imposera 
sa marchandise, il vous embarrassera, il vous foroera k 
acheter, par honte et malgré vous. Mais s'il n'ospère 
point vous déconcerter, ce sera k force de bienveillance 
attentive quUl vous obligera h accepter ses conditions. Il 

(I) Les RrMcovttôf ont maintenant on commrrce de légarocs n^çulièrei&ea* 
ittbW ivec Paria, pur le Uévro. 

II. 10 



178 LES DERNIERS BRETONS. 

TOUS sourira, il vous appeOera $on cher pauvre diréHen; 
il TOUS earess^a suoeeasmmept aTec les plus douces 
expressions du Tocabulaire breton ; et, pendant qœ tous 
TOUS débattrez sousee réseau de eftlmeries, la marcban** 
dise aura passé dans Totre panier, et le marché sera cou» 
ciu sans que tous croyiez même aToir |>roposé un prix. 

Grâce à cette adresse, le RoscoTite réussit générale* 
ment dans son commerce, et il pourrait prétendre à une 
certaine fortune, s'il était aussi habile à conserrer qu'à 
acquérir. Mais, comme il arriTe toujours, il a lesdéiSiuts 
de ses qualités. S'il est actif, entr^renant, en reTancte 
il est dissipateur et sensuel. S'il s'efforce de gagner beau* 
coup> c'est pour dépenser daTantage. U y a dans ce carao* 
tëre quelque chose de Tépieurisme grossier du matelot, 
et aussi quelque chose de sa philosophie pratique. J'«» 
dressai un jour des reproches à un RoscoTitede ma eon- 
naissance sur son peu d'économie. Je l'engageai à se 
préparer une aisance qui pût rendre sa vieillesse douce. 
C'était dans un cabaret de Tiliage, où j'aTais rencontré 
le joyeux viveur, que je lui faisais mon cours de morale. 
Il m'écouta avec calme, et lorsque j'eus fini : 

— Amasserpour quand je serai Tieux, monsieur! dit* 
n en secouant la tête: ce serait garder des noisettes 
pour quand je n'aurai plus de dents ! 

J'ai parlé des peuplades de TArrez comme se distin- 
guant par leur aptitude commerciale; les habitants de 
ces communes sont, pour la plupart, des marchands de 
fil , de miel , de suif, de toile, de sel, qui parcourent le 
département en faisant le courtage pour les négociants de 
Morlaix. et de Landerneau, ou Tendant au détail comme 
colporteurs. Rien ne les distingue des autres Br^rons, si 
ce n'est peut-être une finesse plus aiguisée parles tran» 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 179 

«actions et une instruction plus avancée. Mais, outre eed 
courtiers-colporteurs, les montagnes fournissent une 
«ipèee particulière de commerçants qui méritent une 
mention spéciale; nous voulons parler des marchands 
de chiffons, appelés dans le pays|»7/awer. 

Le piltàwet n'est autre chose qu'un chiffonnier no- 
made* C'est une sorte de bohémien modifié, mais qui ne 
se fait pas suivre par sa famille ; il la laisse dans une des 
lanièresdes montagnes, tandis que lui parcourt la contrée 
pour recueillir les guenilles qu'il doit vendre ensuite aui 
papeteries. Il va de ferme en ferme, de cabane en cabane, 
en faisant retentir, sur un ton lugubre, son cri depil* 
kmer qui avertit les femmes au fond de leurs maisons. 
U n'est point de toit de paille perdu dans les feuilles qu'il 
ne sache trouver, pas de bouge infect au seuil duquel il 
ne fasse entendre son appel monotone. C'est même aux 
demeures les plus humbles qu'il vient de préférence, car 
il sait que là il trouvera plus sûrement ce qu'il cherche* 
Il flaire de loin la misère, la suit à la trace et la saisit au 
gite, avec un instinct qui semble naturel en lui. C'est 
un spectre familier qui vient frapper aut portes les 
plus indigentes, et jeter à ceux qui sont là une sorte 
d'avertissement de leur pauvreté. Aussi, on le hait et 
on le fuit comme un visiteur importun. Aux riches, sa 
présence parait presque une injure. S'il ose s'adresser 
à une ferme opulente : 

— Passez plus loin, dît le mattre; les haillons ne 
sont pas ici. 

—Je reviendrai plus tard, dit Itpillawer avec une sorte 
de sombre ironie. 

Et il fouetté son cheval,'Sûr de rencontrer à quelques 
pas cequ'il demande ; car la misère n'est pointsi difficile 



180 LES DERNIERS BRETONS. 

a trouver. Mais là même où on l'arrête pour !ui vendra 
quelques guenilles souillées, c'est avec une sorte de mépris 
soupçonneux. On lui permet rarement de s'avancer jus- 
qu'au foyer. La marchandise lui est apportée sur le seuil, 
où Ton traite avec lui. 

Voici, du reste, un chant des montagnes sur le pil» 
laweVj qui fera mieux connaître cet être singulier. Les 
chants populaires ont cela de merveilleux qu'ils raconteet 
et n'analysent pas. Le poète a l'immense avantage de. 
décrire la chose avec son enveloppe ; il dit ce qui est 
et non ce qu'il pense; il n'est pas auteur, et nous, nous 
le sommes toujours trop, même à notre insu* 



LE CHANT DU PILUWER. 

cr II part , 1c piHawer, il descend la montagne ; il va visiter 
les pauvres du pays. Il a dit adieu à sa fcninne et à ses cnfaots ; 
il ne les reverra que dans un mois,. dans un mois s*il vit en- 
core l ^ 

et Car la vie du piUatoer est rade ; il va par les routes, sout 
la pluie qui tombe, et il n'a pour s'abriter que les fossés du cbe- 
min. Il mange un morceau de pain noir, pendant que ses dcui 
chevaux broutent dans les douves, et il boit à la mare où chantent 
les grenouilles. 

« Il va , il va , le pillawer ; il va comme le Juif errant, Per^ 
sonne ne Taimc. Il ne trouve ni parents , ni amis dans le bas 
pays, et Ton ferme sa porte quand on le voit ; car le pillatoer 
liasse pour un homme sans foi. 

« Dimanches et fêtes il est par les chemins. Il n'entend jamais 
la messn ni les offices ; il ne va point prier sur la fosse de ses 
parents; il ne se confesse pas à son curé; aussi disent-ils dans 
Il bas pays que le pillawer n'a ni foi ni paroisse. ■ 

<( Sa paroisse est là-bas, prés de son toit de genêt ; mais II 
n'y retourne que pour quelques jours. Il est étranger dans le 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 181 

alliage où 11 a été baptisé. Quand il arrive, les petits enfants ne 
crient pas. son nom, les chiens n*aboient pas d'un air de connais- 
saqcc. 

« Il ne sait pas ce qui se passe dans sa propre famille. Il re- 
vient au bout d'un mois, et quand il s'arrête sur la porte, il n*ose 
entrer, car il ne sait pas ce que Dieu a mis chez lui : un cercueil 
ou on berceau 1 

« Et quand son Ûls aîné aura douze ans, le pilJawer lui dira 
un jour : — Viens apprendre ton métier, mon fils. Et l'en faut 
ira meurtrir ses petits pieds dans les chemins, et il dira bien 
des fois à son père qu'il a froid et qu'il est fatigué. 

« Mais son père lui dira, en lui montrant le soleil : — Voilà 
la cheminée dii bon Dieu. Prie qu'il la rende chaude pour le 
petit pillawer : et il ajoutera, en lui montrant l'herbe verte : 
— Voilà le lit des pauvres gens ; prie Dieu qu'il le rende doux 
po u un enfant des montagnes. 

« Va, pauvre pillawer, le chemin du monde est dur sous tes 
pieds ; mais Jésus-Christ ne juge pas comme les hommes ; si tu 
es honnête et bon chrétien, tes douleurs te seront payées, et tu 
te réveilleras dans la gloire. 

« Tu vois les haillons couverts de boue que portent tes maigres 
chevaux ; eh bien I un jour, l'eau de la rivière, les lavera ; ils 
seront confondus sous les marteaux de la papeterie, et les hommes 
en feront un papier plus blanc que la plus belle toile de lin. 
k « Ainsi de toi, pillower. Quand tu auras laissé ton pauvre 
corps couvert de guenilles au fond de quelque fossé, Ion âme 
s'en échappera blanche et belle, et les auges la porteront dans 
le paradis. » ^ 



S III. — Le matelot breton. — Marcof , capitaine 
du Jean' Louis. 



La destruction du commerce extérieur de la Bretagne 
en a fait disparaître un des types les plus curieux, celui 
du matelot. Le véritable matelot breton est mort avec la 



182 LES DERNIERS BRETONS. 

marine dé l'empire. A peine si on rencontre encore ça et 
là, par hasard, mêlé à nos équipages de ligne, quelques- 
uns de ces vrais marins conservés dans leur cosse^ comme 
ils le disent, qui ont le mal de terre dans les ports, et 
qui ne respirent à Taise qu'entre le ciel et l'eau. 

On a dit que le nouveau système des équipages de ligne 
avait fait disparaître cette vaillante race des marsouins ; 
mais, dans ce cas, comme souvent, on a pris l'effet pour 
la cause. C'est parce que la destruction du commerce ma- 
iitime a diminué d'une manière effrayante le nombre des 
marins classés, qu'il a fallu recourir au recnitement pour 
équiper nos flottes. Outre les inconvénients de tout genre 
qui sont nés de cette innovation, on peut dire qu'elle 
a tué à jamais tout ce qu'il y avait de jjoétique dans 
l'homme de mer. L'aspect même du marin a changé. On 
ne trouve plus, dans les rues de Brest ni de Lorient, ces 
beaux matelots avec les escarpins enrubannés^ le pan- 
talon large, l'habit à boutons pressés, le petit chapeau à 
longs poils, moitié lissés; moitié rebroussés, les boucles 
d'oreille d'or, et les deux tire-bouchons classiques pen- 
dant jusqu'à la cravate. Et quelle démarche ! Comme 
ces deux bras formaient bien le grapin; comme ces mem- 
bres avaient horreur de la ligne droite; comme tout ce 
corps semblait s'être faussé et arrondi au roulis du na- 
vire ! Voilà l'homme chez qui il fallait chercher des habi- 
tudes« des superstitions, des passions spéciales. Hais 
aujourd'hui nos vaisseaux sont devenus tout simplement 
des casernes flottantes où des conscrits attendent leur 
congé en faisant l'exercice et en maudissant leurs capo- 
raux. Plus rien de cette fleur maritime, de ce parfum de 
sel et de goudron que l'on respirait autrefois en mettant 
kpiedsur un navire du roi.Le langage même s'estperdu. 
Maintenant, vous avez des marins qui parlent comme des 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. ijB3 

passementiers de la rue Saint-Denis^ qui font des écono- 
mies pour la fin de la campagne, et qui boivent près d'un 
soldat sans lui casser la bouteille sur la figure. Si les 
matelots du Vengeur ou de la Belle-Poule pouvaient 
voir leurs successeurs, ils avaleraient leurs chiques de 
colère. 

On a beaucoup parlé des mœurs maritimes dans ces 
derniers temps, et plusieurs écrivains doivent a leurs es- ' 
sais en ce genre la célébrité dont ils jouissent ; cependant, 
parmi toutes ces études, il n'en est aucune, selon nous, 
qui ait complètement fait connaître le matelot armori- 
cain. 

Quoique plus gai et plus insouciant que ses frères de 
la terre ferme, il a conservé une forte trace de la gravité 
originelle. En mettant le pied sur le pont d'un navire, 
si vous entendez éclater des rires, se croiser des quoli* 
bets, si tout cause, chante, siffle et se moque, soyez sûr 
que vous avez devant les yeux un équipage provençal ; si, 
au contraire, vous trouvez le gaillard d'avant silencieux ^ 
et si vous y voyez les hommes de quart se promener, les 
bras sur la poitrine, la tête renfoncée dans les épaules 
comme des ours blancs dans leurs cages , vous pouves 
affirmer que vous êtes au milieu d'un équipage breton. 
Ce n'est que dans l'orgie , lorsque le vin^de-feu leur 
cliauffe les entrailles, que ces hommes de fer s'émeuvent, 
et que les passions, habituellement engourdies, débordent 
au dehors. Alprs rien ne leur fait obstacle. Ce sont de» 
bêtes féroces qui ont brisé leur muselière ; ne cherchez 
pas k les combattre , mais songez à vous en garer, atten« 
dez que les tigres aient digéré et dormi.. Avec l'ivresse, 
toute cette fureur tombera, et, au lieu de bétes sauvages, 
vous ne trouverez plus que des bœufs paisibles, tendant 
la tête au joug; 



184 LES DERNIERS BRETONS. 

Ces paroxysmes bachiques, auxquels il faut laisser coors^ 
naissent d'une manière certaine a la fin de chaque voyage. 
Ils sont, sans doute, le résultat de longues privations aux- 
quelles les équipages sont soumis pendant toute la cam* 
pagne. Du reste, a cet égard encore les vieilles traditions 
se perdent chaque jour. Il y a eîi un temps où les mate^ 
lots, pris de la fièvre de terre , désertaient en masse de 
leur navire, et tombaient dans la ville conune sur le gail* 
lard d'un vaisseau pris à Tabordage. Alors il fallait fermer 
les boutiques et rester chez soi , car les rues étaient en 
état de siège et les bourgeois proscrits. Le temps se pas- 
sait à boire, à casser des bouteilles, à éreinter des filles de 
joie , a défoncer des comptoirs d'auberges , à assommer 
des patrouilles ; et, enfin, au bout de trois jours, quand 
les bourses étaient a sec , chaque matelot retournait au 
navire, Fhabit en lambeaux et l'oep meurtri , recevoir les 
vingt-cinq coups de corde obligés. C'étaient la les beaux 
jours de la marine française. Alors, comme le disent les 
anciens, on avait de Vagrément; mais aujourd'hui loul 
ce joyeux et dramatique désordre a fait place k une disci- 
pline rigoureuse. Les orgies d'arrivée elles-mêmes ont été 
organisées réglementairement. Les matelots viennent de- 
mander gravement, a tour de rôle,, et le chapeau à la 
main , la permission d'aller boire à terre ; les canotiers 
sont conunandés de corvée poar les conduire et les ra- 
mener du cabaret. Ils s'y enivrent sans bruit , et quand 
ils ont tout bu, ils font cirer leurs souliers, achètent ua 
bouquet de violettes, et reviennent à bord comme des 
écoliers dont les vacances sont finies. 

Mais quelque favorable que puisse paraître au progrès 
moral celte sévère discipline qui émousse de plus en plus 
la brutalité du marin breton, il faut reconnaître qu'elle 
éteint en même temps , chez lui , la farouche et infati- 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 185 

gable énergie qui en faisait le premier marin du monde. 
A mes^ire qu'il revêt nos mœurs plus douces, il dépouille 
sa personnalité puissante. Il ne regarde plus les conti- 
nents comme d'ennuyeux vaisseaux continuellement à 
l'ancre ; il ne croit plus que sa vie à lui est sur la mer, 
qu'il €St né pour elle, et qu'il ne peut dormir qu'à son 
tangag iî. En détruisant la nature artificielle qu'il s'était 
faite, nous l'avons ramené a nos goûts, k nos plaisirs. 
Nous l'avons rendu plus homme , mais nous l'avons fait 
moins marin. C'est la d'ailleurs une de ces transforma- 
tions inévitables dans l'évolution sociale que nous accom- 
plissons. En étevant la valeur morale de chaque être, nous 
rimmatérialisons, nous en faisons une intelligence plus 
haute , mais une machine moins solide. Heureusement 
que l'industrie viendra parer k cet inconvénient, en 
substituant les mécaniques de bois et de fer aux méca- 
niques de chair humaine qui , jusqu'à présent , put tout 
fait. 

J'ai parlé de la gravité habituelle du matelot breton : 
cette gravité ne le rend ni moins original ni moins plai- 
sant que les matelots des autres provinces ; seulement 
son comique est plus dans l'attitude que dans le mouve- 
ment , plus dans le silence que dans la parole. C'est un 
comique taciturne et silencieux qui pousse au rire par le 
sérieux même. Avare de paroles , il concentre sa pensée 
dans une formule pittoresque. C'est une espèce de Spar- 
tiate qui a en horreur les phrases et qui n'aime k se faire 
comprendre que par l'action. Ce laconisme, épigramma* 
tique et incisif dans les circonstances vulgaires, devient 
quelfyefois, dans des cas plus graves, terrible par sa con- 
cision. Je puis en citer un exemple entre mille ; il com- 
plétera ce qui nous reste à dire sur ce sujet. 

C'était sous le Directoire. Les nombreux corsaires &r« 



186 LES DERNIERS BRETONS. 

moricains qiri couvraient alors la Manche avaient tous 
profité d'un vent favorable pour mettre en mer, et il ne 
restait au port de Concarneau que le lougre de Marcof 
queFon achevait d'armer. Marcof était un corsaire breton 
qui s'était déjà distingué en plusieurs occasions par son 
audace. C'était lui qui, ayant fait prisonnier un capitaine 
des îles anglaises, et le voyant dépérir d'ennui, troava 
plaisant d'aller faire une descente à Guemesey, à travers 
les stations, d'y enlever la famille entière du capitaine, et 
delà lui amener pour le distraire. Malheureusement un 
naufrage récent l'avait privé du beau cotre qu'il com- 
mandait, et, en attendant mieux, il avaitpiris le comman- 
dement du petit lougre le JeamrLouis^ avec lequel il 
devait mettre à la voile dans quelques jours. Il était 
alors occupé à former un équipage, et se trouvait dans 
une des tavernes du port avec quelques matelots qu^il 
venait d'enrôler. On avait déjà beaucoup bu, et fait les 
plus beaux rêves sur les exploits prochains du Jean* 
Louis, lorsqu'on vint avertir Marcof qu'il y avait eh vue 
un bâtiment étranger pris par le calme. Il sortit aussitôt 
avec ^es hommes. Le bâtiment commençait à se dessiner 
dans le brouillard ; bientôt la brume s'écarta comme un 
rideau que Ton soulève, et tous les doutes furent dis- 
sipés. Le port, le gréement, Tabsence du pavillon, tout 
prouvait que c'était un anglais ; la distance peu consi- 
dérable permettait aussi de le reconnaître pour nn brick 
de commerce sans défense. Il suffisait donc de l'aborder 
pour le prendre. La tentation était trop forte ; Marcof 
n'y put résister. 11 courut à son lougre dont l'armement 
était presque achevé, jeta une planche entre le quai et le 
corsaire, et fit crier dans le porte-voix que Marcof deman- 
dait trente hommes de bonne volonté pour foire une 
prise. Tout ce qu'il y avait dans les tavernes de matelots 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 187 

sans emploi accourut; quelques vieux marins retirés se 
joignirent à eux, et, au bout d*une heure, le Jean-Louis 
quittait le port avec son équipage complet, et se diri- 
geait du côté du brick. La foule se précipita vers le ri- 
vage pour voir ce qui allait se passer. 

Tous les yeux suivirent avec anxiété le petit navire de 
Marcof, qui s'avançait lentement à force de rames* Enfln 
la distance entre lui et le brick anglais devint moins 
considérable. Un coup de pierrier partit du lougre, et le 
pavillon tricolore fut hissé à son mât. Le brick resta 
immobile. Un second, puis un troisième coup suivirent, 
et quelques épars du navire étranger tombèrent coupés 
par les boulets ; mais il ne fit aucun mouvement. Ce- 
pendant le corsaire approchait ; il n'était plus qu'à une 
portée de mousquet du brick : Marcof prit le porté- voix 
et le héla ; point de réponse. 

— Il parait que c'est un équipage® sourds et muets, 
dit Marcof, nous allons voir si, en leur mettant un canon 
de pistolet dans roreille» en guise de porte-voix, ils en- 
tendront mieux. 

Le lougre était bord à bord du brick; une douzaine 
d'hommes s'élancèrent le long de ses flancs qui dominaient 
le corsaire de plusieurs pieds. Dans ce moment, un cri : 
Feu! se fit entendre sur le pont des Anglais, et vingt 
coups de.fusils partirent en même temps. Les douze Bre- 
tons retombèrent blessés ou morts : le reste de l'équipage 
du /ean-Iouis s'arrêta étonné; mai^ l'hésitation ne dura 
qu'un instabt.Marcof jeta son cri en montant à l'abordage, 
et, malgré les balles, il fut bientôt sur le brick avec les 
plus déterminés de ses hommes. Là les attendait une ré- 
ception qu'ils n'avaient pas prévue. Une compagnie de 
troupes anglaises en uniforme était rangée sur le lillac, et 
faisait sans interruption un feu de peloton. Les matelots 



188 LES DERNIERS BRETONS. 

bretons reculèrent à cette vue ; mais les soldats s*ayancè» 
rent a leur tour, la baïonnette au bout du fusil, et une 
lutte terrible s'engagea sur les bastingages. Les morts 
anglais et bretons tombaient pêle-mêle à la mer ou dans 
le lougre qui flottait au-dessous du brick. Trois fois les 
vingt matelots repoussèrent les habits rouges jusqu'au 
gaillard d'arrière, trois fois ils furent obligés de céder. 
Enfin Marcof, ne Voyant plus autour de hii que huit 
hommes debout, se décida a abandonner le navire ennemi. 
Il parvint à regagner le Jean-Louis. Il y était à peine que 
la brise s'éleva; aussitôt les coups de feu cessèrent; le 
navire anglais, déployant ses voiles, se détacha du cor- 
saire et cingla lentement vers la pleine mer. Marcot vira 
de bord en grinçant des dents, et mit la barre sur Con- 
carneau. 

La foule réunie sur le rivage avait suivi le comJbat avec 
un intérêt mêlé d'épouvante ; mais l'éloignement em- 
pêchait d'apprécier les résultats de rengagement. Ce fut 
seulement au %oment où le lougre parut sous la jetée que 
l'on put comprendre combien Faction avait été meurtrière. 
Le pont du Jean-Louis était entièrement couvert de 
morts et de blessés! Marcof, debout a la barre, les 
pieds dans le sang jusqu'à la cheville, donnait ses ordres 
à six matelots, lesseuls qui fussent en état de manœuvrer. 
Un cri d'horreur s'éleva dans la foule à Finstant oh le 
lougre rasa Feutrée du môle. Marcof leva la tête et salua 
de la main un officier de marine de sa connaissance qui 
se trouvait sur la jetée ; celui-ci se pencha sur le parapet. 

— Au nom de Dieu 1 qu'avez- vous fait de tout votre 
équipage, capitaine? cria-t-il au corsaire. 

Marcof lui montra le pont où les cadavres étaient éten- 
dus. 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 189 

— Quoi I tous morts? répéta rofficier. 

Le corsaire haussa les épaules avec une impassibilité 
philosophique. 

— On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs^ 
Jieutenantf dit-il. 

Et il se mit k battre le briquet pour allumer sa pipe. 

On sut quelques jours après que le navire anglais qu'a* 
Tait attaqué le marin breton était un brick de corn* 
merce qui transportait cent dix hommes de troupes 
à Jersey. Vingt d'entre eux avaient succombé dane le 
combat contre Féquipage du Jean-Louis^ 



CHAPITRE m. 



ACmCUXiTlIBB. 



8 I. Voyage aa lais de mer da Knniîc. — Légende de Saint- 
Sezny. — La chapelle des noyés. 



Je roulais depuis le matin sur la route de Guy-seny , cou* 
duisant d'une main inhabile un çhar-à-bancs disloqué, el 
hâtant, avec le fouet, la patiente lenteur de mon cheval bre- 
ton. On était au mois d'août. La journée avait été des plus 
chaudes, et tant que nous avions suivi la grande route, 
nous n'avions pu voir la campagne qu'à travers les nuages 
d'une poussière embrasée. Nous avions ainsi passé, pou- 
dreux et aveuglés, devant la merveilleuse église du Fou du 
bois (Fol-go^t), et sur les pavés cahoteux de la petite ville 
qui fut autrefois la cour du roi Even (Les-neven) ; enfin 
nous, atteignîmes un chemin de traverse tout voilé de feuil- 
lage où la poussière et le soleil nous quittèrent. Notre 
voiture commença a rouler silencieusement sur la mousse.' 
Une pénétrante fraîcheur tombait des arbres sur nos têtes, 
et nos mains, en s'avançant, pouvaient cueillir les fleurs 
de chèvrefeuilles et d'églantiers qui pendaient au-dessus 
de nous a la voûte ombreuse. Je laissai le cheval qui nous 
traînait ralentir le paS; et je m'abandonnai à un délicieux 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 191 

bien-Atre. Le jour ayait pris cette lueur veloutée et ca- 
ressante qui annonce son déclin ; la brise, encore tîède« 
passait le long du cbemin en y secouant ses senteurs de 
lait, de verdure et de miel. Tous les buissotis chantaient. 
On entendait au loin le bruit de fléaux dans les aires des 
métairies. De temps en temps nous rencontrions de pe- 
tits enfants enfoncés jusqu'au ventre dans lés mares qui 
bordaient le chemin, et cueillant du cresson d'eau ou de^. 
bellesfleursdenénupbar: d'autres fois, de vieilles femmes . 
à genoux sur le bord d'un ruisseau* lavaient, en chantant ^ 
im cantique, quelques pauvres vêtements en lambeaux 
que nous voyions sécher sur les buissons d'épines. Par 
'instants, le berceau de chênes et de coudriers qui nous 
entourait s'interrompait tout à coup, et alors nous aper- 
cevions de longues échappées de campagne, des clochers 
de villages qui se dressaient à Thorizon, des manoirs, 
des hameaux, et, plus près de nous, des champs où les 
moissonneurs achevaient d'enlever les gerbes; des prai« 
ries où de jeunes paysannes coupaient une herbe fleurie, 
des moulins dont le traquet monotone se faisait enten- 
dre comme le battement de la mesure au milieu des mé« 
lodies de la vallée. Parfois aussi nous passions devant le 
portail d'une ferme, et alqj^ les jeunes filles mettaient 
la tète à l'étroite fenêtre composée d un seul carreau ; 
les enfants qui pleuraient cessaient leurs cris pour nous 
regarder, et les chiens accouraient en aboyant. D'autres 
fois une troupe de batteurs, qui revenait le fléau sur 
l'épaule, après avoir aidé, selon l'usage du pays, un ami 
ou un parent à faire sa récolte, nous croisait au coin 
de quelque carrefour. 

— Santé à vous , nou^ criait le chef de la baUerie en 
portant la main à son bonnet grec. 

— Dieu vousbénisse, garçons! r^ondait l'un denous. 



m LES DERNIERS BRETONS. 

Et nous passions au miliea de leurs rangs qui s*ôa« 
Traient 9 et de leurs calottes bleues qui s'abaissaient en 
notre présence. 

Cependant le jour tombait, et nous dûmes songer k 
hâter le pas pour atteindre avant la ntiit le terme de 
notre voyage. Nous entrions sur la grève qu*il nous fal« 
lait traverser, et déjà le soleO descendait derrière les f^ 
laises. Ses clartés pourprées ruisselaient le long des dunes 
comme une lave enflammée^ et venaient s'éteindre dans 
les flots en sillons plus pâles ; les dernières lueurs du jiMir 
flottaient encore dans les^ régions les moins élevées da 
ciel, et faisaient courir une ligne blanche h ThoriiOQ, 
tandis que, plus haut, la nuit tombait comme un lugubre 
rideau qui se déroule pli à pli, et semblait près de cou* 
fondre son ombre avec le bleu foncé de TOràtn. La grève 
sur laquelle nous avancions était encore, de loin en 1(hb, 
baignéeparleflotqui venait de se retirer, et présentait 
des flaques obscures dont en ne voyait pas le fond. L'oeil, 
tnmkpé, s'effrayait de ces espaces inondés , et quand ie 
.dieval nous entraînait rapidement vers eux, on eut dit 
que nous allions nous engloutir avec lui dans un abîme. 
Bientôt là nuit vint, et nous cessâmes d'apercevoir le pro- 
montoire qui seul nous avai^guidés jusqu'alors dans cette 
immense plaine de sable. Nous continuâmes pourtant 
encore quelque temps, indécis et troublés, comptant sur 
l'instinct de notre cheval qui connaissait le chemin, mais 
bientôt nous le vîmes s'arrêter inquiet ; lui-même sem* 
blait chercher sa rpute. Il relevait la tête, ouvrait ses na* 
seaux fumants, et aspirait l'air avec force, comme s'il eât 
voulu reconnaître, au milieu des brises du rivage, la brise 
qui avait passé sur ses pâturages. Deux ou trois fois il 
revint sur ses pas, tourna à drioite, k gauche^ puis s'airôta 
enfin, découragé et tremblant* 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 195 

Cependant, le vent devenait plus froid, et la mer s'était 
p^due dans l'ombre. On n'apereeyait plus de ce côté que 
quelques points blancs et mouvants qui s'élevaient dans 
la nuit comme des tôtes de fantômes, puis disparaissaient 
pour reparaître, encore. Nous fûmes quelques instants 
avant de comprendre que cette vision n'était autre chose 
que les brisants de la baie. De lourds oiseaux de mer pas- 
saient au-dessus de nous, avec des cris rauques,^ r^a- 
goant les creux de leurs rochers, et le vent de la nuit 
nous apportait Todeur fétide des goémons que Ton eût 
prise pour l'exhalaison de quelque cadavre noyé. Le fracas 
de la houle nous parvenait alors de plus près. Sa voix 
menaçante paraissait grosssir sans cesse ; nous sentions 
les rafales salées qui la suit nous frapper plus sensiblement 
au visage. Une pensée affreuse nous vint. Nous eûmes 
peur que la marée ne montât et ne nous surprit, là, au 
milieu de la nuit, entre les flots et les falaises escarpées. 
Cette crainte, que j'avais exprimée sans trop y songer, se 
transforma aussitôt en certitude pour mes compagnes de 
route. Elles devinrent tremblantes, et me conjurèrent 
avec instance de retourner sur mes pas. Je n^étais guère 
plus rassuré qu'elles. Je tournai bride, en m'éloignant du 
lit de la mer, et je gagnai le pied des falaises pour chercher 
un chemin qui pût nous retirer de cette grève maudite. 
Nous côtoyâmes assez longtemps la baie sanssuccès. Enên, 
une fissure ouverte au milieu même de Tescarpement du 
rivage se présenta devant nous. J'y fis passer a grand'peine 
notre char k bancs fatigué qui entrait dans le sable jusqu'à 
Tessieu, et nous parvînmes, après bien des efforts, au 
sommet du promontoire. lÀ mes compagnes jetèrent un 
cri de joie, car nous étions arrivés au but de notre 
voyage : le Kumic se trouvait devant nous. 
Le lais de mer ne présentait; au premier aspect; qu^une 
11. 11 



191 LES DERNIERS BRETONS. 

immense piaiae de sable blanc, mouchetée çk et ft de 
quelques taches yertes. Les blés mûrs qui couyraient une 
partie du défridiement se confondaient avec te terrain 
lui-même. Le soleil, complètement disparu de Tautre côté 
de la falaise, jetait encore ici un dernier rayon que re- 
flétait, comme un foyer poli, la plaine blanche et unie. 
Bien loin, au milieu de ce désert, on voyait quelque chose 
de rond et de bleu qui semblait accroupi dans le sable ; 
on eût dit une tprtue endormie : c^était la maison du 
Kumic. Je fouettai joyeusement notre cheval qui s'étût 
ranimé en rentrant dans son domaine, et nous roulâmes 
rapidement a travers le défrichement. Bientôt <les voix 
de femmes , des cris d'enfants , se firent entmidre dans 
Tombre : on nous avait vus ; on courait au-devant de 
nous ; nous étions arrivés ! 

Tout le soir fut consacré aux douces causeries qui 
suivent une absence, au récit de notre voyage aventureui, 
et à la lecture des lettres que nous apportions. 

Le lendemain , sans phis tarder, je commençai mes ex- 
plorations. Longtemps retenu sous le <^âssis d*un cabinet 
d'études, j'avais quitté ma bibliothèque en mettant la clef 
sous la porte , sans emporter une plume ni un journal. 
Depuis que j'étais aux champs, le papier et Tencre me 
faisaient horreur. J'étais venu sous le ciel pour me sentir 
: vivre , non pour penser ; et en prenant les gros souliers 
cloués et le bâton de houx, j'avais oublié à lire au moîas 
pour un mois. 

Je partis de bon matfai , curieux de visiter les envi- 
rons. 

Le lais de mer éa Sumic formait un vaste basôn res- 
serré dans ua cercle de collines assez élevées qui laissai^st, 
sur un seul point, un étroit passage aux flots. Une digue 
construite depuis peu, en fermant ce passage, avait ar- 



INDUSTRIE, COMMBRGE, ETC. 195 

;racbë la plaiae entière à l'inondation et avait permis de 
la livrer à la culture. Ce défrichement^ qui datait à peine 
de quelques mois, était alors presque entièrement cou» 
vert de moissons, mais on n'y voyait pas un seul arbre» 
Le vent aigu qui souffle toujours sur ces côtes y élevait 
de légers tourbillons de sable qui retombaient sans cesse 
comme une pluie blanche et fine. Aucun accident de ter- 
cain ne variait, au moins par les contours, cette mono* 
tône étendue, et Tœil glissait, avec un^ rapidité fatigante, 
sur une immensité plane et lisse que ne nuançait aucune 
.teinte ni aucune ombre. 

L'ensemble de cette campagne offrût, du reste, quelque 
chose d'étrange que je n'avais encore vu nulle part. Le 
travail des hommes, qui s'y sentait partout, avait en 
quelque sorte précédé celui de la nature. On voyait des 
fossés élevés autour de champs où n'avait jamais poussé 
une touffe de mousse; on eût dit une plaine prise dans 
les mains de Dieu, et mise en culture avant la fin de la 
création. On n*y apercevait rien de ce qui naît sponta- 
nément, de ce qui appartient au travail naturel du sol. 
La nature animée ne semblait pas connaître encore ce coin 
de terre ajouté depuis peu au globe habité. Pas un pa- 
pillon ne passait sur les moissons , pas un oiseau n'y 
chantait. Cela n'avait point l'air d'une campagne avec 
jes harmopies , ses mouvements et ses parfums ; c'était 
je ne sais quelle usine de nouvelle invention , où le blé 
poussait au moyen de quelque procédé humain. On voyait 
bien cette terre produire; mais le charme, mais la vie, 
mais le naturel lui manquaient. L'épi so]:tait du sol droit 
et seul, sans un brun d'herbe a ses pieds « sans une fleu- 
rette appuyée k sa tige, comme un fil de coton serait sorti 
de la bobine d'une filature. Ces champs étaient fertiles, 
Us n'étaient point por^. On eût dit wie contrefaçon de 



196 LES DERNIERS BRETONS. 

la campagne, quelque chose comme un salon de chre oa 
d'automates articulés. 

- Par un contraste TÎf et tranché, les côtes qui bordaient 
le lais de mer étaient, au contraire, couvertes de bois, de 
fermes, de prairies et de ichamps cultt^'és dont les clôtures 
fleuries s'entrecoupaient capricieusement, et formaient 
mille compartiments yerdoyafUts. Près de la digue seule- 
ment, la végétation devenait plus rare, et Ton ne voyait 
plus, sur les dunes arrondies, qu'un tapis de joncs hé- 
rissés , entremêlés de quelques fleurs marines/ L'Océaa 
apparaissait de ce côté ; il s'encadrait si bleu et si immo- 
bile dans^sa ceinture de rochers, qu'on eût dit un coin 
de la tente céleste étendu la pour sécher au soleil. La 
frange d'écume dont il était bordé scintillait au jour le- 
vant. Les remous et les courants chatoyaient à sa surface 
azurée et la moiraient de teintes variées. Fort loin, mi 
sommet d'un promontoire , une petite chapelle dessinait 
8'es débris jaunâtres sur le bleu pâle du ciel. Je me dirigeai 
vers cette ruine d'oii le coup d'oeil devait être merveil- 
leux. 

Un paysan me servait de guide. Chemin faisant, il me 
montra, au milieu du lais de mer, là croix de Saint-Sezny^ 
qui s'élevait a peine de trois pieds au-dessus du sable. 
m'assura que lorsque les vagues couvraient la baie, là 
croix, malgré son peu de hauteur, restait toujours au^ 
dessus de Feau. Ce miracle avait lieu en l'honneur de 
saint Sezny qui lavait autrefois plantée en abordant sur 
le rivage. « Sezny, me dit le paysan , fut un de ceux qui 
vinrent les premiers d'Hibernie pour prêcher la foi aut 
Bretons. Avant de le mettre au monde, sa mère avait rêve 
qu*elle était- enceinte d'une étoile. Il aborda avec ses 
compagnons au havre du fiurnic, et ayant demandé 2i iitt 
richard du pays de le l0(;er^ celui-ci le refusa durem^ti; 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 197 

Saint Sczny se mit alors à bâtir une chapelle pour se 
mettre a Tabri. Son travail ne dura qu'uae seule nuit^ car 
les pierres venaient d'ellesrmêmes prendre leur place 
comme les moutons qui entrent à l'étable. Quand il eut 
fini, le saint jeta loin de lui son marteau dans un champ 
qui ap]|artenait au richard ; ensuite, lorsque le jour vint, 
il alla frapper de nouveau a la porte de la ferme : 

— Que voulez-vous? dit le mauvais riche ; je vous ai 
déjà dit qu*il n'y a point d'escabeau pour vous a mon 
foyer. 

— Je ne vous demande rien, répondit saint Sezny, sinon 
de venir couper votre blé qui est haut et mûr, afin que 
je prenne mon marteau que j'ai jeté dans votre champ 
du bord de la mer. 

Le richard crut que l'étranger était fou; car on était 
dors en hiver, et le blé avait à peine commencé à germer. 

— C'est assez, brave homme, répondit-il en col^îre, ne 
TOUS jouez pas de moi plus longtemps. 

— Je ne me joue point de vous, repartit le saint; mais 
puisque vous avez la foi de Saint-Thomas, venez , et vos 
yeux vous diront si je mens. 

Le fermier, surpris de tant d'insistance, se décida enfin 
k suivre l'étranger, bien résolu à le punir de son men* 
songe ; mais k peine fut-il arrivé au rivage, qu'il vit son 
ehamp couvert d'épis mûrs, tandis que partout ailleurs 
la terre était noire et dépouillée. Touché alors, d'un vif 
repentir, il tomba aux pieds dû saint, lui demanda pardon 
de l'avoir offeni^, et se convertit aussitôt à la foi catho- ' 
iique avec toute sa maison. 

; Plus tard saint Sezny remplit l'Annorique du bruit de 
«es miracles. Un jour qu'il était seul, retiré dans sa cel- 
lule^ il entendit Dieu le père qui lui disait : 

M. il* 



198 LES DERNIERS BRETONS. 

— Saint Sezny, je yîens de te faire passer saint ; main* 
tenant ta fais partie de la milice céleste ; tu seras désor- 
mais le patron des femmes. 

Saint Sezny se sentit à ces mots dans une cruelle an- 



— Monsieur le bon Dieu, dit-il^ si c'était un effet de 
vot*e bonté d'écouter la prière d'un pauvre pécheur, vous 
ne ine donneriez pas une si rude chsurge. Les femmes sont 
ce qu'il y a de plus mauvais sur la terre, quand le diable 
n'y est pas. Tous lesjours elles seront à me prier pour 
avoir un /t^^^m neuf ou un amant bien moyenne; j'ai- 
merais autant être le patron des tailleurs ou des cor- 
diers. 

— Eh bien î lui dit le bon Dieu, puisque tu es un 
homme si délicat, je te fais monter encore un grade ; tu 
seras le patron des chiens malades. 

Saint Sezny, tout joyeux, remercia Dieu le père, et 
c^est depuis ce temps que les chiens ont un patron dans 
le pays et que les filles n'en qnt pas. » 

Pendant ce récit nous avions gagné la butte éloignée 
sur laquelle était placée la chapelle. Comme j'atteignais 
le sommet du monticule, un éclat de rire me fit lever la 
tête, et j'aperçus une petite paysanne qui nous regardait, 
assise sur un mur en ruines. Ses cheveux noirs s'échap- 
paient d'une coiffe de toile rousse, et retombaient par 
mèches onduleuses jusque sur son cou : une simple che- 
mise serrait sa taille frêle, et sa courte jupe, que le temps 
avait frangée par le bas, laissait voir ses jambes brunes 
que terminaient deux petits pieds lutins et gracieux. €e 
n'étjait plus une enfant et ce n'était pas encore une jeune 
fille. A notre approche, elle avait laissé éclater ce rire 
moqueur et frais habituel aux adolescents, rire sans 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 199 

cause qui sort du cœur h cet âge, comme les boutons 
sortent de Tarbre au printemps. Ses yeux, dans lesquels 
flottait déjà je ne sais quoi de rêveur k travers Nmer- 
veillement joyeux de Tenfance^ étaient curieusement fixés 
sur nous. Elle nous regardait, la tête élégamment pen» 
chée, comme un oiseau qui écoute, et ses deux petites 
mains posées sur une baguette blanche. Un de ses pieds 
était replié sous elle, et l'autre pendait dans une gracieuse 
nonchalance. Assise ainsi sur son mur écroulé, au milieu 
de ronces fleuries et avec un ciel limpide sur sa tête, 
cette enfant était charmante et il y avait en elle tant d'é- 
légance agreste, tant de sève, tant d'harmonieuse vitalité, 
que l'œil s'y reposait avec délices. 

— Eh bien, fille ! lui dit mon guide, que fais-tu ici au 
lieu de courir dans la garenne après les plumes du bon 
Dieun 

La pastourette baissa la tête avec une honte d'enfant, 
et se mit a se balancer, sans oser répondre. 

— Est-ce que tes moutons sont sur les dunes? 

La petite gratta la terre avec l'extrémité de son pied 
nu, et se contenta de faire un signe affirmatif. 

Je m'approchai alors, et je posai familièrement la maia 
sur sa tête courbée. 

— Voilà une jolie fille, dis-jè en me tournant vers 
mon compagnon. 

L'enfant leva sur moi, en rougissant, et en souriant à 
la fois, ses gi'ands yeux veloutés. 

— Comment t'appelles-ou? ajoutai-je. 

— Mariic, monsieur, dit-elle timidement. 

(f ) C'fit tiatl <iae lei Bretons dédigneni tei papilloni. 



200 LES DERNIERS RRETONS. 

J^étais sûr qu'elle m'aurait repondu. 

— Quel âge as-tu? 

-^ ^ J'ai fait trois communions. 

Je reconnus la manière de compter les années parti- 
culière aux enfants de la Bretagne, qui ne calculent leur 
irie que par le nombre de pâqueS qu'ils ont célébrées y 
et qui, de môme que leurs parents, ignorent toujours 
quel est au juste leur âge. 

— Que fait ton père? demandaî-je aMariic. 

— Cest une enfant du bon Dieu, me répondit mon 
guide. Son père était un pauvre cher aveugle qui gagnait 
sa vie a réciter des prières sur le seuil des portes. 
Quand il est mort, il y a eu un chrétien de la paroisse 
qui a pris chez lui la mineure pour lui donner du paia. 

— Es-tu heureuse chez ton maître ? lui demandai-j9. 
•— Oh I oui, me répondit-elle ; il m*a donné un habil» 

lement neuf pour les dimanches, et une paire de sabots. 

Cette manière de résumer son bonheur me parut tou- 
chante; je regardai encore cette enfant rieuse et nue... 
elle était vraiment belle. 

Mais mon guide détourna mon attention en me moa- 
trantla mer. 

— Voyez, monsieur, me dit-il, que de bâtiments 1 on 
dirait des nichées de canards sur un étang. 

Je me détournai, et je demeurai, en effet, fraj^ de 
Tadmirable horizon qui s'étendait alors sous mes yeui. 

Le ciel, tout bleu, et brodé <âi et là, de quelques 
roses nuées, touchait aux flots, tandis que la mer s'éten- 
dait au-dessous, à peine ondulée par la brise et légère* 
ment frangée le long, des grèves. Cent navires à a voile 
glissaient silencieusement entre ces deux océans d'azur* 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 201 

Tout était calme; immobile^ serein, et aucun bruit ne se 
faisait entendre, si ce n'est un monotone murmure ve- 
nant du rivage, et que Ton e&t pris pour la respiration 
de la mer endormie. Par instants seulement, une rafale 
apportait de la côte un long soupir, mélangé de mille 
rumeurs confuses. Je restai appuyé sur le mur ruiné, 
perdu dans la contemplation de ce tableau ineffable, et 
bercé dans cette vague harmonie de la terre et du ciel. 
Je ne sais combien de temps je serais demeuré dans ma 
rêverie, si mes yeux n'étaient retombés sur mon guide, 
qui semblait attendre, et ne m^eusseiit rappelé que je 
ne pouvais m'arréter la plus longtemps. Je secouai donc 
l'espèce d'ivresse contemplative qui m'avait saisi, et 
reportant mes regards autour de moi, j'aperçus la jeune 
paysanne, qui avait changé de place, et qui^ accroupie 
sur un tertre qu'ombrageait une touffe de genêts s'amu- 
sait k battre les fleurs de l'arbuste avec quelque chose 
que je ne pus reconnaître au premier moment. Je m'ap- 
proch'y de plus près... c'était un ossement humain! 

— Est-ce qu'il y a des morts ici ? demandai-je avec 
étonnement. 

Sans rien répondre, l'eafant frappa du talon la petite 
butte qui se trouvait à ses pieds, et des os blanchis 
s'éparpillèrent sur le gazon, 

— C'est la chapelle des noyés, ajouta-t-elle en me 
montrant i'édiiice en ruines. 

— Il y a donc eu un cimetière? 

— On n'y a enterré qu'une fois à ma connaissance, 
répondit mon guide. C'était l'équipage d'un navire étran- 
ger. Tous étaient morts, et comme on ne put savoir s'ils 
étaient païens, M. le curé ne voulut pas faire de la peine 
a des chrétiens en mettant peut-être avec eux des gens 



20i LBS DERNIERS BREIONS. 

damnés dans le cimetière de la paroisse , et il les fit 
enterrer ici. 

— Àvez-Yous TU le navire périr ? demandai-je. 

— Ouï , monsieur : c'était mi grand bâtiment de six 
cents tonneaux au moins. La chose arriva un dimanche. 
La tempête était si effrayante , que Morvan , qui est an 
vieux pratique de la baie, avoua que dq[)uis quarante 
ans qu'il tenait la barre dans s<m bateau de plote , il 
n'avait Jamais vu la mer si eç colère ; et , de fait , on eût 
dit qu'elle était folle. Ses vagues montaient haut comme 
des clochers. Nous sortions de vêpres , le vent était si 
fort, que la paille des toits voltigeait partout dans le 
bourg ; les arbres craquaient sur les fossés , et on vey^t 
des branches entières tourbillonner dans les diemins 
conmie les feuilles mortes en automne. Nous coorâmes 
vers la mer pour savoir s'il y avait des navires en vue. 
Nous aperçûmes alors un grand Iroîs mats qui luttait 
contre l'orage. Il naviguait sous sa misaine contre le 
jusant et les vents debout qui le poussaient en edanl 
vers les récifs ; il augmenta bientôt de voiles pour gagner 
au vent et refouler le courant qui portait à. terre. 11 8*ar* 
rêta alors; mais a chaque instant nous croyions. qu'il 
allait disparaître. Il s'enfouissait dans les flots jusqu'au 
haut de ses perroquets , et nous ne voyions jamais plus 
bas que ses grandes vergues. On eût dit que le pont 
naviguait à vingt pieds sous l'eau. Mais tout à coup il 
reparut en entier. Toutes ses voiles se montrèrent k la 
fois; ie vent les prit en plein, et, presque au môme 
moment y les trois mâts furent balayés de l'arrière à 
l'avant , et toute la voilure s'envola vers la pleine mer, 
comme des guenilles que Ton aurait mises k séch^ sur 
une haie, tandis que la coque, poussée vers la grève, 
s'engouffrait dans les vagues. Nous la vîmes encore trois 



INDUSTRIE, COMMERCE. ETC. 903 

fois reparaître entre deux eaux, et puis on ne vit plus 
rien. Mais le lendemain, à la marée, la côte était couverte 
de cadavres. 

— Et c'est ici qu'on les a enterrés? répétai-je , tout 
saisi de cet horrible récit. 

•— Ici, monsieur; toute la paroisse Ta vu, car il n*y 
a pas plus de huit ans que la chose est arrivée... tu t'en 
souviens, n'est-ce pas, Mariic? 

Je me détournai vers la petite paysanne. Elle était ' 
toujours assise à terre. Elle avait écouté , le corps droit , 
la tête dressée et Tœil fixe , la question du paysan. Elle 
frappa ses mains Tune contre l'autre avec un éclat de rire 
fauve. 

— Oui, oui , s'écria-tpclle , j'ai vu enterrer ceux-là ; 
c^étaient des Saxons, k ce qu'on disait ; ce n'était pas des 
chrétiens. J'étais toute petite; mais je me souviens bien : 
tout ceci était couvert de morts... 

Et sa main décrivait, avec une prétention emphatique, 
un cercle qui embrassait la butte entière. Elle ajouta . 

— On les portait par charretées : je ne sais pas com- 
biea ils étaient, car je ne savais compter alors que 
jusqu'à trente, et ils étaient bien plus de trente. Il y 
avait des hommes grands et fçrts, d'autres qui avaient 
des cheveux blancs, et puis des petits enfants. Une 
femme en avait deux a son cou, serrés sur elle, et jamais 
on n'a pu les lui retirer. Il a fallu faire un grand trou 
pour elle et ses deux petits. Oh ! je me rappelle bien tout. 
Pendant longtemps la terre ici a été molle , et je venais , 
le soir, avec les enfants du bourg , pour danser sur les 
Anglais qui pourrissaient dans la terre. 

Et en parlant ainsi, Tenfant s'était levée d'un bond, et 
elle dansait avec des cris de joie sur le tertre blanchis- 



204 LES DERNIERS BRETONS. 

sant. Puis tout a coup, comme rappelée à sa réserve, elle 
se ^int immobile, ses pieds nus fièrement appuyés sur ks 
ossements, et la tête pensivement baissée. À la voir dans 
cette pose gracieuse et fière, avec ses yeux noirs qui 
scintillaient, et son corps aérien, on l'eût prise pour une 
fée sauvage de la vieille Armorique debout sur la tombe 
d*un ennemi. 

Dans ce moment le son d'une cloche se fit entendre du 
côté du défrichement : c'était le signal du déjeûner, et 
j'étais averti de ne point me faire attendre. Je quittai la 
butte avec mon guide, et nous regagnâmes, k travers les 
sables, la maison de Kurnic. 

Au moment d'arriver, je me détournai : la colline d'où 
nous venions apparaissait à Thorizon ; on apercevait en- 
core la petite paysanne, debout dans la même attitude* et 
une volée de corbeaux tourbillonnait autour du clochetoa 
ruineux de la chapelle ies noyés. 



5 n. — La digae. — Carfor. — La pêche du goëmon. — 
* Une soirée dans les sables. 



La digue au moyen de laquelle le laîs du Kurnic avall 
été arraché à la mer, présentait d'immenses difficultés à 
construire. On ne pouvait travailler qu'entre les marées, 
et le sable et le roc étaient les seuls matériaux que l'oa 
eût à distance convenable. Chaque jour, cent cinquante 
hommes s'agitaient pour hâter Tceuvre, et le soir, quand 
chacun d'eux se reposait, fatigué d'avoir apporté soa 
grain de sable à la dune factice, la mer venait en gron* 
dant ! elle s'arrêtait un instant devant la barrière qu'on 
lui a^it élevée, semblait la regarder, puis, comme ua 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. .205 

propriétaire de mauvaise humeur* qui écrase sous son 
talon une fourmilière dont l'aspect dépare son domaine, 
elle passait son pied houleux sur la digue commencée, et 
tout disparaissait. Alors, les cent cinquante travailleurs 
recommençaient avec cette patience inflexible qui élève 
Thomme presque au niveau d'un Dieu. On feignait de céder 
aux flots ; on leur laissait un libre passage au milieu, 
tandis que, des deux côtés, le môle grandissait insensi- 
blement et étendait deux bras toujours plus près de se 
joindre. Enfln un jour, profitant de quel<|ues basses ma- 
rées, on pressa les travaux, et quand la mer revint pour 
prendre possession de la baie, elle se heurta, étonnée, à 
un long mur de pierre qui se dressait audacieusement 
devant elle. 

Mais cette lutte de l'industrie contre l'Océan avait duré 
huit mois. Son histoire était un drame plein de poésie, 
d'incidents et de péripéties inattendues. J'interrogeai l'en- 
trepreneur pour en connaître tous les détails. 

— Figurez- vous , me dit-il, ce que durent être nos 
premiers travaux dans un lieu où il n'existait pas un toit 
pour se défendre de l'ouragan, pas un arbre pour éviter 
le soleil, pas une fontaine pour étancher sa soif. Il fallut 
souffrir, avec les ouvriers, le froid et le chaud, le vent et 
le givre'. Il fallut être plus gai et plus fort que les plus 
gais elles plus forts, afin de donner h. tous du courage. 
Les Bretons sont vigoureux , mais lents et contemplatifs. 
Quand aucune passion ne les pousse, ils attendent l'ordre. 
Aucun élan n/3 vient d'eux ; ils ne s'intéressent pas au 
travail qu'ils font pour leur maître ; ils n'y emploient pas 
leur intelligence. Ce n'est qu'en appuyant la main sur 
leur esprit qu'on peut le faire marcher; il faut les monter 
ainsi qu'une horloge; Aussi étais-je obligé d'appliquer ma 
volonté aux trois cents bras que j'employais. Il fallait 
II. 12 



205 LES DERNIERS BRETONS. 

aiguiser sa colère contre Tinertiedeces hommes de pierrei 
les pousser du geste, de la parole, les placer sous le joug^ 
de sa pensée, dominer avec sa voix les mugissements des 
vagues, le bruit du travail et les roulements des cliariots. 
U fallait être toujours là , soutenant le duel contre les 
flots avec une armée indocile ; toujours là, le mètre à Id 
main, prenant la mesure de la mer pour que le corset de 
pierres que nous lui faisions allât bien à sa taille. Heureux 
encore quand , à Pheure du repas, l'imprévoyance d'un 
commissionnaire ou son retard ne me condamnait pas à 
la faim ; car aucune ressource n'existait autour de moi. 
Cependant cette vie de sauvage me rendit ingénieux. Je 
découvris une fente de rocher d^où je pouvais surveHler 
les travailleurs, sans être exposé a toutes les fureurs do 
vent ; l'eau nous manquait, je fis sonder le terrain, et un 
ouvrier trouva sous sa pioche une source limpide qui 
coulait sur un lit de sable blanc. Ce jour fut un beau jour 
pour moi ; désonnais j*avais une oasis dans mon désert. 
Peu après je fis construire une maisonnette pour enfermer 
les outils , et ce fut un abri sûr et commode. Mais les 
obstacles renaissaient sans cesse : je n'éludais une difS- 
culte que pour en voir d'autres apparaître. Enfin, après 
plusieurs mois de fatigues, le môle, deux fois détruit et 
deux fois réparé, allait être terminé : encore une journée 
de travail, et le problème était résolu ! J'éprouvais tme 
impatience facile k comprendre, car la marée d'équînoxc 
arrivait le surlendemain. Le soir, comme les ouvriers se 
retiraient, un charretier m'avertit qu'il ne pourrait venir 
le lendemain avec son attelage, parce que c'était la fêta 
de saint Éloi , et qu'il devait conduire ses chevaux pour 
entendre la messe à Landemeau; un autre vint bientôt 
m'apporter la même nouvelle; puis un troisième, puis ua 
quatrième, puis tous. Effrayé, je leur, expose les dangers 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 207 

d'un retard ; je tes supplie, je m'emporte ; je leur pro- 
pose de doubler, de tripler le prix de leur travail ; tout 
est inutile. Ils m'écoutent attentivement, suivent mes 
raisonnements, les approuvent^ et terminent toujours par 
me répéter qu'ils ne peuvent venir, parce que leurs che- 
vaux mourraient dans l'année s'ils n'entendaient pas la 
messe de saint Eloi. Il fallut me résigner. Le lendemain 
la marée arriva, surmonta les travaux inachevés, couvrit 
la baie dans toute son étendue, et emporta la digue en se 
retirant. C'était trente mille francs que me coûtait une 
messe. Il fallut recommencer sur nouveaux frais. Cette 
fois, je pris mes précautions ; je subordonnai mes calculs 
aux fêtes et aux dimanches ; le temps me favorisa, et le 
môle fut achevé tel que vous le voyez. 

Nous étions, en effet, dans ce. moment, sur la jetée, en 
lace de la mer qui roulait paisiblement ses ondes soyeuses 
qu'une écume scintillante perlait à peine sur les bords. 
Si je n'avais connu l'Océan, j^aurais eu peine à com- 
prendre, vis-k-vis de ce lac tranquille, les difficultés dont 
l'en^epreneur venait de me faire le récit et la nécessité 
d'aussi immenses travaux ; maïs j'avais appris, par expé- 
rience, ce qu'il fallait croire de ces apparences paciOques. 
Je savais que notre mer est comme ce cheval du diable, 
célèbre dans les contes bretons, qui s'approche d'abord 
tout petit, tout joueur, tout caressant , qui se roule près 
des enfants, lèche leurs mains, leur présente son dos, 
puis qui, tout-a-coup, grandit^ franchit les fleuves, les 
forêts, les vallées^ et disparaît avec son cavalier que l'on 
ne revoit plus. 

Nous allions atteindre l'extrémité du môle lorsque 
nous aperçûmes^ quelque distance un vieux paysan appuyé 
sur son bâton, qui semblait regarder avec attention les 
travaux achevés. 11 était monté sur le parapet : ses braies 



208 LES DERNIERS BRETONS. 

flottantes qui ne descendaient que jusqu'aux genoux, 
laissaront voir ses jambes nues; un bonnet pareil h celui 
des lit7llènes, placé avec négligence sur le sommet de sa 
têtCj ne cachait qu'a demi ses cheveux blancs et bouclés. 
Son air était grave, sa pose pleine d'une majesté agreste ; 
on reconnaissait le vrai Gambrien dans l'énergique beauté 
de sa race primitive. 

— Regardez, dîs-je à mon compagnon ; ne dirait-on 
pas l'ombre d'un vieux Celte sorti de dessous quelque 
menhir pour venir contempler votre ouvrage ! 

— Vous ne vous trompez pas, me répondit-il ; lan 
Carfor est bien véritablement un vieux Celte, mais un 
Celte baptisé. C'est un des notables de ce canton, où il 
jouit d'une grande influence, et où il est gardien des tra- 
ditions. Il y a dans le caractère de cet homme une sden- 
nité rustique qui donne à sa parole je ne sais quelle do* 
mination naturelle. C'est un Scythe de Quinte-Curce ou 
unMohican de Cooper. Du reste, vous allez en juger. 

Nous étions, en effet, parvenus près du paysan, qui, k 
notre approche, se détourna pour nous saluer. 

— Eh bien, père, dit l'entrepreneur, tu regardes ma 
digue? C'est un enfant d'une belle venue, n'est-ce pas? 

— Elle est assez grande pour son âge, répondit le 
Breton en souriant; mais les enfants qui viennent si vite 
ne vivent pas vieux, à ce que dit la tradition. 

L'entrepreneur se mit à rire. 

— Au fait, je me rappelle tu étais .un de ceux qui 

soutenaient que je ne parviendrais jamais à fermer la 
baie. 

— C'est vrai, monsieur. 

— Eh bien, tu vois que tu t'es trompé. La mer elle- 
tkùmc m'a fourni des pierres et du sable pour la- corn* 



INDUSTRIE, COMMERCB, ETC. 209 

battre, et elle a fait une fille plus forte qu'elle. Mainte- 
nant ina digue lui tire la langue. 

— La tradition dit que c'est pécbe aux enfants de faire 
la grimace k leurs parents, répondit Garfor. 

— Et pourtant, tu vois que j'ai fait ce quej'ayais dit. 
Le vieillard haussa les épaules comme pour exprimer 

un doute ; il garda un moment le silence, puis étendant 
la main vers Tépaule de Tentrepreneur avec un geste à la 
fois respectueux et familier : 

— Vous êtes puissant, monsieur, dit-il ; mais le bon 
Dieu est plus puissant que vous ; le bon Dieu avait dit k 
la mer d'aller jusque-la... 

Il nous montrait les coteaux. 

— - Quelque jour il s'apercevra que la mer ne lui obéit 
plus, et alors il faudra bien que votre digue fasse place 
a la volonté de Dieu. 

— Et que ssàs-tu, père, si le bon Dieu ne m'a pas 
lui-même donné la baie? 

Le paysan secoua la tête. 

— Monsieur le bon Dieu ne vend pas son bien, dit-il 
gravement; ceci est du terrain volé à la mer, et ce qui 
est volé ne profite pas. 

«- Cestun vol qui me revient k cinquante mille francs 
environ, fit observer l'entrepreneur. 
Et se tournant vers moi : 

— Jugez, continua-t-il , si les grandes entreptises 
agricoles sont faciles dans un pays oii régnent de pareilles 
idées. J'ai pourtant répandu énormément d'argent dans 
ce canton, et donné l'aisance k cinquante familles par la 
construction de ma digue. Ce défrichement, s'il réussit, 
imprimera k toutes les coinmunes environnantes un 



SaO LES DERNIERS BRETONS. 

oiûttvemeiit eommercial qui Tenricbira ; mais<ïes hommes 
ne comprennent rien. 

— Nous comprenons, dit Garfor, que la où les rochers 
se mettent à marcher, les grains de sable sont écrasés» 
Ceux qui sont riches comme tous sont toujours des voi* 
sins difficiles pour les petits. La campagne a été faite pour 
les paysans, et la ville pour les messieurs; Si ceux-ci 
wnnent aux champs, il n'y aura bientôt plus place pour 
nous. Autrefois, quand cette baie était a la mer, elle 
nous la prêtait huit heures par jour ; nous pouvions y 
conduire nos charrettes, pour aller à la grève, y empiler 
nos goémons. Il y avait la-bas un coin où il poussait un 
peu d'herbe amère que nos moutons broutaient; main- 
tenant vous avez tout entouré à*un fossé ; vous avez dit à 
la ïner, et à nous, qui étions ses parents et ses lonis : — 
Vous ne viendrez plus ici ; ceci est k mok Et vous vous 
étonnez de ne pas nous voir contents I Nous autres pau- 
vres gens, nous n*aimons pas ces dérangements, mon- 
sieur, parce qu'on ne nous dérange jamais que pour 
nous prendre un peu de notre petite place sous le soleil. 
SI nous aimions mieux voir là de Teauque du blé, c'est 
que la mer est toujours pour nous une meilleure voisine 
que les bourgeois. 

Le vieux CsÂ*for avait prononcé ces paroles avec une 
vivacité dont j'avais vu peu d'exemples chez les paysans 
bretons ; j'en demeurai frappé. Mon compagnon lui ré- 
pliqua en tâchant de lui faire sentir l'injustice de ses re- 
proches ; mais il semblait déjà se repentir d'avoir dévoilé 
aussi ouvertement le fond de sa pensée. Il garda un si- 
lence embafrassé, ou ne répondit que par monosyllabes : 
nous le quittâmes bientôt. 

Comme nous revenions vers la maison : 



INDUSTRIE» GOHMERCB, ETC. Slt 

«* Vous avez entenda , me dit rentrepreneur y ce 
que cet homme vient de vous dire; ils le pensent tous 
dans le pays 1 Tous voi^t d'un œil jaloux ou mécontent 
les nouveaux établissements qui menacent leurs usages, 
et les étrangers qui viennent habiter chez eux. Tous ont 
cru et répété, pendant la construction de ma jetée, que 
je ne parviendrais jamais k l'élever; maintenant qu'elle 
est debout, et qu'ils sont forcés de se rendre k l'évidence^ 
ils attribuent mon succès a des moyens surnaturels* Le 
bruit a été répandu sourdement que j'avais fait un pacte 
avec les mauvais génies, et ils ont donné à ma digue le 
nom de môle du diable. Ne pouvant attaquer de front 
cette idée, je l'ai tournée adroitement. J'ai fait baptiser 
par le recteur la jetée, le défrichement, et jusqu'à la 
maison. A leur grande surprise, l'œuvre du démon a sup- 
porté fort tranquillement les aspersions d'eau bénite. 
Sans cette précaution, j'aurais eu à craindre le pillage et 
les dégradations ; car ils se seraient dit k eux-mêmes 
qu'ils ne péchaient pas en ruinant un allié de l'enfer. 
Selon leur habitude, ils auraient donné k leur rq)acité un 
manteau religieux. Ces hommes sont encore de vrais 
païens. Heureusement j'ai acquis sur eux Tinfluence que 
donne toujours une volonté ferme, et qui va droit devant 
elle malgré les obstacles. Tant que je serai debout, ils me 
craindront et ils m'obéiront; mais si je tombe, ils me 
mettront leurs sabots sur la gorge. 

Le reste de la journée fut consacré k visiter le défriche- 
ment et k faire le tour des moissons. Nous passâmes, 
en revenant, sur une grève où je me rappelai avoir vu 
faire, l'année précédente, la récolte du varech. Cette 
récolte, qui offre un des spectacles les plus curieux que 
l'on puisse imaginer, a lieu k des époques fixes. Au jour 
convenu, on voit les populatiolis entières accourir v^rs 



St2 LES DERNIERS BRETONS. 

le rivageavec tousles moyensde transport qu'elles ont pute 
procurer : chevaux, bœufs, vaches, chiens, tous les animaux 
sont employés, tous les instruments sont mis en réquisition. 
On trouve au rendez-vous les fenmies, les enfants, les vieil* 
lards ; personne ne reste au logis ce jour-lk : on dirait la 
récolte d'une manne céleste. Les réunions ainsi formées 
s'élèvent, dans certaines baies, h dix mille personnes et 
plus. Chacun s'occupe de recueillir la plus grande quantité 
possible de goémon pour en former un monceau sur le li^ 
vage. Mais il arriverait nécessairement que, dansœ pillage 
régulier, les plus riches fermiers qui disposent de nom- 
breux attelages et de beaucoup de bras seraient toujours 
les mieux partagés, si , pour obvier a cet inconvénient , 
les prôtres n'avaient établi une coutume aussi touchante 
qu'ingénieuse, c'est de n'admettre, le premier jour, 
à la récolte du varech que les habitants nécessiteux de la 
paroisse. Ceux-ci empruntent à leurs voisins des charrettes 
et des chevaux, et parviennent ainsi h faire une bimne 
récolte. C'est par suite de cet usage que le premier jour 
de la coupe du goémon ^'a(^lie jour des pùnwres. Le 
recteur vient a la grève dès le matin , et si un riche se 
présente pour récolter : — Laissez les pauvres gens ra- 
masser leur pain, dit le prêtre; et le riche se retire. 

Le varech ne se recueille pas toujours sur le rivage. 11 
arrive souvent que les rochers sur lesquels il s'attacbe 
sont éloignés de la côte : dans ce cas , comme les paysans 
ae peuvent disposer d'un nombre suffisant de bateaux 
pour transporter leurs récoltes sur la terre ferme, ils 
lient les monceaux de varech avec des branches d'arbres 
ou des cordes, et en forment d'Immenses radeaux , sur 
lesquels ils se placent avec leur famille. Une barrique 
est habituellement attachée à l'extrémité de cette masse 
mouvante; un homme s'y tient et dirige le mieux po^ 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. • 313 

sil»le, de cet endroit^ la marche de l'étrange navire. J'avais 
vu, il y a quelques mois, du rivage même que je traver- 
sais alors, ce bizarre tableau. Je me figurais encore aper* 
cevoir de loin ces montagnes flottantes dérivant vers la 
côte avec la marée, comme des baleines endormines; 
distinguer à leurs sommets des têtes de femmes et d*en- 
fants, et entendre s'en élever des chants, des cris de 
plaisir, de gais noèls lancés au ciel. Je me rappelais aussi 
avoir entendu raconter que parfois , au milieu du 
tumulte joyeuï, un de ces navires écrasés par son poids 
s'affaissait subitement, que des cris d'épouvante s'éle* 
valent, et que la noire montagne fondait dans la mer.^ 

— Il y a une famille de noyée, disait-on alors à bord 
des autres radeaux, et les fronts se découvraient pieu- 
sement, et tous murmuraient un Deprofmdis pour les 
morts. 

Quand nous quittâmes la grave, pour reprendre^ la 
route à travers le défrichement, la nuit était venue. 
Tout en marchant vers le gîte, je regardais avec curiosité 
le nouvel aspect que le soir donnait au lais de mer. 
Quoique le soleil fût entièrement descendu à i'herizim , 
et qu'on vit à peine briller quelques étoiles enchâssées 
au milieu du sombre azur, la plaine apparaissait, dans 
foute son étendue, si brillante et si blanche, qu'on Teûl 
dite éclairée par une lune qui ne se montrait pas au ciel. 
Nos pas ne faisaient aucun bruit sur le sable ; tout était, 
calme et muet. Seulement la rafale qui venait du rivage 
nouâ apportait ce bruissement ineffable de l'Océan, 
plus solennel que le silence lui-même. Tout-à-coup, tout 
près de moi, j'entendis un murmure de paroles ; puis ' 
deux voix de femmes ^ basses mais distinctes, se firent 
entendre : ^ 



814 . LES DERNIERS BRETONS. 

— Écoute, disait Vune, comme la mer se plaiat llrbos 
sur la grève; on dirait un enfant qui sanglote tout bas. 

-^ Quand je l'entends ainsi la nuit, répondit Tautre 
voix, il me semble quelquefois que ce sont les âmes des 
noyés qui pleurent et me redemandent leur baie. J ai 
toujours peur d'entendre mon nom sortir distiBcteiiieiil 
de ce gémissement confus. 

Je m'étais arrêté, stupéfoit, pour regarder autour de 
moi; nous étions seuls l au loin seulement quelques 
ombres se dessinaient dans la nuit. 

— Est-ce une vision? dis-je à mon compagnon ; j*ai 
entendu parler presque k mon oreille , et pourtant je 
n'aperçois personne. 

"— - Les voix viennent de là*bas, me dit- il, en me 
montrant au loin les cabres incwtaines qui s'avançaient 
vers nous; mais quand les vents portent, on ne p^ 
prononcer un mot a Tune des extrémités du défrkbe* 
ment, sans être entendu distinctement a l'autre bout. 
Écoutez plutôt. 

Je penchai l'oreille dans la direction qu'il m'indiquait, 
et je reconnus effectivement les rires des enfants et leurs 
noms prononcés par leur mère. Nous marchâmes pour- 
tant cinq minutes encore avant de les taicontrer. Quand 
nous les eûmes rejoints : 

— Cette plaine est perfide, leur dîs-je ; toutes vos pt^ 
rôles arrivaient jusqu'à nous, on eût entendu à nn quart 
de lieue un aveu d'amour. 

— Comment fera ma fille quand elle sera grande ?m 
observer la mère en riant. 

L'enfant écoutait gravement. Je la pris dans mes hms^ 
et approchant de ma joue sa charmante tête blonde : 



INDUSTRIB, COUM'ERGB, ETC. S» 

'^ Comment fm^s-tu, lui demandai-je, pour dire à 
ton bon ami que ta Taimes, sans qu'on le sache? le venl 
porte toua les mots qu'on prononce à Tautre bout du 
lUumic. 

La petite me regarda avec des yeux clairs , doux et 
rieurs ; elle secoua mystérieusement la tête d'un air ca» 
pablC; puis s*approchant de mon oreille : 

— Je choisirai un jour où il ne fera pas de vent, me 
dil-elle. 



^ III. — * Une ferme bretonne. — Etienne et Yvonne* -* 
La complainte du laboureur. 



Le KurniC; exploité et aménagé selon les nouvelles mé- 
thodes d'agriculture, ne pouvait donner qu'imparfaite- 
tement l'idée d'une ferme bretonne. Je voulus en voir 
une habitée par des paysans, et dirigée d'après les COQ- 
tumes du pays. L'entrepreneur chez lequel je me trouvais 
ayant k visiter un fermier des environs, je profitai de la 
proposition, qu'il me fit de l'accompagner, et nous quit- 
tâmes ens^Dable le lais de mer. 

Le morcdiement des terres en Bretagne a multiplié à 
finfiui les métairies ; mais leur grand nombre a nui à 
\&xv importance. La plupart ne sont que des chaumières 
cachées sous l'ombrage des ormes, ou derrière les haies 
d aubépine, et Ton n'en soupçonnerait pas l'existence, 
sans la légère colonne de fumée qui les indique de loin. 
Cette habitude de placer les maisons et les champs cul- 
tivés qui les entourent dans les lieux les plus bas^ et ia 
les abriter derrière les feuillées, contribue plus que tout 
le reste k donner au pays une apparence sauvage. Le 



216 LES DERNIERS BRETONS. 

voyag mr qui traverse les grandes routes parcouFt souvent 
plusieurs lieues sans apercevoir un seul toit ni un sent 
sillon. Son regard a beau se promener autour de lui, il 
ne découvre que des bruyèreS; des taillis , ou des bois 
semés dans la vallée ; il croit que tout est désert ; mais il 
ne sait pas qu'au revers de toutes ces landes se trouvent 
des fermes et des champs cultivés, qu*à la lisière de ces 
taillis sont groupés des hameaux , qu'au milieu de tous 
ces bois se cachent des villages. Pour juger de la popu- 
lation et de la fertilité de la Bretagne , il faut quitter les 
grandes routes, s'enfoncer dans les petits sentiers om- 
breux que l'on voit s'ouvrir , a chaque instant , des deux 
côtés du chemin, avec une croix ou une fontaine à l'en- 
trée. Tandis que , dans les autres provinces, l'agriculteur 
s'efforce de se rapprocher des grandes voies de communi- 
cation, le cultivateur breton, au contraire, semble t^Mlre 
à s'en éloigner, comme s'il se défiait du voisinage de ces 
canaux de la civilisation, et comme s'il en redoutait l'in- 
fluence sur ses vieilles mœurs. 

Nous avions pris , pour notre excursii^n , une petite 
route vicinale qui traversait la paroisse de Guisseny dans 
toute sa longueur. A chaque pas nous rencontrions une 
de ces mares verdâtres appelées vaux, annonce obligée 
de toute ferme bretonne, et un chien fauve de cette race 
armoricaine célèbre dans le moyen âge, qui accourait a 
notre approche en aboyant. Nous arrivâmes ainsi au fond 
d'une vallée charmante, encaissée entre deux coteaux ta- 
pissés de blés mûrs et de trèfles fleuris. Mon guide me 
montra à travers les feuillées la ferme a laquelle nous 
nous rendions. Après avoir côtoy^ un instant les prairies, 
nous remontâmes un sentier que les ronces et le bouillon 
sauvage ombrageaient en bercea^a, et nous nous trouvâmes 
dans Taire placée derrière la maison. Une jeune paysanne 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 2!ï 

y était occupée a étendre da linge mouillé sur les haies 
de sureau ; c*était la fermière. Elle vint à nous aussitôt 
qu'elle nous aperçut, en nous saluant à la manière bre- 
tonne. 
— Journée heureuse a vous, mes maîtres I 
Nous lui demandâmes son mari ; elle nous invita à en- 
trer et alla rappeler. 

La ferme de Jean Mauguerou n*était composée, comme 
toutes celles de Bretagne, que d'une seule pièce au rez* 
de-chaussée. La terre battue servait de plancher, et le 
plafond était formé par quelques fascines de noisetiers 
encore couvertes de leurs feuilles sèches, et soutenues sur 
des perches transversales. Des deux cotés de la maison 
étaient rangés quatre lits clos , noircis par le temps, et 
sur les battants desquels apparaissait, découpé & jour, 
TH surmonté d'une croix, qui décore habituellement les 
autels chrétiens. Au-dessous de ces lits on apercevait des 
bahuts en chêne , aux moulures délicates, et aux frêles 
colonettes, vieilles dépouilles arrachées sans doute au 
manoir voisin, dans les mauvais jours, et transportées du 
retrait de quelque châtelaine dans la chaumière du ma- 
nant. Un fauteuil à haut dossier, grossièrement sculpté, 
était poussé dans un coin de la vaste cheminée, et sur la 
table placée vis-a-vis de la croisée, on apercevait le pain 
de seigle enveloppé dans un linge & franges, et recouvert 
d'une blanche manne d'osier. Des bassines de cuivre, 
clincelant comme l'or, et symétriquement placées sous le 
Taisselier , quelques huefaes de paille k demi cachées der- 
rière deux glandes armoires sculptées ; des outils jetés 
dans un coin sur un tas d'herbe en fleurs complétaient 
Paspect de la métairie. Quant k l'aisance présumée de ses 
habitants, le large fumier que j'avais remarqué près du 
vaudf et les quartiers de porc fumé suspendus au-dessus 



218 LES D£RN1£&S BRETONS. 

de rfttre, indiquaient suffisamment que Mauguerou pou* 
vait être rangé parmi le^ n«bés fermiers du pays. 

Il entra dans ce moment, tfétait un homme de trente- 
cinq ans, sévère et laid, mais robuste. Pendant qu'il cau- 
sait ayec mon compagnon, sa femme servit du lait, du 
beurre, du pain bis, et nouf^engagea Wious approcher de 
la table, ^ovis nous y assîmes en effet, tandis que Maa- 
guerou allummt sa pipe au foyer. 

En prenant la cuillère de buis qui m'avait été servie , 
je m*aperçus qu'elle était moins grossière que les autres, 
et que le nom d'Etienne était gravé le long du manche, 
entre deux pampres assez heureusement ciselés. 

— Qui s'appelle Etienne dans la maison ? demandai-je. 
La fermière rougit, mais dit sans hésiter : 

~ C'était un jeune garçon qui est mainteiiaiil à l'ar* 
mce. 

— Ne l'attendez-YOus pas bientôt? demanda rentre- 
preneur. 

-— Il a écrit qu'il serait id pour Vaoût. 

— Ce seront deui bons bras de plus pour vous aider. 
*- Et un bon cœur, dit la fermière presque bas. 

Le mari , entouré de son nuage de fumée, écoutait tout 
impassiblement. 

— Quel est donc cet Etienne ? demandai-je> eo français, 

à mon guide« 

— C'est ramour€Uxd'Yvonne,medit*ileamemoflitraàt 
la paysanne. 

«^ Et il vient demeurer ici ? 

— Dans quelques jours. 

— • Le mari ne se doute alors de rient 
-« Le mari sait tout. 



INDUSTRIE, GOMMERGB, ETC. Si9 

le demeurai stupéfait. 

— Quel homme est-<;e donc? demandai-je. 

•— C'est un bonnête homme qui a confiance^ et qui a 
raison ; Etienne a fait ses preuves, il n'a rien k craindre 
de lui. 

Alors il me raconta Tbistoire d'Etienne. 

C'était le fils d'un cordier qui avait perdu son père fort 
jeune, et qu'un meunier du voisinage avait recueilli. La, 
il avait gardé les vaches dans la même bruyère qu'Yvonne, 
et ces deux enfants s'étaient pris, l'un pour l'autre, d'une 
tendre amitié. On les yoyait toujours ensemble; Tété, 
dans la vallée où ils cherchaient des nids le long des baies 
vives ; l'hiver, à l'abri du coteau où ils allumaient on feu 
d'ajonc et de glaïeuls. Tous deux Vivaient les mêmes 
chansims et les mêmes histoires ; chaque sobr ils reve- 
naient au hameau, se triant par le petit doigt, balançant 
leurs bras en cadence , k la manière des amoureux , et 
chantant à l'unisson quelque sâne plaintif. Quaiul Tftge 
fut venu, ils firent leur communion le même jour : mais 
là finit l'intimité familière dans laquelle ils avaient vécu. 
Yvonne fut gardée à la ferme pour aider sa mère, et 
Etienne fut employé au mouUn. Les occasions de se ren- 
contrer devinrent chaque jour moins fréquentes et les 
entrevues plus courtes. Cependant l'attachement desiteux 
enfants n'en fut point affaibli. Tous deux grandirent, et 
l'affection précoce qui les avait unis dès leurs premières 
années devint un amour profond. 

11 était rare qu'ils pussent se parler dans le cours de la 
semaine, car Etienne, né d'une famille maudite ^ et livré 

(t) L« eordian loot fort mépriste en biwe Bretagne; eet état n'était pro- 
rewéaetrtfoii qne p«r lee eoetmsf, etpèoe de ptriu, taïqnele on ne permet- 
tait même pas l'eaUée de l'dgliae. 



aaO LES DERNIERS BRETONS. 

it une profession peu estimée S ne venait point aux Yeit* 
lées de la ferme ; mais tous les dimanches ils se rencon» 
traient a la grand'messe de la paroisse. Oi^ quoique éloi- 
gnés encore l'un de Tautre par Tusage qui sépare les sexes 
dans les églises bretonnes, ils pouvaient du moins se voir. 
Etienne , en entrant , les deux mains croisées sous son 
bonnet bleu , n'avait qu'à lever les yeux , et son cœur 
conduisait son regard droit à la place où se trouvait sa 
plus aimée. Il reconnaissait^ entre mille, l'altitude de cette 
tête légèrement penchée, et la grâce de cette longue coiffe 
blanche qui retombait sur les épaules d'Yvonne comme 
des ailes d'ange repliées. Après l'office, lorsqu'il venait, 
selon la coutume, prier près de la tombe de ses parents, 
il entendait bientôt sur l'herbe le doux marcher de û 
jeune fille; il la voyait glisser entre les i£s, s'approcher do 
reliquaire , et s'agenouiller devant la niche funèbre qui 
contenait la tête de sa mère*. Enfin, au sortir du ckae* 
tière, les deux jeunes gens s'accostaient et pouvaient se 
parler. Etienne reconduisait Yvonne pendant une parti» 
de la route, non ^ec de joyeuses paroles et de folâtres 
lutineries, commelait un amoureux vulgaire, mais timide, 
n'osant lever un regard sur .elle, les bras penchants, et 
le corps frissonnant d un indicible émotion. Yvonne mar* 
dmit à ses côtés également muette, et la tête penchée, 
honteuse avec grâce, attendant qu'il parlât , et craignant 
de l'entendre parler. Ils arrivaient ainsi jusqu'à la croix 
du carrefour, o& ils devaient se séparer. Etienne répétait 
bien bas un adieu, auqud la jeune fille répcmdait plus 

(1) Les meaniers lODt peu Cftinét, à CiQie de leur réputation d'improblté. 

{i) En Bretag ae, les tétee det norte sont pUcéef daoe de pelitee niches nt 
bois, pertées de trois Irons , el snr lesquelles on lit ces noU : Cy s si le chef 



INDUSTRIE. COMMERCE, ETC. 22t 

bas encore. Tous deux faisaient quelques pas, se détour- 
naient en même temps, rougissaient, et se détournaient 
encore pour s'envoyer an dernier regard , au moment 
d'atteindre l'angle du chemin. 

Cette vie dura longtemps, et ces joies cachées suffisaient 
à Yvonne ; mais l'homme est toujours le premier à se 
lasser des amours incomplètes et résignées. Etienne trouva 
bientôt que ces entrevues étaient trop peu. Yvonne lui 
était devenue nécessaire comme l'air, comme le soleil ; 
il voulait la voir a toute heure, la sentir dans son atmos- 
phère, respirer dans sa vie. Un jour il apprit que Marcor 
cherchait un valet de ferme ; son parti fut pris aussitôt. 
Il dit adieu h sa famille adoptive, renonça a sa profession 
de meunier, et vint s'offrir au père d'Yvonne pour garçon ; 
il fut accepté. 

Alors commença pour lui une de ces années qui n'ont 
point de pareilles dans la vie , et dont les souvenirs font 
aimer le passé, supporter te présent, braver l'avenir. Il 
put voir Yvonne tout le jour, l'aimer sans distraction , 
entendre autour de lui le bruit de ses pas, sentir l'air 
agité par ses mouvements, dormir à quelques pas d^elle, 
et écouter sa respiration. La sainte égalité établie dans 
les fermes bretonnes permettait de lui parler k toute 
heure, de vivre ensemble dans cette intimité de famille 
si favorable au développement des amours sérieuses. Il 
put entourer l'objet de son adoration de ce culte naif des 
cœurs simples. C'était lui qui préparait à Yvonne, pour 
les pèlerinages lointains de Saint-Jean -du-Doigt et de 
Bumingol, ces baguettes de noisetier dont Técorc^, déli- 
catement ciselée , imite les enroulemenis d'une branche 
de myrte ; lui qui tressait sur les ruches de la jeune fille 
les croix d'étoffe rouge destinées a attirer la bénédiction 
du ciel ; lui qui tapissait son armoire de chêne des images 



233 LES DERNIERS BRETONS. 

enluminées qu'il avait achetées au dernier pardon. Le 
chapelet à grains noirs et à croix de plomb que Ton 
Toyait le dimanche aux mains d^fronne, était ^core un 
don d'Etienne. Rien ne lui coûtait pour satisfaire aux 
fantaisies de sa maîtresse. . H faisait six lieues pour aller 
apprendre un nouveau guerz k quelque tailleur du Léon- 
nais, et pour venir le répéter k Yvonne. Aussi Tenfant 
raimait-elle d'un amour profond ^ et s'était-elle faite sa 
promise devant Dieu. 

Cependant Marcor était malade depuis longtemps, et 
ses affaires en' souffraient. On eût dit qu'un mauvais sori 
avait été jeté sur la ferme : les animaux mouraient subi- 
tement; les récoltes étaient frappés par la grêle; les 
abeilles quittaient leurs ruches, et s'envolaient ailleurs. 
Bientôt vinrent les dettes et les gens de loi. Etienne pre- 
nait part k la douleur de la famille ; mais ne connaissant 
rien a Texploitation d'une métairie, il ne pouvait leur être 
que peu utile. Heureusement que Mauguerou vint à leur 
secours. Mauguerou était un valet de feAne qui s'était 
tenu jusqu'à ce moment, avec réserve, au second rang, 
exécutant fidèlement les ordres qui lui étaient donnés; 
mais quand il vit le maître cloué sur son lit par k ma- 
ladie, et la Camille sans guide, il prit en main la directioii 
de la f^rme, et lui donna bientôt un nouvel aspect. Grtee 
a son ht^ileté, les terres retrouvèrent leur ancienike fer- 
tilité. U suppléa au manque de bras par sa diligence. Lavé 
avant le jour, il ne rentrait qu'après la nuit tombée. Ni 
les circonstances contraires, ni bs insaccès ne le décim- 
ragèrent. Son front se couvrit de cheveux gris, ses joues 
devinrent hâves, son dos se courba, ses membres se re- 
dirent de fatigue, mais sans arrêter son dévouanent silofi- 
cieux. U continua à user son corps pour la fanodiie qa*il 
avait adoptée , sans faste, sans exaltation^ avec ce caliM 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. iâ3 

des grands coears pour lesquels les plus sublimes dévoue* 
ments sont chose naturelle. 

Cependant le moment suprême était arrivé pour Mar- 
cor. 11 appela près de son lit ses enfants qui allaient être 
bientôt des orphelins, et là, cet homme autour duquel 
murmuraient déjà les prières des agonisants, et qui voyait 
les cierges funèbres allumés à son chevet, comme à la tête 
d'un cercueil , fit entendre les saintes et graves paroles 
que disent les mourants quand leur âme est en vue du 
ciel. 11 ordonna à Yvonne de s'approcher, et, posant sur 
son front ses mains glacées , il lui rappela qu'elle restait 
la mère de ses frères et de ses sœurs encore'enfants; puis 
appelant Mauguerou près d'elle : 

— Voici rhomme qui a relevé notre maison, lui dit-il, 
et qui vous a empêchés de courir par les chemins avec le 
bissac des mendiants sur l'épaule ; c'est celui qu'il te faut, 
Yvonne , pour servir d'appui à ces mineurs : ce sera ton 
mari et ton maître. 

Et voyant que la jeune fille avait tressailli douloureu- 
sement : 

— Je sais que ton cœur est ailleurs, avait^il ^outé ; 
mais celui que tu aimes ne peut c(mduire ta ferme ; sou- 
mets-toi à ce que Dieu veut ; les chrétiens reçoivent le 
baptême pour souffrir ; ton devoir vaut mieux que ta joie. 
— Et vous, Mauguerou, soyez doux pour votre femme, et 
donnez-lui la permission de pleurer quelquefois. 

Mauguerou porta sileneieusement la main sur son eœur 
en s^iûcltnant. 

— Cest bien, reprît le mourant. Maintenant, Yvonne, 
feras-tu ce que j'ai demandé? seras-tu la femme de cet 
bomme-d, après ma mort ? 

La Jeune fiHe ne répondait pas ; elle était tombée k 



lu LES DERNIERS BRETONS. 

genoux près du lit, sanglotante et terrassée ; elle criait : 

— Mon père ! mon père I 

Hais ses larmes Tempêcliaient d'en dire davantage, et 
son instinct la poussait a ne pas promettre. 

^- Jurez d^ebéir k TOtre père qui meurt y dit derrière 
elle une Toix pleine d'un désespoir sublime. 

Yvonne se détourna; ses regards et ceux d'Etienne se 
rencontrèrent : c'était un adieu, un adieu de tous deux 
au bonheur. 

Yvonne promit, et le fermier mourut. Un mois après 
la jeune fille avait épousé Mauguerou. 

Le lendemain du mariage, Etienne, qui était absent 
depuis huit jours, rentra a la ferme. 11 s'avança vers Mau- 
guerou qui était assis près du feu, se découvrit, et d'une 
voix altérée : 

— Maître, je pars, dit-il ; depuis hier je suis solchrt du 
i^ol. 

Mauguerou le regarda avec surprise. 

— Pourquoi nous quittes-tu ? lui demanda-t-il. 

— Mon cœur est malade, reprit le jeune homme ; j'ai 
besoin d'aller ailleurs. 

— Tu pouvais guérir parmi nous. 

Le jeune garçon secoua la tête sans répondre. 

— Crois-moi, Etienne, reprit Mauguerou avec simpli- 
cité, reste ; tout le monde ici te veut du bien , tu as ton 
escabeau près du feu et ton écuelle dans le vaisselier ; 
ton départ fera un vide parmi nous. 

— - Cela vaut mieux ainsi, maître ; laissex-4noi partir. 
Les mauvais esprits sont autour de moi dans cette maison ; 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 925 

je reviendrai quand j'aurai oublié le passé, quand... vous 
aurez des enfants ^ 

Mauguerou fit un geste de eonscntement peiné ; Etienne 
tourna un histant son chapeau avec embarras, et il y eut 
un silence. 

— Adieu, Mauguerou, dit-il enfin d'une voix étouffée. 

Le paysan lui saisit la main dans les deux siennes. Il la 
pressa quelques minutes sans rien dire ; puis appelant à 
haute voix : 

— Yvonne, dit-il, voici Etienne qui s'en va; venez lui 
parler. 

Et il sortit. 

Après de longs et déchirants adieux, les deux amants 
se séparèrent, et Etienne rejoignit son régiment. 

J'avais été touché de cette simple histoire qui peignait 
si bien les mœurs de la vieille Bretagne. Je ne savais le- 
quel admirer le plus, de Taustère courage de l'amant, ou 
de la noble confiance du mari. Je trouvais quelque cho^e 
d'attendrissant dans ces sacrifices accomplis avec tant de 
silence, dans ces douleurs supportées avec tant de calme. 
On n'éprouvait point d'angoisse en entendant parler de . 
ces dévouements ; c'était de la vertu sereine et facile, 
telle qu'il la faut pour attendrir sans attrister^ pour 
rendre fort et non pour décourager. 

Je revenais encore tout ému de ce récit ; la soirée était 
déjk avancée, et le soleil commençait a se cacher k l'ho- 
rizon. En sortant d'un étroh sentier que nous avions suivi 

(I) L'adttltèr* eti «itrèfn^nent rart thn les payiana de ta bane Bretagne; 

. U titre de mire eat um laiiTegarde pour nue femme, et éloigne d'elle tonte idée 

de •édiiction. C'est ayant le mariage tealement qne les lois^e la chasteté sont 

ffotéet. On voit aiMi fréqaemaeBl dit SUai Irvmpéef, mais pretqae jamais dt 

fai 



226 LES DSRKIBRS BRETONS. 

le long d'une l^de, noas tombâmes dans une de ces 
mille routes mousseuses et presque infréquentées qui 
coupent nos campagnes. Devant noi» un jeune pâtre, 
monté a nu sur un cheval vigoureux^ mais paisyMe, 
poussait un troupeau de vaches qu'il ramenait a TétaUe. 
L'enfant chantait la fameuse Complainte du Labowreur. 
Je ralentis le pas pour ne point le dépasser^ et je prêtai 
l'oreille à ces sons.méIancoIiques. 



COMPLAINTE DU LàfiOOREOR '. 

cr Ma fille, quand ta passeras à ton doigt ramieaa d'aigent, 
prends garde à qai té le donnera ; ma fille, quand tu feras place 
à deux, dans ton lil clos, tâche que ta télé ait un doux oreiner. 

« Ma fille, quand tu choisiras un mèri, ne prends pas un so!- 
dat, car sa vie est au roi ; ne prends pas un marin, car sa vie est 
à la mer ; mais surtout ne prends pas ao laboureiir, car sa vie 
est à la faUgue et au malheur» 

« Le laboureur se lève avant que les petits oiseaoi soient 
éveillés dans les bois, et il travaille jusqu'au soir. Il se bat avec 
la terre sans paix ni trêve , Jusqu'à ce que ses membres soiest 
engourdis , et il laisse une goutte de sueur sur chaque brin 
d'herbe. 

c Pluie on neige, grêle ou soleil , les petits oiseaui sont heu- 
reux, le bon Dieu donne une feuille à chacun d'eux pour se ga- 
rantir ; mais le laboureur, lui ^ n'a point d'abri : sa tête noetst 
son toit, sa cba\r est sa maison. 

« Et chaque année il lui faut payer le fermage an maitre, eC, 
s'il retarde, le maître envoie ses sergents. — De l'argent l Le 
laboureur montre ses champs desséchés et ses crèches vides. — > 
De l'argent ! de l'argent I Le laboureur montre les cereueUs de 
ses fils qui sont à la porte, couverts d'un drap blanc. <— De faf- 

(i) tf.«eYiUoiB«iqsè«HMé^daatleB»r«as-Jlre«f,«ieeoBplaMe4u 
Latovenr ^i n'« tacan rapport aT«o celle-ci. Foyes toI. Il, Pi lU. - 



INDUSTRIE, GOMIIBTIGE, ETC. W 

gent! de l'argent I de Targentl Le Ubooreinr baisM la iM, et 
' on le condait en prison. 

a Et la femme du laboareur aossi est bien malbeareose : elle 
passe la nuit à bercer les enfants qui crient, le jour à remuer la 
terre prés de son mari ; elle n*a pas même le temps de eentoler 
sa peine ; elle n*a pas le temps de prier pour apaiser son cesor. 
Son corps est comme la roue du moulin banal ; il faut qa*ii aille 
toujours pour moudre du pain à ses petits. 

u Et quand les fils sont devenus grands > et que leurs bras 
sont assez forts pour soulager leurs parents , alors le roi dit aa 
laboureur et à sa femme : — Vous êtes devenus vieux et faibles 
à élever vos enfants ; les voilà forts» je vous les prends pour na 
gnerre. 

(f Et le laboureur et sa femme se remettent à suer et à soitf* 
frir, car ils sont seuls encore. Le laboureur et sa femme sont 
comme les birondelles qui vont taite leurs nids aux fenêtres des 
villes; chaque jour on les balaye, etcbaqoe jour il leur faut 
recommencer. 

« laboureurs 1 vous menez une vie dure dans le monde. Tous 
êtes pauvres et vous enrichissez les autres ; on vous m^éprise et 
vous honorez ; on vous persécute et vous vous soumettez ; vous 
avez froid et vous avez faim. O laboureurs ! vous souflnrez dans 
la vie ; laboureurs, vous êtes bien heureux 1 

et Car Dieu a dit que la porte charretière de son paradis serait 
ouverte pour ceux qui auraient pleuré sur la terre. Quand vous 
arriverez au ciel , les saints vous reconnaîtront pour leurs frères 
à vos blessures. 

a Les saints vous diront : — Frères, il ne fait pas bon vivre; 
f^es, la vie est triste , et Ton est heureux d'être mort ; et ils 
vous recevront dans la gloire et dans la joie. x> 

Ici la voix se tut, et lepfttro se perdit aa loin dam la 
brume. 

Et moi, tout rêveur, je prêtais encore Toreille, je 
croyais entendre encore à flioriton les notes mélancoli- 
ques de la complainte populaire, et, ssns m'en apercd* 
voir, je répétais tout bas ; 



SB LES DERNIERS BRETONS. 

a laboureart! tous menez une vie dure dans le monde, 
c Vous êtes pauvres et vous enrichisses les autres; oo vous 
« méprise et vous honorez ; on vous persécute et vous vous 
c soumettez; vous avez froid et vous avez faim. laboureurs ' 
« vous soufitez bien^lans la vie; laboureurs, vous êtes bien heu- 
« reux I » 

Ce chant complétait mes études et me révélait tonte 
une condition. C'était la voix d'une population entière 
qui Tenait de s'élever ainsi, doucement gémissante, 
au milieu des harmonies du soir, pour confesser ses 
peines. Cette journée m'avait fait connaître le laboureur 
breton dans les replis les plus intimes de sa vie ; car 
l'histoire d'une famille m'avait initié a l'histoire de tous. 
J'étais venu regarder de près l'existence agreste si facile 
en apparence, si calme, si bleue à la surface ; je m'étais 
enivré aux brises odorantes de la campagne ; je m'étab 
rêvé dans une poétique Ârcadie, enviant le sort de ses 
bergers ; et tout-à-coup, du milieu de ce calme, de ces 
brises et de ces fleurs, un chant d'enfant s'était élevé qui 
avait tout détruit, un chant qui répétait au loin : 

« Frères, il ne fait pas bon vivre ; frères, la vie est triste, et 
« Ton est bien heureux de mourir I » 



S IV. — L'aire neuve. -» Les danses bretonnes.— -La moîssen. 
— La pluie pendant le battage. 

On touchait à l'époque de la moisson ; malheureuse» 
m^t la multiplicité des travaux qu'il avait fallu effectuer 
au Kurnic n'avait pas permis de tout préparer pour 
cette époque. Une fois le sol à l'abri des flots, on s'était 
hâté d'y jeter la semence; puis on avait songé h élev^ 
des ménagerleSi une ferme, des granges ; mais la nature 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 2^ 

allait plus yite que les hommes, et le blé couvrait déjà 
la plaine qu'on n'avait pu disposer encore Taire qui 
devait le recevoir. On se hâta de la tracer devant la 
maison, et le jour fut pris pour la fouler. 

Une aire neuve est toujours en Bretagne Toccasion 
d'une fête. Les jeunes gens et les jeunes filles des com* 
munes voisines s'y réunissent, et c'est en dansant que 
l'on aplanit l'argile préparée sur laquelle la moisson 
doit être battue plus tard. Dès le matin, les préludes du 
biniou se firent entendre dans les sables du Eurnic, et 
bientôt, du sommet de toutes les dunes, du fond de tous 
les.ravins, nous vîmes accourir une foule parée. La fête 
commença. J'avais vu en Comouailles des aires neuves 
animées par les luttes , les cibles et les jabadads 
bruyants ; mais ici tout se borna à une danse monotone. 
Les jeunes filles s'avançaient en cadence et à petits pas, 
les. yeui baissés, les bras pendants, la tête légèrement 
inclinée a gauche, tandis que les jeunes gens, le front 
haut, mais l'air sévère, marchaient à leurs côtés; puis, ' 
s'arrôtant tout-à-coup vis-a-vis d'elles, ils prenaient leurs 
mains, tournaient trois fois et reprenaient gravement 
leurs places. Une chose frappait surtout dans cette danse : 
c'est qu'au milieu de toutes les passes qui se succédaient, 
le chœur entier conservait toujours la forme circulaire. 
Tous les mouvements tournaient autour d'un axe avec 
une régularité mathématique. On sentait que cette 
ronde si recueillie, si arrangée, avait une autre origine 
que celle de nos joyeux branles. modernes; c'était un 
reste des danses sacrées des druides avec leurs entre- 
lacements réguliers, symboles des mouvements des astres . 
Le calme modeste des jeunes filles, la gravité austère 
des danseurs, tout révélait la tradition antique et reli- 
gieuse. Â la voir so dérouler avec sa solennité muettei 
II. 13 



230 LES DERNIERS BRETONS. 

00 devinait que celte danse avait du naître à l'ombra du 
sanctuaire, et qu'une signiûcation mystérieuse y était 
attachée. On reconnaissait encore au premier rang i^cAf/ 
des chœurs chargé de conduire les^ autres. Sou j^ed 
frappait plus fièrement la terre; son œil surveillait le 
mouvement général ; il menait le bal sur la pointe du 
pied * , selon la tradition , et , tout couvert de sueor , 
peinait à la danse *, tandis que la ronde suivait servi- 
lement, languissante ou animée , selon l'impulsion qu'il 
lui imprimait. 

Cependant Taire neuve n'avait pas seulement attiré les 
jeunes filles* et les jeunes gens des communes envir^a- 
nantes ; des vieillards y étaient venus, et le propriétaire 
duEurnic, jaloux de s'attirer la bienveillance de ces 
hommes, dont Texpérience était respectée dans leurs 
paroisses, les engagea a entrer dans la maison. U fit ap- 
porter le glachafic ', et les vieillards burent, aj^ès 
avoir fait le signe de la croix avec le verre. L'entrepre- 
neur leur proposa ensuite de visiter Texplcntation, ee 
qu'ils acceptèrent, et nous sortîmes ensemble. Noos 
fîmes à petits pas le tour de la plaine. Les vienx 
paysans écoutèrent attentivement tout ce qu'on leur dit ; 
ils regardèrent tout avec intérêt, mais sans aucun signe 
d'étonnement. Je le fis remarquer à notre hôte. 

— Que cela ne vous surprenne pas, me dit-il : le 

paysan breton est maître de tous ses sentiments. Il refoole 

ses émotions au dedans, et ne les laisse point y^r a 

fleur de peau. Ceux qui les connaissent mal prennent ce 

. calme extérieur pour de Tindifférence ou de la stu^dilé^ 

(1) Expresdfon bretonne. 
(S) Expretsion bretonne. 

(S) PeiiM boetellle d'eta-de-Tîe qse Pea n'apporte b«bKae)le«eBt qtt*ki 
MiMildi «fer^ d'oà 01 l'a apptUée glê^haf^U, de glacUu d»ulmt. 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 231 

mais ils se trompent. Nos paysans sont clairvoyants; ils 
comprennent lentement peut-être, mais bien à fond, 
parce qu^ils comprennent par leurs propres forces et 
sans le secours des démonstrations.. Quand un objet 
nouveau les frappe; ils n'interrogent pas ; ils le regardent 
sans mot dire ; ils le tournent en tous sens ; ils le dé- 
montent par la pensée, et quand ils s'en sont rendus 
compte, ils portent a son égard un jugement définitif que 
rien ne peut changer. Cette méthode a ses avantages et 
ses inconvénients ; elle donne plus de ressort a Uesprit, 
mais elle légare fréquemment, car c'est toujours avec 
ses préjugés qu'il procède à son examen. Nos paysans 
sont loin pourtant d'être aussi routiniers qu'on le répète. 
S'ils se défient des innovations en agriculture , c'est que 
ces Innovations sont toujours tentées par de» hommes 
riches, qui cherchent une découverte plutôt qu'un pro- 
fit, et que leur bon sens les avertit qu'ils sont trop 
pauvres pour imiter de pareils essais. Ils tiennent a leur 
ancien système de culture , non par aveuglement, mais 
par sagesse, parce que c'est le seul qui ait été éprouvé par 
' les sièdes, et dont ils connaissent au juste le résultat. 
Du reste, ce système est excellent pour eux : c'est le 
meilleur qu'ils puisent appliquer dans leur situation ^. 



(1} Le êjUAiùe agricole adopté en flretagoe a TaTantage de néceasiter trà»- 
^ pen de capitaas d'exploitation, et en cela il conrient menrelUeusencnt à nef 
cnUivateurf , qoi manquent tonjonra de fonda aafflaanti. Ce ayalène eat to«t 
eittler cuntena dan« cet azi6nie qni aemble être la règle agricole de nos payaant : 
«» Obtenir de chaque arpent cultivé tout e$ qu'il peut rapporter atè 
moifw d'une culture profonde. C'est en ceU qu'il diffère dasyttème que 
l'on tait en Beaace, en Nomandie et daaa lee proriocei ok Tart agricole 
peiie pour fort avancé, et que l'on pourrait réiUBMr par cet autre axi6ae: 
Mettre en rapport le plu$ de terre poteikU^ en se contentant d'vm» 
êuUure êuper/Melle, On m aiMlbeanoMp parlé de la déplorable habitude 
êeêjaehèreê suivie en Bretagne ; e'cit une erreur t lee Juekères aont incoi- 
nnei dani ooire province; car on ne pau* 'mmk «• Bon «iii ebanpf qpie Vm 



938 LES DERNIERS BRETONS. 

La Bretagne, dont raridlté est passée en proverbe, est la 
province la mieux cultivée de France; et la preuve, la 
Toici : — Avec m tiers seulement de son territoire 
soumis à Vewploitation, elle nourrit son immense 
population et fournit des produits à Vexporlation 
pour plusieurs millions. Si les landes restent incultes, 
c'est que les grands capitaux qu'exigerait leur défriche- 
ment manquent totalement à nos paysans. L^arpent de 
terre labouré par eux produit plus qu'aucun de ceux la- 
bourés par l'habitant de la Normandie ou de la Beauce. 
Ce qui manque à nos populations rurales, ce n'est donc 
pas la science agricole, c'est de Targent, ce sont les routes 
d'exploitation. Sans doute une instruction bien dirige 
augmenterait rintelligence productrice des Bretons, sur- 
fout s'ils y puisaient les principes de la comptabilité agri- 
cole, seul moyen d'arriver à la solution de ce grand et 
unique problème de l'agriculture : tirer (Tu» sillon 
h plus grand produit possible, eu égard à sa position 
et à sa nature ^;msAs tant que leurs écoles n'auront 

CraB»rome en pêtoraget tprèt on certain nombre de récoltes. An MfpUis, lo 
faehires sont loin d'être antei foneftee qu'on le prétend. 

KoQf avons, da reste, traité longoettent tontes ces qaesltons dans Tonnage 
iotitQlé, Le Finistère en 183$, et nous y renToyons ceai qni Tondraient 
connaître plus en détail l'état de Tagricnltore en bajMe Bretagne. 

(1) Pen d'agricnltenrs se posent ce problteie, qu'il est impossible derésodte» 
fans là comptabilité agricole. U ne suffit pas de tirer nn bon produit de m 
terre, il faut, au moyen des comparaison», s'assurer qae l'on en iltelepra» 
duti leflus lucratif p-siible. Il existe un grand nomlire de branches d^à» 
dttstries, surtout en Bretagne, qni ne donneni an cnitiTateur que des bénéficw 
fitrémement faibles, et qu'il continue néanmoins par tradition, et parce qu'il 
a'aauqan moyen de s'aperccToir qu'elles loi profitent peu. La comptabilité 
agricole TaTertirait de cet inconvénient, et lui ferait éliminer toutes les fto^ 
4«etienf désaTantageoses pour es substituer d'antres plus proBtaMes. Ainsi , 
par exemple, nos paysans, s'ils se rendaient compte par des cbiflires de leurs 
opérations, diminueraient le nombre des vaebee qo'ils élèTeai, et ra^turaieag 
vers d'autres industries les capitatts qu'ils emploient à cette produciiop, étwmm 
«ne ninevse parce qu'eilf t été exagérée. 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 238 

été appropriées ni a leurs besoins m a îour caractère : 
tant que la loi aura la prétention de soumcdre toutes !cs 
intelligences à une môme nourriture, abstraction faite 
âes lieux, des circonstances , et d'émanciper les généra- 
tions comme on bat monnaie, d'après un module uniforme, 
Tinstruction élémentaire sera sans résultat en Bretagne. 
Quant aux essais directs tentés pour améliorer notre cul* 
tiire, ce sont des plaisanteries trop usées pour avoir 
même le mérite d'être bouffonnes. Que les sociétés d*a* 
griculture composées d'avocats et de quincailliers conti* 
nuent a distribuer gratuitement des graines (conmie elles 
l'ont déjà fait) pour encourager chez nous l'introduction 
du coton ou du mûrier ; que des bourgeois qui élèvent 
des pins de Riga sur leurs fenêtres, et sèment de la lu- 
zerne dans les compartiments de leurs parterres, écrivent 
des rapports dans le but d'éclairer des gens qui ne savent 
pas lire ; que des propriétaires même, faisant de l'agri- 
culture en plates-bandes , obtiennent , avec six franes 
d'engrais, une betterave de la grosseur d'une citrouille, 
ce sont là d'innocents plaisirs que l'on peut laisser a 
d*faonnêtes gens, électeurs, gardes nationaux et bien 
pensants ; mais notre agriculture n'a rien à y gagner, nos 
paysans rien à en apprendre. Si l'on veut faire adopter h 
ceux-ci quelques nouveautés utiles, il faut des actions, 
non des paroles. Que Ton exécute sous leurs yeux, lis 
r^arderont longtemps, puis, si la chose est bonne et 
faisable pour eux, ils l'imiteront. C'est ainsi qu'il laut 
prêcher le progrès a ces hommes : par le silence eft 
l'exemple. 

Aussitôt après l'aire neuve , on s'occupa des mesures 

fvéparatoires pour la moisson. On acheva la grange, on 

apprêta les greniers , on augmenta le nombre des char- 

rette$ et des attelages ; on tua des porcs , et Ton alla 

II. 13* 



1234 LES DERNIERS BRETONS. 

chercher la farine au moulin pour le far * et le pain des 
moissonneurs. Quoique hâtés par la surveillance du maître^ 
tous ces préparatifs se faisaient lentement. Je ne retrou- 
Tais pas au Kurnic Fanimation, le zèle joyem que j^ayais 
toujours remarqué dans les métairies a l'approche de 
Vaoût. Une sorte de nonchalance indifférente rendait 
longs les travaux les plus courts. Il était facile de recon- 
naître des gens déroutés, plus curieux de regarder im 
résultat que d'y aider. On sentait que ce n'étaient plus 1k 
des hommes intéressés a une ceuvre dont ils avaient suivi 
toutes les phases, et travaillant pour leur compte ou pour 
des égaux, mais des mercenaires loués a Tb^ire pour une 
entrq>rise, en dehors de leurs habitudes, qui ne devait 
pas profiter à un paysan comme eux. Aussi toute cette 
spontanéité de bon Touloir, toute cette diligence intelli- 
gente et Êratemelle dont je les avais vus ailleurs donn» 
des preuves, avaient-elles disparu. J'en fus du reste peu 
surpris. J'avais pu observer déjà bien souvent cette len- 
teur paresseuse des journaliers, lorsqu'il s'agissait d'exé- 
cuter les ordres des bourgeois. Je savais que, loin de S'en 
faire un scrupule, ib la regardaient comme une sorte de 
devoir imposé par la tradition. Je n'ignorais pas que ce 
travail languissant et incomplet qu'ils avaient coutume 
de fournir aux messieurs était designé dans leur langue 
par une expression spéciale, et que, par un reste d'habi- 
tude féodale, ils l'appelaient encore labour tud gentil (du 
travail poui gentilhomme). Je connaissais d'ailleurs assez 
leur caractère pour savoir combien ils étaient peu propres 
à devenir les instruments d'un grand établissement agri- 
cole, eux si amoureux de l'indépendance du chez soi, et 
qui préféraient la pauvreté d'une libre chaumière aux 

(I) Sorte de pouding. 



INDUSTRIE, GOMMEUCE, ETC. 235 

aisances d'une domesticité bourgeoise. S'ils pouvaient se 
résoudre à servir comme valets, ce n'était que chez des 
paysans^ sur le pied d*égalité patriarcale dos fermes bre- 
tonnes, et avec la permission de vivre de leur vie, d'avoir 
leurs membres et leurs pensées a eux, de mettre dans 
l'œuvre à laquelle ils prenaient part quelque chose de 
lemr volonté, et de s'approprier jusqu'à un certain poini 
le produit créé pour le maître, en y imprimant du moins 
leur cachet. Mais, dans une ferme modèle, rien de pareil 
ne pouvait avoir lieu. 11 leur fallait obéir en aveugles k 
des ordres incompris ; leur zèle était fixe et réglemen- 
taire; une comptabilité inflexible supputait chacun de 
leurs mouvements, et soupesait leur appétit au retour des 
champs. Le temps qu'ils devaient aux maîtres était exigé 
d'eux comme un impôt, non comme un pr^t amical ; ils 
ne pouvaient plus visiter les noces aux jours ouvrables, 
ni fréquenter les foires, sans se voir privés d'une partie 
de leurs salaires, car toutes leurs actions étaient chiffréeS| 
et leur vie entière tenue en partie double. Ils étaient cer- 
clés dans le programme de l'établissement. On leur im-* 
posait les outils dont ils devaient se servir, les méthodes 
qu^ils devaient suivre ; on ne leur laissait rien d'eux. Ce 
n'étaient même plus des chasseurs , cherchant la proie 
pour le maître, mais la cherchant du moins à leur fan- 
taisie ; c'étaient des soldats manoeuvrant a la parole d'un 
chef, sans connaître sa pensée. Dès lors, que leur impor- 
tait la réussite ou l'insuccès? Us n'étaient {)our rien dans 
l'entreprise ; ils n'y avaient rien mis de leur intelligence 
ni de leur âme ; ils ne Tàimaient pas comme leur ouvrage. 
Puis, il faut le dire, lors même que l'œuvre leur eût 
appartenu par la pensée et par l'action, ils n'auraient pu 
s'y intéresser. Il y a dans la nature du Breton quelque 
chose d'antipathique aux vastes entreprises. Il ne peut 



236 LES DERNIERS BRETONS. 

pas disperser ainsi son activité sur un large espace ; il 
aime à la resserrer, k concentrer toute son énergie sur un 
seul point. Il faut que ses deux mains et ses deux yeux 
puissent embrasser les deux bouts de sa tâche. Son esprit 
solide, mais peu élastique, ne sait point s^étendre en sur* 
face. Il ramasse toujours ses forces et n'a point l'art de 
les dédoubler pour les disperser au loin. Aussi est-il rare 
qu'il ne reste pas un peu au-dessous de ce qu'il peut, et 
rédifice qu'il construit a toujours plus de base que de 
hauteur. 

Cependant les préparatifs lurent enfin acheyés, et Ton 
fixa le jour pour commencer Vaoûtt J'ayais souyent ra 
des batteries^ mais je n'ayals jamais suivi ayec attention 
fous les détails de la moisson. J'étais curieux d'observer 
de près cet acte important auquel nos paysans ont con- 
servé une sorte de caractère religieux. Je savais déjà quelle 
yénération les Bretons, encore tout imprégnés du poly- 
théisme druidique, témoignaient pour le grand mystère 
de la reproduction ; mais j'avais surtout remarqué sou- 
vent le respect attentif ayec lequel le blé était recueilli 
par eux. On eût dit que ce symbole de la vie terrestre 
avait conservé & leurs yeux quelque chose de sacré. Ds le 
moissonnaient avec une joie et un amour intimes ; ils 
semblaient adorer, sous cette force matérielle, une bien- 
faisante divinité, et ce n'était jamais qu'avec des expres- 
sions saintes, douces et caressantes, qu'ils en pariaient. 
J'étais bien aise de voir de près cette singulière trace de 
paganisme, que le christianisme avait voilée, mais n'avait 
pu détruire. J'avais communiqué ma curiosité à ceux qui 
m'entouraient, si bien que nous fûmes tous levés dès 
l'aurore pour assister aux premiers travaux. 

Quarante jouriialiers, environ, se trouvaient réunis. Ils 
étaient dans l'aire, vêtus d'un simple pantalon, et d'une 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 237 

ehemise de grosse toile fennée par une épinglette, les 
pieds nus, le bonnet grec posé sur le sonunet de la tôte, 
et la faucille sur le bras. Ils avaient tous perdu leur air 
d'indifférence nonchalante; ils étaient vifs, remuants, 
causeurs. Par habitude, et a leur insu, l'approche de la 
moisson les avait réintéressés. Leurs visages éclataienl 
d'un zèle heureux, et leurs yeux lançaient de joyeux re- 
gards sur la plaine. Au signal donné, ils se dirigèrent vers 
la partie du défrichement par laquelle on devait commen- 
cer, et s'échelonnèrent k une certaine distance l'un de 
Tautre, sur une ligne qui embrassait un large espace. Là, 
11 y eut un moment d'arrôt et comme de recueillement. 
Tout en passant légèrement sur leurs faucilles la pierre 
noire destinée à l'aiguiser, les moissonneurs se mirent k 
contempler, avec un sentiment pieux, les sillons couverts 
d'épis qui s'étendaient devant eux a perte de vue. Ils ca- 
ressaient de Tœil ces vagues dorées, comme un maria 
aurait pu le faire de celles d'Océan. Je m'approchai d'un 
vieux paysan qui les considérait avec une attention toute 
particulière , et qui semblait tellement absorbé dans sa 
contemplation, qu'il avait laissé sa pipe s'éteindre entre 
ses dents. 

— Eh bien, vieux père, lui dis^e, voilà une belle 
moisson du bon Dieu 1 

«— Des écus en épis , monsieur, me répondit^l. 

— Et pourtant, ajoutai-je, on n'a fait que jeter la se- 
mence dans le sable ; il n'a fallu ni engrab, ni labourage, 
pour obtenir cette récolte. 

Le vieux moissonneur sourit : 

— C'est qu'ici, monsieur, la terre est jeune encore, me 
dit-il| elle donne sans compter. Quant elle aura pris de 
Yigid, eUe desienàth plus regardante. 



sas LES DERNIERS BRETONS. 

Dans oe moment, le propriétaire ordonna an cbef des 
moissonneon de commencer. 

Ce chef éUit nn jenne homme d'one taille moyenne^ 
mais d*one force et d'nne beauté remarquables. Ses 
membres, d^ni-nus, accusaient une vigueur qui s'exerce 
sans efforts, et dans tous ses mouTements se rcréldent 
cette souplesse cadencée, cette puissance de muscles dont 
rien n'a ^core émoussé Pélastique virilité. C'était à son 
adresse et k sa force connue qu'il devait l'honneur de con- 
duire les travailleurs. Non que ce titre de chef lui eût été 
expressément conféré, ni qu'il l'eût réclamé ; il l'avait 
pris du consentement tacite de tous , comme son droit 
naturel, et sans même paraître y réfléchir, par la simple 
impulsion de ce sentiment d'autorité que donne une ca- 
pacité incontestable et incontestée. Au moment où l'ordre 
de commencer fut donné, il leva sa faucille en jetant un 
cri joyeux, et il allait donner le premier coup, lorsqu'une 
réflexion subite sembla l'arrêter. H se détourna, chercha 
des yeux le vieillard auquel j'avais parlé, s'avança vers lui 
à travers les moissonneurs immobiles, et se décottvranl 
timidement en sa présence : 

— Prenez la menée des coupeurs, mon père, dit-il 
d'une voix émue ; il n'est pas juste que les jeunes soient 
en avant et le vieux derrière. 

Un sombre éclair de joie passa sur les traits bistrés da 
vieux paysan : sans rien répondre, il alla prendre ia place 
de son fils, à la tête des ouvriers, et celui-ci prit ta sienne 
aux derniers rangs. Le travail commença aussitôt, n dura 
tout le jour, et ce fut seulement vers le soir que l'on se 
mit à transporter les gerbes dans l'aire. 

Nous revenions, au soleil couchant, d'un autre point 
du défrichement; lors^pie nous aperçûmes b prrâière 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 23» 

diarrette ebarg^e d'épis qui s'avançait vers la maison. 
Elle marchait lentement h travers les sables, an bruit des 
clochettes des chevaux et des chants des moissonneurs. 
Un large drapeau tricolore flottait au sommet du chariot^ 
et, sous ses plis mouvants, deux petites filles, à demi en- 
fouie» dans les gerbes, montraient, en riant, leurs têtes 
plus blondes que les épis. Nous nous arrêtâmes tous de- 
vant ce tableau charmant. Il était si riche de contrastes ei 
de pensées, tant de rapprochements poétiques naissaient 
dans rame, k la vue de ce symbole du progrès s'avançant 
fiëremoiit; à travers un terrain enlevé aux flots, avec des 
enfants pour défenseurs et des moissonneurs pour cortège, 
que n«us fûmes tous saisis d'un même sentiment de ra- 



— Ah! pourquoi n'avons-nous pas ici un grand 
peintre ! s'écria la jeune femme que je conduisais. 

>- Les grands peintres sont à Paris ouji Rome, ma- 
dame, lui répondis-je, parcourant les galeries, et fort 
occupés à copier Raphaël, Rubens ou Titien. Dieu est le 
seul maître dont ils se soucient peu d'étudier la ma- 
nière, et dont ils ne fréquentent pas le musée. 

Les jours suivants furent consacrés k battre le blé. Le 
vieux paysan qui avait pris la direction des moisspnneurs 
k la place de son fils, la conserva. Quand les gerbes furent 
étalées sur l'aire avec soin, il y posa le pied et fit le signe 
de la croix en frappant quelques coups de son fléau ; ce 
fut comme la prise de possession de Vairie. Les autres 
travaiileuis se rangèrent aussitôt en rond. D'abord les 
iéaux s'élevèrent lentement et en désordre, ils tournèrent 
eor eux-mêmes, se balancèrent comme des valseurs prêts 
îi partir et qui prennent le mouvement ; puis, tout-k- 
eoup, a un en du chef, ils tombèrent ensemble, se rele- 
vèrent et se raU>attirent ea cadence. D'abord, légère et 



240 LES DERNIERS BRETONS.. 

modérée, la batterie prit bientôt une allure plus Ttre ; 
elle grandit, s'anima, devint entraînante et effrénée. Les 
moissonneurs, emportés par une sorte d'ivresse nerveuse, 
bondissaient sur la paille retentissante, ou leurs coups 
tombaient pressés comme une grêle d'été. La baie en* 
levée par le fléau jaillissait autour d'eux en légers tour- 
billons, et une ligne de sueur dessinait chaque muscle à 
travers leurs vêtements serrés. Par intervalles, ils sem- 
blaient céder a la fatigue, et le bruit régulier s'affaiblis- 
sait insensiblement, comme s'il se fût perdu dans le 
lointain ; mais alors, le chef jetait un cri particulier, mé- 
lange d'encouragement, de reproche, de commandement ; 
•a rinstant, trente cris répondaient, et la batterie, ^mbla- 
ble à un tonnerre qui s'approche, grossissait sa voix, s'é- 
tendait, se ranimait plus rapide, plus folle, plus furieuse. 
Je restai dans l'aire jusqu'au soir, contemplant le tableau 
animé que j'avais sous les yeux, et suivant avec une curio- 
sité rêveuse toutes les scènes de ce poème champêtre. 

Le battage continua le lendemain sans amener rien de 
nouveau ; mais le jour suivant, le soleil, qui avait jus- 
qu'alors constamment brillé aux cieux, se voila de nuages, 
et une pluie fine et continue força les moissonneurs k 
abandonner leurs fléaux. Ons'empressa de couvrir Pairie, 
et de ramasser dans la grange le blé déjk battu. Malheu- 
reusement ces opérations s'effectuaient lentement. La 
pluie devenait plus intense; une partie de la récolte se 
trouva compromise. Le propriétaire déplorait amère- 
ment l'impossibilité de se procurer les bras nécessaires 
pour hâter le travail et sauver ses grains, lorsque nous 
vîmei entrer dans Taire un vieillard suivi de cinq jeunes 
gens «rmés de fourches et de râteaux. Il s'avança vers 
l'enti ^preneur surpris ^ et découvrant ses dieveuz 
blanf « : 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. Ui 

'^ l'ai su que you$ faisiez Vaoût, maître^ diMl; em 
Toyant la pluie, j'ai pensé que douze bras de plus m 
TOUS feraient point de tort, et je iuis Teiia aTee net 
enfants. 

— Que Dieu vous bénisse, père, s'écria le propriélaira 
en tendant la main au paysan ; mais je ne comptais pas 
sur ce service. Vous avez donc oublié notre procès ei IV 
mende que je vous ai fait payer ? 

Le vieillard haussa les épaules en souriant : 

-* Jésus-Christ a été plus offensé que moi, répondi(41, 
et il a pardonné k ses bourreaux. D'ûlleurs, il ne faut 
pas que les querelles des voisins diminuent le pain dei 
pauvres gens. Celui qui laisse perdre le blé du bon DieQ 
n'est pas un chrétien. Nous allons rentrer votre récolte, 
et quand le soleil reviendra, vos batteurs nous feront 
place à côté d'eux, pour que nous les aidions à réparer le 
temps perdu. 

Puis, sans écouter davantage les remerciments qu'on 
leur adressait, le vieux paysan et ses fils se joignirent aux 
moissonneurs, et travaillèrent jusqu'au soir. Ils revinrent 
encore le lendemain et les jours suivants. Enfin, quand 
les travaux furent achevés, ils se retirèrent sans vouloir 
rien accepter, comme ayant fait l'action la plus simple 
et la plus naturelle. 



{• V. -» L^autonme. — L*onragan. — Submertion du lais 
de mer* 



La moisson était achevée. Un silence monotone régnait 

de nouveau dans le lais de mer dépouillé, et les vents 

d'octobre commençaient à faire tourbillonner les sables 

de la plaine. L'automne arrivait ; non i^as celui des vallées 

II. 1* 



343 LES DERNIERS BRETONS* 

ayec ses feuilles tombantes, ses pMes rayées de soleil el 
ses dernières fleurs frileusement cachées dans les buisr 
sons; mais l'automne dépouillé de tout son cortège poé- 
tique, sombre et baigné de brumes froides ; Tautomne 
au ciel ardoisé, tout retentissant de murmures mena- 
çants, et portant les naufrages dans ses pluvieuses 



Nous avions été forcés d'interrompre nos promenades 
au clair de lune ; nos soirées étaient deyenues plus lon- 
gues, plus inoccupées. La saison dans laquelle nous en- 
trions est partout une saison mélancolique, mais, sur 
nos côtes, elle a quelque chose de particulièr^nent at- 
tristant. La nature prend alors je ne sais quel aspect 
repoussant et maladif; l'été a déjà emporté bien loin ses 
derniers beaux jours, et Thiver ne revêt pas enc<»8 sa 
rudesse sublime. Des pluies continuelles vous retiennent 
prisonniers, sans que le froid rende le foyer agréable : 
tout est sans caractère et conune flottant entre deux sai- 
sons. Les habitudes mêmes se ressentent de cette incerti- 
tude ; le temps des longues promenades est passé, cdui 
des veillées n'est pas encore venu. 

Pour échapper, autant que possible, k cette existenea 
équivoque, nous voulûmes devancer l'hiver. Nous avions 
rallumé le foyer h la ferme, espérant y rappeler les con- 
teurs; mais les habitudes traditionnelles étaient trop 
fermement établies chez-ces populations pour que notre 
désir y pût rien ebanger. La première bûche des veillées 
ne devait être posée sur l'âtre que la nuit de la Toussaint ; 
toutes nos tentatives ne purent faire devancer eetto 
époque. Il fallut donc renoncer aux récits nationaux, et 
revenir au salon, où la musique^ la lecture et une cau- 
serie languissante abrégeaient, a grand'peine, les pinceuses 
aoiréda. Un de ces ennuiS| qui se respirât dsDS Tair 



INDUSTRIE, €OMMBRCE; ETC. Sft3 

eomme la peste, s*était emparé de tkotfe réonimi. Un soir 
pourtant nous ayions semblé nous ranimer, Forage 
grondait an 'dehors, mais la causerie circulait dans notre 
cercle plus gaie, plus turbulente et plus colorée ; nous 
nous trouvions tous dans une disposition heureuse. Un 
rayon de joie, yenu je ne sais d'où, avait épanoui les 
cœurs. Le mot le plus indifférent excitait le rire, et une 
intimité affectueuse s'était établie, ce jour-là, entre les 
âmes les moins appareillées. Noiis entourions un feu 
^tincelant ; j'avais près de moi deux jeunes femmes qui 
me parlaient de leurs années de pension, et, sur mes ge- 
noux, deux petites filles à moitié endormies, dont les 
têtes blondes appuyées sur ma poitrine se berçaient au 
mouvement de ma respiration. Jamais je n'avais é{Hrouvé 
plus de bien-être, plus de santé de cœur, plus de ce calme 
; enivrant, qui fait sentir le mouvement de la vie sans le 
précipiter. Après avoir longtemps repassé nos souvenirs, 
BOUS nous mîmes k causer de l'avenir. Je parlai de mon 
prochain départ, de ma longue absence, du changement 
que le temps apporterait à tout ce qui nous entourait. 

— Qui sait? disais-je, dans quinze ans, peut-être ces 
«nfants qui dorment là sur mes genoux , devenues de 
rêveuses jeunes filles, amoureuses des étoiles et des chants 
du rossignol, verront arriver quelque soir, le long de 
.i^os dunes couvertes de 8q)in, un homme à cheveux gns 
qui contemplera, tout émerveillé, la plaine semée de 
bosquets naissants, de prés en fleurs, de sentiers verts; 
et €et homme, qui aura vu rugir les flots là où les 
agneaux dormiront dans l'herbe, ce sera moi qui viendrai 
m'informer s'il y a encore au Kurnic qu^qu'un <qui 
sache mon nom, et admirer comment tout a fleuri et 
{HTOspéré ici, tandis que je vieillissais ailleurs, 

— Oh I je voudrais être a ce jour, répondit la Jeun« 



. S44 LES DERNIERS BRETONS* 

mère en battant des mains comme un enfant ; je voudrais 
Toir mes filles aecoudées k leur balcon entre des caisses 
de réséda et de géranium , et vous reconnaître de loin , 
descendant la colirne qui ne serait plus alors une dune 
déserte. Oh I quand cela arrivera-t-il? 

Pendant que nous causions ainsi , l'orage qui arait 
grondé tout le jour s'était accru , et les toits du Kumic 
craquaient sous la tempête ; mais, isolés dans nos rêves, 
nous n'entendions rien. 

— ""Je voudrais vieillir , reprit la jeune femme ^ pour 
voir cette triste campagne transformée comme vous le 
dites. Ce sera si beau quand notre oasis aura verdi, et 
que le Kurnic apparaîtra de loin comme une corbeille 
de verdure et de fleurs oubliée sur les grèves. 

-— Et un jour, ajoutai-je en riant, la mer emportera 
votre corbeille de fleurs, et votre maison flottera comme 
l'arche au milieu de l'Océan! 

Je n'avais pas achevé ces fatales paroles, qu'un siffle- 
ment profond et déchirant se fit entendre au dehors; les 
fenêtres du salon furent enfoncés par l'ouragan, uHe co- 
lonne de vent, mêlée de sable, entra dans l'appartement 
comme une trombe ; toutes les lumières s'éteignirent, 
et le feu, balayé de l'être, s'éparpilla de tous côtés. 

Tout le monde s'était levé en poussant un cri : je 
courus à la fenêtre pour la refermer ; mais la un spec- 
tacle inattendu me tint immobile et sans voix. 

La digue que l'on apercevait à une certaine distance, 
vis-à-vis même de la fenêtre, paraissait couronnée d'une 
ligne d'écume blanche. Aux deux extrémités , de hautes 
vagues s'élevaient incessamment, et, surmontant le pa* 
rapet, se répandaient sur le môle en immenses cascades. 
A voir, au milieu de la nuit, ces grands flots blancs mon- 
ter avec une agilité humaine le long du revêtemeot| el 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 245 

escalader le mur d'appui , on eût dit une armée de 
fantômes sMlançaat à l'assaut d'un rempart aband(mné. 
A. chaque instant^ les Tagues qui se précipitaient deve- 
naient plus pressées; on entendait la digue pousser, sous 
leurs efforts , un mugissement caverneux , tandis que le 
bruit du ressac se faisait entendre k sa base, semblable k 
des décharges régulières de mousqueterie. Par intervalles, 
pourtant, l'orage se taisait, et la mer suspendait sa fu- 
rie. Alors, il se faisait un silence solennel au milieu du- 
quel on n'entendait que le bruissement sombre du flot 
sur les plages éloignées. Puis, tout-îi-coup, comme a un 
signal donné, le vent poussait un burlement plus horrible; 
toutes les anfractuosités du rivage, tous les récifs, tous 
les promontoires jetaient k la fois un cri plus haut, et la 
mer, entassant Tune sur l'autre ses vagues, croulait 
comme une montagne sur la digue mugissante. 

J'avais eu a peine le temps d'appeler k moi l'entrepre- 
neur, qui, debout II mes côtés, contemplait ce spectacle 
avec une terreur muette, lorsque nous vîmes tout-4i«coup 
la digue fondre et disparaître par ses extrémités. Un cri 
nous échappa a tous deux en même temps ; mais il n'était 
pas achevé que la vague arrivait au mur de la maison, 
et que son écume nous jaillissait au visage. Le défriche^ 
ment était complètement submergé f 

Vouloir peindre notre consternation serait inutile. Nous 
passâmes la nuit dans des angoisses déchirantes. Quand 
le jour vint, la marée s'était retirée et la plaine était k 
sec : maiis les flots y avaient marqué leur passage. Fossés, 
douves, chemins, sillons, tout avait disparu. Le lais de 
mer ne présentait plus qu'une surface unie sur laqudle 
les vagues avaient laissé les traces de leurs ondulations. 
A voir cette grève, si semblable k toutes les grèves, il était 
impassible de erotre que les flots eussent jamais cessé dt 



M6 LES DBRNIERS BRETONS. 

la baigna et qiiè la main des hommes y eut toodié* La 
gnotge aussi ayait été Bâinée par les eaux et s^était ëeroolée. 
Soft toit y empOTté par le vent, gisait k deux œiita pas de 
& sur le sable coimne la carcasse à'vm naTîre naotragé. 
Les ménageries ayaient mieux résisté , et Ton eatendet ~ 
sortir de leurs mors, troués mais debout , les mugisse* 
^ents lugubres des bestiaux. De distance en dîstanee on 
i^rcevait des tonneaux brisés ^ de^ poutrelles k dcaii 
enfouies dans le sable, des monceaux de paille eatreo^ée 
d'algues marines. 

Après avoir contemplé un instant ce désastre , nous 
nous dirigeâmes rapidement a travers les débris, vers la 
digue dont on apercevait au loin les ruines amoncelées. 
Au premier coup d'œil il était facile de reconnaître quo 
tout espoir de réparer les ravages commis par la mer était 
perdu, et qu'une reconstruction même était dev^me im* 
possible. Les rocs servant a l'édification du môle avaient 
été entassés dans certains endroits, et formaient des récib 
factices qui brisaient l'anci^i alignement de la digue ; 
ailleurs, la mer avait creusé dans le sable des orevasaes 
profondes dans lesquelles bouillonnait Tonde salée» Noos 
nous arrêtâmes, frappés de stupeur devant ce iMHdever- 
sèment effrayant de l'Océan, qui s'étendait vis-à-vis, 
montrant k peine alors un reste de turbulence ; on eût 
dit un combattant qu'avait fatigué une lutte prolongée et 
dont la colère rentrait au repos. Quelques longues vagues 
s'élevaient seules, çà et là, comme des vdnes gonflées d'un 
reste d'émotion/ Nous voulûmes monter sur le prommi- 
toîre pour mieux embrasser de l'œil tous les détails 4e 
cette catastrophe. En y arrivant, nous y rencontrâmes «a 
assez grand nombre de paysans. Us avaient entendu Fm- 
ra|;an de la nuit^ et ils accouraient pour voir ^ aw( 4Cé 



INDUSTRIE, COMMERCE, ETC. 247 

le plus fort du momim" ou de la mer. Je pus observer 
dans cette occasion tout ce que la nature a mis de tact 
instinctiC dans les cœurs les plus grossiers. Au moment oii 
nous parvînmes sur la dune, les Guysenistes qui y étaient 
rassemUés se livraient à une conversation bruyante; dès 
qu'ils nous aperçurent, ils se découvrirent; toutes les 
voix se turent en même temps , et ils se rangèrent pour 
nous laisser passer, les yeux baissés et dans une attitude 
pleine de décence grave. Je me tournai vers mon compa- 
gnon, qui , tout préoccupé de son malheur, remarquait 
peu ce qui nous entourait. 

. — Vous avez mal jugé ces hommes, lui dis-je ; regardez- 
les : loin de montrer une insolente joie de votre ruine, ib 
y prennent part. 11 y a une noble fibre d'humanité dans 
ces cœurs sauvages , et le cri des préjugés ne peut en 
étouffer la vibration. Demandez leurs services, si vous es- 
pérez que Tindustrie humaine puisse réparer quelque 
diose k ce bouleversement; il n'en est point là un seul qui 
ne soit prêt à vous aider de ses bras et de sa volonté. 

-r Je le crois, me répondit-il, mais leurs secours me 
sont désormais inutiles : j'ai perdu mon enjeu; c'est 
assez , je ne veux pas recommencer la partie contre la 
mer, elle est trop forte pour moi. 

Nous restâmes encore quelque temps sur le cap, con- 
templant la scène de désolation que nous avions sous les 
yeux, sans pouvoir nous rassasier de ce cruel spectacle. 

Enfin, portant , nous reprhnes tristement et en silence 
le chemin du Eurnic. Avant d'y arriver, Tentrepreneur et 
moi, par un mouvement involontaire et simultané, nous 
nous détournâmes une dernière fois vers la mer: un 
homme était debout sur Tamas de ruines qui indiquait 
encore l'emplacement de la digue. Je le remarquai, et je 
crus le reconnaître. 



818 LES DERNIERS BRETONS. 

— N'est-ce point le vieux Garfor que je vois la-bas ? de- 
mandai-je à mon compagnon. 

— Lui-même^ me répondit-il ; il vient sans doute jouir 
de Taccomplissement de ses prévisions et complimenter 
la mer sur sa victoire. Ce n'est pas seulement ma fortune 
qui s*est engloutie Ik cette nuit, monsieur, c'est la cause 
des innovations contre la routine qui a été jugée. Mon in- 
succès va devenir un argument irrésistible que l'on oppo- 
sera à toutes les tentatives d'avancement : l'industrie est 
perdue dans ce pays pour longtemps. 

— Mais non le progrès, pensai-je tout bas. Le bonbeuF 
de l'humanité ne dépend pas de quelques perfectionne- 
ments incomplets, inventés au bénéfice d*un petit nombre^ 
c*cst d'une loi nouvelle que les sociétés futures attendent 
leur salut. 

Et regardant encore une fois le vieux Celte, qui, debout 
sur ces ruines, avait le visage tourné vers l'Océan, il me 
sembla voir le génie du passé foulant aux pieds les oeuvres 
d'une civilisation caduque, et les regards plongés dans 
l'Ânûui. 



ffiv. 



TABLE DES CHAPITRES 



CONTENU! 



DANS tE DEOXIÈME VOLUME. 



DEUXIÈME PARTIE. 
Voétîet éù U Bretagne. 

(Sait«). 

8 II. — SainI GuîIlâQme, comte de Poitou » 
drame breton en sept actes et en vers. ... t 

8 III. — Les quatre fils Aymon. — Caractère 
de cette tragédie. -^ Jacques Riwal. ^ Une 
représentation des quatre Gis Aymon à Lan- 
nion . • ta 

CflAPlTBB y. — DBAMBa. 

g I. — Introduction. — Sainte Triffine. • • • 57 
S II. — Une réunion de poètes bretons au 

seizième siècle 61 

8 III. — Tragédie de Sainte Triffine et de 

Rervoura \ . 77 

8 IV. — Les poètes bretons 103 

8 V. — Conclusion ••••.••»••••« 108 



SW TABLE. 

TROISIÈME PARTIE, 
ladottriey oommeree et «grienkare de U BreUgneb 

GaAFiTBB I. — Industrie. 

S I. — Cause du pea d'importance de Tin- 
dustrie en Bretagne. — Oiimers du seizième 
siècle. — Caractère de ToaTrier breton. — 
L*hor1oger de Paimpol % . . . . 113 

8 II. -r L'ouvrier breton de nos jours. — Les 
pécheurs. — Jahoua, le menuisier 135 

S III. — Aptitude des ouvriers bretons. — 
L'usine de M. Frimot. — La digue de Ros- 
coff. — Keinec. — Nécessité de grands éta- 
blissements industriels en Bretagne 154 

GSAFITnB II. — COMMBRCB. 

S r. — Commerce des anciens Bretons. — 
Commerce des chevaux. ^ Michel le Nor- 
mand et Bervic le Breton 16S 

S II. — Races commerçantes de la Bretagne. 
— Le Roscovite. — Le Pillavrer 17S 

S III. — Le matelot breton. — Marcof , capi- 
taine du. /«an-£ouû • • • . 181 

Cbapiteb III. — Agricultubb. 

SI* — Voyage au lais de mer du Kurnic. -^ 
Légende de Saint-Sezny. — La chapelle dû 
noyés 191 

8 II. — La digue. — Car for. — La pèche du 
go€mon. — Une soirée dans les sables ... iOft 

S III. — Une ferme bretonne* — Etienne et 
Yvonne. — La complainte du laboureur . . 215 

$ IV. — L'aire neuve. — Les danses bre- 
tonnes. -^ L'agriculture. — La moisson. — 
La pluie pendant le battage 228 

8 V. — L'automne. — L'ouragan. — Sub- 
mersions du lais de mer 241 



FUI DE LA TABLE DU DEUXllaiE ET DERKIEB YOLUTO.^ 



Boalogn* (Seine). — Imp. JULES BOYËK. 



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